Début octobre, an I
PORCELAINES
Tu viens de les quitter en grande incertitude. Leur
final algonquin ne laisse présager ni le soleil levant, ni la brume
estivale qui devait couronner l’ascension de leur être.
Pourtant ils préparèrent, ou du moins
le croyaient, la phase décollage d’une vie éternelle. Epouse,
Fille aînée, Fille cadette, Ning-Ning n’interviendra que plus tard
dans l’histoire, tout au long du séjour de leur premier Pékin, IL
voyait sa famille comme une parenthèse, dont il n’espérait rien,
sinon qu’elle s’effaçât.
Ces neuf mois continus de lente gestation, IL les
aura passés en rêves d’insouciance. Le quotidien vivait, mais il
ne servait guère que d’alimentation d’un cœur qui
s’éloignait.
Tout au long du prologue, IL tendait à
juillet. L’objectif était clair au flou environnant: tenir, aimer, se
taire, serrer les dents, attendre la revanche. Réunification, la
République familiale devrait céder le pas aux fastes
impériaux de leur couronnement. ELLE et lui avaient prêté
serment au bout de trois cents jours de se reconquérir.
*
* *
Ils étaient à Pékin, mais
lui n’y était pas.
Dès qu’ils eurent rejoint leurs nouvelles
pénates, Epouse, Fille aînée, Fille cadette, n’avaient eu
de souci que d’intégrer au mieux cette réalité de Chine
qui leur était fournie. Toutes trois vivaient donc en rythme bicyclette,
parcouraient les jardins d’automne finissant, goûtaient au porc
laqué, aux pattes de canard, maniaient la baguette, écoutaient
l’opéra, zieutaient barbiers des rues, enviaient les acrobates.
Pas lui. IL ne laissait aux Fils du Ciel pas
même une chance ténue de le distraire un jour. Ses yeux
étaient fixés sur l’horizon choisi, après moins de huit
mois, deux cent quarante jours, ELLE lui reviendrait, entière et pour de
bon.
Après quelque trois mois, un peu moins de
cent jours, ELLE l’accueillerait en point de presque mi-parcours. L’escapade de
février était prévue. Comices syndicales, toujours, y
pourvoiraient.
Tous deux avaient voulu cette ère
d’apartheid, décidé de forcer les portes du destin.
Puisqu’ils se déchiraient
naguère étant ensemble, qu’ils se séparent bien pour mieux
se recoller. N’est-il pas quelque part, en art chirurgical, une technique
brisant le cal trop disgracieux ?
Forez avait, sceptique, eu vent de la nouvelle.
George en fut bouche-bée, empli d’admiration. Fidel ne sut que dire, il
se serait signé s’il avait cru un peu. Tannen la trop honnête
était hors le secret.
Leur route était tracée, ils n’en
pouvaient démordre. Lui s’en irait au loin porter la vraie parole aux
peuplades impies, emmenant sous le bras pour armes et bagages la fadeur
quotidienne de la vie de famille. ELLE, qui se serait débarrassée
d’époux, attendrait, impatience sereine, qu’IL lui revienne
purifié des scories routinières du lien matrimonial.
La rencontre aurait lieu au début de
l’été. Au tout dernier moment, on évitait ainsi le risque
contre-feu, IL saurait signifier à l’Epouse une répudiation
irrémédiable, mais justifiée puisqu’il aurait mûri.
Ainsi mûrissait-IL. La scansion de ses jours
était celle des lettres que la poste avalait et recrachait sans
cesse.
Chaque semaine apportait son contingent non pas
tant de nouvelles, que d’états d’âme, de serments
d’allégeance, de bulles de confiance, de regains d’appétence, de
doutes aussi parfois, doutes face aux lenteurs de leur calendrier, doutes face
aux non-dits des journées sans facteur, doutes de non-réponse aux
sonneries de Bell.
Chaque lettre à l’entrée avait du
répondant. Entre deux ils parlaient sur numéro direct, un
téléphone est rouge sur le bureau de Chine. C’est la ligne
privée, dont seules font usage autre que sporadique les femmes de sa
vie, celle que pour l’instant IL estime subir, celle qu’en fatuité IL
croit reconquérir.
La sonnerie grésille, en hâte
décrocher, haleter le “allô” du drogué manque d’amour,
redescendre d’un cran à la voix de l’Epouse s’enquérant du
chauffeur pour ses achats hors taxes.
Sonnerie qui stridule, lassitude décroche,
le “allô” résigné de l’homme utilitaire, regrimper toute
hâte l’échelle du bonheur, c’est ELLE qui le sonne pour dire son
amour ...
Les lettres qui s’empilent, les factures qui
s’allongent. ELLE qui se déplace, missionnaire en ailleurs, Maison
Commune jamais ne l’envoya pérégriner dans ses parages, comme
prescience des tempêtes que leur proximité pourrait
dégénérer. Alors IL a pris soin chaque soir d’envoyer un
fax enjolivé des festons de son âme, priant bien l’hôtelier,
dans sa grande bonté, de déposer de suite, en chambre six-cent
douze, le fruit enfiévré de l’arbre de passion. Et lui qui bouge
aussi, la Chine le réclame, exige de ses hôtes chargés de
résidence que le débarcadère affiche quatre
étoiles, en deçà on ne peut garantir l’automatique en
international. Subtil mais dispendieux, leur tissage de toile.
On approchait Noël et la fin de l’An I.
Epouse avait voulu le rejoindre en tournée.
Fille étaient rentrées vacationner en France, ils n’avaient pas
de chien, ils n’avaient pas de chats, aucun bestiaire ne pouvait justifier d’un
refus.
Pendant deux mains de jours IL n’a donc pu
s’extraire, ne fût-ce qu’un soupir contacter son aimée.
L’abstinence du fil à ce point l’enfrognait, qu’à peine il
remarqua la grâce accompagnante. Lapin en devenir interprétait
pour eux la villa Sun Yat Sen, et le grand lac gelé qui jouxte
Hantchéou.
L’épiphanie passée, conversion de
Saint-Paul, c’est l’heure, c’est l’heure enfin, IL vole la rejoindre. Epouse
aéroport le salue de la main.
Si elle ne peut douter du réel de la
tâche qui l’appelle au pays, IL a accumulé suffisamment de preuves
pour la rendre tangible, Epouse tique un peu sur les plans de week-end (IL en
passera deux sur terres européennes). Le second se comprend, transit retour
de Vienne, mais le premier, vraiment ! Forez et son chalet, si loin, si
isolé, qu’il n’est pas d’autre lien qu’à peine un
sémaphore pour rester au contact des civilisations, des coins si
reculés en désert stéphanois, lui qui depuis l’Afrique,
plus d’une décennie, n’a pas remis les pieds sur un chemin pentu ...
Epouse doute, Epouse se contraint, ne veut pas en
soupçons gaspiller ce qu’elle croit encore entente retrouvée, ce
qu’IL dénomme en fait, dans le creux de son cœur, la cohabitation,
forcée mais éphémère, dont il avait juré la
mort en élection.
Comices syndicales se tiendront en deux temps.
Genève tout d’abord, puis un détour sur Vienne où
siègent des parents, cousins mais éloignés, de la Maison
Commune. Ensuite un saut de puce, à peine une journée, en
succursale transalpine.
La première semaine se bouclerait sur les
terres de Forez, IL n’avait inventé que la ruralité, et son plus
lourd péché bien sûr est d’omission.
Quand IL a débarqué, presque à
la passerelle, un Chinois tout sourire pour lui tendre les bras. ELLE n’a pu franchir
les barrières de douane, et c’est embarrassé qu’il lui faut
remercier l’émissaire du protocole, décliner l’offre, insistante,
de le véhiculer, expliquer le privé de son déplacement, au
delà des contrôles les présenter l’un l’autre, à
gauche la conscience de son rôle officiel, à droite la splendeur
de ses amours mortelles. Plus tard, six mois à peine se seront
écoulés, au moins une paire d’yeux de débridera pas en
à-coups de surprise lorsqu’ELLE paraîtra en noces
pékinoises.
Ils s’étaient tant décrit ce
séjour trait d’union que leurs pas de routine aisément se
retrouvent. Nulle crainte, point de vergogne, ils sont au vu et su dans la
Maison Commune.
Collègues accoutumaient il est vrai à
leur couple, au fil de tous ces mois qui furent genevois. L’interruption
d’automne avait été trop brève pour pouvoir effacer la
persistance du souvenir. C’est donc sans anicroches qu’ils couvrent la semaine.
Chaque matin Saint-Jean les voit s’emmitoufler, ronronnent chaque soir sa
chatte et puis la sienne.
Ils regagnent Forez par le train du plaisir.
L’appartement prétexte - Forez baise en ville mais préserve les
formes, son titre lui octroie un pied-à-terre écran - leur est
tout grand ouvert, ils s’installent.
Mais dès qu’ils sont posés, ils se
tournent en rond.
Le premier de leurs soirs était ma foi trop
simple. Après un bref repas au buffet de la gare, Forez qui se languit
de frasques personnelles les dépose chez lui, leur dit: chez moi, chez
vous. Paquetage défait, ils font de même au lit. Leurs sexes se
rencontrent aux délices de coutume, le sommeil les saisit tout comme
d’espéré.
Le lendemain présente menu
d’oisiveté. Forez leur a laissé niche d’intimité, vers le
soir seulement ils auront compagnie.
Mais d’ici là ... On ne peut tout de
même forniquer jour et nuit, l’amour en plat unique coupe un peu
l’appétit. Ils ont donc assumé le vide de leur plan. Tardifs en
collation, traînant au déjeuner, discutant, paresseux, des
possibles du soir.
Ni lui, ni ELLE ne voulaient aborder le réel
de demain, le demain de l’été, celui des épousailles.
Leur gêne ressentie à se tirer les
cartes aurait dû avertir des risques encourus. Celui qui ne sait pas
flamboyer l’horizon, comment peut-il accroire qu’il le fera vibrer ? Leur
passion s’étiolait en confort de routine, sans le déchirement ils
oublient de s’aimer. A Pékin derechef le morne engloutira leurs espoirs
d’avenir. Ils auront amnésié ce qu’ils vivent ici.
De tours en volte-face, de feinte la lecture en
télé coin de l’oeil, les heures lentement sont devenues
prandiales. Forez est en gaieté, sa compagne rayonne, celle qui
clandestine. ELLE avait pressenti le risque concurrence. Une part du
tantôt avait été fardage, joues, lèvres et cils,
mais aussi spirituel. ELLE était résolue à ne point
déparer, IL aurait son pesant de brillance et d’esprit.
Mais les feux de soirée en janvier tombent
vite. A la minuit passée, lorsqu’ils retrouvent l’aire des ébats
privatifs que Forez imagine, salace était l’adieu qui leur fut
décoché, aucun ne se sent prêt pour la danse d’amour.
C’est toute nonchalance qu’ELLE ôte ses
atours, lactifie son rimmel, virginise ses lèvres. Le vin dans la
région est d’une âpre franchise. Ses dents ont pris le bleu d’un
excès de tannin, et ses yeux la lueur, inexorable, des prémisses
d’orage.
La nuée a crevé, mais ce ne fut
qu’un grain.
Sortant un appareil trop lourd et trop
complexe, ELLE se met en tête de l’immortaliser, la gloire
tête-à-tête de leur indissociable.
IL regimbe un peu trop pour adopter la pose, celle
cent fois revue des mariés de base. La main de l’homme entoure
l’épaule qui se veut frêle, par devant l’autre main est aux doigts
de l’aimée, le béat d’un sourire agresse l’objectif, tandis que
dans les yeux afflue l’amour candide ...
IL tente d’exprimer la dose d’incongru à
vouloir s’attacher aux désuets symboles, alors que leur futur se
bâtit sans égal, que l’ambition chez eux n’est pas la singerie,
mais bien la construction sur la place du vide.
ELLE s’en va blêmir dans un coin de refus,
lui crache son dépit, éructe de mépris pour celui qui n’a
pas plus de cœur qu’une pierre, qui lui refuse ainsi en phrases alambic le
simple témoignage de leur intimité, celui qui a trop peur des
bains révélateurs. Aurais-tu peur dis-moi, si plus tard tu
refuses le grand saut vers mon cœur, que je ne puisse alors t’y contraindre,
en fournissant Epouse de preuves d’infortune ? Odieux, tu es odieux. Tout fait
ventre, décidément, pour t’inventer prétexte. Mais moi,
dans ma candeur, n’y avais pas pensé, nul risque de chantage, tu peux
être tranquille, Epouse n’aura pas ces preuves éclatantes, c’est
à ma mère à moi que je les destinais, pour les yeux de mon
père avide de connaître celui dont bien à tort j’ai dit
qu’il m’adorait, voilà comme tu traites, voilà comme tu fuis ...
Bien sûr ELLE affabule, mais n’a pas tort sur
tout. IL ne saurait nier un moment de recul au vu de l’objectif. Sachant qu’il
a choisi la clandestinité, IL ne peut sans émoi risquer de la
briser.
Timeo Danaos, mais il faut transiger.
Un cliché soit, puis arrêtons la pose.
Mais d’abord, au contraire d’un couple forcément compassé,
donnons à l’avenir une autre dimension, celle de ta beauté
cueillie à l’improviste. Vaque, joue et t’amuse, moi je mitraillerai.
Ainsi pour éviter des preuves potentielles, IL immortalisa deux douzaines
de fois et les yeux et les seins, les jambes et le nez, les lèvres et
les pieds, les doigts et les cheveux, la rondeur des genoux, les beautés
cabotines qu’ELLE avait retrouvées.
C’est par inadvertance qu’IL aura achevé la
seule pellicule disponible ce soir, avant que d’une pose leur tendre communion
ne vienne impressionner le noir d’une autre chambre.
Demain, amour, demain, nous poserons ensemble ...
ELLE s’est résignée semble-t-il pour ce soir, le vin a engourdi
les transes du courroux. C’est presque en la portant qu’IL a su l’amener vers la
couche d’amour, d’absence et de pardon.
Ils n’ont plus évoqué cette phobie
d’image: un autre des non-dits du silence tueur. Le couple se taisait en
oubliant les vagues. Le couple s’est éteint à force de souffrir
du rituel des heurts.
ELLE avait quelque peu boudé au
déjeuner.
Par moment ses entrailles lui tortillaient le
cœur. Le trop bu de la veille, la dispute de minuit, l’idée que ce
soir même ELLE devrait s’arracher aux bras de son alter pour un forum
d’Autriche que lui ne rejoindrait qu’une journée plus tard, vingt-quatre
heures arrachées au cadran du bonheur, car entre deux nuages, ELLE et
lui s’y accrochent, c’est de bonheur qu’ils rêvent, bonheur qu’ils
croient construire.
Mais la gaieté Forez, la splendeur de la
neige, le calme des sapins, la douceur des liqueurs l’avaient à petits
pas tout à fait requinquée. C’est donc en plein sourire qu’ils
reprennent le train, retour pour lui Genève, pour ELLE le Pratter.
Le wagon lui paraît aussi vide que vieux.
Leur chemin se fera en lenteur autorail. Trois
banquettes plus loin une autre passagère. Tante Zoé s’en va, en
gants et en voilette, visiter Mère-Grand aux hospices de Lyon. Tout le
reste d’espace livré à leurs folies.
Ils se caressent un peu à l’abri des
dossiers, mais les arrêts fréquents compromettent l’approche.
Alors IL décida de ne plus censurer
l’inondante pression de leur besoin de stupre. Se lève, prend sa main,
l’entraîne sans un mot, toise Tante Zoé qui tricote
fébrile, tourne le loqueteau, entre dans les toilettes. ELLE suit, le
verrou les enferme avec leurs appétits.
Contre le lavabo ELLE attend qu’il agisse.
IL se hâte à défaire les portes
du gilet, celles du chemisier, dégrafe la brassière. ELLE ferme
les yeux au rugueux de la paume qui enserre ses globes en une seule
étreinte. Puis quand ses lèvres s’ouvrent, quand leurs langues
s’unissent, ELLE frémit autant que durcissent les pointes de ses seins
magnifiés chacun par quatre doigts. Comme dans son gémir ELLE a
mordu sa lèvre, les siennes vont descendre vers le buste royal. C’est
à genoux pliés qu’IL tête son nectar. La langue a
succédé pour la droite à la main, le gauche gonfle encore
sous le palper mammaire.
Il sent qu’ELLE se tend, il sent la
résonance. Il vrille au ras des dents la pointe exacerbée. Il
presse de l’index au creux du mamelon. Sa dextre est remontée tortiller
ses cheveux. Il la sent qui se cabre, sa peau qui se grenue, la trémeur
formidable qui gagne tout son corps. Le train bloque ses freins mais ELLE n’en
a cure, toute sa joie explose dans un cri pathétique, ils viennent
d’arriver à Saint-Amand Montrond.
Ses yeux sont pleins encore des larmes de l’extase,
quant à peine agrafée ils quittent le caboin.
C’est d’un oeil victorieux qu’IL retoise
Zoé, espérant que le rose échauffant ses joues blettes
provient d’idées impures générées par le cri,
sauvage, indomptable, de la jouissance ferroviaire.
Alors qu’ELLE se rue vers son aéroport, IL
rejoint pour dîner Tannen et sa famille.
Il n’a pu s’empêcher, bouffi encore d’orgueil
d’avoir su procurer l’assomption de poitrine, de mentionner un peu, dans le
cœur du repas, le renoué des fils par delà les distances.
Tannen l’a contemplé, comme l’on envisage un
enfant persistant à braver l’interdit. Les coups de règle aux
doigts ne font rien à l’affaire, l’inconscience survit à toutes
les sanctions. Tannen ne soupire même pas à l’incongruité
des errements nouveaux, profère simplement “La vie nous le dira”.
Pourquoi le spécifier, IL connaît la sentence. La vie nous le
dira, si tu auras raison, à force d’avoir tort.
Vienne, et ELLE, l’accueillent au soir du
lendemain. Un autre aéroport, puis un nouveau taxi, et un hôtel
encore, l’errance continue de marteler leur vie.
Cette fois cependant, comme la décision
penchait de son côté, innovation. Au lieu d’en habitude partager
le même lit, ils seront hébergés dans des chambres
distinctes.
Pour lui qui s’en étonne, la trouve
dispendieuse, ELLE trouve aisément les mots qui justifient: Nous sommes
en ces lieux entourés de connaissances avides de ragots, prêtes au
potinage. Voudrais-tu qu’un murmure s’échappe de leurs lèvres
pour susurrer au loin l’air de la Trahison ? Epouse l’entendrait ricocher,
cristallin, jusque sur les moellons de la Grande Muraille.
L’argumentaire tient la route. IL la
soupçonne un peu de vouloir profiter des moments séparés
pour maintenir, sous son bonnet, quelque contact sournois dont ELLE
souhaiterait qu’il restât ignoré. Lui d’ailleurs tirera profit de
leur distance pour renouer enfin les fils de sa famille. Et puisqu’au demeurant
leur fusion est restée, à ce jour, virtuelle, IL bougonne fort
peu à la distanciation. Sa besace l’avale, parmi d’autres griefs, qu’IL
pourrait ressortir, un jour de lâcheté. Autant de justificatifs au
refus de la joindre, si le cœur lui manquait au moment du grand saut.
Avant de s’élancer sur la pente fatale, Il vérifiait
déjà qu’il lui serait loisible de se bloquer les freins juste au
bout du tremplin.
Multiples ont été les
discrétions viennoises.
Ils s’échappent tous deux avant la
clôture, rituelle, des séances, afin de garantir au début
de vesprée l’absence d’engluement par trop de convivial. Le wagon du
métro qui les ramène au nid est toujours le premier. Une course
effrénée mais objet de calculs leur permet de franchir en
hâte les portiques.
Les dîners aux chandelles pour eux sont
tête-à-tête, choix des estaminets sur la liste des
hôtes. Au matin c’est en chambre qu’ils se brisent le jeûne,
tantôt près du lit-mâle, tantôt vers le femelle. Si
l’on contacte l’un, c’est que l’on cherche l’autre, mensonges dilatoires
garants d’intimité.
A force de vouloir ainsi brouiller les pistes, ils
laissaient derrière eux d’évidentes brisées. Polichinelle,
continue donc de reposer en paix: leur secret se divulgue à mesure
qu’ils le taisent. La paix qu’ils se réservent devient même
pesante, et quant ils vont quérir la chaleur alentour, les
collègues s’excusent, ne veulent déranger, respectent à un
point tel leur souci d’apartheid que celui là finit, au fond, par les
lasser.
Ils ont donc accepté de rejoindre la troupe
au souper de clôture des comices de Vienne. Entre Schnitzel et
Schlagober, tous les groupes qu’ils peuvent, ils vont s’y intégrer,
s’abreuvent, inextinguibles, aux compagnons octanes.
Le réservoir de l’âme s’assèche
vite. Ils en feront plus tard la tragique expérience, lorsqu’Amoç
cessera de les ravitailler en fioul de connivence. Le
surgénérateur chez eux n’est pas de mise, c’est en
marémotrice que fonctionne leur cœur.
Mishka leur a permis ce soir de se trouver,
après avoir chacun chargé leurs batteries dans des cercles
voisins, mais distincts, qu’ils savaient mieux propices à les
incorporer. Anglo de son côté, plus que franco du sien. Un zeste
féministe contre un brin de macho. Intello décadent ou
branché rock’n roll, c’est en ravitaillant qu’on voit les différences.
Mais quand la voix de bronze domine les caquets,
lorsque le chef du père balance au rythme jazz, que les phalanges
claquent pour soutenir la phrase, ils se trouvent enfin de nouveau à
portée. Leurs doigts se réenlacent et leurs bouches se daignent,
peu soucieux du regard, complice mais surpris, du cheptel confirmé dans
les soupçons qui rôdent: Ces deux-là se cachaient, mais
nous les devinâmes ...
Le chant du patriarche alors les enveloppe en
bénédicité prénuptial et païen. C’est de cela
aussi qu’ils voudraient témoigner, lors de ces retrouvailles qui ne
surviendront pas le juin de Montréal. Comme pour conjurer le
péril d’hésiter, ils prolongent encore le défi que leurs
mœurs jettent à la Maison Commune. Ils s’enlacent au milieu d’une
absence de piste. C’est au vrai corps-à-corps qu’ils occupent l’espace
séparant la voix d’or du troupeau qui la boit.
Personne n’a pipé. Leurs dés
étaient jetés, il ne fallait atteindre encore que vingt semaines,
avant que de pouvoir se confirmer au jour.
L’escouade ne peut rejoindre Genève sans
transiter par Zurich. Ils avaient décidé, pour éviter
une troisième mi-temps aussi confraternelle que dévoreuse de
temps, d’abandonner ici la meute des collègues. Déjà en
premier jet ils ont fait bande à part. Cinq rangées les
séparent du plus proche des leurs. Comme de ces derniers nul ne tourne
le cou, de peur d’envisager leur trop d’intimité, ils voguent sur un
nuage en traversant l’azur, s’esbignent aussitôt qu’atterris à
Kloten vers le havre d’un soir en zone piétonnière.
Cette fois point d’espions, point de jaloux, point
d’œils en coin dont il faut se méfier. La chambre est unique,
mansardée, helvétique.
Leur début de soirée se passe
à négocier.
ELLE souhaite obtenir, après leur
discrétion, relative, de Vienne, pleine reconnaissance de son nouvel
état, morganatique fiancée, auprès de ceux connus pour
être les plus proches du compteur de son âme. Elle veut, veut
vraiment, cela seul fournira la confiance requise, Forez, George, Fidel ne sont
que des succédanés, gagner reconnaissance auprès de la
Tannen dont ELLE a pressenti le respect qu’IL lui porte.
A force d’esquiver IL s’emmêle les pieds,
finit par accepter aussi bien l’importance du geste symbolique, que le
non-risque à débarquer en dîner quatuor. Ayant
capitulé, c’est à lui qu’il échoit de les faire inviter.
Le mari de Tannen recueille ses paroles, où
IL s’emploie, conviction vaille-que-vaille, à la justifier
pique-assiette sociale. La ligne est accessible à de multiples oreilles,
Tannen et rejetons, autant adolescents que Filles, qu’elles soient
Aînée ou bien Cadette. Ces enfants là aussi connaissent les
turpitudes nauséabondes de l’An I.
Oisillons attachés au confort de leur nid,
dont ils ont redouté la ruine parallèle, l’effet
d’entraînement de son familicide, se récrient d’une voix: Nous ne
la verrons pas ! La ligne cependant ici n’est pas ouverte, ELLE ne saura pas
l’ostracisme des jeunes.
L’avenir est réglé, ils passent au
présent. Finesse du repas, délicat du coucher. Le coït est
rythmé aux sonnailles voisines. La cathédrale en vis-à-vis
protège, tutélaire, leurs amours et les quais.
Le jour suivant ils vagabondent en Schwyzerdeutsch.
Leur petit déjeuner commandé
dès l’aurore, dix heures ont sonné au clocher. La corne du
croissant est à peine avalée que lui tourne son flanc vers celui
de la belle. Verge assouvie l’incite à redormir. Les bras enserrent donc
le cercle de ses côtes, son chef va se poser au doux creux de
l’épaule. Leurs yeux en synchronisme se ferment puis s’entrouvrent,
c’est l’angélus déjà qui résonne aux carreaux.
Se lever, se vêtir, se dire que l’on s’aime,
commander un taxi pour demain, demain dès l’aube, sept heures son envol,
destination Turin, à huit heures pour ELLE, revoir Maison Commune.
Paella de traboule germanique, un peu de Freixenet pour la faire glisser,
à nouveau l’introït, j’humecte, tu masturbes, retrouvailles de
Forez en site transalpin, Cointrin, encore Cointrin, ELLE est là, tout
est bien.
Tout est bien, mais quand même un
bémol à l’harmonie parfaite de leur partition. La
déchirure est là, il s’en faut d’un quantième. Le repas
chez Tannen, après ça l’envolée, la Chine derechef,
l’amour en solitude.
Ce qu’ELLE avait souhaité une marche
nuptiale a parfois revêtu un rien d’accent lugubre.
Cette soirée bizarre ... ELLE était
contemptée. Tannen et son époux la pesaient au passage. Du moins
ressentait-il ainsi leur quant-à-soi: Domine, non est digna. Lui qui
représentait le Flambeau du Devoir, le Militant, le Probe,
l’Intègre, lui qui avait failli tout le long de l’an I mais
s’était ressaisi en rejoignant la Chine, lui que ses errements avaient
désorienté, mais dont le flair puissant retrouva assez tôt
l’effluve de la piste, traditionnelle, du bonheur conjugal et des
complicités, lubriques, de ceux qui savent que l’avenir aurait pu
être, lui donc allait faillir de nouveau dans ses bras. Phénix de
la luxure, était-elle acceptable ?
Maladroit, IL essaye de se montrer qu’ELLE peut
receler les mêmes dons naguère déployés par l’Epouse
en séduction Tannen.
Il pousse les deux femmes à s’enlacer
dansant, espérant que peut-être une alchimie récurrente,
dont IL serait alors le vrai catalyseur, attirera les corps tout aussi bien ce
jour qu’en la soirée mythique, IL n’en sait que ouï dire, il avait
bien trop bu pour pouvoir partager, lorsqu’Épouse et Tannen ont su apprivoiser
les maigres réticences de leurs désirs secrets. Démiurge
dérisoire, IL veut que se recréent les non-dits de
naguère. Avant que de se fondre au sexe de Tannen, Epouse a
dégorgé tout le vit de l’époux.
Son espoir, rameuter, par la vision fugace du
trouble des yeux d’ELLE en volte féminine, l’absolu de l’unique,
l’indicible partage. La femme qu’IL connaît attirée et complice,
irrésistiblement, de celle qu’IL n’a pas trouvé temps de
connaître.
Vain espoir. Elles ne sont pas dupes. A peine dix
mesures ont passé de la valse, qu’ELLE sent la chaleur visible à
ses pommettes. ELLE ne veut pas si tôt se consumer au feu d’un autre
corps femelle pour garder corps de l’homme.
Lui, poussah velléitaire, prend acte
et n’y peut mais.
Devant l’époux surpris que s’achève
impromptue une soirée pourtant porteuse de surprises, des effluves
moiteurs s’exhalaient des trois boucles du tourbillon des filles, elles deux
condescendent à sceller une trêve, se frottent le minois, il est
temps de rentrer.
Leur couche de ce soir restera bien tranquille.
Elle médite, et lui il rêve. Demain ils se séparent,
Bangkok à l’horizon, en route pour Pékin.
Quand ELLE l’accompagne pour un envol final, un
rien de brume encore estompe les contours de l’horizon conjoint. Leurs langues
qui s’emmêlent en un baiser râpeux n’ont pas le goût de miel
des lendemains qui chantent. Tannen et les frimas, fredaines
foréziennes, viennoiseries douteuses, ont jeté comme un voile,
impudique, d’irruption du réel dans l’idéal sculpté de
leur bel avenir.
Son palais reste amer en débarquant à
Pékin.
Au Nouvel An chinois, la troupe familiale
s’était dépaysée sur les rives du Pacifique. Aux ides du
mois de mars, Epouse, Fille Aînée, Fille Cadette fêtent son
anniversaire. Sa mère les rejoint pour quelques jours pascaux. Bref, IL
rembourgeoisait son corps d’esprit canaille.
C’est en routine presque qu’IL écrit
désormais, que l’antienne revient dans les mots du banal. ELLE
déchiffre entre les lignes, appliquées, des “Je t’aime”
calligraphes, le doute qu’IL s’installe du creux de son fauteuil.
ELLE secoue bien sûr la torpeur de son
âme. Les lettres qu’IL reçoit sont tissées de violence.
ELLE le sent partir, comme tel engourdi dans la moiteur perverse des neiges
éternelles. Alors, les claques pleuvent dru. Tannage épistolaire,
à force de rabrouer ELLE le reconquiert, rétablit sa raison qui
vacillait d’agir.
Début du mois d’avril, le voici raffermi. IL
ne répondra pas aux sirènes du confort. La voie est
retracée, c’est ELLE qui l’éclaire.
Lapin ne savait pas tous les ébranlements
qu’un geste d’innocence allait leur infliger.
IL avait pris coutume quand il
pérégrinait sur les terres de Chine d’avoir en compagnie une des
secrétaires dont la décoration flattait la succursale de la
Maison Commune. Les filles appréciaient l’honneur qu’on leur faisait,
aimaient à visiter leur pays officiel. IL avait instauré une
rotation stricte. Lapin avait son tour, le second du séjour.
Epouse cette fois ne souhaite pas le joindre. Fille
Aînée préparait, seule mais courageuse, l’examen bachelier,
requérait une présence dans ces heures de doute. Fille Cadette
s’émancipait, méritait surveillance pour un peu limiter les
escapades du soir. La mère préséait donc sur
l’accompagnatrice.
L’Adjoint, Lapin et lui s’en vont prêcher la
plus vraie des paroles vers l’armée enterrée d’une ancienne
capitale. Leur palace d’un soir offre tous les plaisirs néocapitalistes.
D’instinct IL se dirige vers le son des guitares. Un verre ou deux à
prendre, IL se sent convivial. L’Adjoint pourtant décline son offre
sybarite. Rapport à rédiger, paupières qui se ferment, les
yeux qui lui débrident. Lapin dans son peu d’âge n’a pas ces
retenues.
Les voici donc tous deux tapis dans la
pénombre.
Quelques lichées de thé, on tasse son
whisky. Lapin babille, IL prend plaisir aux chants d’un anglais
hésitant. Plus de Grand Directeur, ce soir IL est un homme, attentif aux
plaisirs d’une jeunesse calme. Bouddha qu’elle est jolie, et que ses mains sont
fines !
Mais pas de noirs desseins alors qui l’accaparent.
Comment le rêve impur d’abuser de sa force pourrait-il
l’effleurer ? Infidèle, certes, harceleur que nenni. IL se méfie
pourtant des réflexes faciles, attend donc que résonnent, rituel
de clôture, les accents coutumiers: “Ce n’est qu’un au revoir, mes
frères ...”, le tout dernier refrain des vraies soirées
chinoises, pour inviter Lapin à quelques pas de danse.
Sur la piste IL prend soin de garder ses distances.
A peine si ses doigts lui entourent les hanches. Cinq pas, six pas. Le miracle
d’enlacer ce corps plein de promesses lui ferme le clapet. Lapin se tait aussi,
mais Lapin réagit. Elle entre-clôt soudain l’amande
vis-à-vis. Les mains qui reposaient sur ses larges épaules se
prolongent soudain, le décoiffent en passant, les dix doigts qui se
mêlent en appui sur sa nuque. La soie de ces cheveux qui lui touchent le
cœur. Le pouls qui s’accélère au corps qui se rapproche.
Lapin lui est donnée, Lapin vient de s’offrir.
Comme IL baisse les lèvres pour effleurer sa
frange, Lapin est aussi grande de taille que d’amour, la magie brusquement
s’interrompt haut-parleur.
Le flux des projecteurs à nouveau les
inonde, coupables en devenir. Il leur faut dénouer cet entrelacs
précaire, se rendre à l’apostrophe des cerbères du lieu.
Plus de fête ce soir. Mais nous nous reverrons, mes frères,
marmonne-t-IL en gagnant le désert des couloirs, Lapin à ses
côtés, pour un retour en chambres séparées non
seulement d’étages mais de blocs, les dollars ne sauraient voisiner les
yuans.
La patte du Lapin n’a pas lâché ses
griffes.
Devant la pipelette qui lui tendra les clefs, car
Lapin a tenté de le suivre aux extrêmes, c’est à peine s’IL
ose une douce pression. L’œil soupçonneux régente les
effusions nocturnes, à deux hors de question de progresser en chambre.
Morale, rigueur, distance étayent, trois piliers, la galerie
étroite de l’économie socialiste de marché.
IL a cru percevoir du regret dans l’œillade,
timide comme il sied, que Lapin lui jeta avant de rebrousser vers ses communs
chinois. Mais n’ayant su prévoir l’évolution des chairs, IL de
dispose pas d’engin pour vérifier la teneur, le degré, du
séisme du jour. Car enfin, résurgence bénie du hasard
objectif, alors qu’IL doutait d’ELLE, plutôt doutait de lui, dans ses
capacités à séduire en durée une plante si fière,
n’est-ce pas une offrande sublime à son ego que les pas-hardiesse de la
jeunesse fleur, par delà l’attirance du pouvoir de son maître,
l’indéniable clarté d’un simple attouchement, impensable vraiment
quant on sait la pudeur, acquise autant qu’innée, des rejetons transis
de la post-culturelle, n’est-ce pas lui montrer au comble de ses doutes qu’IL
peut séduire encore, et qu’ELLE aussi le fut ?
IL n’a pas relevé le numéro complexe,
immeuble, étage, aile, quantième, où Lapin va
gésir. Il ne peut hasarder, trop pauvre sinisant, les aléas d’une
enquête de réception, laquelle est d’ailleurs close à ces
heures indues, le temps de réfléchir fit passer la minuit.
IL ne peut rien qu’attendre une aurore incertaine
pour vérifier demain, dans les yeux trop baissés d’un Lapin
garde-à-vous, le reflet des désirs qu’il a souhaité y
voir.
Et comme il faut attendre, IL somnole en
rêvant. Les images qui flottent au fond de la bouteille qu’Epouse,
complice soumission d’un éthylisme rare, ne manque jamais d’adjoindre
aux effets de voyage, mélangent les fantasmes du sexe Parousie.
ELLE s’offre en vestale aux feux de leur futur.
Mélanie le supplie de ne point l’oublier. Lapin quémande un peu
de chaleur sur ses lèvres. Epouse veut gober la trique tumescente ...
IL jouit en répétant à tout
loisir les noms des conquêtes passées, présentes et
prochaines d’un phénix libido qui ressuscite enfin, ensuite seulement
sombre dans l’inconscience maltée des hoquets d’un sommeil trop tardif.
Rameuté aux aurores pour attraper l’avion
devant l’acheminer vers son prochain discours, IL évangélisera
les bonnes âmes pimentées du Sichuan, telle est la presse que ses
chemises restent à dormir au fond de leur tiroir.
Ce n’est que vers le soir qu’IL constate le
dénuement. Le Roi, demain, sera taché ou nu. Sa stature complique
les achats. Un seul des magasins qui s’offrent à Chengdu pourrait
à la rigueur détenir dans ses caves quelque XXL omis des lots
d’exportation. Le reste de la troupe de surcroît doit parer, Chinois sont
au labeur malgré la nuit tombée, aux fastes officiels de la
journée prochaine. Les chauffeurs sont rentrés auprès de
leurs dieux lares. Le chaland vespéral aura quelques problèmes.
C’est en tout naturel que la solution vient. Lapin,
dont la journée était plus que discrète, fait le pas en
avant du soldat volontaire. Tandis qu’état-major préparera le
camp des batailles futures, piétaille dévouée elle
pilotera, en magasin peut-être, le long-nez démuni de manches et
de col.
Soulagement discret de tout son entourage,
qui se voyait déjà contraint de piloter une carcasse blanche
quêtant chemiserie, au lieu de s’adonner aux parties de mah-jong qui font
le vrai plaisir de ces déplacements.
Ils se retrouvent donc tous les deux sur la rue.
Dès que leurs compagnons engouffrent le hall d’hôtel, à
peine ont-ils souri l’esquisse d’un adieu. Lapin accroche au sien le bras de la
confiance.
Il aurait pu atteindre au but sans chaperon. Les
Chinois ne savaient pas qu’en respectant la première des règles,
celle de toujours s’assurer par le biais d’une escorte des pas de
l’étranger, ils validaient en fait la transgression de la seconde, celle
de protéger leurs filles des démons.
Après dévaliser du rayon grandes
tailles, c’est en permissionnaires qu’ils flânent alentour.
La lune de printemps se mire tout au long d’un
canal évoquant les berges de la Seine propice aux amoureux. Ils ne se
parlent guère. L’instant est trop crucial pour le dilapider en mots de
platitude. La pérégrination vaut apprivoisement, mutuel,
d’êtres qui se fascinent au travers du vertige de leur distanciation.
La boucle s’est bouclée, ils rentrent
à l’hôtel. Celui-ci, IL avait de Pékin tenu à le
choisir aux normes rigoureuses du goût occidental. Cartes de
crédit, téléphone direct, service d’étage mais
clefs en gestion directe au moins pour les longs-nez, fourchettes et couteaux,
le Sheraton sichuanais demeure un Sheraton.
IL avait décelé que son Lapin
tremblait - la péripatétique l’amène au possessif. Il
suggère donc une tasse de thé, dans la suite royale à
laquelle son rang lui permet de prétendre. Si les yeux du Lapin brillent
en acquiesçant, peut-être n’est-ce pas seulement à cause de
la fraîcheur des nuits, clarté du mois d’avril.
A peine ont-ils entré la caverne du
désir que sonne l’appareil les rappelant à l’ordre.
C’est ELLE, ELLE qui s’impatiente du fond de son
Europe. ELLE nantie de son itinéraire, ELLE dont IL a manqué,
hier, le rendez-vous par fil, ELLE si aisément omise des plaisirs dont
IL se promettait, ce soir, une infinie jouissance.
Lapin s’est reculée en entendant sonner. La
crainte est toujours là de la dénonciation. On les aurait suivis,
on va lui faire honte, xénophile gourgandine. Mais Lapin
rassérène en devinant que les sons, inhabituels, qui sortent de
sa bouche sont des mots de français. IL la voit s’éclipser dans
la pièce voisine. La porte entrebâillée, il la voit qui
s’allonge. Patience d’orientale, un thé lui fut promis, un thé
donc lui est dû, c’est en discrétion qu’elle attend le breuvage.
IL doit alors tenter de calmer l’inquiétude
de celle qui jusque hier était son seul espoir.
Non, il n’a pas fauté (jésuite et in
petto, ajoute “pas encore”). Hier ? Un grand banquet, pas de ligne directe. Ce
soir ? Un autre banquet, tout juste de retour. Mais oui, il allait l’appeler.
Bien sûr, qu’il est seul. Mais non, il ne parle pas à voix basse.
Une autre femme ici ? Non, là, tu exagères. Tu connais les
Chinoises. Leur pruderie, leur rejet du mâle en rut. Et puis d’abord, tu
le sais bien, c’est toi, toi seule que j’aime. Les semaines sont courtes avant
de nous rejoindre... Oui, je t’appellerai. Demain, après aussi. Mais
oui, une fois encore, je suis seul, je le reste. Si je t’aime ? Mais à
quel point, tu ne peux le savoir !
IL plaide vingt minutes pour établir ainsi
la pleine véracité d’un mensonge à moitié.
Car pour lui le Lapin qui mitonne à
côté ne fait que démontrer, il est vrai par l’absurde, que
puisqu’on peut l’aimer, ELLE lui restera. Ses mains tremblent un peu
d’incohérence logique lorsqu’IL peut raccrocher aux doutes qui
persistent mais qu’ELLE a remballés.
Plus tard ELLE avouera avoir deviné le
lubrique d’attente qui enrobait les mots, en fait trop compassés,
qu’elle lui arrachait dans la nuit téléphone. Cette inconstance
sans preuve, qu’elle croit marivaudage, alourdira encore, à l’heure du
bilan, le plateau des travers de leur union manquée.
Et lui qui veut convaincre qu’il lui serait
fidèle, sait bien grâce au Lapin qu’il ne le sera pas. Etre
aimé d’une tierce nouvelle raffermit sa confiance en l’amour qu’ELLE lui
porte, être aimé cependant lui montre aussi la voie, alternative,
vers un autre soleil qui le brûlerait moins.
Lapin qui vient peser si fort dans leur balance a
rejoint entre-temps les plaines du sommeil. Lorsqu’IL rejoint enfin celle qu’il
détourna, c’est un ange assoupi qui occupe son lit.
Lapin ne s’est pas dévêtue, n’a pas
ouvert les draps. Rien dans son innocence qui semble contrefait ou de
provocation.
Le jais de sa coiffure constelle l’oreiller
où repose sa nuque. En dessous des paupières ne point aucune
flamme. Les lèvres à peine écartées ne laissent
deviner que le vague sourire d’un rêve balbutié. Tout son corps
est tourné vers le chevet de gauche. La lampe est allumée, phare
d’appel, balise de détresse.
IL avait pris un verre, ou bien étaient-ils
deux, durant le long pensum d’ELLE en suspicion. Est-ce l’alcool, est-ce
l’irritation d’avoir été si vertement tancé avant d’avoir
péché, IL se trouve phalène tournant autour des lampes.
Le gisant du Lapin l’attire à petits
pas. IL sait bien le danger d’attenter à Morphée. Il
connaît l’interdit de dévêtir un corps alangui, en
confiance. IL sent qu’il va mal faire, mais se doit de commettre.
Son rut de transgression, bien sûr IL le
déguise.
Délicat le passage du talon hors du cuir,
mais Lapin a marché, les chaussures sont faites. Pas de collants
râpeux aux doigts du déballeur. Minces sont les socquettes qu’il
ôte de trois doigts, les chevilles croisées n’obstaclent pas
vraiment. L’effeuillage ce soir d’abord sera plantaire.
En second objectif, IL grimpe vers le chef. Lapin
cette vesprée était en fleurs des champs, un chemisier de soie,
toucher de volupté, pas plus de cinq boutons qui jouent comme des anges.
Les manches étaient courtes, les bras n’en sortent pas. Il est pourtant
facile, tournant autour du lit, de rejoindre en rampant sur l’édredon
complice le râble du Lapin toujours plus qu’assoupie, à peine
ça et là, sur l’ambre de sa chair, certains picots grenus
montrent qu’on vit encore, que le souffle écourté du Fregoli d’en
face vous parcourant la peau quelque part est perçu.
D’une douce traction extraire le verso du chemisier
béant du cercle protecteur d’une taille de jupe. Passer la main, timide
puis spécifique, entre le corps et l’enveloppe, dérisoire, de la
vertu sociale. Atteindre le fermoir, apetisser les doigts. Les agrafes qui
jouent sans pincer, sans claquer.
S’IL refaisait le tour, il pourrait donc extraire
de deux petits bonnets des tétons de résine, mais il faudrait
alors partir à reculons, ou bien se l’enjamber, ce corps inamovible, au
risque de troubler la patiente assoupie. Le seul geste possible, qui préserve
la paix tout en continuant la sourde progression vers l’épluchage ultime
du Lapin bayadère, car c’est un rituel qu’IL a sens d’accomplir, comme
une succession de gestes ordonnés, transcendantale mise au jour du pur
trésor de l’arche, maintenant IL allonge son corps en parallèle.
La distance subsiste entre leurs deux zigzag. Sa
main peut se poser au coin de la ceinture, à peine trop large, de la
jupe. Un doigt à l’intérieur, comme sa chair est fraîche,
deux autres s’escrimant à défaire des liens qui osent
résister.
Il va falloir le rompre, ce savant
équilibre, pour poursuivre la tache jusqu’à son paroxysme,
secouer un Lapin qu’on dépiaute bien mal, et donc le réveiller
à moitié écorché, comment crie-t-on: Au viol ! en
langue confucéenne ?
L’absurde et l’incongru le rappellent à l’ordre.
Son pouce honteux ressort de la jupe rétive. Sa poitrine sursaute alors
qu’IL se demande si pour le rhabillage il aura le doigté.
C’est un soupir Lapin qui respire avec lui.
Lapin qui sans ouvrir la barrière de ses cils murmure, comme celle qui rêve
qu’elle dormait: Quand nous ferons l’amour, prend garde, je suis
féconde.
Conscience du Lapin lui vaut consentement.
IL peut enfin l’étreindre, la palper,
l’enrober, achever à sa guise l’appareillage au clair de lune d’une peau
infinie, laiteuse xanthoderme.
Puis comme elle est si belle en jeunesse limpide,
puis comme IL se découvre en émotion la foi, celle qui tôt
ou tard nous pousse à honorer, il murmure aussi doux que permet le
sanglot dont il sent la présence tout au long de sa gorge: L’amour que
nous ferons protège des enfants.
Lapin est trop splendide pour qu’il enfourne en
hâte. Lui-même se méfie des impotences diurnes. La surprise
était forte à lui mater la trique, même si
l’érection, constatée subrepticement, pour l’instant lui demeure
sous les toiles du jeans.
C’est tout en phalangettes, phalanges, phalangines,
lèvres, langue, filet, papilles, un peu de dents, pas de dard, pas ce
soir, qu’IL fait vibrer Lapin, qu’IL voit Lapin pleurer, que Lapin crie de joie
en dégorgeant son poivre, ce poivre qu’IL aspire comme on hume l’encens.
C’est de cela, sait-il, que vient
l’indéfectible de son union Lapin, de l’abandon superbe, gratuit, mieux
encore, inconscient de courage, du don aveugle de l’être qui accepte
qu’on le mène vers ailleurs dont il ne connaît rien.
Lapin, s’il est mariée, restait vierge
d’orgasme.
Epouse avait connu avant lui du bonheur.
L’expérience d’ELLE n’est plus à raconter. C’est Lapin seulement
qui le vit Pygmalion ...
*
* *
Le protocole incluait pour chaque étape
d’une tournée la visite d’un temple. L’objectif était double:
étaler d’un côté la libre dévotion du chinois
socialiste, de l’autre en ronde-bosse souligner l’agnostique des hôtes
quels qu’ils soient accompagnant alors, touristes également de l’encens
fumigène.
Ce matin n’avait rien qui laissât
présager une dérogation à la ronde habituelle: un coup
d’œil en passant aux quatre joyeux drilles occupant l’antichambre de tel
ou tel poussah, parfois d’un geste mou pirouetter un moulin, humer l’âcre
parfum des bâtons en kiosque, se faufiler discret entre les
pèlerins, éviter si possible de choquer aux talons des paysans
naïfs, idolâtres et âgés.
En fait IL aime bien vagabonder les temples.
Les foules qui s’y pressent lui permettent
aisément d’échapper trois minutes aux escortes cerbères,
de flâner les courettes, les autels, les allées, en se donnant un
peu l’illusion d’être seul, perdu dans la cohorte dévote, libre
pour un moment du souci d’apparence.
Souvent dans ces cas là IL se gratte le nez,
fourrage ses cheveux, se dévisse le cou à suivre l’onduler de la
croupe croyante implorant la statue dont le regard mi-clos lui semble aussi
pervers que ses propres pensées.
Une jeunesse prie à cinq mètres de
lui. Le front s’incline bas, suivant le mouvement des bras tendus au loin pour
attraper le sol juste aux pieds accroupis de l’idole replète. Dans le
tout même temps, les reins vont se creuser. Un fessier bien tendu montera
quelque peu vers des cieux implorés antéro-postérieurs. La
voûte déchaussée se creusera à peine, ce qu’il faut
pour garder l’équilibre triangle. Puis les mains glisseront lentement
vers l’arrière, le séant rejoindra doucement les mollets. Les
paumes qui effleurent des yeux de pécheresse, car si l’on prie c’est
pour gagner pardon d’offenses du passé, de celles à venir.
L’oraison se termine. IL a su retenir son souffle
iconoclaste, mais a senti frémir tout le bas de son ventre. Le
pèlerin femelle pour lui demeure femme. Maintenant, il lui fait
hâte d’envisager cette belle éperdue qui croit encore aux Dieux.
La souplesse du corps n’est pas de paysanne. IL est
curieux de voir quelle âme citadine put à ce point défier
les règles sociétales, pour devoir rechercher en gestes incongrus
de rituel opium le pardon et l’espoir d’idoles obsolètes.
L’adoratrice rouge, Lecteur, c’était Lapin.
Lapin dont le statut dans cette province la
séparait de lui lorsqu’ils se déplaçaient, camionnette
ancillaire suivait le même parcours, mais restait à distance des
sombres limousines où son rang l’engouffrait. Lapin perdue de vue
passée l’extase de leur nuit, qui donc resurgissait enrubannée
d’encens.
Lapin qui lui dira, lorsqu’IL questionnera cette
ferveur soudaine, inconnue des milieux qu’on fréquente à
Pékin, les craintes affolant ce cœur qu’il vient de prendre.
Hier, en te suivant, ma hâte était si
grande que j’omis d’empocher la clef de mon séjour. Hier, en
t’attendant, hier, en t’épousant, le temps m’a amenée au
delà du permis.
Alors pour intégrer des draps
d’honnête fille, j’ai dû toquer à l’huis du garde
porte-clefs, l’éveiller au milieu de songes orthodoxes, balbutier des
fredaines pour justifier de l’heure, rougir en m’enfuyant cacher mon
inconstance.
Ce matin en quittant les lieux où j’ai connu
grâce à toi le bonheur de crier le plaisir, les murs ont retenti
des clameurs de ma joie, comme je l’ignorais je n’ai su la rentrer, ce matin je
la vis qui parlait, l’infâme porte-clefs, avec ton subsidiaire,
celui que tu dénommes flagorneuse léchouille.
Je l’ai vue me désigner. Elle lui chuchotait
des mots sur ma débauche. Alors, alors je tremble, j’appréhende.
La pire des sanctions serait qu’on nous sépare, que l’on me rapatrie au
cadre d’origine. Tu le sais, Tendre Chef, nos postes sont précaires !
Puis comme j’avais peur, il m’est ressouvenu en
pénétrant ce temple des dires de l’aïeule, celle qui a connu
les fastes de Tseu-Hi, vantant la tolérance, omnisciente, du
maître de nos cieux.
J’ai donc prié Bouddha.
Je Lui ai expliqué, avec les pauvres mots de
mon esprit troublé, la pureté du cœur remis entre Ses mains.
Je L’ai fort supplié, Lui le Trop Magnanime. Qu’Il sache
préserver des taches de l’opprobre ma place et mon honneur. Mais je Lui
ai avoué, rien ne sert de cacher cela au Tout-Puissant, n’avoir aucun
remords, et aimer le plaisir.
Puisque tu étais là, mon Tigre, mon
aimé, n’est-ce pas tu l’as vu, lorsque j’ai redressé mon corps de
suppliante, le sourire complice sur Sa face divine ?
IL a calmé Lapin en phrases
lénifiantes.
Sans vouloir garantir l’intervention du Dieu, IL
affirme n’avoir rien décelé d’hostile dans le comportement du jour
de son second. Celui-là, dans tous les cas, a plus péché,
et bien plus gravement, bien moins sincèrement, qu’un tout petit Lapin.
Jamais il n’osera susciter le courroux du maître que je suis, et pour
toi, et pour lui.
Pas de craintes, Lapin, ton Tigre veille.
Le Tigre veille, mais se méfie. Devant
l’étonnement de son second, IL a donc décidé d’acheter
à son tour les bâtons de l’encens qui sacrent et purifient. C’en
est tout un fagot qu’IL voit se consumer, tandis que son esprit se prend
à marmonner une folle requête à des divinités dont
il ignore tout, pour protéger Lapin, pour le protéger lui,
après tout, sait-on jamais, cela ne saurait nuire, pour faire
également en sorte qu’ELLE aussi, ELLE le suive, car par delà
Lapin, IL croit encore en eux.
Enfin, pour compléter le
fétichisme du quadrillage sanitaire, et comme IL doit bientôt
repartir en tournée, derrière son Lapin restera,
vulnérable, il transmet à Amoç des consignes de
fermeté: jamais en son absence ne permettre à Léchouille
de se jouer en tyran du petit personnel ...
Amoç a bien veillé au grain qu’IL lui
confiait. Lorsque Lapin s’en fut, c’était de son plein gré.
*
* *
IL avait redonné de l’appétit aux
sens.
Les gambades du Sichuan auraient pu demeurer le
seul prélude à la jonction prochaine. Quatre semaines pour
franchir le grand pas. IL le lui a décrit dans un de ces messages dont
boulimie croissait à la même mesure qu’ils réduisaient
l’écart. Sur un papier recto quadrillé à la hâte,
toute la suite alphabétique. Une lettre à biffer chaque
journée de Dieu. Quand tu coches le Z, c’est que mon signe est
là.
Au verso figurait un entrelacs de cœurs,
d’arbres et de fleurettes dont ses doigts enfiévrés d’alcool plus
que d’amour avaient substitué le tracé à celui des mots
argumentés de leurs périodes sages. La sagesse s’omet à la
veille des noces.
Lapin qu’IL se narrait comme coagulant d’un futur
sans visage sinon visage d’ELLE avait catalysé des forces
oubliées.
Puisqu’IL a pu séduire, il séduira
encore. Improbable recherche d’une ré-escalade vers des sources taries.
Il se ressouvenait alors que, pré-adulte, c’était en ce
temps-là d’Epouse qu’IL souhaitait, en se prouvant son charme, la garder
sous le sien. Son jeu de société était de conquérir
par tous les azimuts, même les moins lointains, au moins pour un baiser,
pour un toucher furtif, pour l’éclair de désir aussitôt
étouffé sous les us conjugaux, les minois qui passaient,
fraîcheur ou bien parfois, quand IL était en manque, c’est vrai,
IL le concède, un petit peu déjà au bord du
faisandé.
Epouse suivait bien les règles
réciproques.
Chacun pouvait alors exciper d’une liste
s’allongeant tout pareil au hasard des rencontres. Chacun se démontrait,
en séduisant ailleurs, qu’IL séduirait aussi au creux de leur
foyer.
Leurs listes comportaient des noms de tous les
genres. Leurs pailles ont flambé des sexes de couleurs. Ils ont
pénicillé en toute transparence.
Parfois ils s’échangeaient les membres d’une
paire, Tannen fut l’exception qui les séduit tous deux.
Le jeu s’interrompit vers la fin du séjour
de leur transe africaine. Mélanie l’a calmé. Epouse qui avait,
pensait-elle, épuisé les ressources du crû accepta
l’armistice qu’IL offrait en silence. La résurgence d’ELLE après
cinq bonnes années de trêve sans traité l’a prise au
dépourvu. Epouse n’était plus prête pour riposter.
C’est donc lui maintenant qui repart à la
guerre.
Le temps lui est compté, les occasions sont
rares. Sa gourme le démange à nouveau. IL n’ira pas bien loin
jeter son dévolu. Comme IL ne pouvait pas s’enivrer en continu, et comme
lui pesait le silence gardé d’un secret bien trop lourd, comme IL
croyait pourtant déceler quelque part dans les yeux de l’Epouse, ceux de
Fille cadette, la tristesse des soupçons, sa propre
déchéance, Fille aînée s’en venait de quitter le
cocon pour subir vers Genève l’épreuve bachelière, il
s’était ménagé sur ces quatre semaines deux voyages
étirés aux marches de l’Empire.
Dans sa munificence confortée au montant,
dérisoire, des salaires locaux, Maison commune lui concédait
l’usage d’au moins trois auxiliaires.
Le caractère récent de leur
implantation en succursale pékinoise plaçait chaque donzelle de
surcroît en bon rang sur le calendrier: Tigresse, Lapin, Brebis lui
rendaient, au cadran de l’histoire, douze, treize, dix-sept ans. Et puisqu’elles
étaient jeunes, IL les trouva jolies, dès lors que son Lapin eut
su le déniaiser.
La première en partance pour ce qui devait
être la pénultième virée de l’époque sans
ELLE échappa cependant aux ferveurs pitoyables de Juan Quasimodo.
En effet IL ignore que, dans l’art de
séduire, un écueil redoutable s’appelle dispersion. Le temps de
leur voyage avec la benjamine de son trio charmant - lui-même avait
dû, rotation oblige, exclure son Lapin des frasques immédiates - s’est
passé dans un rêve en somme platonicien.
Aussi vaste soit-il, l’immense toit de lœss,
son amplitude est faible, au regard des surfaces couvertes par les mille, les
cent autres questions que soumet la Brebis avide du savoir.
Ils passent en revue toute Maison commune, le
comment du social, et celui du marché, l’égalité entre
hommes, le peuple et ses opiums, la liberté, l’égalité, le
coq gaulois, celui qui sait chanter même un peu de marxisme. Les
thèmes surabondent, et la fraternité qui les étreint tous
deux. IL a su devenir ce qu’il s’imagine être, un mentor bienveillant
exempt de mal-penser. Le périple s’achève sur un respect
gagné, nouveau dans les deux sens et qui leur dure encore.
Une étoile est donc née au rare
firmament de la tête et du cœur. Pendant qu’IL séduisait et
qu’il était séduit, la chaleur des débats respectait la
ceinture.
Du Tigre à la Tigresse, les rapports sont
moins doux.
L’être qui l’accompagne vers les steppes du
Nord n’a pas l’avidité de savoir des Brebis. Malgré les avatars
de la Chine récente, celle-là ne s’inquiète vraiment que
d’elle-même. Chacun sait aisément y déceler ce trait, dont
lui aussi d’ailleurs, pourvu qu’il soit en verve d’auto-flagellation,
reconnaît de bon gré être porteur malsain.
Instinct bien partagé des félins
zodiacaux ? Sans surprise, mais en satisfaction du pouvoir confirmé, IL
sent une menotte se poser fermement sur la patte velue, ostensible nonchalance,
traînant à son côté sur la banquette arrière
de la limousine chromée dont leur clan disposait en
pérégrinations.
Là encore, sous son égide, c’est en
trio que se déplace Maison commune. Leur tiers accompagnant, jouvenceau
mais discret, saura tout le séjour se montrer fort commode, trouvant
à point nommé l’éclipse subreptice, ou bien le
non-paraître hors sa chambre voisine.
IL lui en saura gré même si, à
vrai dire, lui ne connaît alors guère plus que cette victoire,
facile, d’attouchement palmaire.
A peine dans les jours qui désormais
suivront, quelques doigts ça et là se sont
enchevêtrés. A peine si son souffle a effleuré la frange
d’une compagne encore plus balbutiante que lui à l’enchaîner des
pas de danse.
Parfois, au sortir d’un banquet, sa trogne
rubiconde daignait-elle approcher en ascenseur complice le carmin de ses
lèvres, ou bien le velouté, pêche orange, de son ovale
mandchou. Parfois, mais rarement, avant d’entrer en chambre, ses
poignées d’au revoir effleuraient-elles de loin l’absence, absurde mais
totale, de poitrine d’une fleur de Changchun, dont résonnait un peu le
magnétisme des étoiles du Nord.
Les tigres, s’ils étaient chats, ne
donneraient pas là motif pour se fouetter.
IL n’avait d’ailleurs pas trop envie de poursuivre.
Lapin abandonné au sort peut-être hostile qu’un chefaillon mesquin
risquait de concocter, les faubourgs et l’approche de l’atterrir vers ELLE,
occupaient plus qu’assez son esprit embrumé de vapeurs inhalées
dès le petit matin. Echéance dont IL souhaitait l’oubli, puisque
nul croyait-il ne la repousserait, de quitter silencieux la maisonnée
d’Epouse.
Cette boisson d’oubli pourtant exacerbait certain
des sens brutaux qu’IL ne pouvait contraindre.
Le soir surtout, avant que de sombrer, IL voulait
confirmer un peu plus son emprise. Comme la surveillance, dans les auberges
simples offertes par cette Province, faisait un bon pendant à celle qui
un soir l’éloigna de Lapin, c’est une fois couché, faut-il dire
affalé, qu’IL resserrait l’étreinte.
La belle n’en souffrait au moins pas dans sa chair.
Elle appréciait d’ailleurs, du moins lui semblait-il, le jeu
téléphonique promu en rituel de leur demie douzaine de
soirées partenaires. Si l’appel qu’IL devait tardait à retentir,
c’est elle qui sonnait pour relancer les dés. La police locale, si tant
est qu’elle espionne, doit écouter encore les discours, vulgaires,
bredouillants, qu’IL s’efforçait d’ouvrer pour inciter Tigresse à
parcourir son corps à défaut que du sien.
Son anglais est rustique lorsqu’il promeut l’amour
par téléphone. Mais IL fut assidu, prosélyte de la
masturbation distanciée.
Probablement Tigresse prenait-elle initiée
quelque début de goût. Le matin du retour vers leur Pékin
central, voici qu’elle le convoque. Qu’IL rejoigne sa chambre. C’est l’heure
où les cerbères s’égaillent au réfectoire.
L’accueil aménagé est style
Récamier.
La femelle repose dans sa nuisette blanche, tout le
long de son flanc. Le coude gauche tâtonne la couche qui fut refaite.
Stratégique, le droit est au creux de la hanche. Des doigts serrent
l’ourlet au dessus du genou.
Familier IL s’assied au bord de la litière,
tend la main pour flatter la joue qu’il croit offerte. La tête cependant
décline la caresse. Le menton lui enjoint de tourner son regard vers le
bas du bas-ventre. Rauque est un peu la voix pour ces mots insensés: Tu
en rêvais, contemple-le, c’est la première fois, pour toi c’est la
dernière.
Le geste soulevant assez haut le tissu pour exhiber
un sexe en cachant un visage a dû se répéter. Il est
précis, mais brusque.
Voici donc qu’apparaît en champ
opératoire un mont encouronné de poils parcimonieux. La vision
qu’IL retient est celle de l’oursin, décalotté soudain par les
ciseaux retors d’un écailler lubrique.
IL ne peut refuser l’offrande prétendue,
s’agenouille au chevet de la minceur de lèvres dont il ne saura pas
éviter la tonsure, les baise par deux fois.
L’on n’a fait qu’effleurer, mais déjà
le coton recouvre l’opercule. C’est un regard d’aplomb qui retrouve le sien,
une main libérée qui peut le congédier.
IL aura donc séduit, mais en vain. Tigresse,
les mois passant, continuera parfois ses charmes androgynes. L’approche
matinale de ce scalp exhibé le retiendra pourtant d’aller voir plus
avant. IL n’aura donc cédé qu’à peine pour moitié
aux molles exigences de son vit harceleur.
Ce jour ci malgré tout le choc est
indéniable en isthme de Corée. Il ne lui faut pas moins d’une
quasi bouteille aux saveurs écossaises avant de rengainer l’effroi de sa
stupeur.
Le vol est minimal de Dalian à Beijing.
C’est en semi-coma qu’IL débarque chez lui. Cinq jours à peine
lui restent à couvrir avant le vrai départ.
VERS ORIGINES