Début juillet, an III
REMINISCENCES
Quand IL reprend ici la narration interrompue
après avoir, croit-il, récupéré du choc de la perte
subite, il ne peut concevoir de poursuivre comme si rien n'était advenu.
Egrenant à nouveau les gousses du passé, IL s'efforcera
désormais de mieux se rapprocher de la complexité vécue,
de ne plus se confiner aux seuls moments d'avec ELLE.
Elle, cependant, restera le personnage central du
Livre. Il ne saurait en être autrement, puisque sans ELLE il n'y aurait
pas de livre. IL s'en excuse auprès de l'Autre, l'Epouse, si les
souvenirs d'ELLE la maintiennent parfois dans l'ombre portée d'aventures
étrangères. Qu'elle sache toutefois qu'IL a maintenant
émergé du clair obscur, et que c'est au soleil qu'ils vont vivre
tous deux.
*
* *
Le New York de cet été de l'an III avait
donc pour lui des saveurs familiales. Non pas en raison des appels
passés de temps à autre, au moins les premiers jours, à
l'Epouse attendant au cœur de la Chine que les congés
résonnent, où elle le rejoindrait, c'était prévu,
à Genève, transit vers leur havre de Bretagne, appels que cette
fois IL émettait en se cachant d'ELLE, pour préserver leur
quiétude retrouvée, mais saveurs familiales dues bien plus
à la tournure de leurs occupations pour la décade.
Le côté parentèle s'est
concentré sur la seconde partie de leur séjour. ELLE n'avait pas
voulu prendre de contacts dès son arrivée, de peur
d'obérer leur processus de retour ensemble, en l’encombrant de
rencontres appelées à se multiplier, la durée permettant.
La première semaine fut partagée avec
quelques comparses, dont certains avaient connu l'envolée de
Montréal, un an plus tôt presque jour pour jour.
Ils promenaient leur couple en repas fraternels.
Ils allèrent écouter du jazz en compagnie, ils assistèrent
à la Parade, désormais traditionnelle, des gays.
Cet après midi là leur fournit
l’occasion de longs débats, ces débats qu'ils affectionnent (IL
ne peut se résoudre encore à l'imparfait lorsqu'il reparle
d'ELLE) par le sel apporté à leur relation, démontrant
qu'ils sont plus que deux corps et savent s'élever à hauteur du
penser.
ELLE avait été choquée par
l'agressivité de la manifestation, énorme, populeuse,
carnavalesque. Les chariots de Lesbos suivaient ceux de Sodome. Si
Gomorrhe exista elle devait être présente. Les bottes et le cuir
claquaient au son des fouets, comme si la foule témoignait de son
impatience, sans plus se contenter du droit revendiqué à la
dignité simple.
ELLE en était choquée, disait elle,
car elle ne trouvait pas dans ce serpent démesuré l'image des
amis qu'elle comptait au sein de la communauté, ces hommes clairs et
affables, pas soucieux de paraître, effacés au regard de leur
amour, que rien ne distinguait dès l'abord de partenaires vivant une
relation mixte.
Lui aussi avait été troublé
par le Grand Défilé. Mais ce qu'IL y voyait, c'était la
force de ceux là, multitude, qui osaient se montrer, s'exhiber en
symboles, et crier leur refus de la discrimination, certes en ayant recours aux
outrances extrêmes, visuelles d’abord, sonores tout du long. Ceux là,
les militants, dont on se plaît à dire qu'ils forment la pointe
émergée de l'iceberg, s'ils étaient si nombreux, imagine
les foules en retrait, qui partagent leurs craintes, et cette aspiration au
choix de ses amours.
ELLE redoutait qu'en violant ainsi les badauds
assemblés, ou plutôt les millions qui devant leur écran et
canette de bière, tasse de bergamote, subissaient, de leur gré
mais ils ne le reconnaissaient pas, l'image avec le bruit, sans être
partie de la fête d'ambiance, le défilé ne desserve la
cause qu'il souhaitait promouvoir, n'antagonise davantage les deux
communautés, si tant est qu'elles fussent deux, ce qui semble
impossible.
Alors, ELLE prenait l'exemple de tel qu'elle
connaissait, le plus sage homme au monde mais parfois, frénésie,
il s'en allait chercher un partenaire d'un soir dans le sordide d'un ghetto,
accostage nocturne avec l'inconnu. Elle y voyait une sorte de mal-être,
la dépravation venant au fil du temps par la répétition.
Lui tentait d'expliquer, lui qui connaît si
peu cette communauté, sinon par expériences inassouvies et
à peine esquissées, un soir dans un lit familial, adolescent
meurtri par la mort de son père, libéré dans le noir par
un attouchement dont il ne sut rendre la plénitude; et puis de vagues
pulsions, toujours adolescent, envers un compagnon d'études si fin, si
beau, si jeune, dont IL se souvient avoir effleuré la cuisse ronde, lui
ne se retira pas, mais IL ne pouvait poursuivre, ils étaient en
public; un jour aussi, plus récemment, lorsqu'ils avaient
procuré asile à un voisin trop éméché pour
ne pas être une gêne au travers des parois, voisin qu'ils firent
venir pour le neutraliser, dont ils avaient pitié un peu, tant les
problèmes semblaient accabler cet homme encore jeune, dont IL s'amusa
ensuite, et l'Epouse riait aussi, à susciter l'entrée dans le lit
conjugal, dont lui demeurait absent. Lorsqu'il a pénétré
la chambre pour voir si leurs ébats étaient joignables, l'Epouse
riant toujours, à moitié dénudée, l'autre bien
incapable de faire la danse d'amour, IL se souvient de ce geste sublime, dont
sans doute il rêvait, prendre la verge molle entre ses lèvres
gourmandes, la sentir se gonfler, instantanéité de la surprise et
du plaisir, l'avaler goulûment, point trop mais juste un peu, il n'y eut
pas de lendemain; IL se rappelle enfin, provocation d'une soirée, le
couple de Genève chez qui IL pleurera en novembre, où IL aurait
souhaité que l'époux s'accomplisse, désir non sans doute
de l'être, mais du sexe qu'il porte, alors que leurs femmes auraient pu
se rejoindre comme, IL le savait, elles l'avaient fait en d'autres occasions.
IL se souvient, et tente d'expliquer.
IL tente d'expliquer le froid qui envahit lorsqu'on
se sent exclu, lorsque celui qu'on souhaite aimer, il n'est pas possible de
l'approcher de manière, disons, conventionnelle, lorsqu'il faut donc, il
le faut, tu peux me croire, recourir au secret des dissimulations (IL pense
alors aussi, mais ne le dit pas, au semi-clandestin de sa relation avec ELLE),
lorsqu'il n'est guère d’espoir de rencontre en milieu naturel, comment
ne pas comprendre le recours à la quête sauvage, la jonction
immédiate dans un espace prédisposé, l'absence d'affection
qui prédomine toujours ?
ELLE hoche la tête, IL poursuit son propos.
Elle, comment sait elle si ses penchants, ceux
où se trouverait une stabilité durable ( IL connaît bien
sûr, ELLE l'a dévidée dans le détail ici même
à New York une année auparavant, la litanie des amants qu'elle a
connus ou dû connaître, la désillusion
répétée d'unions ne durant pas, et d'une certaine
manière IL en a souffert à cette époque ), ne devraient
pas la porter vers une femme aimée plutôt qu’un homme, comment
sait elle si là ne se trouveraient pas douceur et compréhension
qui semblent parfois étouffées, oh, pas toujours, dans ses
relations d'amour, tout au moins avec lui, par une violence récurrente ?
ELLE ne dit pas grand chose, envisage la question
sous son angle pratique, reconnaît qu'entre filles l'approche est plus
aisée. Elle le rassure également, de ce qu'elle a ouï-dire,
l’homosexualité ne veut pas signifier, entre hommes,
nécessairement une pénétration, cette
pénétration dont IL a peur. ELLE ne dit pas grand chose, mais
prend son air rêveur.
IL se rend compte avoir commis là un impair.
Il risque l'emportement. IL change la conversation en commandant un autre verre.
Le bar de l'hôtel les abrite, vingt étages les séparent du
nid nuptial.
IL a donc interrompu ce débat que,
pressent-il, ELLE n'apprécie guère. Sans doute
préfère-t-elle parler d'eux, que d'ELLE avec une autre, ou lui
avec un autre. IL pense avoir désamorcé la crise qu'instruit par
l'expérience il entendait venir. Il a raison pendant quelques heures.
Dans la nuit bien entamée, ELLE
conta Mario.
Elle s'était envolée, vers la mi-mai,
pour une de ces tournées professionnelles qui l'amenaient à
visiter de temps à autre les Antilles. Douze mois plus tôt, ELLE
avait déjà parcouru un périple semblable, quelque trois
semaines. Ce fut alors entre eux une débauche de
télécopie. Lui se trouvait au même moment seul en mission
au cœur de la Chine. Leur amour s’afficha par une frénésie
de lettres instantanées entre Chengdu et Barbade, Jamaïque et
Chongqing, Xi'An et Sainte Lucie, liens de sève unissant des
hôtels sans doute peu habitués à de tels jumelages. Ils se
trouvaient à cette époque en euphorie prénatale, ayant presque
accompli le long compte à rebours les séparant d'ensemble.
La veille de son départ de l’année,
ELLE l'avait prévenu que les contacts seraient plus difficiles, car elle
devait visiter des terres plus lointaines, donc moins bien
équipées en fax et téléphone.
De fait, après la première
étape, à Trinidad, d'où ELLE put ou voulut le joindre,
s'installa un silence de plus d'une décade, dont IL sentait mal
être, comme si se tramait quelque farce dont il était exclu. Il
avait pu cependant la cueillir au vol, lors de son passage sur un autre
territoire où des connaissances communes lui permirent de retrouver sa
trace momentanée. Mais depuis c'est en vain qu'au fil des jours il
espère un appel lénifiant.
La date prévue pour son retour, IL sonne
chez elle. L'amie qui partageait alors son logis n'avait pas non plus de
nouvelles. Il appelle Maison Commune, pensant que peut être Elle s'y
était directement rendue. Sonnerie occupée, l'espoir revient.
Sans doute s'affaire t elle à le joindre ou, si ELLE informe de son retour,
on lui fera part de son désarroi. Mais lorsqu'IL rappelle, seul le
silence est là. Il l'apprendra un peu plus tard de sa bouche de miel,
ELLE avait bien su l'appel qu'il venait de lancer, mais d'autres
priorités s'étaient alors imposées, de sorte qu'elle
n'avait pas souhaité renouer le dialogue aussitôt
qu'arrivée.
Et ces priorités, ELLE le lui confie
maintenant en haut de leur plate forme new-yorkaise, s'appelaient simplement
Mario.
IL est déjà couché lorsqu'ELLE
dit cela. Il l'attend depuis quelques minutes, alors qu'encore vêtue elle
musarde, indécise. IL a presque oublié leur conversation de cet
après midi, l'impact indésirable qu'à un certain moment il
en avait perçu. Il n'a plus qu'une hâte, qu'ELLE le rejoigne et
que leurs peaux s'accolent. Qu'avec Emmanuelle, son corps frémisse un
peu, tandis qu'il lui lira, à voix feutrée, tel passage du Livre,
de l'autre Emmanuelle, selon les désirs qu'elle manifestera, ou ses
propres pulsions. Il espère que ce soir ELLE ne s'endormira pas au
milieu de la lecture, comme la veille, où elle voulait entendre une
séquence d'amours féminines, mais ce fut un doux plaisir que de
la réveiller en baisotant son cœur, de la sentir alors, chaude
encore du sommeil, refondre entre ses bras, regagner la passion.
Ce soir, ELLE s'attarde au pied du lit. Verre en
main, front plissé. Puis elle parle. Elle raconte son escale grenadine,
l'hôtel où dînant seule, elle vit un jeune homme, un homme
jeune, son âge, beau comme un Dieu de bronze, Portugais et charmant,
s'approcher de sa table. Comment ils bavardèrent et s'en furent danser.
Comment il la raccompagna et la laissa dormir. Comment le lendemain, tout
naturellement, ils se sont retrouvés. Comment cette nuit là ils
ont vécu l'amour, aussi le jour d'ensuite, puis le surlendemain, avant
qu'elle ne quitte l'île. Elle lui dit sa joie de faire une telle
rencontre, comme les choses étaient simples et douces, à quel
point l'autre avait su lui redonner confiance en elle, fière d'avoir
conquis ce corps d'airain que toutes lui enviaient. Puis, tu sais, il viendra
sans doute en Europe, peut être s'y installer. Puis, tu sais, je puis le
joindre à tout moment. J'ai tant confiance en lui. Je l'ai, je crois,
séduit.
IL s'amusait un peu à ce discours d'enfant,
qui lui rappelait tant ces amours d'adolescence, dont la vapeur s'enfuit quand
l'automne refroidit le sable blond des plages.
Sans doute s'irrite t elle de le sentir ainsi
goguenard, trop sûr de lui peut être puisqu'il l'a en maison. Alors
ELLE répète: Je puis le joindre, m'a- t- il juré, à
toute heure, en tout temps. Ah! tu ne me crois pas. Veux tu donc que j'essaye ?
C'est sans un mot qu'IL lui tend le combiné.
Elle fouille dans son carnet, compose les chiffres. Elle dit: Allô,
Mario, c'est moi, comment vas tu ? Puis un silence bref. Elle ajoute: Je vois,
au revoir. Elle raccroche, hoquette d’un sanglot. Il est trois heures du matin,
ici comme là bas.
IL a compris, sans l'avoir demandé, qu'ELLE
s'est vue trahie, qu'un rêve s'évanouit, celui d'une vie folle avec
un autre que lui (Cela, jamais ELLE ne l'a pardonné à Mario. Non
pas tant la fille de passage, que l'avanie subie en face de l'autre, de lui,
dont la présence pourtant était ignorée à l'un des
bouts du fil; jamais non plus ELLE ne rappela, jamais, à ce qu'ELLE dit,
ne fut elle rappelée. Exit Mario).
IL admet sa détresse. Alors IL sort du lit,
honteux un peu, triste pour ELLE. Il l'étreint doucement, embrasse ses
paupières, et se sent rassuré quand c'est sur son épaule
qu'ELLE pleure. Il la plaint, la dorlote, s'excuse de l'avoir poussée
à ce geste d’insanité, contempler sans préavis la
réalité en face. Ses larmes se tarissent, la crise est bien
passée, ils peuvent s'endormir.
S'endormir fut souvent un moment difficile de leur
relation. Ils avaient coutume de dire que, lorsqu'ils pourraient sommeiller
ensemble toute une pleine nuit, cela signifierait qu'ils formaient bien un
couple. Ce fut rarement le cas. Ils inventaient des jeux pour retarder
Morphée, comme si l'abandon de l'endormissement devait être vécu
dans la crainte d'une trahison possible, désertion de l'autre qui,
chacun le redoutait sans l'exprimer, pourrait ne plus se trouver là au
réveil ou, pire encore, s’avérer alors différent,
vidé de tout désir, privé de séduction.
Ils jouèrent quelque peu en nuits de
Manhattan, des jeux qui n'étaient pas toujours aussi innocents que les
caresses d'Emmanuelle.
Au retour de leur dernière rencontre, en mai
de cette année, il lui avait pris la fantaisie de se raser le pubis, ne
laissant subsister par longues vagues brunes que les poils entourant
directement les bourses et la verge. L'idée lui était venue en
réintégrant le domicile conjugal. IL avait, il est vrai,
rêvé durant l'avion à ses amours passées. L'image
s'était imposée, forte, sensuelle, d'une jadis collègue
dont il fut brièvement l'amant à deux occasions de
déplacements conjoints en dehors de Genève, toujours travail,
ô dur labeur.
La fille était superbe, un délice de
soie. Jamais IL n'aurait alors même songé pouvoir un jour
l'approcher en quête sensuelle. Il était bien jeune encore,
à peine vingt huit ans, et ce ne fut qu'ensuite, sans doute pour partie
grâce à l'épisode qui suit, que le saisirent des
velléités de conquêtes fréquentes.
La fille, donc, était superbe, mariée
(Mal, IL ne le sut qu'après), apparentée de par cette union avec
un Manitou de sa propre hiérarchie d'où, persiflent les mauvaises
langues, l'emploi qu'elle occupait dans un bureau décentralisé
dont l'existence apparut moins évidemment requise lorsque Manitou, bien
contre son gré, interrompit ses fonctions en raison de l'outrage des
ans. Ils ne s'étaient pratiquement jamais rencontrés avant cette
assemblée dont chacun assumait une part de l'organisation.
Elle était si belle que les
délégués l'entouraient comme une nuée de mouches.
Elle en avait presque peur, se rapprochait de lui, recherchait l’asile
collégial, se protégeant ainsi du harcèlement de tant de
barbons congressistes.
Un soir, le dernier des assises, ils se sont
retrouvés, avec bien d'autres, au dancing de l'hôtel. Ils ont un
peu frotté aux langueurs de l'orchestre, puis IL s'en est
retourné bavarder sur son banc avec d’autres collègues,
échanger des impressions sur ce qui, pour lui, était la
première mission de Grand Organisateur International.
Il manquait alors singulièrement
d'expérience.
Aussitôt qu'il se fut délacé
des bras de l’égérie, d'autres bras l'enlacèrent, qu'elle
ne refusa pas. Les danses désormais ne furent plus pour lui. Il
souriait, car en somme, n'espérant rien, il n'était ni
déçu, ni jaloux.
L'heure avançait à pas
mécaniques et longs. Comme IL devait se lever matin, il quitte
bientôt le hall de ces plaisirs pour s'en aller trouver un sommeil
bienvenu après les jours (et les nuits) harassants de la semaine. Il
s'endort béatement et ne rêve même pas.
Strident, le téléphone le tire du
repos. C'est elle, la superbe. Elle est dans sa chambre, réclame sa
présence, pour qu'ils parlent encore, s'il peut venir. Oui, de suite, sa
porte n'est pas close, bien qu'il sonne deux heures dans cette nuit de
septembre.
IL se vêt et il va. Quand il entre, le chevet
diffuse seulement une pâle lumière. Elle s’est allongée sur
un lit de parade, aussi nue qu'on peut l'être, plus même, car son
ventre est immune de tout poil. IL n'avait jamais vu, prude qu'il est en
post-adolescence (Il lui fallut longtemps, avant que de grandir, mais IL
était alors mari depuis huit ans) , de femme ainsi alanguie, de femme
aussi offerte et aussi désirable.
IL approche, un peu gauche. Comme IL ne sait que
faire, faut il se dévêtir, s'allonger à son
côté, l'embrasser avec fougue, lui chatouiller le pied, il
approche la main de ce qui le fascine, ce triangle grandiose et glabre, dont la
peau se hérisse sous ses doigts , alors qu’il sent le picotement des
résurgences. Et puis avec prudence, un respect voluptueux, il engage ses
cheveux entre les cuisses, aspire le sexe entre ses lèvres
sèches. Bientôt ce sont des flots de liquide au goût
d'épices qui humectent sa langue, qu'Il associe au parfum qui l'habille,
qui s'harmonisent si bien avec la noisette de ses yeux, le mat de ses jambes
encore hâlées, le laiteux de son ventre ondoyant sous la lampe.
Elle jouit un petit peu, lui sourit et s'endort.
Lui, au pied du grand lit, s'allonge sur le tapis. IL sommeille aussitôt,
chien de garde et chien juste. Le lendemain, elle était
déjà sortie lorsqu'IL s'éveille. il devait se hâter
de peur de manquer l’avion, il ne la revit pas.
IL ne la revit pas durant plus de deux ans, et
nulle suite ne fut donnée à ce mirage d'un soir, phonique ou
rédigée. Leur seconde rencontre fut un aéroport, où
se rejoignaient des cortèges devant voyager de conserve jusqu'au lieu
d'une autre réunion, aussi importante que lointaine. Tous deux là
encore participaient de l'organisation.
Son cœur bat un peu lorsqu'IL la
reconnaît venant au devant du groupe où il se fond. Mais ce n'est
pas vers lui qu'elle se dirige. Manitou est aussi du voyage, c'est donc lui
qu'elle embrasse, un signe de tête pour les autres, IL en a fait son
deuil.
Les premiers jours de la réunion
coulent dans une indifférence mutuelle. IL est alors moins niais. Ce que
d'autres appellent désormais ses conquêtes ont bourgeonné
au fil de ces deux années, mais il demeure sage sur ces terres
lointaines. Il connaît bien maintenant l'énervement provoqué
par les longues assises, la tension qui monte et qui gronde entre les
organisateurs, les petites haines qui éclosent et deviennent de
furieuses tempêtes. IL trouve de son devoir d'un peu veiller au grain, de
servir de déversoir où les collègues meurtries peuvent
épancher leur bile, leurs tracas, leurs incertitudes.
Chaque soir donc IL sort, une fille nouvelle,
toujours celle qu'il a sentie vulnérable. Il écoute,
écoute encore, parle peu, lénifie, console, mais il ne touche
pas, elles l'en remercient.
Puis vient la réception de la
mi-assemblée. IL s'y trouvait morose, désœuvré,
quelque peu harcelé par une jeune femme qu'il avait
délaissée lorsqu'il avait eu le sentiment qu'elle ne le
méritait en somme pas, et qui maintenant lançait une reconquête
dont il ne voulait pas .
Réintégrant l'hôtel avec tout
le troupeau, la lippe un peu boudeuse IL s'enferme dans sa chambre. Il
était encore tôt, ce qui le dérida. Un repas demeurait
possible. Pourquoi ne pas tenter la fille inaccessible, celle dont le rasage
visitait encore parfois ses nuits, celle dont la cour, si brillante, l'avait
presque irrité au début de la soirée ?
IL l'appelle. Elle répond en larmes. Elle a
souffert tout au long de la réception, encore sur le bus qui l'avait
ramenée, des assauts répétés de tous ces
délégués, ces dits compatriotes qui sont encore plus
vieux, plus laids et plus concupiscents que deux années plus tôt.
Qu'il vienne la consoler, cela lui fera chaud de pouvoir à la fin parler
à un ami .
Saint bernard, IL monte la rejoindre. Il la
retrouve assise sur le bord de son lit, les yeux perlant et le sourire triste.
Mais, alors qu'IL se penche chastement vers sa
joue, ses lèvres bondissent aux siennes, sa langue le
pénètre, tandis que hâtivement elle ôte son
chemisier, que jaillissent des seins dont le galbe frémit, puis qu'avec
des mains expertes et fébriles elle fait sauter chacun des boutons qui
enserrent son torse.
IL se retrouve nu aux côtés de la
Déesse, sur un lit qu'il n’espérait pas, le seul sans doute de la
volière organisatrice auquel il n'osait prétendre. Le choc
était trop fort. IL ne put honorer ces chairs palpitantes, malgré
de longs essais au fil d'heures patientes (Une telle impotence lui advint
jusqu'ici par trois fois sans raison apparente peut être les contera -t
-il. C'était toujours en occasion décisive, en lourd
émotionnel. Jamais cela n'arriva avec ELLE, hors cas de maladie. Sans
doute un signe avant coureur de leur échec).
Elle n'a pas ri alors, elle l'a accepté. Ils
ont dormi ensemble, sans qu'elle disparaisse. Par tout le lendemain, les doigts
joints, ils ont parcouru la cité.
Le soir venu, IL avait retrouvé ses ardeurs.
Il veut, comme pour se faire pardonner, la pénétrer au fond. IL
dit, elle s'offre. Il agit, l'allonge au bord du lit. Les genoux sont
fléchis, Il la chevauche. La verge se fraie un chemin vers
l'humidité obscure, ramone lubrifiée aux tréfonds de la
grotte qui l'enserre, gonfle au feu du désir et de la contraction. IL
sent la tumescence. Elle crie, elle geint. Amis ce n'est pas d'amour, c'est
presque de douleur. Il était trop puissant pour ses flancs
délicats, du sang macule le lit qu'ils n'auront pas ouvert.
Alors elle pleure un peu. Elle a mal, prononce ces
mots charmants: "Toi, c'est tout l'un ou tout l'autre". Elle sourit
derrière ses larmes, l'embrasse, comme si c'était elle qui devait
se faire pardonner, puis lui offre sa bouche plus douce encore que son ventre.
IL n'a jamais réellement ensemencé
son rêve trop étroit. Mais le rêve demeure et, croit il,
elle ne lui en veut pas. Il le croit car, quelques jours plus tard, sur l'avion
les ramenant aux bercails, elle saignait encore, c'est sous une couverture
grège qu'elle a su le faire jouir entre ses doigts, alors qu'ils avaient
clos tous les deux leurs paupières, de peur que d'autres ne les
regardent. Elle n’a pas voulu, jamais, qu’IL la revoie.
Tout ceci est bien loin de New York. Patience, il y
revient.
C'est donc en hommage tardif à
l’égérie passée qu'IL s'était à son tour
rasé le ventre. Il aimait la sensation des poils qui émergent
à peine du derme, dont l'on pourrait presque compter les pointes si la
main coulissant tout au long de la hampe n'avait en les touchant au bas de son
trajet tant de hâte à rejoindre le gland enflé d'espoir.
IL était offusqué qu'ELLE ne se soit
pas, après déjà trois nuits concubines, extasiée
devant ce qui pour lui était un changement drastique dans son anatomie.
Il le lui fait remarquer. Elle touche, sourit, et dit: C'est beau, c'est doux.
IL se rend alors dans la salle voisine,
prépare ses outils, gel, rasoir, eau, serviette humide. ELLE
appréhende un peu ce Figaro nocturne, qui se penche sur sa toison, drue
et si crépue qu'il faut l’écarter pour accéder aux
lèvres. Elle ferme les yeux, accroche ses bras au chevet qui domine
l'arrière de sa tête, ses seins entrent dans ses côtes. ELLE
ne sourit pas, le supplie d'essayer de ne pas lui faire mal.
IL la rassure, oeuvre une demi-heure, onctueux et
précis, soucieux de tout détail. Quand il finit, il ne lui reste
plus que des moustaches de chat entourant les crêtes qui, chez ELLE,
survolent le clitoris, comme pages qu'il faut tourner pour accéder au
bouton du plaisir. Elle va se contempler. IL l'entend qui s'exclame, puis rit,
revient vers lui, l'embrasse et virevolte, ELLE est heureuse et
transformée, IL est son Figaro (Elle a gardé d'ailleurs cette
aimable coutume, au moins un souvenir de lui, pense- t- il aujourd'hui avec
parfois un peu d'amertume, ne lui a t elle pas confié que
Frédéric, décidément, "adorait" cette
coiffure rase).
A son tour ELLE empoigne les instruments du jour,
affine sa coupe défraîchie par le regain et la maladresse
résultant de l'image inversée du miroir lorsqu'IL s'opéra
lui même. Cette nuit là, c'est vraiment peau à peau qu'ils
purent faire l'amour, et leur cavalcade n'avait jamais encore associé
autant de nudité.
Un autre de leurs jeux dilatoires
était plus récurrent. Il avait nom Massage.
Dès la première moitié de l'an
I, ELLE lui proposa massages réciproques. Elle aimait quand ses mains
lui enserraient l'épaule. IL aimait aussi, à cheval sur son
corps, lui étirer les chairs soutenant les vertèbres, où
des marbrures sombres jalonnaient le passage de ses pouces studieux. Mais ce
qu'IL préférait, c'était lorsqu'à son tour et
à califourchon, ELLE englobait les plis de son dos alangui, quand il
fermait les yeux aux chaleurs de ses doigts, suivait le cheminement de son
sexe grandissant au rythme des secousses étirant sa colonne,
préparation subtile à l'amour qui va suivre.
Selon ELLE, IL offrait un grand avantage sur Epoux,
son premier mari. Celui-là ne souffrait pas qu'elle use de benjoin ou de
tout autre onguent, si propices pourtant aux mouvements des corps. L'odeur
l'importunait autant que le toucher.
Lui ne connaissait pas de telles
répugnances. Au contraire, senteurs et fluides l'amenaient vers le
rêve. IL se remémorait ces années bien lointaines, il
avait, quoi, quinze ans, seize peut être, des femmes en blouse blanche
parcouraient chaque semaine en chaleur et en musc les largeurs de son dos de
jeune athlète au retour du grand stade.
Leur favori était massage dos. Il en
était de moins fréquents, comme massage mains, massage ventre,
massage cuisses. IL n'avait pas goûté beaucoup massage pieds, cela
lui semblait un petit peu obscène. Un soir, massage sexe fut
tenté, mais il ne dura guère.
Ce jour ci, mains huilées, IL lui
pétrit les côtes. Clavicules à coccyx, coccyx à
clavicules. Il sourit au chatoiement des poils blonds qu'il bouscule.
Clavicules à coccyx, les vertèbres de la queue sont atteintes.
Cette fois, la main ne remonte pas, s'incline quelque peu, et le pouce
s'enferme entre les globes offerts, que ses lèvres effleurent à
leur tour. La phalange luisante flatte la porte étroite,
pénètre le repaire. Il humecte l'anus, en explore les bords,
lubrifie l'intérieur. ELLE se soulève un peu, offre un meilleur
passage, lui dit: Viens, maintenant.
Alors son autre main, sa main à lui,
coulisse sur la verge ferme comme un serment, qu’il oint hâtivement. Le
gland énorme, brillant des sucs qu'il absorbe et contient, s’accroche
à l'ombilic inversé, en force l'opercule. La tige est là
qui suit et le rejoint dans l'ombre, pénètre plus avant, les
intestins l'absorbent. ELLE dit: Attends un peu, que je te reconnaisse. Puis
d'un coup se soulève, fesses touchant son ventre. Elle crie. Elle dit:
Bouge, bouge maintenant. Les hémisphères dansent, roulent, tanguent.
C'est chaud, c'est rêche, c'est bien étroit. Certes c'est
défendu, mais ce n'est pas si bon qu'ils se l'imaginaient, il manque du
subtil, du poivre et du gémir.
Tels sont, lecteur, les fantasmes. Si l'on n'y
cède pas, ils demeurent idéal, mystère de Licorne.
Dès lors qu'on y atteint, ils se démystifient. Souvent, la
lumière est cruelle qui éclaire les fards outranciers dont ils se
sont parés pour chavirer ton oeil.
Ce soir là, ils ont conclu la danse d'amour
de manière authentique. C'est dans son ventre que doucement IL jouit. Le
lendemain, ELLE a peine à s'asseoir.
*
* *
Les jours s'étiraient ainsi par
l'été new-yorkais. Ils avaient eu la visite du père un
jour à déjeuner. IL décela un fond de tristesse dans la
douceur de ses yeux, comme une résignation envers la sénescence.
Douze mois seulement pourtant avaient coulé depuis leur dernière
rencontre. Un soir ce fut la mère qui les convia à dîner.
Ce fut gai, aimable et simple, même le restaurant les fit tous trois
sourire, tant il était bruyant, en dépit de français,
attention délicate à son endroit. Et IL les enchanta quand il osa
se plaindre au maître de ces lieux des décibels gâchant leur
ingestion sacrée. Un autre soir ce fut frère et famille, deux
enfants, jeunes filles, l'une atteinte dans sa chair, intelligente et grave,
l'autre bien pétulante et qui l'aimait déjà. Ils se
trouvèrent tous à nouveau le lendemain pour un repas de midi aux
senteurs de fratrie.
IL la sentait heureuse de toutes ces rencontres.
ELLE aimait à montrer leur couple à l'univers. Sa famille la
respectait d'avoir un compagnon gentil, tendre et ouvert, ne questionnait
jamais sur leur intermittence. A leurs yeux, ELLE devenait respectable, puisque
douze mois passés le même revenait les voilà ses côtés.
Le séjour s'achevait. On était
vendredi, dimanche son envol. ELLE resterait encore un jour pour, disait elle,
profiter des fêtes nationales, plutôt, de son avis, pour surmonter
en cris et pleurs solitaires les douleurs de l'arrachage, amants
reconstitués devant s'écarteler.
Il lui fallait trouver un point d'orgue pour la
visite. Ne pouvant plus compter sur les amis de l'heure, chacun était
retourné à sa base la réunion terminée, lui seul
demeurait en sorte de congés, IL appréhendait les affres des
dernières heures. ELLE et lui face à face,
l’entre-déchirement était inévitable.
IL propose un dérivatif: Allons chez tes
parents. Rendons leur la visite, partons dès demain. Nous dormirons en
route. Ce dimanche midi déjeunons avec eux. Je rentrerai ensuite, seul,
par le car, vers mon aéroport. L'idée la séduisait, par
son inattendu, par le désamorçage, en les rendant publics, des
heurts qu'ELLE aussi pressentait et craignait.
Ils louèrent donc un véhicule,
affrontant bravement Manhattan, cap sur Connecticut. Bravement est l'adverbe
qu'ELLE mérita. Lui n'aurait pu conduire ce monstre automatique,
où les ceintures cliquettent d’elles-mêmes, emprisonnent comme des
serpents lubriques les passagers médusés. S'asseoir face au
volant, affronter les mystères d'abréviations routières
aussi concises qu'absconses, jamais IL ne l'aurait osé.
ELLE pilota donc. Médiocre navigateur, aussi
dépourvu de sens d'orientation que de carte détaillée, IL
se gardait de rien dire, l’accompagnant ainsi d’erreur en cul de sac. Elle
demeura remarquable de sang froid pendant ces longues minutes d'extirpement du
magmas îlien qui sépare New York de la terre ferme.
A peine jura t elle par trois fois entre ses dents
serrées. ELLE ne dut s'enquérir du chemin qu'auprès d'un
seul pompiste, aussi délabré que la station qu'il dessert.
L'ivresse de la bonne direction les a finalement étreints
d'émotion soulagée. C'est respectueusement qu'IL exprima son
admiration, par une caresse appuyée sur la rotule droite, essuyant par
là même les gouttelettes d'énervement qui perlaient
à la jointure.
Lorsque l'on est sorti de l'enfer suburbain, la
route est brève qui mène de New York aux plaisirs campagnards.
C'est donc très tôt encore qu'ils atteignent l'étape,
scientifiquement choisie en guide touristique, une auberge dont la
ruralité s'entoure de forêts, à mi chemin du but, le
meilleur restaurant de tout le voisinage.
Avant de gagner ce havre, ELLE les parque au
cœur de la bourgade. Une de ces villettes en rues et en maisons, il veut
dire sans autoroute ni gratte ciel, qui vous réconcilient avec une
partie du monde nouveau.
Ils déambulent par les voies provinciales,
lichent les vitrines en s'étonnant des prix, le calme se monnaye. Le
temps fraîchit soudain, ses épaules frissonnent. Alors IL la
revêt de sa veste de toile, gardant pour lui gilet, leurs blue-jeans
poursuivent la promenade.
Une pluie fine les rejoint, ils hésitent.
Qu'entreprendre? Gagner dès maintenant
l'auberge forestière, y attendre benêts pour l'heure du
dîner, c'est dire entre des murs se contempler en face, se demander
déjà si demain n'est pas là. Ils ne s'en parlent pas, mais
chacun s'en inquiète. Ils s'arrêtent, enlacés et moroses,
avant d'avoir rejoint la bête mécanique. Leur station a eu lieu en
face d’une vitrine vantant mets et boissons. Restaurant d'Italie, le bar qui
est ouvert. Comptoir rustique et long, avec un retour d’angle dont les
dimensions semblent faites pour eux. Deux tabourets sont là, ils
pourront se jucher.
Mais l'étiquette veille, la
bienséance doit être protégée. Imbu de
dignité, le Cerbère local les informe des règles.
Les dames, certes, sont libres. L'Italien est avant
tout galant et ne saurait imposer de contraintes à ces créatures
de rêve. L'homme ne peut évidemment prétendre à une
semblable mansuétude. Virilité, dans nos pénates, exige la
décence. Les androphores ne les pénètrent, s'ils ne
peuvent arborer une veste formelle, de celles, faites de tissu, qui ont manches
et boutons pour croiser. Nous pouvons d'ailleurs procurer l'accessoire,
moyennant un modeste défraiement, à ceux qui, inexplicablement,
ne s'en sont pas munis avant de toquer l’huis.
Ce disant, le cicérone jauge son gabarit.
Déjà, IL baissait les bras devant tant d'injustice. Trop grand et
gros pour satisfaire à l'étiquette. Mutine, ELLE s'enquiert:
Cravate obligatoire? Que nenni, demoiselle. Nous sommes ici des
libéraux, avons des estivants, leur concédons depuis quelques
années certaines privautés. Col ouvert acceptable.
En pleine rue, ils se sont dévêtus, la
veste revenant sur ses épaules, frémissante encore du parfum
d'ELLE, le gilet enrobant désormais ses bras et tout son buste, les
mains n'en émergeant qu'à force de plis multiples. Ils peuvent
pénétrer le saint des saints.
Ils ont passé deux heures de douceur,
bavardant sans sujet ni querelle, dégustant par grands verres le
vin de l'Italie profonde, devisant doctement avec un serveur affable
espérant le chaland. Ils étaient bien, ils avaient chaud
d'être ensemble, sans peur ni conscience du lendemain. Pour les autres,
comme pour eux, ils formaient un couple de gens qui s'aiment tout simplement,
sérénité du bonheur intangible.
Le jour déclinait, on s'affairait à
la cuisine. La quiétude des lieux se perturbe, la pratique habituelle
s'achemine au souper.
Ils quittent à regret cette escale cocon,
s'en vont vers la soupente qui doit les abriter, où la table
réservée doit déjà les attendre. Ortolans et foie
gras se préparent à bondir sur l'assiette de vermeil qui leur est
destinée.
Arrivés à l'auberge, ils apprennent
qu'il leur faudra patienter avant les agapes. L'affluence est grande, leur tour
viendra au deuxième service, dans cette pièce là, si
confortable, où les tables sont proches l'une de l'autre au point que
l'on s'y sentirait en famille.
Il leur reste une heure à attendre. Lui ne
s'en ressent guère, de la salle à manger. Le monde est trop,
bruyant de surcroît, le passage des plats bien guindé.
Son humeur dégringole. IL est comme
déçu par le sophistiqué après le calme de leur
escapade italienne. ELLE, qui s'en rend compte, l'interroge. IL prend son air
boudeur, et répond, taciturne: Je n'ai pas envie de manger ici. C'est
avec toute la gravité qui sied à ces moments suprêmes
qu'ELLE lui confie: moi non plus, mais que faire? Que faire! Bondissons,
rejoignons l'Italie, retournons nous blottir où il faisait si bon. Ils
disent et s'encourent.
Les voici attablés, reconnus et
fêtés comme de vieux amis, dont on espérait le retour sans
trop oser y croire. C'est doux de se sentir reconnus, habitués, partie
à la stabilité d'une ambiance pérenne.
Ils ont mangé beaucoup, ils ont mangé
longtemps. ELLE surtout, c'est merveille de contempler l'engloutissement de
tant de mets par un corps d'apparence si frêle. Aussi ont-ils bien bu,
vins d'herbes et de raisin, puis le cognac offert, ELLE absorbe aussi pour lui.
Il est bien tard lorsqu'un peu zigzaguant ils quittent la demeure où ils
se sont repus, où ils ont ri bien fort, rire parfois nerveux des veilles
de tension. Ils prennent la voiture, parcourent quelques bois. La lune se
dissimule derrière rideau de bruine, l'hôtel les réabsorbe.
Cette nuit, la dernière de leur juillet
américain, ils n'ont pas fait l'amour. L'heure ne se prêtait pas
aux cabrioles, ils savaient l'échéance. Ils se sont serrés
l'un contre l'autre. Des caresses furtives tiennent lieu de serment, de
promesse d'amour présent et à venir. Les clochettes de pluie
tintent dans leurs oreilles, ils peuvent s'endormir car le vin les
réchauffe.
Le lendemain est tardif quand ils prennent la
route. Ils accèdent aux parents sur point de déjeuner, ELLE
n'avait prévenu qu'en départ de l'étape pour éviter
une invitation anticipée, préserver leur soirée, dont les
gondoles les ont bien mieux bercés que les papotages familiaux sur fond
de salade et volaille auxquels ils auraient difficilement
échappé.
Lui, sentant que les heures se bousculent à
nouveau, il n'en a plus que trois avant de devoir s'en retourner,
suggère la mobilité. IL invite pour un repas à la terrasse
voisine qu'il a, l'été passé, fréquentée
maintes fois. Souvent ELLE l'accompagnait, parfois c'était son
père. La cuisine est rapide, yankee mais acceptable.
La mère prend ensuite les rênes.
D'abord, régler la location. Puis, aux portes mêmes de
l'arrêt du bus devant le rapatrier sur New York, une escale dans une
pâtisserie renommée, il est possible aussi d'y déguster du
vin. IL sirote, mélancolique, un verre californien. Le départ est
si proche. Mais ses parents, ils ne comprennent pas, restent là,
phagocytent l'intimité dont ils auraient besoin. Rien n'est possible ici
pour exprimer l'amour et la peine. Juste les brèves étreintes de
doigts noués de crainte, les attouchements de cuisses brûlantes du
partir, la caresse des cheveux pour qu'une odeur au moins persiste dans le
creux de leurs mains, la mère parle encore, il est trop tard, le bus
arrive.
Hâtivement, IL les embrasse. Nerveusement
tous deux s'étreignent, s'aiment et s'enlacent. Séparation est
là, mais ils se reverront, juré, dans deux jours à
Genève, quand ELLE rejoindra à son tour cette Europe qui désormais
lui sied tant. Ils se quittent sans s'être mordus. Demain reste possible,
c'est leur grande victoire. IL ne pleure quatre larmes qu'une fois seul, la
première courbe l'ayant arrachée aux adieux de sa main.
Le voici de retour à Kennedy. Attendant son
envol, c'est à ELLE qu'IL pense, qu'il sourit, triste sans doute et de
la solitude, et de l'inachevé de leur décade somptueuse. IL
regrette de n'avoir pu hier caresser une fois encore Emmanuelle.
L'anatidé gisait au fond d’un havresac demeuré dans la malle
arrière. IL aurait souhaité vérifier que le bec du canard
demeurait imprégné des parfums de l'amour qu'il avait
suscités, effluves si prenants qu'admirant la bestiole une enfant du
beau frère s'en était étonnée. Tous deux avaient ri
alors, ils se regardaient de leurs yeux de complices. Les autres, bien
sûr, ne savaient pas, ne pouvaient oser deviner où le bonheur se
niche.
*
* *
A peine débarqué à
Genève, il lui faut pourvoir aux nécessités du quotidien:
Occuper la chambre-studio où le rejoindront ce soir femme et chien, tous
deux moulus par leur long périple depuis Pékin, les enfants sont
déjà rendus à la Bretagne; emplettes auxquelles IL prend
plaisir, malgré tout, malgré son absence à elle, comme si
ce retour vers un quotidien dépourvu de heurts venait le soulager
après l'intensité des nuits américaines.
Il est vrai, se dit-il en un moment de brève
lucidité, que c'est presque une délivrance, l'instant
immédiat de nos séparations. Nous en eûmes jusqu'ici une
demi-douzaine sinon sept, le compte reste à faire. Vivre sa compagnie,
ou plutôt son sillage, sait éprouver les nerfs, tant son
imprévisible, fantasque Damoclès, requiert une attention dont la
prise en défaut provoquera la crise, puis la pacification. Aborder
à nouveau sur notre plate forme encore bringuebalée par une houle
telle qu'elle nous fit chavirer, sans que le baromètre ait même pu
broncher ? Trop soudaines, les bourrasques. Combien de fois ne m'a- t- il pas
emporté, ce souffle dévastateur ? Eolienne furie sur une mer
étale, balayant sans merci ni raison apparente ou du moins
prévisible le calme d'être ensemble, qu'on s'explique après
coup: Là, je ne lui ai pas enserré la taille quand son ami
regardait; ici, j'ai trop parlé à telle qu'en secret ELLE
jalouse; cette autre fois, le verre commandé par quête du bien
être était une insulte au bon sens, mais ELLE n'a pas
refusé le sien quand je le lui tendis; lunaires, les menstrues la
dominent, cela j'arrive presque cependant à l'anticiper, et nous nous
rembourrons en conséquence. Raisons dont IL peut parfois retrouver
trace, mais hélas pas toujours. Certaines éruptions semblent trop
volcaniques pour qu'il y ait eu catalyse, ELLE bout alors car il lui faut
bouillir. C'est si vrai qu'avec ELLE la vie est tout sauf monotone. L'ennui
peut naître pourtant de la répétition, fût-ce de
l'imprévisible, des changements abrupts. Un conducteur
émérite ne se lasse-t-il pas de devoir sans arrêt
débrayer, puis enclencher à nouveau des vitesses incertaines,
préférer à la fin une molle douceur, la grise certitude de
prise automatique, pour regretter ensuite, cela arrive sur les trop longues
rectilignes, les accélérations qui l'enivraient jadis ? Toi
même, n'est ce pas, si lâchement heureux de l'avoir
délaissée, ou qu'ELLE soit partie, ces fois de
l'antérieur, n'es tu pas revenu dès lors qu'elle a sifflé
aux oreilles avides que tu ne cessais de tendre vers ses lèvres
absentes?
IL équipe en eau, bière et
café, croquettes et pâtée, yoghourts et quelques fruits
leur escale de deux jours. Voiture louée, nuit tombante, il se rend
à l'escale où débarque l'Epouse en escorte canine. Il
embrasse sa femme, caresse l'animal. C'est vérité de dire
qu'à ce moment IL est heureux de les retrouver, comme
rasséréné de l'avoir une fois encore constaté, le
retour vers des eaux paisibles demeure un transit à sa portée.
Ils dînent ce soir là en maison
d'amitié, celle là même qui connaîtra novembre et a
vécu naguère tant de leurs expériences, avant, pendant et
depuis l'an I. Maison qu'ici il va nommer, du moins la femme du couple, elle
sera Tannenbaum, IL l'appelle Tannen. Tannen est presque sa jumelle. Son nom
l'évoque bien, elle est née de Germains.
L'ascendance demeure en certains de ses traits, le
roux de ses cheveux pâlissant aux brumes du Jura, auquel de doux fils
gris se mêlent maintenant en symphonie, la force de son corps sur
charpente légère, avec l'air décidé de celle
connaissant à quoi il faut vaquer, mais l'ombre romantique plissant au
creux des lèvres lorsque l'heure n'est plus aux tâches
domestiques.
Les couples s'étaient rencontrés
aussitôt son transfert vers la Maison Commune, quinze ans et plus de
cela. Le consort de Tannen l’y avait précédé dans la
même unité.
Malgré les avatars de deux
séparations, l’Afrique naguère, aujourd'hui c'est la Chine,
jamais les liens d’union ne se sont distendus. Le tricot de leurs relations
emmaille plusieurs points, le croisé des enfants, deux pour chaque
côté, aux âges compatibles, le jeté de leurs chiens
à la haine cordiale, le mousse des amours qui les poussaient tous
quatre, patchwork de sentiments aux coutures solides.
Au long de leurs présences conjointes
à Genève, il n'était pas de semaine sans soirée de
complices, où immanquablement les couples se défaisaient pour en
refaire d'autres. Variable satiété, ensemble cependant ils ne
dépassaient pas le stade de la danse de salon, le mari de Tannen
refusait le partage.
La nuit venue, IL honore l'Epouse entre des draps
conjugaux, il y prend le plaisir d'habitude, de gestes sans surprise dont
l'office est rempli tel qu'on s'y attendait.
Le lendemain carillonne dès l'éveil
le signal du retour, de son retour vers ELLE. IL a promis, juré, de
pactiser avec le Diable lui même s'il le fallait pour aller l'accueillir
lorsqu'elle foulerait le tarmac helvétique, vers onze heures trente.
Ensuite tous deux, à nouveau extirpés du réel
étouffant, déjeuneraient. ELLE serait présente lorsqu'IL
exposerait aux mandants assemblés le résultat des luttes qu'il
avait conduites en leur nom sur terres d'Amérique. Elle admirerait sa
force et sa faconde. Ensuite, ensuite on verrait bien. Nous grappillerons sans
doute encore quelques heures, et ces grains là, amour, seront doux
à nos lèvres avides.
Onze heures trente cinq. IL entre
l’aéroport. Le temps, cette fois, est de son côté,
passeport et bagages l'auront gardée un peu. Ponctuel, IL est fier.
Quarante, quarante cinq, bientôt cinquante, une horloge trônant
dans ce hall d'affliction sonnerait maintenant la mi-journée, glas d'un
emploi du temps pourtant si minuté. Mais où donc reste t elle ?
L'avion pourtant était annoncé lorsque je suis entré,
quelle inepte bavure la retient loin de moi? L'avion ... L'avion a disparu des
panneaux par une virevolte dont il n'a pas perçu le retard
signifié, son vrai retard à lui. ELLE est déjà
sortie, depuis au moins lurette, IL maudit alizés et ponant.
Sa poitrine se creuse au choc qu'il ressent. Elle
demeure absente, c’est en vain qu’IL arpente. Si rares sont pourtant les
minutes octroyées, avant la séparation qui ce soir les attend. La
rage l'envahit, celle de l'impuissance. C'est par défoulement qu’il enfonce
les touches du numéro auquel, bien sûr, ELLE ne répondra
pas car, mortifiée par sa désaffection, elle aura
déjà rejoint d'autres lieux secourables.
Cela ne sera pas. ELLE s'est affaissé,
arrivée au bureau, sur le fauteuil tournant pivoté vers la porte
dont, espère t elle, espère-t elle si fort, Il va dans un moment,
un tout petit moment, faire jouer la clenche, pour la rejoindre enfin, pour
qu'ils se touchent enfin, que leurs cils se répondent, que leurs
lèvres se joignent.
L'émotion les étreint quand ils
entendent l'autre. Vite chacun accourt au point de ralliement, leur bouge
favori, médiane des trajets, celui qui plus tard frémira aux
échos de sa juste colère.
Pas de hargne ce jour, ni de sous entendus, de
craintes d'un demain que les brumes estompent. Béatement ils se
retrouvent, parlent comme si des semaines longues chacune de huit jours au
moins les avaient séparés, et quand ils rient, c'est
gaieté sans nuages. Leur joie, leur joie commune, éclaire des
regards embaumés de futur.
L'après midi s'évapore lentement.
Chaque gouttelette qu'ils peuvent, ils la savourent ensemble, ne
s'éloignant jamais plus d'un quart d'heure l'un de l'autre.
L'inexorable approche. Quand le soleil
décline, que s'affadit l'espoir, il faut s'y résigner, demain
existera et ne sera plus nôtre.
C'est lui qui propose, dans la
désespérance de leur incertitude: Ne restons pas tête
à tête ces dernières minutes. Prenons nous un
témoin, aussi amortisseur, qui voyant nos douleurs saura s'interposer au
moment de nos ongles nous déchirant les flancs et nous striant les yeux.
Georges fera l’affaire. Georges aussi est
marié, il a progéniture. Stipendié de la Maison Commune,
Georges est l’un des rares ayant eu à la fois connaissance d’ELLE, et sa
confiance. Il sera des fracas, a vécu leur envol.
Le cortège fait route vers ce qu'IL envisage
veillée funéraire. A trois, chacun en caisse à roues, ils
atteignent son logis, une villa surplombant la plaine gessienne, qu'ensemble
ils ont choisie, c'était en septembre de l'an I, dans l’espoir-certitude
qu'elle deviendrait leur foyer, et non plus seulement le refuge d'amours trop
clandestines.
Tous trois s'asseyent autour d’une table de
cuisine, une de ces tables marmoréennes dont le froid perce les coudes
lorsque joues entre paumes ils se contemplent un peu. ELLE dont les yeux sont
si grands que les siens ne cessent de ciller, cherchant à
atténuer les reproches inscrits dans les prunelles sœurs. Georges
ne les regarde pas, il compte les carreaux qui dallent alentour. La pièce
fleure la douleur du partir. L'odeur est entêtante, alors ils boivent.
Ils boivent les minutes qui leur restent
d'ensemble. L'alcool est effectif, délie les langues molles. Ils
balbutient les mots de la banalité: ELLE a trouvé de l’eau en
cave à son retour, assurance elle n'a point, propriétaire
aimable, cela s'arrangera... Je sais, il faut que tu partes, je ne pleurerai
pas, j'ai envie de hurler, de mordre et déchirer. Pars, mais pars
maintenant. Avant, s'il te plaît, serre moi, serre moi fort, dis le moi,
que tu m'aimes et que nous serons, ce soir je te croirai. Dis le moi, moi je
t'aime et ne veux plus souffrir, dis le, c'est moi qui t'en supplie...
IL dit, IL fait, IL part, la laisse
anesthésiée de whiskies trop rapides entre les bras secourables
de leur modérateur. IL s'en va retrouver, par des voies serpentines,
mais le gendarme ne rôdait pas sur les pentes du Jura, sa femme et des
amis pour un dîner schizophrène où il n'affiche qu'une
heure de retard, et dont il ne retiendra qu'une seule impression, celle d'y
avoir été ivre dès les entrées servies.
Le jour suivant est départ en vacances. IL
ne l'appellera qu'après trois jours écoulés, Elle
reprochera ce long silence.
Vers Londres