VERS LE SOMMAIRE
 

Début juillet, an III

 REMINISCENCES

 
Quand IL reprend ici la narration interrompue après avoir, croit-il, récupéré du choc de la perte subite, il ne peut concevoir de poursuivre comme si rien n'était advenu. Egrenant à nouveau les gousses du passé, IL s'efforcera désormais de mieux se rapprocher de la complexité vécue, de ne plus se confiner aux seuls moments d'avec ELLE.
Elle, cependant, restera le personnage central du Livre. Il ne saurait en être autrement, puisque sans ELLE il n'y aurait pas de livre. IL s'en excuse auprès de l'Autre, l'Epouse, si les souvenirs d'ELLE la maintiennent parfois dans l'ombre portée d'aventures étrangères. Qu'elle sache toutefois qu'IL a maintenant émergé du clair obscur, et que c'est au soleil qu'ils vont vivre tous deux.
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Le New York de cet été de l'an III avait donc pour lui des saveurs familiales. Non pas en raison des appels passés de temps à autre, au moins les premiers jours, à l'Epouse attendant au cœur de la Chine que les congés résonnent, où elle le rejoindrait, c'était prévu, à Genève, transit vers leur havre de Bretagne, appels que cette fois IL émettait en se cachant d'ELLE, pour préserver leur quiétude retrouvée, mais saveurs familiales dues bien plus à la tournure de leurs occupations pour la décade.
Le côté parentèle s'est concentré sur la seconde partie de leur séjour. ELLE n'avait pas voulu prendre de contacts dès son arrivée, de peur d'obérer leur processus de retour ensemble, en l’encombrant de rencontres appelées à se multiplier, la durée permettant.
La première semaine fut partagée avec quelques comparses, dont certains avaient connu l'envolée de Montréal, un an plus tôt presque jour pour jour.
Ils promenaient leur couple en repas fraternels. Ils allèrent écouter du jazz en compagnie, ils assistèrent à la Parade, désormais traditionnelle, des gays.
Cet après midi là leur fournit l’occasion de longs débats, ces débats qu'ils affectionnent (IL ne peut se résoudre encore à l'imparfait lorsqu'il reparle d'ELLE) par le sel apporté à leur relation, démontrant qu'ils sont plus que deux corps et savent s'élever à hauteur du penser.
ELLE avait été choquée par l'agressivité de la manifestation, énorme, populeuse, carnavalesque. Les chariots de Lesbos suivaient ceux de Sodome. Si Gomorrhe exista elle devait être présente. Les bottes et le cuir claquaient au son des fouets, comme si la foule témoignait de son impatience, sans plus se contenter du droit revendiqué à la dignité simple.
ELLE en était choquée, disait elle, car elle ne trouvait pas dans ce serpent démesuré l'image des amis qu'elle comptait au sein de la communauté, ces hommes clairs et affables, pas soucieux de paraître, effacés au regard de leur amour, que rien ne distinguait dès l'abord de partenaires vivant une relation mixte.
Lui aussi avait été troublé par le Grand Défilé. Mais ce qu'IL y voyait, c'était la force de ceux là, multitude, qui osaient se montrer, s'exhiber en symboles, et crier leur refus de la discrimination, certes en ayant recours aux outrances extrêmes, visuelles d’abord, sonores tout du long. Ceux là, les militants, dont on se plaît à dire qu'ils forment la pointe émergée de l'iceberg, s'ils étaient si nombreux, imagine les foules en retrait, qui partagent leurs craintes, et cette aspiration au choix de ses amours.
ELLE redoutait qu'en violant ainsi les badauds assemblés, ou plutôt les millions qui devant leur écran et canette de bière, tasse de bergamote, subissaient, de leur gré mais ils ne le reconnaissaient pas, l'image avec le bruit, sans être partie de la fête d'ambiance, le défilé ne desserve la cause qu'il souhaitait promouvoir, n'antagonise davantage les deux communautés, si tant est qu'elles fussent deux, ce qui semble impossible.
Alors, ELLE prenait l'exemple de tel qu'elle connaissait, le plus sage homme au monde mais parfois, frénésie, il s'en allait chercher un partenaire d'un soir dans le sordide d'un ghetto, accostage nocturne avec l'inconnu. Elle y voyait une sorte de mal-être, la dépravation venant au fil du temps par la répétition.
Lui tentait d'expliquer, lui qui connaît si peu cette communauté, sinon par expériences inassouvies et à peine esquissées, un soir dans un lit familial, adolescent meurtri par la mort de son père, libéré dans le noir par un attouchement dont il ne sut rendre la plénitude; et puis de vagues pulsions, toujours adolescent, envers un compagnon d'études si fin, si beau, si jeune, dont IL se souvient avoir effleuré la cuisse ronde, lui ne se retira pas, mais IL ne pouvait poursuivre, ils étaient en public; un jour aussi, plus récemment, lorsqu'ils avaient procuré asile à un voisin trop éméché pour ne pas être une gêne au travers des parois, voisin qu'ils firent venir pour le neutraliser, dont ils avaient pitié un peu, tant les problèmes semblaient accabler cet homme encore jeune, dont IL s'amusa ensuite, et l'Epouse riait aussi, à susciter l'entrée dans le lit conjugal, dont lui demeurait absent. Lorsqu'il a pénétré la chambre pour voir si leurs ébats étaient joignables, l'Epouse riant toujours, à moitié dénudée, l'autre bien incapable de faire la danse d'amour, IL se souvient de ce geste sublime, dont sans doute il rêvait, prendre la verge molle entre ses lèvres gourmandes, la sentir se gonfler, instantanéité de la surprise et du plaisir, l'avaler goulûment, point trop mais juste un peu, il n'y eut pas de lendemain; IL se rappelle enfin, provocation d'une soirée, le couple de Genève chez qui IL pleurera en novembre, où IL aurait souhaité que l'époux s'accomplisse, désir non sans doute de l'être, mais du sexe qu'il porte, alors que leurs femmes auraient pu se rejoindre comme, IL le savait, elles l'avaient fait en d'autres occasions. IL se souvient, et tente d'expliquer.
IL tente d'expliquer le froid qui envahit lorsqu'on se sent exclu, lorsque celui qu'on souhaite aimer, il n'est pas possible de l'approcher de manière, disons, conventionnelle, lorsqu'il faut donc, il le faut, tu peux me croire, recourir au secret des dissimulations (IL pense alors aussi, mais ne le dit pas, au semi-clandestin de sa relation avec ELLE), lorsqu'il n'est guère d’espoir de rencontre en milieu naturel, comment ne pas comprendre le recours à la quête sauvage, la jonction immédiate dans un espace prédisposé, l'absence d'affection qui prédomine toujours ?
ELLE hoche la tête, IL poursuit son propos.
Elle, comment sait elle si ses penchants, ceux où se trouverait une stabilité durable ( IL connaît bien sûr, ELLE l'a dévidée dans le détail ici même à New York une année auparavant, la litanie des amants qu'elle a connus ou dû connaître, la désillusion répétée d'unions ne durant pas, et d'une certaine manière IL en a souffert à cette époque ), ne devraient pas la porter vers une femme aimée plutôt qu’un homme, comment sait elle si là ne se trouveraient pas douceur et compréhension qui semblent parfois étouffées, oh, pas toujours, dans ses relations d'amour, tout au moins avec lui, par une violence récurrente ?
ELLE ne dit pas grand chose, envisage la question sous son angle pratique, reconnaît qu'entre filles l'approche est plus aisée. Elle le rassure également, de ce qu'elle a ouï-dire, l’homosexualité ne veut pas signifier, entre hommes, nécessairement une pénétration, cette pénétration dont IL a peur. ELLE ne dit pas grand chose, mais prend son air rêveur.
IL se rend compte avoir commis là un impair. Il risque l'emportement. IL change la conversation en commandant un autre verre. Le bar de l'hôtel les abrite, vingt étages les séparent du nid nuptial.
IL a donc interrompu ce débat que, pressent-il, ELLE n'apprécie guère. Sans doute préfère-t-elle parler d'eux, que d'ELLE avec une autre, ou lui avec un autre. IL pense avoir désamorcé la crise qu'instruit par l'expérience il entendait venir. Il a raison pendant quelques heures.
Dans la nuit bien entamée, ELLE conta Mario.
Elle s'était envolée, vers la mi-mai, pour une de ces tournées professionnelles qui l'amenaient à visiter de temps à autre les Antilles. Douze mois plus tôt, ELLE avait déjà parcouru un périple semblable, quelque trois semaines. Ce fut alors entre eux une débauche de télécopie. Lui se trouvait au même moment seul en mission au cœur de la Chine. Leur amour s’afficha par une frénésie de lettres instantanées entre Chengdu et Barbade, Jamaïque et Chongqing, Xi'An et Sainte Lucie, liens de sève unissant des hôtels sans doute peu habitués à de tels jumelages. Ils se trouvaient à cette époque en euphorie prénatale, ayant presque accompli le long compte à rebours les séparant d'ensemble.
La veille de son départ de l’année, ELLE l'avait prévenu que les contacts seraient plus difficiles, car elle devait visiter des terres plus lointaines, donc moins bien équipées en fax et téléphone.
De fait, après la première étape, à Trinidad, d'où ELLE put ou voulut le joindre, s'installa un silence de plus d'une décade, dont IL sentait mal être, comme si se tramait quelque farce dont il était exclu. Il avait pu cependant la cueillir au vol, lors de son passage sur un autre territoire où des connaissances communes lui permirent de retrouver sa trace momentanée. Mais depuis c'est en vain qu'au fil des jours il espère un appel lénifiant.
La date prévue pour son retour, IL sonne chez elle. L'amie qui partageait alors son logis n'avait pas non plus de nouvelles. Il appelle Maison Commune, pensant que peut être Elle s'y était directement rendue. Sonnerie occupée, l'espoir revient. Sans doute s'affaire t elle à le joindre ou, si ELLE informe de son retour, on lui fera part de son désarroi. Mais lorsqu'IL rappelle, seul le silence est là. Il l'apprendra un peu plus tard de sa bouche de miel, ELLE avait bien su l'appel qu'il venait de lancer, mais d'autres priorités s'étaient alors imposées, de sorte qu'elle n'avait pas souhaité renouer le dialogue aussitôt qu'arrivée.
Et ces priorités, ELLE le lui confie maintenant en haut de leur plate forme new-yorkaise, s'appelaient simplement Mario.
IL est déjà couché lorsqu'ELLE dit cela. Il l'attend depuis quelques minutes, alors qu'encore vêtue elle musarde, indécise. IL a presque oublié leur conversation de cet après midi, l'impact indésirable qu'à un certain moment il en avait perçu. Il n'a plus qu'une hâte, qu'ELLE le rejoigne et que leurs peaux s'accolent. Qu'avec Emmanuelle, son corps frémisse un peu, tandis qu'il lui lira, à voix feutrée, tel passage du Livre, de l'autre Emmanuelle, selon les désirs qu'elle manifestera, ou ses propres pulsions. Il espère que ce soir ELLE ne s'endormira pas au milieu de la lecture, comme la veille, où elle voulait entendre une séquence d'amours féminines, mais ce fut un doux plaisir que de la réveiller en baisotant son cœur, de la sentir alors, chaude encore du sommeil, refondre entre ses bras, regagner la passion.
Ce soir, ELLE s'attarde au pied du lit. Verre en main, front plissé. Puis elle parle. Elle raconte son escale grenadine, l'hôtel où dînant seule, elle vit un jeune homme, un homme jeune, son âge, beau comme un Dieu de bronze, Portugais et charmant, s'approcher de sa table. Comment ils bavardèrent et s'en furent danser. Comment il la raccompagna et la laissa dormir. Comment le lendemain, tout naturellement, ils se sont retrouvés. Comment cette nuit là ils ont vécu l'amour, aussi le jour d'ensuite, puis le surlendemain, avant qu'elle ne quitte l'île. Elle lui dit sa joie de faire une telle rencontre, comme les choses étaient simples et douces, à quel point l'autre avait su lui redonner confiance en elle, fière d'avoir conquis ce corps d'airain que toutes lui enviaient. Puis, tu sais, il viendra sans doute en Europe, peut être s'y installer. Puis, tu sais, je puis le joindre à tout moment. J'ai tant confiance en lui. Je l'ai, je crois, séduit.
IL s'amusait un peu à ce discours d'enfant, qui lui rappelait tant ces amours d'adolescence, dont la vapeur s'enfuit quand l'automne refroidit le sable blond des plages.
Sans doute s'irrite t elle de le sentir ainsi goguenard, trop sûr de lui peut être puisqu'il l'a en maison. Alors ELLE répète: Je puis le joindre, m'a- t- il juré, à toute heure, en tout temps. Ah! tu ne me crois pas. Veux tu donc que j'essaye ?
C'est sans un mot qu'IL lui tend le combiné. Elle fouille dans son carnet, compose les chiffres. Elle dit: Allô, Mario, c'est moi, comment vas tu ? Puis un silence bref. Elle ajoute: Je vois, au revoir. Elle raccroche, hoquette d’un sanglot. Il est trois heures du matin, ici comme là bas.
IL a compris, sans l'avoir demandé, qu'ELLE s'est vue trahie, qu'un rêve s'évanouit, celui d'une vie folle avec un autre que lui (Cela, jamais ELLE ne l'a pardonné à Mario. Non pas tant la fille de passage, que l'avanie subie en face de l'autre, de lui, dont la présence pourtant était ignorée à l'un des bouts du fil; jamais non plus ELLE ne rappela, jamais, à ce qu'ELLE dit, ne fut elle rappelée. Exit Mario).
IL admet sa détresse. Alors IL sort du lit, honteux un peu, triste pour ELLE. Il l'étreint doucement, embrasse ses paupières, et se sent rassuré quand c'est sur son épaule qu'ELLE pleure. Il la plaint, la dorlote, s'excuse de l'avoir poussée à ce geste d’insanité, contempler sans préavis la réalité en face. Ses larmes se tarissent, la crise est bien passée, ils peuvent s'endormir.
S'endormir fut souvent un moment difficile de leur relation. Ils avaient coutume de dire que, lorsqu'ils pourraient sommeiller ensemble toute une pleine nuit, cela signifierait qu'ils formaient bien un couple. Ce fut rarement le cas. Ils inventaient des jeux pour retarder Morphée, comme si l'abandon de l'endormissement devait être vécu dans la crainte d'une trahison possible, désertion de l'autre qui, chacun le redoutait sans l'exprimer, pourrait ne plus se trouver là au réveil ou, pire encore, s’avérer alors différent, vidé de tout désir, privé de séduction.
Ils jouèrent quelque peu en nuits de Manhattan, des jeux qui n'étaient pas toujours aussi innocents que les caresses d'Emmanuelle.
Au retour de leur dernière rencontre, en mai de cette année, il lui avait pris la fantaisie de se raser le pubis, ne laissant subsister par longues vagues brunes que les poils entourant directement les bourses et la verge. L'idée lui était venue en réintégrant le domicile conjugal. IL avait, il est vrai, rêvé durant l'avion à ses amours passées. L'image s'était imposée, forte, sensuelle, d'une jadis collègue dont il fut brièvement l'amant à deux occasions de déplacements conjoints en dehors de Genève, toujours travail, ô dur labeur.
La fille était superbe, un délice de soie. Jamais IL n'aurait alors même songé pouvoir un jour l'approcher en quête sensuelle. Il était bien jeune encore, à peine vingt huit ans, et ce ne fut qu'ensuite, sans doute pour partie grâce à l'épisode qui suit, que le saisirent des velléités de conquêtes fréquentes.
La fille, donc, était superbe, mariée (Mal, IL ne le sut qu'après), apparentée de par cette union avec un Manitou de sa propre hiérarchie d'où, persiflent les mauvaises langues, l'emploi qu'elle occupait dans un bureau décentralisé dont l'existence apparut moins évidemment requise lorsque Manitou, bien contre son gré, interrompit ses fonctions en raison de l'outrage des ans. Ils ne s'étaient pratiquement jamais rencontrés avant cette assemblée dont chacun assumait une part de l'organisation.
Elle était si belle que les délégués l'entouraient comme une nuée de mouches. Elle en avait presque peur, se rapprochait de lui, recherchait l’asile collégial, se protégeant ainsi du harcèlement de tant de barbons congressistes.
Un soir, le dernier des assises, ils se sont retrouvés, avec bien d'autres, au dancing de l'hôtel. Ils ont un peu frotté aux langueurs de l'orchestre, puis IL s'en est retourné bavarder sur son banc avec d’autres collègues, échanger des impressions sur ce qui, pour lui, était la première mission de Grand Organisateur International.
Il manquait alors singulièrement d'expérience.
Aussitôt qu'il se fut délacé des bras de l’égérie, d'autres bras l'enlacèrent, qu'elle ne refusa pas. Les danses désormais ne furent plus pour lui. Il souriait, car en somme, n'espérant rien, il n'était ni déçu, ni jaloux.
L'heure avançait à pas mécaniques et longs. Comme IL devait se lever matin, il quitte bientôt le hall de ces plaisirs pour s'en aller trouver un sommeil bienvenu après les jours (et les nuits) harassants de la semaine. Il s'endort béatement et ne rêve même pas.
Strident, le téléphone le tire du repos. C'est elle, la superbe. Elle est dans sa chambre, réclame sa présence, pour qu'ils parlent encore, s'il peut venir. Oui, de suite, sa porte n'est pas close, bien qu'il sonne deux heures dans cette nuit de septembre.
IL se vêt et il va. Quand il entre, le chevet diffuse seulement une pâle lumière. Elle s’est allongée sur un lit de parade, aussi nue qu'on peut l'être, plus même, car son ventre est immune de tout poil. IL n'avait jamais vu, prude qu'il est en post-adolescence (Il lui fallut longtemps, avant que de grandir, mais IL était alors mari depuis huit ans) , de femme ainsi alanguie, de femme aussi offerte et aussi désirable.
IL approche, un peu gauche. Comme IL ne sait que faire, faut il se dévêtir, s'allonger à son côté, l'embrasser avec fougue, lui chatouiller le pied, il approche la main de ce qui le fascine, ce triangle grandiose et glabre, dont la peau se hérisse sous ses doigts , alors qu’il sent le picotement des résurgences. Et puis avec prudence, un respect voluptueux, il engage ses cheveux entre les cuisses, aspire le sexe entre ses lèvres sèches. Bientôt ce sont des flots de liquide au goût d'épices qui humectent sa langue, qu'Il associe au parfum qui l'habille, qui s'harmonisent si bien avec la noisette de ses yeux, le mat de ses jambes encore hâlées, le laiteux de son ventre ondoyant sous la lampe.
Elle jouit un petit peu, lui sourit et s'endort. Lui, au pied du grand lit, s'allonge sur le tapis. IL sommeille aussitôt, chien de garde et chien juste. Le lendemain, elle était déjà sortie lorsqu'IL s'éveille. il devait se hâter de peur de manquer l’avion, il ne la revit pas.
IL ne la revit pas durant plus de deux ans, et nulle suite ne fut donnée à ce mirage d'un soir, phonique ou rédigée. Leur seconde rencontre fut un aéroport, où se rejoignaient des cortèges devant voyager de conserve jusqu'au lieu d'une autre réunion, aussi importante que lointaine. Tous deux là encore participaient de l'organisation.
Son cœur bat un peu lorsqu'IL la reconnaît venant au devant du groupe où il se fond. Mais ce n'est pas vers lui qu'elle se dirige. Manitou est aussi du voyage, c'est donc lui qu'elle embrasse, un signe de tête pour les autres, IL en a fait son deuil.
Les premiers jours de la réunion coulent dans une indifférence mutuelle. IL est alors moins niais. Ce que d'autres appellent désormais ses conquêtes ont bourgeonné au fil de ces deux années, mais il demeure sage sur ces terres lointaines. Il connaît bien maintenant l'énervement provoqué par les longues assises, la tension qui monte et qui gronde entre les organisateurs, les petites haines qui éclosent et deviennent de furieuses tempêtes. IL trouve de son devoir d'un peu veiller au grain, de servir de déversoir où les collègues meurtries peuvent épancher leur bile, leurs tracas, leurs incertitudes.
Chaque soir donc IL sort, une fille nouvelle, toujours celle qu'il a sentie vulnérable. Il écoute, écoute encore, parle peu, lénifie, console, mais il ne touche pas, elles l'en remercient.
Puis vient la réception de la mi-assemblée. IL s'y trouvait morose, désœuvré, quelque peu harcelé par une jeune femme qu'il avait délaissée lorsqu'il avait eu le sentiment qu'elle ne le méritait en somme pas, et qui maintenant lançait une reconquête dont il ne voulait pas .
Réintégrant l'hôtel avec tout le troupeau, la lippe un peu boudeuse IL s'enferme dans sa chambre. Il était encore tôt, ce qui le dérida. Un repas demeurait possible. Pourquoi ne pas tenter la fille inaccessible, celle dont le rasage visitait encore parfois ses nuits, celle dont la cour, si brillante, l'avait presque irrité au début de la soirée ?
IL l'appelle. Elle répond en larmes. Elle a souffert tout au long de la réception, encore sur le bus qui l'avait ramenée, des assauts répétés de tous ces délégués, ces dits compatriotes qui sont encore plus vieux, plus laids et plus concupiscents que deux années plus tôt. Qu'il vienne la consoler, cela lui fera chaud de pouvoir à la fin parler à un ami .
Saint bernard, IL monte la rejoindre. Il la retrouve assise sur le bord de son lit, les yeux perlant et le sourire triste.
Mais, alors qu'IL se penche chastement vers sa joue, ses lèvres bondissent aux siennes, sa langue le pénètre, tandis que hâtivement elle ôte son chemisier, que jaillissent des seins dont le galbe frémit, puis qu'avec des mains expertes et fébriles elle fait sauter chacun des boutons qui enserrent son torse.
IL se retrouve nu aux côtés de la Déesse, sur un lit qu'il n’espérait pas, le seul sans doute de la volière organisatrice auquel il n'osait prétendre. Le choc était trop fort. IL ne put honorer ces chairs palpitantes, malgré de longs essais au fil d'heures patientes (Une telle impotence lui advint jusqu'ici par trois fois sans raison apparente peut être les contera -t -il. C'était toujours en occasion décisive, en lourd émotionnel. Jamais cela n'arriva avec ELLE, hors cas de maladie. Sans doute un signe avant coureur de leur échec).
Elle n'a pas ri alors, elle l'a accepté. Ils ont dormi ensemble, sans qu'elle disparaisse. Par tout le lendemain, les doigts joints, ils ont parcouru la cité.
Le soir venu, IL avait retrouvé ses ardeurs. Il veut, comme pour se faire pardonner, la pénétrer au fond. IL dit, elle s'offre. Il agit, l'allonge au bord du lit. Les genoux sont fléchis, Il la chevauche. La verge se fraie un chemin vers l'humidité obscure, ramone lubrifiée aux tréfonds de la grotte qui l'enserre, gonfle au feu du désir et de la contraction. IL sent la tumescence. Elle crie, elle geint. Amis ce n'est pas d'amour, c'est presque de douleur. Il était trop puissant pour ses flancs délicats, du sang macule le lit qu'ils n'auront pas ouvert.
Alors elle pleure un peu. Elle a mal, prononce ces mots charmants: "Toi, c'est tout l'un ou tout l'autre". Elle sourit derrière ses larmes, l'embrasse, comme si c'était elle qui devait se faire pardonner, puis lui offre sa bouche plus douce encore que son ventre.
IL n'a jamais réellement ensemencé son rêve trop étroit. Mais le rêve demeure et, croit il, elle ne lui en veut pas. Il le croit car, quelques jours plus tard, sur l'avion les ramenant aux bercails, elle saignait encore, c'est sous une couverture grège qu'elle a su le faire jouir entre ses doigts, alors qu'ils avaient clos tous les deux leurs paupières, de peur que d'autres ne les regardent. Elle n’a pas voulu, jamais, qu’IL la revoie.
Tout ceci est bien loin de New York. Patience, il y revient.
C'est donc en hommage tardif à l’égérie passée qu'IL s'était à son tour rasé le ventre. Il aimait la sensation des poils qui émergent à peine du derme, dont l'on pourrait presque compter les pointes si la main coulissant tout au long de la hampe n'avait en les touchant au bas de son trajet tant de hâte à rejoindre le gland enflé d'espoir.
IL était offusqué qu'ELLE ne se soit pas, après déjà trois nuits concubines, extasiée devant ce qui pour lui était un changement drastique dans son anatomie. Il le lui fait remarquer. Elle touche, sourit, et dit: C'est beau, c'est doux.
IL se rend alors dans la salle voisine, prépare ses outils, gel, rasoir, eau, serviette humide. ELLE appréhende un peu ce Figaro nocturne, qui se penche sur sa toison, drue et si crépue qu'il faut l’écarter pour accéder aux lèvres. Elle ferme les yeux, accroche ses bras au chevet qui domine l'arrière de sa tête, ses seins entrent dans ses côtes. ELLE ne sourit pas, le supplie d'essayer de ne pas lui faire mal.
IL la rassure, oeuvre une demi-heure, onctueux et précis, soucieux de tout détail. Quand il finit, il ne lui reste plus que des moustaches de chat entourant les crêtes qui, chez ELLE, survolent le clitoris, comme pages qu'il faut tourner pour accéder au bouton du plaisir. Elle va se contempler. IL l'entend qui s'exclame, puis rit, revient vers lui, l'embrasse et virevolte, ELLE est heureuse et transformée, IL est son Figaro (Elle a gardé d'ailleurs cette aimable coutume, au moins un souvenir de lui, pense- t- il aujourd'hui avec parfois un peu d'amertume, ne lui a t elle pas confié que Frédéric, décidément, "adorait" cette coiffure rase).
A son tour ELLE empoigne les instruments du jour, affine sa coupe défraîchie par le regain et la maladresse résultant de l'image inversée du miroir lorsqu'IL s'opéra lui même. Cette nuit là, c'est vraiment peau à peau qu'ils purent faire l'amour, et leur cavalcade n'avait jamais encore associé autant de nudité.
 Un autre de leurs jeux dilatoires était plus récurrent. Il avait nom Massage.
Dès la première moitié de l'an I, ELLE lui proposa massages réciproques. Elle aimait quand ses mains lui enserraient l'épaule. IL aimait aussi, à cheval sur son corps, lui étirer les chairs soutenant les vertèbres, où des marbrures sombres jalonnaient le passage de ses pouces studieux. Mais ce qu'IL préférait, c'était lorsqu'à son tour et à califourchon, ELLE englobait les plis de son dos alangui, quand il fermait les yeux aux chaleurs de ses doigts, suivait le cheminement de son sexe grandissant au rythme des secousses étirant sa colonne, préparation subtile à l'amour qui va suivre.
Selon ELLE, IL offrait un grand avantage sur Epoux, son premier mari. Celui-là ne souffrait pas qu'elle use de benjoin ou de tout autre onguent, si propices pourtant aux mouvements des corps. L'odeur l'importunait autant que le toucher.
Lui ne connaissait pas de telles répugnances. Au contraire, senteurs et fluides l'amenaient vers le rêve. IL se remémorait ces années bien lointaines, il avait, quoi, quinze ans, seize peut être, des femmes en blouse blanche parcouraient chaque semaine en chaleur et en musc les largeurs de son dos de jeune athlète au retour du grand stade.
Leur favori était massage dos. Il en était de moins fréquents, comme massage mains, massage ventre, massage cuisses. IL n'avait pas goûté beaucoup massage pieds, cela lui semblait un petit peu obscène. Un soir, massage sexe fut tenté, mais il ne dura guère.
Ce jour ci, mains huilées, IL lui pétrit les côtes. Clavicules à coccyx, coccyx à clavicules. Il sourit au chatoiement des poils blonds qu'il bouscule. Clavicules à coccyx, les vertèbres de la queue sont atteintes. Cette fois, la main ne remonte pas, s'incline quelque peu, et le pouce s'enferme entre les globes offerts, que ses lèvres effleurent à leur tour. La phalange luisante flatte la porte étroite, pénètre le repaire. Il humecte l'anus, en explore les bords, lubrifie l'intérieur. ELLE se soulève un peu, offre un meilleur passage, lui dit: Viens, maintenant.
Alors son autre main, sa main à lui, coulisse sur la verge ferme comme un serment, qu’il oint hâtivement. Le gland énorme, brillant des sucs qu'il absorbe et contient, s’accroche à l'ombilic inversé, en force l'opercule. La tige est là qui suit et le rejoint dans l'ombre, pénètre plus avant, les intestins l'absorbent. ELLE dit: Attends un peu, que je te reconnaisse. Puis d'un coup se soulève, fesses touchant son ventre. Elle crie. Elle dit: Bouge, bouge maintenant. Les hémisphères dansent, roulent, tanguent. C'est chaud, c'est rêche, c'est bien étroit. Certes c'est défendu, mais ce n'est pas si bon qu'ils se l'imaginaient, il manque du subtil, du poivre et du gémir.
Tels sont, lecteur, les fantasmes. Si l'on n'y cède pas, ils demeurent idéal, mystère de Licorne. Dès lors qu'on y atteint, ils se démystifient. Souvent, la lumière est cruelle qui éclaire les fards outranciers dont ils se sont parés pour chavirer ton oeil.
Ce soir là, ils ont conclu la danse d'amour de manière authentique. C'est dans son ventre que doucement IL jouit. Le lendemain, ELLE a peine à s'asseoir.
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Les jours s'étiraient ainsi par l'été new-yorkais. Ils avaient eu la visite du père un jour à déjeuner. IL décela un fond de tristesse dans la douceur de ses yeux, comme une résignation envers la sénescence. Douze mois seulement pourtant avaient coulé depuis leur dernière rencontre. Un soir ce fut la mère qui les convia à dîner. Ce fut gai, aimable et simple, même le restaurant les fit tous trois sourire, tant il était bruyant, en dépit de français, attention délicate à son endroit. Et IL les enchanta quand il osa se plaindre au maître de ces lieux des décibels gâchant leur ingestion sacrée. Un autre soir ce fut frère et famille, deux enfants, jeunes filles, l'une atteinte dans sa chair, intelligente et grave, l'autre bien pétulante et qui l'aimait déjà. Ils se trouvèrent tous à nouveau le lendemain pour un repas de midi aux senteurs de fratrie.
IL la sentait heureuse de toutes ces rencontres. ELLE aimait à montrer leur couple à l'univers. Sa famille la respectait d'avoir un compagnon gentil, tendre et ouvert, ne questionnait jamais sur leur intermittence. A leurs yeux, ELLE devenait respectable, puisque douze mois passés le même revenait les voilà ses côtés.
Le séjour s'achevait. On était vendredi, dimanche son envol. ELLE resterait encore un jour pour, disait elle, profiter des fêtes nationales, plutôt, de son avis, pour surmonter en cris et pleurs solitaires les douleurs de l'arrachage, amants reconstitués devant s'écarteler.
Il lui fallait trouver un point d'orgue pour la visite. Ne pouvant plus compter sur les amis de l'heure, chacun était retourné à sa base la réunion terminée, lui seul demeurait en sorte de congés, IL appréhendait les affres des dernières heures. ELLE et lui face à face, l’entre-déchirement était inévitable.
IL propose un dérivatif: Allons chez tes parents. Rendons leur la visite, partons dès demain. Nous dormirons en route. Ce dimanche midi déjeunons avec eux. Je rentrerai ensuite, seul, par le car, vers mon aéroport. L'idée la séduisait, par son inattendu, par le désamorçage, en les rendant publics, des heurts qu'ELLE aussi pressentait et craignait.
Ils louèrent donc un véhicule, affrontant bravement Manhattan, cap sur Connecticut. Bravement est l'adverbe qu'ELLE mérita. Lui n'aurait pu conduire ce monstre automatique, où les ceintures cliquettent d’elles-mêmes, emprisonnent comme des serpents lubriques les passagers médusés. S'asseoir face au volant, affronter les mystères d'abréviations routières aussi concises qu'absconses, jamais IL ne l'aurait osé.
ELLE pilota donc. Médiocre navigateur, aussi dépourvu de sens d'orientation que de carte détaillée, IL se gardait de rien dire, l’accompagnant ainsi d’erreur en cul de sac. Elle demeura remarquable de sang froid pendant ces longues minutes d'extirpement du magmas îlien qui sépare New York de la terre ferme.
A peine jura t elle par trois fois entre ses dents serrées. ELLE ne dut s'enquérir du chemin qu'auprès d'un seul pompiste, aussi délabré que la station qu'il dessert. L'ivresse de la bonne direction les a finalement étreints d'émotion soulagée. C'est respectueusement qu'IL exprima son admiration, par une caresse appuyée sur la rotule droite, essuyant par là même les gouttelettes d'énervement qui perlaient à la jointure.
Lorsque l'on est sorti de l'enfer suburbain, la route est brève qui mène de New York aux plaisirs campagnards. C'est donc très tôt encore qu'ils atteignent l'étape, scientifiquement choisie en guide touristique, une auberge dont la ruralité s'entoure de forêts, à mi chemin du but, le meilleur restaurant de tout le voisinage.
Avant de gagner ce havre, ELLE les parque au cœur de la bourgade. Une de ces villettes en rues et en maisons, il veut dire sans autoroute ni gratte ciel, qui vous réconcilient avec une partie du monde nouveau.
Ils déambulent par les voies provinciales, lichent les vitrines en s'étonnant des prix, le calme se monnaye. Le temps fraîchit soudain, ses épaules frissonnent. Alors IL la revêt de sa veste de toile, gardant pour lui gilet, leurs blue-jeans poursuivent la promenade.
Une pluie fine les rejoint, ils hésitent.
Qu'entreprendre? Gagner dès maintenant l'auberge forestière, y attendre benêts pour l'heure du dîner, c'est dire entre des murs se contempler en face, se demander déjà si demain n'est pas là. Ils ne s'en parlent pas, mais chacun s'en inquiète. Ils s'arrêtent, enlacés et moroses, avant d'avoir rejoint la bête mécanique. Leur station a eu lieu en face d’une vitrine vantant mets et boissons. Restaurant d'Italie, le bar qui est ouvert. Comptoir rustique et long, avec un retour d’angle dont les dimensions semblent faites pour eux. Deux tabourets sont là, ils pourront se jucher.
Mais l'étiquette veille, la bienséance doit être protégée. Imbu de dignité, le Cerbère local les informe des règles.
Les dames, certes, sont libres. L'Italien est avant tout galant et ne saurait imposer de contraintes à ces créatures de rêve. L'homme ne peut évidemment prétendre à une semblable mansuétude. Virilité, dans nos pénates, exige la décence. Les androphores ne les pénètrent, s'ils ne peuvent arborer une veste formelle, de celles, faites de tissu, qui ont manches et boutons pour croiser. Nous pouvons d'ailleurs procurer l'accessoire, moyennant un modeste défraiement, à ceux qui, inexplicablement, ne s'en sont pas munis avant de toquer l’huis.
Ce disant, le cicérone jauge son gabarit. Déjà, IL baissait les bras devant tant d'injustice. Trop grand et gros pour satisfaire à l'étiquette. Mutine, ELLE s'enquiert: Cravate obligatoire? Que nenni, demoiselle. Nous sommes ici des libéraux, avons des estivants, leur concédons depuis quelques années certaines privautés. Col ouvert acceptable.
En pleine rue, ils se sont dévêtus, la veste revenant sur ses épaules, frémissante encore du parfum d'ELLE, le gilet enrobant désormais ses bras et tout son buste, les mains n'en émergeant qu'à force de plis multiples. Ils peuvent pénétrer le saint des saints.
Ils ont passé deux heures de douceur, bavardant sans sujet ni querelle, dégustant par grands verres le vin de l'Italie profonde, devisant doctement avec un serveur affable espérant le chaland. Ils étaient bien, ils avaient chaud d'être ensemble, sans peur ni conscience du lendemain. Pour les autres, comme pour eux, ils formaient un couple de gens qui s'aiment tout simplement, sérénité du bonheur intangible.
Le jour déclinait, on s'affairait à la cuisine. La quiétude des lieux se perturbe, la pratique habituelle s'achemine au souper.
Ils quittent à regret cette escale cocon, s'en vont vers la soupente qui doit les abriter, où la table réservée doit déjà les attendre. Ortolans et foie gras se préparent à bondir sur l'assiette de vermeil qui leur est destinée.
Arrivés à l'auberge, ils apprennent qu'il leur faudra patienter avant les agapes. L'affluence est grande, leur tour viendra au deuxième service, dans cette pièce là, si confortable, où les tables sont proches l'une de l'autre au point que l'on s'y sentirait en famille.
Il leur reste une heure à attendre. Lui ne s'en ressent guère, de la salle à manger. Le monde est trop, bruyant de surcroît, le passage des plats bien guindé.
Son humeur dégringole. IL est comme déçu par le sophistiqué après le calme de leur escapade italienne. ELLE, qui s'en rend compte, l'interroge. IL prend son air boudeur, et répond, taciturne: Je n'ai pas envie de manger ici. C'est avec toute la gravité qui sied à ces moments suprêmes qu'ELLE lui confie: moi non plus, mais que faire? Que faire! Bondissons, rejoignons l'Italie, retournons nous blottir où il faisait si bon. Ils disent et s'encourent.
Les voici attablés, reconnus et fêtés comme de vieux amis, dont on espérait le retour sans trop oser y croire. C'est doux de se sentir reconnus, habitués, partie à la stabilité d'une ambiance pérenne.
Ils ont mangé beaucoup, ils ont mangé longtemps. ELLE surtout, c'est merveille de contempler l'engloutissement de tant de mets par un corps d'apparence si frêle. Aussi ont-ils bien bu, vins d'herbes et de raisin, puis le cognac offert, ELLE absorbe aussi pour lui. Il est bien tard lorsqu'un peu zigzaguant ils quittent la demeure où ils se sont repus, où ils ont ri bien fort, rire parfois nerveux des veilles de tension. Ils prennent la voiture, parcourent quelques bois. La lune se dissimule derrière rideau de bruine, l'hôtel les réabsorbe.
Cette nuit, la dernière de leur juillet américain, ils n'ont pas fait l'amour. L'heure ne se prêtait pas aux cabrioles, ils savaient l'échéance. Ils se sont serrés l'un contre l'autre. Des caresses furtives tiennent lieu de serment, de promesse d'amour présent et à venir. Les clochettes de pluie tintent dans leurs oreilles, ils peuvent s'endormir car le vin les réchauffe.
Le lendemain est tardif quand ils prennent la route. Ils accèdent aux parents sur point de déjeuner, ELLE n'avait prévenu qu'en départ de l'étape pour éviter une invitation anticipée, préserver leur soirée, dont les gondoles les ont bien mieux bercés que les papotages familiaux sur fond de salade et volaille auxquels ils auraient difficilement échappé.
Lui, sentant que les heures se bousculent à nouveau, il n'en a plus que trois avant de devoir s'en retourner, suggère la mobilité. IL invite pour un repas à la terrasse voisine qu'il a, l'été passé, fréquentée maintes fois. Souvent ELLE l'accompagnait, parfois c'était son père. La cuisine est rapide, yankee mais acceptable.
La mère prend ensuite les rênes. D'abord, régler la location. Puis, aux portes mêmes de l'arrêt du bus devant le rapatrier sur New York, une escale dans une pâtisserie renommée, il est possible aussi d'y déguster du vin. IL sirote, mélancolique, un verre californien. Le départ est si proche. Mais ses parents, ils ne comprennent pas, restent là, phagocytent l'intimité dont ils auraient besoin. Rien n'est possible ici pour exprimer l'amour et la peine. Juste les brèves étreintes de doigts noués de crainte, les attouchements de cuisses brûlantes du partir, la caresse des cheveux pour qu'une odeur au moins persiste dans le creux de leurs mains, la mère parle encore, il est trop tard, le bus arrive.
Hâtivement, IL les embrasse. Nerveusement tous deux s'étreignent, s'aiment et s'enlacent. Séparation est là, mais ils se reverront, juré, dans deux jours à Genève, quand ELLE rejoindra à son tour cette Europe qui désormais lui sied tant. Ils se quittent sans s'être mordus. Demain reste possible, c'est leur grande victoire. IL ne pleure quatre larmes qu'une fois seul, la première courbe l'ayant arrachée aux adieux de sa main.
Le voici de retour à Kennedy. Attendant son envol, c'est à ELLE qu'IL pense, qu'il sourit, triste sans doute et de la solitude, et de l'inachevé de leur décade somptueuse. IL regrette de n'avoir pu hier caresser une fois encore Emmanuelle. L'anatidé gisait au fond d’un havresac demeuré dans la malle arrière. IL aurait souhaité vérifier que le bec du canard demeurait imprégné des parfums de l'amour qu'il avait suscités, effluves si prenants qu'admirant la bestiole une enfant du beau frère s'en était étonnée. Tous deux avaient ri alors, ils se regardaient de leurs yeux de complices. Les autres, bien sûr, ne savaient pas, ne pouvaient oser deviner où le bonheur se niche.
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A peine débarqué à Genève, il lui faut pourvoir aux nécessités du quotidien: Occuper la chambre-studio où le rejoindront ce soir femme et chien, tous deux moulus par leur long périple depuis Pékin, les enfants sont déjà rendus à la Bretagne; emplettes auxquelles IL prend plaisir, malgré tout, malgré son absence à elle, comme si ce retour vers un quotidien dépourvu de heurts venait le soulager après l'intensité des nuits américaines.
Il est vrai, se dit-il en un moment de brève lucidité, que c'est presque une délivrance, l'instant immédiat de nos séparations. Nous en eûmes jusqu'ici une demi-douzaine sinon sept, le compte reste à faire. Vivre sa compagnie, ou plutôt son sillage, sait éprouver les nerfs, tant son imprévisible, fantasque Damoclès, requiert une attention dont la prise en défaut provoquera la crise, puis la pacification. Aborder à nouveau sur notre plate forme encore bringuebalée par une houle telle qu'elle nous fit chavirer, sans que le baromètre ait même pu broncher ? Trop soudaines, les bourrasques. Combien de fois ne m'a- t- il pas emporté, ce souffle dévastateur ? Eolienne furie sur une mer étale, balayant sans merci ni raison apparente ou du moins prévisible le calme d'être ensemble, qu'on s'explique après coup: Là, je ne lui ai pas enserré la taille quand son ami regardait; ici, j'ai trop parlé à telle qu'en secret ELLE jalouse; cette autre fois, le verre commandé par quête du bien être était une insulte au bon sens, mais ELLE n'a pas refusé le sien quand je le lui tendis; lunaires, les menstrues la dominent, cela j'arrive presque cependant à l'anticiper, et nous nous rembourrons en conséquence. Raisons dont IL peut parfois retrouver trace, mais hélas pas toujours. Certaines éruptions semblent trop volcaniques pour qu'il y ait eu catalyse, ELLE bout alors car il lui faut bouillir. C'est si vrai qu'avec ELLE la vie est tout sauf monotone. L'ennui peut naître pourtant de la répétition, fût-ce de l'imprévisible, des changements abrupts. Un conducteur émérite ne se lasse-t-il pas de devoir sans arrêt débrayer, puis enclencher à nouveau des vitesses incertaines, préférer à la fin une molle douceur, la grise certitude de prise automatique, pour regretter ensuite, cela arrive sur les trop longues rectilignes, les accélérations qui l'enivraient jadis ? Toi même, n'est ce pas, si lâchement heureux de l'avoir délaissée, ou qu'ELLE soit partie, ces fois de l'antérieur, n'es tu pas revenu dès lors qu'elle a sifflé aux oreilles avides que tu ne cessais de tendre vers ses lèvres absentes?
IL équipe en eau, bière et café, croquettes et pâtée, yoghourts et quelques fruits leur escale de deux jours. Voiture louée, nuit tombante, il se rend à l'escale où débarque l'Epouse en escorte canine. Il embrasse sa femme, caresse l'animal. C'est vérité de dire qu'à ce moment IL est heureux de les retrouver, comme rasséréné de l'avoir une fois encore constaté, le retour vers des eaux paisibles demeure un transit à sa portée.
Ils dînent ce soir là en maison d'amitié, celle là même qui connaîtra novembre et a vécu naguère tant de leurs expériences, avant, pendant et depuis l'an I. Maison qu'ici il va nommer, du moins la femme du couple, elle sera Tannenbaum, IL l'appelle Tannen. Tannen est presque sa jumelle. Son nom l'évoque bien, elle est née de Germains.
L'ascendance demeure en certains de ses traits, le roux de ses cheveux pâlissant aux brumes du Jura, auquel de doux fils gris se mêlent maintenant en symphonie, la force de son corps sur charpente légère, avec l'air décidé de celle connaissant à quoi il faut vaquer, mais l'ombre romantique plissant au creux des lèvres lorsque l'heure n'est plus aux tâches domestiques.
Les couples s'étaient rencontrés aussitôt son transfert vers la Maison Commune, quinze ans et plus de cela. Le consort de Tannen l’y avait précédé dans la même unité.
Malgré les avatars de deux séparations, l’Afrique naguère, aujourd'hui c'est la Chine, jamais les liens d’union ne se sont distendus. Le tricot de leurs relations emmaille plusieurs points, le croisé des enfants, deux pour chaque côté, aux âges compatibles, le jeté de leurs chiens à la haine cordiale, le mousse des amours qui les poussaient tous quatre, patchwork de sentiments aux coutures solides.
Au long de leurs présences conjointes à Genève, il n'était pas de semaine sans soirée de complices, où immanquablement les couples se défaisaient pour en refaire d'autres. Variable satiété, ensemble cependant ils ne dépassaient pas le stade de la danse de salon, le mari de Tannen refusait le partage.
La nuit venue, IL honore l'Epouse entre des draps conjugaux, il y prend le plaisir d'habitude, de gestes sans surprise dont l'office est rempli tel qu'on s'y attendait.
Le lendemain carillonne dès l'éveil le signal du retour, de son retour vers ELLE. IL a promis, juré, de pactiser avec le Diable lui même s'il le fallait pour aller l'accueillir lorsqu'elle foulerait le tarmac helvétique, vers onze heures trente. Ensuite tous deux, à nouveau extirpés du réel étouffant, déjeuneraient. ELLE serait présente lorsqu'IL exposerait aux mandants assemblés le résultat des luttes qu'il avait conduites en leur nom sur terres d'Amérique. Elle admirerait sa force et sa faconde. Ensuite, ensuite on verrait bien. Nous grappillerons sans doute encore quelques heures, et ces grains là, amour, seront doux à nos lèvres avides.
Onze heures trente cinq. IL entre l’aéroport. Le temps, cette fois, est de son côté, passeport et bagages l'auront gardée un peu. Ponctuel, IL est fier. Quarante, quarante cinq, bientôt cinquante, une horloge trônant dans ce hall d'affliction sonnerait maintenant la mi-journée, glas d'un emploi du temps pourtant si minuté. Mais où donc reste t elle ? L'avion pourtant était annoncé lorsque je suis entré, quelle inepte bavure la retient loin de moi? L'avion ... L'avion a disparu des panneaux par une virevolte dont il n'a pas perçu le retard signifié, son vrai retard à lui. ELLE est déjà sortie, depuis au moins lurette, IL maudit alizés et ponant.
Sa poitrine se creuse au choc qu'il ressent. Elle demeure absente, c’est en vain qu’IL arpente. Si rares sont pourtant les minutes octroyées, avant la séparation qui ce soir les attend. La rage l'envahit, celle de l'impuissance. C'est par défoulement qu’il enfonce les touches du numéro auquel, bien sûr, ELLE ne répondra pas car, mortifiée par sa désaffection, elle aura déjà rejoint d'autres lieux secourables.
 Cela ne sera pas. ELLE s'est affaissé, arrivée au bureau, sur le fauteuil tournant pivoté vers la porte dont, espère t elle, espère-t elle si fort, Il va dans un moment, un tout petit moment, faire jouer la clenche, pour la rejoindre enfin, pour qu'ils se touchent enfin, que leurs cils se répondent, que leurs lèvres se joignent.
L'émotion les étreint quand ils entendent l'autre. Vite chacun accourt au point de ralliement, leur bouge favori, médiane des trajets, celui qui plus tard frémira aux échos de sa juste colère.
Pas de hargne ce jour, ni de sous entendus, de craintes d'un demain que les brumes estompent. Béatement ils se retrouvent, parlent comme si des semaines longues chacune de huit jours au moins les avaient séparés, et quand ils rient, c'est gaieté sans nuages. Leur joie, leur joie commune, éclaire des regards embaumés de futur.
L'après midi s'évapore lentement. Chaque gouttelette qu'ils peuvent, ils la savourent ensemble, ne s'éloignant jamais plus d'un quart d'heure l'un de l'autre.
L'inexorable approche. Quand le soleil décline, que s'affadit l'espoir, il faut s'y résigner, demain existera et ne sera plus nôtre.
C'est lui qui propose, dans la désespérance de leur incertitude: Ne restons pas tête à tête ces dernières minutes. Prenons nous un témoin, aussi amortisseur, qui voyant nos douleurs saura s'interposer au moment de nos ongles nous déchirant les flancs et nous striant les yeux.
Georges fera l’affaire. Georges aussi est marié, il a progéniture. Stipendié de la Maison Commune, Georges est l’un des rares ayant eu à la fois connaissance d’ELLE, et sa confiance. Il sera des fracas, a vécu leur envol.
Le cortège fait route vers ce qu'IL envisage veillée funéraire. A trois, chacun en caisse à roues, ils atteignent son logis, une villa surplombant la plaine gessienne, qu'ensemble ils ont choisie, c'était en septembre de l'an I, dans l’espoir-certitude qu'elle deviendrait leur foyer, et non plus seulement le refuge d'amours trop clandestines.
Tous trois s'asseyent autour d’une table de cuisine, une de ces tables marmoréennes dont le froid perce les coudes lorsque joues entre paumes ils se contemplent un peu. ELLE dont les yeux sont si grands que les siens ne cessent de ciller, cherchant à atténuer les reproches inscrits dans les prunelles sœurs. Georges ne les regarde pas, il compte les carreaux qui dallent alentour. La pièce fleure la douleur du partir. L'odeur est entêtante, alors ils boivent.
Ils boivent les minutes qui leur restent d'ensemble. L'alcool est effectif, délie les langues molles. Ils balbutient les mots de la banalité: ELLE a trouvé de l’eau en cave à son retour, assurance elle n'a point, propriétaire aimable, cela s'arrangera... Je sais, il faut que tu partes, je ne pleurerai pas, j'ai envie de hurler, de mordre et déchirer. Pars, mais pars maintenant. Avant, s'il te plaît, serre moi, serre moi fort, dis le moi, que tu m'aimes et que nous serons, ce soir je te croirai. Dis le moi, moi je t'aime et ne veux plus souffrir, dis le, c'est moi qui t'en supplie...
IL dit, IL fait, IL part, la laisse anesthésiée de whiskies trop rapides entre les bras secourables de leur modérateur. IL s'en va retrouver, par des voies serpentines, mais le gendarme ne rôdait pas sur les pentes du Jura, sa femme et des amis pour un dîner schizophrène où il n'affiche qu'une heure de retard, et dont il ne retiendra qu'une seule impression, celle d'y avoir été ivre dès les entrées servies.
Le jour suivant est départ en vacances. IL ne l'appellera qu'après trois jours écoulés, Elle reprochera ce long silence.

 

Vers Londres