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Mi septembre, an II

 PEKINOISES

 
Jusqu'au dernier moment, IL avait pu douter de la réalité de leur envol conjoint vers les moiteurs asiennes, cette seconde quinzaine du mois d'août de l’an II.
Depuis près de deux mois, ELLE et lui avaient commis le Grand Choix, partageaient nuits et jours sans brides relever. Parfois, déjà, il lui semblait pourtant qu'un frein de lassitude entravait leur marche nirvanique.
Plans étaient clair tracés jusqu'à l’équinoxe. Ils s'enfuiraient vers l'Orient aussitôt que des affaires le retenant sur sol européen auraient été conclues. Le bouclage s'effectua vers le milieu de l'août. Ils transiteraient par Bangkok, le féodalisme de Maison Commune voulait qu'on y renouvelle périodiquement l’hommage lige.
Pékin scintillerait des feux de leur bonheur pendant tout un grand mois. ELLE s'arracherait à ses bras impavides le vingt du mois suivant, soucieuse à son tour de tâches déjà prescrites. La scission serait brève. Dès Noël, sinon plus tôt, IL l'enlacerait de retour. Entre-temps, soit durant son séjour, soit juste après, ils auraient exploré les possibles du durable. De longs congés pour elle seraient accessibles, unicité de temps, unicité de lieu, unicité d'action composeraient leur symphonie.
Les choses semblaient claires dans leur incertitude.
Ils contemplaient comme un paysage de charme l'onirique du flou de leur tableau de vie. Rien n'était arrêté, car rien n'était prévu.
La seule décision qu'ils avaient prise, soucieux d'économies, la pingrerie leur semblant l’étalon du couple responsable, était l’achat pour ELLE d’un billet populaire, titre pour un transport dont la modicité se pare d'insurmontables contraintes.
La liberté s'encadrait de butoirs. Il leur était acquis de rêver leur idylle, dès lors qu'ils acceptaient l'implosion du rêve au premier jour d'automne, car il commencerait juste à la Sainte Hélène, et ne pourrait durer plus de trente et un jours. Orphée n'obtiendrait de reprendre Eurydice que s'il entérinait la date de sa perte irrémédiable.
Sainte Hélène arrivait. C'était leur dernier soir de douceurs estivales avant de s'extirper d'Europe.
Lui avait complété ses valises. Maintenant, IL se détend sur la terrasse, les feux du ciel le dominent. Lumières de Genève à ses pieds, IL savoure les joies de leur proche escapade.
La rondeur du silence le surprend.
ELLE qui peste et jure devant tout paquetage, comment peut elle préparer dans ce calme ? Quand IL tourne les yeux pour la féliciter du serein d'emballage, c'est assise, indolente et butée, qu'ELLE croche son regard.
ELLE ne sait pas si ce départ, lui le désire vraiment. Veut-il, veut-il profondément qu'encore elle le joigne, est-il prêt non seulement à l'accueillir, mais à la déposer sur un nid où l'Epouse a couvé, où sa mémoire est grande? Décidément ELLE hésite, et fléchit sous les doutes qui l'assaillent.
Ses lèvres murmurent comme un soupir. IL s'agace de ces remords tardifs. Le puéril renfrogné dont les remugles d'angoisse font palpiter le cœur, à ce moment il ne l'attendrit plus.
Trop tard, trop loin. Une remise en cause n'est plus loisible. Les billets sont pris, la passerelle a déserté le bastingage, le sifflet du bord a résonné trois fois. Dix jours auparavant, un testament fut scellé devant notaire, Epouse et filles sont désormais rentières, des obligations en découlent d'ailleurs, justifiant le bas prix du ticket, et ce fatal quantième.
Il partira.
Elle, si le grand vent lui soulève les tripes, qu'elle reste. Mais ce soir, il ne négociera pas. Le temps n'est plus aux stratégies de rechange. Ce qui fut dit, accepté, ciselé entre nous, seul s'il le faut je me l'accomplirai.
Viens, viens si tu veux, viens, je te souhaite. Viens, je te l'assure, notre voie sera plane, tes pas seront aisés. Viens, ou abstiens-toi, si la conviction manque. Dans tous les cas, je ne supplierai pas. Atermoie s'il te chaud, mais ce sera sans moi.
Ainsi lui parla-t-il.
Au firmament, les étoiles s'écarquillent devant sa fermeté. Les astres clignent leur soutien lorsqu'IL empoigne un verre où cliquettent des glaçons, comme autant de signaux de son inébranlable.
La tête un peu penchée, ELLE se lève. Cinq pas d'une démarche hésitante la rapprochent de lui. ELLE effleure sa main, un peu d'eau lui humecte les cils. ELLE s'en retourne vers la pièce éclairée, sans piper mot.
Vaguement effrayé par son outrecuidance, IL se courbe pour un regard inquiet. Il soupire derechef, cette fois de soulagement. ELLE a agrippé la poignée du lourd bagage de leur beau devenir.
*
* *
Départ, leur grand départ, leur premier arrachage. Envol vers des terres vierges où il faudra planter, mais la saison sera brève pour donner la moisson. A peine en démarrage les jours leur sont comptés, il leur en reste trente quand ils fendent l'azur.
IL avait espéré ces dix heures de vol, comme une bulle où leur anonymat se verrait préservé. Il les souhaitait albâtre agglomérant des minutes de tendresse, de serments échangés et de liens renforcés. L’éponge balaierait les cendres du passé, pour que blinque à nouveau la table sacrificielle, autel où sont dressés les plats de leur amour.
ELLE, à peine ceinturée, ferme les yeux, navigue en égoïsme sur le fleuve des rêves. Sous lieutenant fourbu, au soir d'une bataille, par trop de décisions pour une issue douteuse.
Bangkok la réveilla, le jour cessait de vivre. Son sourire est radieux lorsqu'ELLE l'envisage. Ils pelotonnent leurs corps avides d'être ensemble, ils sont prêts à marcher.
L'hôtel est bonbonnière. IL l'avait découvert, quelques années plus tôt, c'était avant l'an I, sur recommandation d'Untel, dont il s'étonna que la ladrerie s'insère dans un si bel écrin. Depuis, sa fidélité est acquise aux musiques du bar, au feutré des couloirs, à l'Italie du restaurant qu'embaument sourires thaïs, au bleu de la piscine, même si son volume l’empêche d'y plonger, à la quiétude surtout de l'îlot chlorophylle dans la démesure pestilentielle de la capitale.
Leurs tous premiers émois dans la touffeur du crû furent de gastronomes. Chandelles et guitares, polenta spaghetti, Bardolino chantait sur le tiramisu, puis le café nectar qu'amaretto sublime, maintes fibres encore les scellent à l'Europe.
Chambre conditionnée. Dans l'air qui les frissonne, volupté ELLE s'apprête pour la pavane d'orgasme.
Offrande inaugurale à sa peau frémissante, IL veut boire à la conque des plaisirs infinis. ELLE s'est étendue, ses bras dessus la tête, odalisque en attente, immensité du lit où elle semble perdue.
Quand ses jambes se coudent, que la grotte s'emplit des sucs incontinents, quand ses paupières tombent sous l'appel du désir, que ses lèvres se troussent en modules de joie, ses mains se crispent sur le chevet de satin vert.
La langue qui l'atteint l'emporte en extasie. Tout le sexe se tend au subtil des brûlures. Les bras se crispent aussi en torsion de jouissance, le bonheur va hurler au cœur de nuit siamoise ... et le chevet s'effondre sous force de passion.
Ce fut un grand fou rire d'amour sur le plancher rejoint. Comme un pacte unissant dans un éclat de joie deux êtres accolés pour la saveur de vivre. Ils ont tant ri, que le plafond résonne encore d'inextinguibles échos.
Etait ce la prescience des jours qui devenaient ? Ce fut, croit-il, presque leur dernier moment de bonheur sans mélange, leur dernière immersion dans l'ineffable ciel des gaîtés enfantines. Quotidienne, réalité s'approchait.
Le lendemain, premier essai pour lui de labeur solitaire, première crise aussi déroutant leur union.
Les journées sont brèves à Bangkok. Inextricable, le trafic renvoie à leurs pénates bien avant le crépuscule ceux qu'il en a tirés juste au poindre d'aurore.
L'hôtel se situe dans la vicinité de la succursale de Maison Commune. IL ne s'inquiète donc guère des horaires raccourcis, préfère étaler quelque peu ses tâches post-méridiennes. Des grains de fraîcheur ombragent alors parfois le calvaire pédestre du retour.
Sifflotant, IL va pour la rejoindre. La journée fut agréable, bien qu’une pause trop brève ne lui ait pas permis de goûter sa bouche ni ses seins depuis le début de la matinée. Non plus appela- t- il pour conforter l'attente, un excès de rendez vous accaparait son temps.
Pourtant IL a pris soin de ménager des plaisirs. Une rencontre fut fixée pour le lendemain soir, un collègue jeune et fringant les pilotera en soys de circonstance, pour un déambuler de quiétude poivrée.
IL arrive à l'hôtel, prend la clef en réception. ELLE, donc, n'est pas en chambre. Au travers de la baie vitrée, IL savoure, clandestin, le délié de ses formes sur la bordure du bassin, ELLE lit en bronzant. Distraitement, IL note une double présence éphébéenne. Eux aussi la contemplent, gourmande connaissance.
IL ne veut pas molester son farniente, s'extirpe avec délice de linges ensués. Fraîche est la chemisette, au rebut la cravate. Le murmure d'une bière perlant les échanges thermiques résonne à son oreille. Il cède, rejoint le bar, s'engonce dans un fauteuil.
C'est là qu'ELLE retrouve la carrure attablée qui l'a délaissée sans remords depuis l’aube carillonnée, qui ne s'est pas souciée dès son retour de savoir si elle survivait à l'âpre solitude, dont l'hédonisme va jusqu'à boire en l'ignorant. Est ce ainsi que l'on m'aime ? Réponds, je te l'exige.
IL ne peut se recroqueviller, le rotin est trop étroit, des coussins l'y enserrent. Lui qui songeait les douceurs de l'ensemble, les fanfares du réveil l'ébahissent de froid. Le calme revient pourtant. Il balbutie des excuses, Il n'avait pas souhaité interrompre la partie de charme qui peut être se nouait sur la margelle aquatique.
Mention d’œillades italiennes, ELLE enfourche à nouveau les cavales de l'ire. Est ce ainsi qu'il respecte sa femme et sa maîtresse, celle qui un jour devait porter bien haut les fruits de leur union ? Quoi, à peine arrivés aux rives exotiques, tu me traites de gourgandine, me prêtes des perversions qui sans nul doute t'obsèdent, tu veux donc lutiner dès que mes yeux s'absentent ?
Effaré, IL recule devant la charge, dérive le sujet, raconte l’invitation. ELLE se détend. Il dit l’autre projet: Demain, déjeuner à la Maison Commune d'ici, ils se verront alors, ELLE est également invitée. Le collègue du soir sera aussi de la partie, repas de travail, au moins ne serons nous pas exilés tout le jour.
L'accalmie le réjouit, alors IL enchérit. C'est une bonne chose que le collègue vespéral soit aussi du midi. Tu ne le connais pas ? Tu verras, il est très bien aimable. Si beau garçon aussi, les conquêtes s'accumulent. Toutes fondent dans ses bras. Toi-même, j'en suis sûr, apprécieras son charme.
Tropicale inconscience ! IL avait ranimé la fureur vengeresse. ELLE déborde, sa bouche vocifère. La Pythie hurle à ses nerfs avivés l'oracle du malheur en débauches orgiaques. Jamais, tu me l'entends, je ne me prêterai au stupre qui t'attire. Si des jambes se mêlent au nombre plus de quatre, les miennes n'y seront pas, même si l'Autre, ta femme, se complaisait parfois à ta perversité. Et puis, ne le nie pas, je le lis dans tes yeux, tu penses encore à elle. Ah ! je le savais bien que souffrance viendrait, mais je n'attendais pas qu’elle m’accable déjà.
Maintenant, c'est lui qui attelle les chevaux de la haine.
Il est juste de dire que ces débats fielleux étaient accompagnés de temps passé à boire. Ils espéraient sans doute diluer dans l'alcool l'amertume opiniâtre du mal être du jour.
L'excipient cependant est trop en quantité. IL se dresse et titube, IL dit: Cela suffit. Je n'en puis plus de gémonies. Tes crocs m'ont trop profond ensanglanté la gorge.
La tente achilléenne, c'est à la Réception qu'IL s'en va la quérir. Auparavant, soucieux de fuite éperdue devant les verts outrages, IL enfourne dans une valise les effets à peine déballés, s'empare du sésame pour ne pas risquer de trouver porte close lorsqu'il transvaserait, se rue au rez-de-chaussée, tempête, vitupère des employés abasourdis, obtient chambre seconde sur palier différent, grimpe à jambes haletantes les degrés qu'il vient de dégringoler, lui jette en plein visage clef et cinglant adieu. Il claque le battant, s'enferme dans son nouvel asile. ELLE n'eut pas le temps même de proférer.
Arrivé au refuge, IL cautère au whisky ses illusions éparses, croit en semi-délire avoir raison trouvée. IL sonne l'Autre, celle que, par devers lui, IL nomme toujours l'Epouse, lui dit: Cela va mal. ELLE me fit souffrir, tout est rompu. Me voila seul, sans ELLE, sans toi, sans vous. Epouse l'écoute en silence, conseille le repos. Il pourra toujours reprendre un contact de lucidité.
Abruti de fatigue, son corps distillerie daigne enfin reposer.
Demain, IL ne sait plus très bien ce qu'il advint. Il a vague conscience d'un échange irréparable, sait qu'il déménagea, que le tocsin battait. Horrifié, IL découvre qu'il ne reverra plus les yeux de son aimée, si lui ne rampe pas obtenir son pardon.
Il rampera ce soir, ELLE lui manque trop. Mais sera- t- il trop tard ? Ce matin IL ne peut, l'heure est précoce, ELLE a tant dû pleurer, sûr elle repose encore. A midi ? Midi ne sera pas, ELLE voudra cacher leur fracture au public. Ce soir, ce soir IL rampera, si elle l'autorise, elle est si fière, et lui si innommable ...
Il marmonna ainsi au long de la matinée. Lorsqu'après un dernier rendez-vous ses hôtes le guident, absent, vers le réfectoire, ELLE déjà assise le scrute gravement.
Ni ses traits ni les siens cependant ne s'émeuvent. Les collègues pourraient croire à une rencontre d'inconnus. L'un, moins sachant que d'autres, va pour les présenter. Tous deux sourient devant ce bel incongru, ils semblent réconciliés. Des coups cependant furent portés, des meurtrissures persistent.
Au repas s'achevant, IL lui souffle trois mots. Rencontre du soir vers les huit heures, le hall de l'hôtel. Nous nous verrons alors, si tu le souhaites encore.
Elle des commissures lui répond un rictus.
L’après midi se déroule sans que leurs routes ne se croisent. A peine entendit-il au travers d’une cloison, quand un docte spécialiste lui dévidait la creuse litanie de son savoir extrême, cascader rire d'ELLE dans un bureau voisin. A tout le moins, l’ambiance de l'instant semble exempte de drame.
Tête basse, IL regagne la soupente d'exil qu'il a voulu s'offrir. Heure double à attendre avant de rameuter. Chacun, jusqu'au moment de l’entrevue publique, campera sur l’orgueil offensé.
Le téléphone pourtant interrompt la bouderie. ELLE a remisé sa fierté, a découvert le secret de sa retraite par un employé compatissant. ELLE l'invite, s'il ne la hait pas trop, à la rejoindre. Elle offre l’apéritif, ne doivent-ils pas parler avant de s'exhiber ?
La joie ne transparaît pas dans sa voix qui accepte, quant à soi préservé. Si vif est cependant le déboulé d'étage, qu'ELLE a pu deviner la faim de la revoir. C'est donc avec sourire que les verres sont remplis. Ils trinquent à la bonne entente, à l'explicitation.
L'heure est presque solennelle.
Il s'agit pour eux de rien moins qu'une vie. Comment pourrait-elle être de séismes constants ? Certes, déjà, en commune existence et même en embryon, des fractures telluriques les engloutirent à demi. La courte échelle de foi dans leur amour destin permit de s'extirper lors de chaque secousse pour survivre d’oubli. Ils accusaient alors l'étranger du désastre.
Hier, pourtant, ils furent l'épicentre. Nulle vague propagée n'affola le Richter, eux seuls étaient coupables de leur épilepsie.
Le choc est trop violent pour qu'ils puissent l'omettre. C'est un pow wow de sages autour du lit. La déchirure risque d'avoir atteint les fondations mêmes de leur désir d'ensemble. Leur structure ébranlée vacille encore, quelques temps sont requis pour qu'elle stabilise.
Ils ont donc décidé, folie suivant fureur, de continuer leur campement disjoint. Soucieux d'approfondir, ils creusent une fosse non commune, admettent sans mollir le vice de construction. C'est en solitaire qu'IL rejoindra la Chine. ELLE, en solitaire, attendra arme au pied le signal franc et sincère du désir de revivre. Le cas échéant, ELLE gagnera Pékin, mais en simple touriste, invitée d'un hôte lubrique et bienveillant. Si leur bonheur commun persévère dans ces lieux, qu'IL s'aventure alors en requête nuptiale.
Absurde du raisonner au cœur d'émotionnel. Sitôt échafaudé, le plan lui noue les entrailles. IL ne peut toutefois s'en dédire sur l'heure, c'est lui qui a poussé vers telle partition. Elle, obliviente facile et confortable, aurait bien nidifié au sein d’ambiguïté. IL souhaite la transparence, ELLE s'y soumettra.
Ce qu'IL souhaitait en fait, il n'en eut pas le quart.
Proposant une scission d'expérience, il voulait à la fois d'elle se protéger, des escarbilles ardentes se consument encore à l’ourlé des paupières, se garantir de lui, une exaltation semblable à celle de la veille l'effondrerait trop bas, s'assurer du couple, comme si le jeûne subi d’une soirée n'avait pas confirmé leur faim sans satiété, s'étancher de l'amour, la perspective de départ devrait l’amener pantelante dans ses bras.
Maintenant qu'ELLE accepte, lucide froideur, les obstacles dressés (souci de l'instant: le formel de l'annonce, auprès de sa cour européenne, pour justifier un retour à Genève avant même l’arrivée aux terres pékinoises, s'IL ne la convoque pas pour un séjour céleste), Machiavel se désempare, et sa résolution s'effrite en une nuit.
Après un repas dans les rues de Bangkok la grouillante, promenade obligée au marché surpeuplé. Slalomant à dessein entre des étals contrefaits, ils avaient vite semé le couple accompagnant. Ils ont partagé le dernier verre et le lit de sa chambre.
Le lendemain, quand IL part affronter les consultations finales à la Maison Commune, le départ était fixé à moins de vingt quatre heures, il la laisse sereine et endormie. Ses cheveux effleurent l'orchidée du bonsoir, un sourire de paix éclaire son visage. Enfant, ELLE a repris les doux chemins du rêve. Ce soir la trêve deviendra armistice, demain, guerre enterrée, ils reprendront ensemble leur route vers le Nord.
Le retour le trempe d’une averse glaciale. ELLE ne connaît pas d'écart à la logique, lorsque ses mécanismes sont lancés. Le pied de la lettre sur lequel ELLE s'était penchée, cela l'indifférait qu'il soit ou non bancal.
La réservation Bangkok/Pékin pour elle fut annulée, puisqu’IL stipulait son besoin de réflexion au moins pour quelques jours. Ce week-end annoncé serait, la concernant, une excursion de détente dans cette Thaïlande qu'ELLE ne connaît pas.
C'est peu dire qu'IL vacille. Le voici devenu en moins d'une minute aussi veuf qu'orphelin. La stupeur l'écartèle, les larmes de l'angoisse lui inondent le cœur.
Mais, folle que tu es, tu l'as donc cru possible, que sérieusement je pourrais te quitter, qu'au banc d'essai je nous étalonnerais ? Mais, folle que tu es, nous sommes passion, non machine. Vivre sans toi, même deux jours, sans savoir, sans certitude ! Mais, folle que tu es, notre chair, notre sang, comment les partager, t'en laisser une dose et moi reprendre l'autre, vivisection de l'âme unique qui nous lie ? Mais, folle que tu es, veux-tu donc que j'en meure ?
Si violentes ses pleurs, si puissantes ses douleurs, qu'elle aussi a gémi devant l'inconcevable. Ses larmes sont mêlées à celles de l'amant. Tout le sel de la terre aurait goût de fadeur, pour celui qui boirait aux eaux de leur torrent.
Il est bien trop tardif, l'immense désespoir.
Le départ conjoint demain est impossible, le billet de leurs rêves fut laissé à l’agence. Lundi, au plus tôt, ELLE pourra de nouveau négocier, alors que lui, martyrologue du devoir, des tâches impérieuses l'attendent sans retard.
Ils ont juré, puisqu'il fallait se perdre, que leur perte serait cadrée. Ils ont promis de s'étreindre sous trois jours. Alors IL décida de survivre à l'angoisse, il l'attendrait en paix, son amour invité.
Pour noyer le vertige, abrupt, de la cassure, depuis tant de décades jamais une séparation n'avait été si longue, ils se sont mis à boire. L'alcool les a fait rire, pleurer et s'embrasser. Le lendemain, quand IL l'appelle depuis Pékin, il apprend étonné qu'ELLE l'avait accompagné à l’Aéroport. Le palliatif s'avéra trop fort anesthésique, il a tout oublié de leurs dernières heures.
Il n'est pas seul pour l'accueillir à son débarquer sur terre céleste. Encore un peu hagard, IL a souhaité la compagnie de l'ami collègue, celui qui depuis juin de l'an II partage ses desseins, à qui il a téléphoné maintes fois au long des mois d'été, tant pour se conforter que pour demeurer réel, celui qu'en août de l'an III tous deux visiteront à Londres, celui qui le novembre suivant convaincra l'Epouse retrouvée de venir ranimer les braises de leur feu.
L'ami pratique à l'ombre du croissant, son nom est celui d'un Prophète. Il a choisi de le nommer Amoç.
Amoç, IL le connaît depuis l'an I. Maison Commune venait de l'extirper d'un enlisement méridional dans son Asie natale. En bref séjour technique, IL le croisa dans Pékin.
Si opposés en teint, en taille, en croyance, leurs âges même diffèrent. Amoç est son aîné, célibataire par accident plus que par vocation. Il a escaladé peu de grades. L'indépendance ne fut que tardivement arrachée par son pays, sa carrière ne pouvait être précoce, puis des luttes nationales le tinrent éloigné des chemins bureaucrates. Trop éloignés pour le complémentaire, ils ont sympathisé.
Il aimait à entendre la voix chantant des choses simples, les mots du cœur, de la bonté, de la logique éternelle et humaine. Amoç appréciait en lui le parler franc et tranquille, la patience, l’équité. Amoç pourtant ne le délaissa pas quand il le vit mentir, qu'il sut la duplicité, la passion, les privilèges.
Fidèle, intègre, Amoç est tolérant. Aujourd'hui encore, il demeure à ses côtés. Plus que collègue, plus qu'ami, il est complice.
Amoç et lui attendent l’arrivée messianique. Comme IL s'énerve un peu, Il parle. L'autre écoute.
Contant brièvement les espoirs qui l'habitent, IL dit leurs doux projets, du moins ceux qu'il invente. IL dit leurs grands espoirs de demain et d’après. IL dit que l'amitié sera leur seul tuteur, lorsqu'ELLE sera là, pour lui trouver une assise plus vaste que deux cœurs, elle y étoufferait. Lorsqu'ELLE n'y sera plus, l’amitié confortera la foi dans son retour, sa foi à lui qui a tant peur de la perdre, d'ailleurs IL dit: J'ai peur déjà. Et si, subitement, ELLE s'abstenait de présence ?
Amoç, toujours silencieux et toujours souriant, lui presse un peu le bras, les passagers débouchent du tunnel.
ELLE, en tête, courant presque, se jette contre lui. Voyant qu'IL n'est pas seul, elle l'embrasse en épouse comblée, salue le compagnon qui se fait reconnaître. Le triumvirat est constitué, la vie peut commencer.
La vie commencerait par un banquet officiel, car telle est la coutume au retour de congés. ELLE trônera, comme de juste, à ses côtés. Ils n'auront pas le temps de rejoindre le logis. Prévenue, ELLE avait revêtu ses atours de parade. C'est en splendeur qu'IL l'intronise auprès des commensaux.
Leurs incertitudes impliquent la prudence.
Il rêvait de clamer au Globe et à la Ville: C'est ma Femme, contemplez sa beauté, sondez l'intelligence, elle est mienne, je suis à elle, maintenant et toujours, car elle portera la suite de mes fruits, ensemble nous serons désormais jours et heures !. Médiocrement, ELLE devient, pour ceux qui les entourent en circonstances, collègue, amie très chère, dont le séjour en Chine sera bref, mais se reproduira.
Heureuse malgré tout d'avoir enfin atteint havre pour relâcher, ELLE ne s'offusque pas des non dits de la phrase. Elle brille au travers de l'abat jour social.
Pour lui, le banquet demeura ce qu'ils sont d'ordinaire. C'est dire qu'IL a peu mangé, mets de Chine l’insupportent dès lors qu'ils sophistiquent, qu'il a parlé les mots de politesse courtoise, c'est dire aussi qu'il but.
IL n'avait pas conscience de répondre plus souvent qu'habitude aux toasts multipliés d'agapes en convention. Cependant, entre méduse et tortue, IL s'aperçoit un peu des vapeurs qui l'assaillent, de la brûlure du riz qui descend les viscères.
C'est incertain déjà qu'IL retrouve chez soi, mais il ne peut prétendre qu'ils retrouvent chez eux.
L'appartement avait été familial de la fin de l'an I au milieu de l'an II. Certes, IL avait pensé quelques fois, pour ménager leur joie par inauguration, à ne pas investir, lorsqu'ELLE deviendrait sa compagne de vie, les pénates où sommeilleraient tous les bruits de l'épouse.
Quand ainsi il songeait, en veille de retour, au seuil qu'ils franchiraient en conjoints légitimes, comme il réalisait l'impossible du déménager à distance, un palliatif lui venait à l'esprit.
Ils pourraient pendant un certain temps occuper derechef une chambre d'hôtel, un logement nouveau tous deux ils éliraient, les meubles, tu les mettrais où et quand il te plairait, moi je critiquerais, puis nous négocierions, ainsi lors du départ, il me sera facile, amour, que de t'attendre, puisque dans ce foyer tu aurais tant bâti, puisqu’y ayant construit, tu le regagnerais, certitude aidera pour combler mon espoir.
Chaque fois cependant qu'IL se sentait capable, ou désireux, de s'en ouvrir à ELLE, d'imperceptibles doigts lui refermaient les lèvres. En effet IL craignait, en abordant le thème, de susciter jalousie et déboires, s'il évoquait l'épouse, de la concubiner.
Alors IL se taisait et, comme IL se taisait, alors il ne fit rien.
Bien sûr IL aurait pu, ces deux jours d’hiatus que leur fâcherie thaï lui avaient octroyés, mettre en branle un demi-plan, ménager une ouverture, passer au moins la nuit inaugurale en folles retrouvailles sous ciel de lit neutre et bienveillant, mais IL ne commit pas. Les heures de Bangkok avaient trop distendu le ressort de ses nerfs. IL ne pouvait qu'attendre, attendre et espérer...
Attendre et espérer, c'est d'ailleurs, tout au long des décades qui suivent, où leur bonheur s'effiloche au rythme des dernières langueurs estivales, son apport bien unique à leur destin branlant, mais ce ne fut qu'ensuite, après l'irrémédiable, qu'IL en a pris conscience.
Pour l'heure, réception clôturée en rigueur minutée, ils viennent de rejoindre ce qu'ils partageront, l'appartement immense, l'épouse en quote-part est présence de vide.
Lui s'affale en fauteuil, comme il usait avant, quand, monarchique, il disposait de serviteur conjugal. Il se reprend à boire, comme dans l'ancien temps, celui où l'espérance montait si fort de l'avènement d'ELLE, qu'IL noyait en whisky la flamme dans ses yeux.
ELLE le joint en verre, mais elle reste sage, sans doute a t elle prescience des limites de l'autre. Ainsi, lorsqu'IL s'effondre, peut elle tirer son corps vers la chambre nuptiale où elle niche en coucou puis, le sommeil le fuit dans son délire, enfourner un comprimé dans sa bouche fiévreuse.
Lendemain, quand IL émerge, comateux, sans mémoire, s'étonne de l'impotence de ses membres pour agir, ELLE dit les affres de la nuit.
ELLE dit comme elle eut peur de ses outrances, comme elle a nettoyé les carreaux et les draps, et comme elle a tremblé aux mousses de sa bouche, imaginant déjà la fin, brutale, de la route, sur un tranquillisant trop imbibé d'alcool. C'est sa faute, et ELLE pleure. Il fallait bien qu'ils dorment, elle ne savait pas, pourra-t-il pardonner, Dieu ! Comme elle a eu peur.
Toujours avachi au vide de mémoire, IL sourit en pâleur sépulcrale. Il lui faut reposer. Avant, il va jurer. Jamais plus ainsi Il ne boira, il n'en a plus besoin, ELLE étant revenue. Ce ne fut qu'à vesprée qu'IL se reprit un verre, vergogne le retint juste avant le second.
Il leur fallait routine pour se trouver ensemble. Construire quotidien pourtant n'est pas aisé, lorsque l'on doit bâtir sur des ruines fumantes dont les plans sont détruits, et que le constructeur ignorait l'édifice, du temps des pulsations de la vie antérieure.
Vie commune à tisser n'était donc pas facile, handicaps cumulés.
Lui est inconscient du domestique à un point extrême, insoucieux d'emplettes et de tâches ménagères, analphabète du logis, IL s'avère incurable.
ELLE, voulant mais ne sachant pas, tâtonne dans l'incertain de la vie au foyer. Son existence même fut menée hors fourneaux. La trépidence de la Maison Commune et son trop plein de vies ne l'ont pas préparée à tisonner les feux trois fois dans la journée.
IL la sent, cependant, qui s'applique, mais il ne l'aide pas. Peut être inconsciemment lui en veut-il, qu'occupant place d'épouse ELLE ne l'assume pas en vraie professionnelle. IL s'apitoie dedans sur piètres résultats, dehors il n'oserait pas, le tablier claquerait sur la table.
Alors IL critique l'indolence perçue lorsqu'en retour de labeur Il l'interroge, et qu'ELLE lui soumet un compte rendu d'oisiveté.
ELLE s'irrite en réponse, lui réclame du temps, quoi, deux jours seulement depuis mon débarquer, tu voudrais déjà que je vole partout, mes ailes sont encore engourdies du voyage, mes plumes ont grand besoin d'un lissage patient, demain je sortirai, demain je prendrai l'air.
Bien sûr IL est honteux de critiques absurdes, bien sûr IL l'embrasse et il l'aime, bien sûr, Amoç veillait.
Amoç veillait sur ELLE, lui prodiguait de sages conseils. Il faut à l'oiseau migrateur quelques temps voleter alentour, avant de dénicher brindilles de confort.
Amoç ne parlait pas seulement.
Aussitôt qu'il sentait la gêne entrer le couple, c'est en délicatesse qu'il extirpait le clou. Ainsi il éclairait le gris des jours trop longs, expliquait la cité, échoppes et marchands, il lui guidait les pas à l'ombre des feuillages.
Amoç miraculait l'oiseau ébouriffé. ELLE souriait à nouveau, lui reprenait goût aux rondeurs de la vie, jours impairs ou jours pairs les voyaient en trio applaudir au bonheur. Amoç aux yeux brillants illuminait les leurs.
L'amour renouvelé devait être fêté.
Il décida escapade provinciale, quatre calendaires à passer vers le Sud. Une ville, petite à l'échelle locale, organisait une réunion où IL était convié.
Il pouvait certes s'abstenir, Amoç le représenterait, mais IL s'abandonna. Capoue était offerte, hôtes, en saugrenu chinois, débattraient samedi et dimanche, lui n'interviendrait en fait que demi-heure.
Tu verras, l'île face à la cité est si belle en soleil, résidence calme et vraie, vélos même en demeurent à tout jamais proscrits. Amoç renchérissait, tous deux avaient ensemble parcouru les lieux ce printemps, le nectar y coulait. L'un et l'autre il est vrai omirent de l'informer qu'alors séjour fut familial, épouse, mère et fille cadette accompagnaient Grand Décideur en tournée sur ses terres ...
C'est en ris d'amoureux qu'ils embrassent Amoç, s'envolent vers les sucs du détroit de Formose. Il était vendredi.
Amoç avait pris soin, ménageant leur confort, de réserver pour eux nid de plume et duvet en le meilleur hôtel que la ville contienne. Ils devaient résider en continent. L'île leur faisant face, ils la visiteraient à leur gré et leur heure, navettes transbordaient en quelque dix minutes.
Les Organisateurs avaient autres idées.
Aussitôt qu'arrivés, les voici enfermés dans une camionnette bringuebalante. Alors que lui s'enquiert de leur destination, signalant le néon, palace qu'ils espèrent, les hôtes expliquent. Réunion sur l'île sera tenue, habitat fut réservé, invités se réjouir, luxe d'équivalence, traitement d'exception.
Résigné IL soupire, pressentant le cloîtré des trois jours à venir. Déjà par le passé IL avait eu l'expérience de ces privilèges annoncés, traduction exorbitante en termes monétaires, facilités au spartiate décrépit.
 Heure tardive d'arrivée, mâtines quand il lui faudra intervenir, puis heureuse surprise toujours l'on peut espérer, réticent sans l'avouer IL accepte et s'embarque.
L'accès à bord ignore le quai de transhumance. Leur statut les désigne à transport privatif, distancié des clameurs populaires, mais aussi du plain-pied pour va-et-vient des foules.
Les marches sont poisseuses et descendent au pont. ELLE, chaussée de ville, manque s'écarteler, tant le bordage s'éloigne au gré de la marée. Recroquevillés sur le pont, ils domptent le chenal.
En face, le débarcadère n'est pas non plus pour le commun.
Soupirant à nouveau, IL constate le privilège. L'accostage se fait en résidence d'Etat. Telle résidence se doit d'être juchée en haut du plus haut tertre qui se puisse gagner. L'île vierge d'autos, il leur faudra grimper. Adoncques ils ont grimpé, sans qu'IL compte les marches, passée la deux centième.
Par savoir, IL devinait déjà qu'à peine sommet gagné, il faudrait redescendre, quelque peu ou beaucoup, gagner le glauque d'un réfectoire où leur seul petit groupe mastiquerait en silence des mets aux saveurs élastiques, la bière serait tiède et sans alternative, quarante minutes plus tard, on les abandonnerait en désœuvrement vespéral, alors il ne sera guère plus de huit heures.
Il ne se réjouit pas d'avoir eu raison. Peu lui importait cependant, puisque aujourd'hui IL n'est pas seul, le froid du décor cédera aux feux de leur passion.
Comme IL le pressentait, luxe tant annoncé de leur nouvelle résidence s'avéra sinon factice, du moins prématuré. Téléphone figurait au chevet de la couche, mais le raccordement faisait encore défaut. Même situation en comptoir du pavillon de luxe, seule ligne reliant à l'extérieur se trouve en lisière de propriété. Pour y avoir accès, rien de plus simple. Il suffit de descendre, non pas du côté mer, mais par l'autre versant, celui qui domine la ville.
Troisième des soupirs. Il vient de remonter, avant désescalade.
Ce qu'IL souhaite, c'est prévenir Amoç du changement de lieu, qu'à tout le moins on ne les cherche pas en vain. Arrivé à niveau, Il jargonne en palabre. Obtention négociée de ligne sacramentelle, mais Amoç ne répond pas.
Alors IL se rehisse en hauteurs capitolines, escale en réfectoire, palabre derechef. Il obtient la cession d'une bouteille d'oubli, d'où Elle pourra boire, et trinquer avec lui au baroque nocturne de leur dépaysement.
Le lendemain, tandis qu'IL discourt, ELLE explore. Ils se retrouvent à mi-journée, après midi est leur, soir est banquet îlien.
Ils ont alors promené leurs amours augustines au long de sables blancs, traversé des jardins en terrasses multiples, regardé des Chinois s'immerger en trempette, bref ils baguenaudèrent en couple oisiveté.
Après le Grand Banquet, les oreilles leur chauffent un peu aux vapeurs de l'alcool. Ils trouvent moins austère l'ovale qui les héberge, occupent tout l'espace, rient, parlent, décrivent plans de joie, bâtissent sur Pékin qui leur manque déjà.
Amoç les conduira, il connaît tant de monde, il saura la guider parmi arcanes d'institutions, sûr ils le trouveront, l'emploi devant permettre qu'ils naviguent côte à côte sur ces rêves du jour.
Ils préparaient alors un avenir serein, car ils avaient renoué avec simplicité. Simplicité était, pour ces cœurs sans malice, que tout s'agencerait, puisqu'ils le désiraient.
Eux, bouleversant la terre en leurs amours extrêmes, n'avaient-ils pas voulu, conquis, le bonheur d'être ensemble, renversant par saccades, un à un, les bastions qu'on leur interposait ?
Comment croire, alors qu'en force d'eux-mêmes, ils venaient de démantibuler le dernier obstacle, le plus sordide, celui de leur propre mésentente, comment croire, alors qu'en pureté candide ils venaient d'acquérir irremplaçable allié naturellement, ils pensaient à Amoç, et ne s'en cachaient pas, comment croire autre chose que le succès rapide ?
Trois semaines pleines leur resteront en regagnant Pékin. Objectifs avec l'ami désormais indissociable seraient définis, bien avant son départ les perspectives deviendraient limpides, quand ELLE partirait, lui saurait son revenir, tous deux s'épanouiraient en connaissance du comment et du pour quoi de leur définitif.
Confiance de sa part est totale, Amoç sait raboter les nœuds du quotidien pour en lisser la planche. ELLE partage donc la foi inébranlable.
Commune exaltation du soleil qui brillera, ils s'éveillent au monde trop tard pour appeler, Amoç ce soir ne sera pas contacté. Le vent d'ailleurs frappe trop fort aux carreaux, pour qu'en cette nuit d'encre, amour, je me déprenne à nouveau des senteurs de ton corps. Nous sommes samedi.
Lendemain pour eux était congé. Disposant d'interprète et de leur insouciance, ils bravent les ondées pour visiter leurs terres.
Ils marchent et remarchent, s'extasient en tous points, lorsqu'ELLE caracole en auto tamponneuse, qu'Il s'obstine à choisir tee-shirt bien trop petit pour enrober son torse gluant de la mousson, lorsqu'ELLE s'esbignant en encoignure étroite découvre les seins moites qu'il lui faut assécher, le regard des Chinois qui brûle et se détourne, l'achat du parapluie en marché de hasard, en milieu de chaussée, trolleybus ébahis, la danse qu'ELLE esquisse en chantant sous la pluie, les crevettes sautant sur le plat qui les sert, cri d'agonie silencieuse au plonger en bouillon, le demi-quart de dixième de dollar supplémentaire qu'il leur faut acquitter en navette de retour pour y asseoir leur enthousiasme las...
La journée fut longue et gaie, demain est le départ. Cyclone est annoncé, il faut se lever aux aurores, si aurores surviennent. Ce soir encore, pas d'appel, lignes déjà sont interrompues. C'est aujourd'hui dimanche.
L'aube souffle et gémit quand ils se désenclavent. Le programme initial devait leur préserver matinée replète en alcôve. Eléments se déchaînent et les tirent du lit, en hâte on les transborde, cordes du ciel sont aussi drues de l'autre côté.
L'avion qui doit les ramener vers la quiétude capitale, Pékin décidément abonde de délices, nul ne sait s'il pourra atterrir, s'il les arrachera aux fureurs climatiques.
Repas très officiel prend fin sans certitude. ELLE sourit pourtant. Ne sont-ils pas ensemble, et puis, en début de banquet, sans qu'ils ne pipent mot, ne fut-elle pas présentée à l'hôte du moment comme Femme de lui ?
Il avait certes perçu une légère surprise chez l'hôte qui, quelques mois plus tôt, l'avait déjà reçu. IL arborait alors une épouse moins jeune. Mais il reste bien coi. D'ailleurs qu'importe, Typhon doit se courber devant la légitime de l'heure.
En effet, l'avion est là. Eux, presque seuls, abordent la cabine, les locaux ayant quasi déserté le transport en ce jour de tonnerre, superstition ou scepticisme.
De spacieuses banquettes leur sont offertes. Sa main folâtre en paix dans l'entre de ses cuisses, ce n'est pas de pluie seule que les poils sont humides. L'ampleur des courtes braies permet jeux délicats. Lorsque les ailes tanguent aux rafales d'Eole, le bouton de sa chair roule aussi en ses doigts.
Heureux et fiers, ils débarquent à Pékin.
Fiers d'avoir survécu à cyclone éclaté, heureux d'avoir trouvé plénitude à nouveau, fiers du brillant des yeux que notera Amoç, heureux de partager avec lui leurs espoirs.
Ils se l'étaient promis, soirée devait être pour eux d'abord repas de fête, chinoiseries durant trois jours et plus les avaient affamés. Amoç, ils le souhaitaient, devrait se joindre à eux.
Amoç n'est pas là en attente. Un autre des collègues espère au débarquer. Ce n'est qu'en véhicule, alors qu'ils batifolent déjà à l'arrière de la vaste limousine, calfeutrés dans le noir des routes de banlieue, que se tournant vers eux avec regard d'angoisse, le collègue profère: Terrible nouvelle.
Messager se tait un instant. Lui alors se demande où est terreur suprême, sa mère, peut être, l'Epouse, qui sait, Fille cadette, Fille aînée ?
L'autre poursuit: Amoç, accident, opération, très grave, inconscient.
Ce fut donc hôpital, au lieu de restaurant. Pékin pendant ce temps demeurait impassible.
Les voici donc courir aux dédales infinis du pavillon pour étrangers, grimper sans haleter les trois volées de marches, prendre virage à gauche et brusquement stopper sur signe de leur guide. Amoç repose derrière la porte qu'ils contemplent, doucement IL l'écarte, passe tête inclinée.
IL ne peut entrevoir le lit où son ami succombe. Un rideau humain l'en sépare. Tous, tous ils sont là, ces Chinois qu'on prétend insoucieux aux déboires des longs nez, tel est gracieux surnom dont étrangers sont affublés, la peine les assemble, s'ils ne prient pas, le souffle qu'ils retiennent, ils veulent l'exhaler au malade qui gît.
Le rideau devant lui s'écarte, hommes mêlés aux femmes lui laissent le chemin. Amoç a les yeux clos, on ne voit pas souffrance sur ses traits. Pourtant, les bandages ceignant le crâne, les tuyaux en ses veines, marquent, indélébile, le parcours de douleur.
A mi-voix on l'informe: Accident dimanche après midi, voiture retournée comme vaine tortue, des passants l'ont extrait, prévenu hôpital, nul parmi nous ne savait avant que lundi ne s'éveille, certes en poche fut trouvée adresse du bureau, mais un jour de congé...
Amoç fut rescapé par la foule. Badauds ont pris sa destinée en mains, surtout l'un d'entre eux, à ce que l'on rapporte, initiative de taxi, puis d'hôpital, garantie à l'entrée, Chinois anonyme payerait si long nez insolvable, transfert vers les lieux où nous sommes en beau milieu de nuit, opération d'urgence ce matin, maintenant l'on attend, l'on attend qu'il s'éveille, colonne fut brisée, la tête ce n'est rien.
Larmes lui repoussent les paupières. Alors IL se détourne par pudeur inutile, Amoç seul aurait pu constater sa faiblesse, s'il ne sommeillait pas.
Mais comme IL se détourne, c'est ELLE qu'il devine. ELLE, demeurée seule dans le fond de la salle, qui n'avait pas osé fendre le cercle pieux. Il tend sa main qu'ELLE saisit en s'approchant, et tous deux font les gestes qui bénissent Amoç.
Bref conciliabule en corridor. Il n'est point nécessaire que tous demeurent. Garde d'honneur sera organisée, d'abord pour pallier carences infirmières, ensuite pour assurer communication, Amoç est inculte en pékinois.
Lui, ses maigres connaissances ne l'autorisent pas à assurer de veille. Honteusement, IL s'en réjouit. IL ne peut cependant aussitôt déserter, alors, pour assumer sa part dans le fardeau commun, il annonce retour pour deux heures plus tard.
ELLE le suit ainsi en retraite sans gloire, le chauffeur les ramène avant de les reprendre. Amoç à ce moment avait ouvert les yeux, ses mains sont faibles encore lorsqu'il s'agrippe aux leurs. Des larmes dans la voix, il confesse la faute, endormi au volant, c'est Dieu qui l'a voulu, maintenant il expie.
Comme épuisé par ce murmure, Amoç s'endort à nouveau, ELLE et lui se retirent.
Ce soir, appartement lui semble plus vide encore et plus immense. ELLE, qui ne dit rien, se colle sur ses flancs. Ils ont froid, ils ont peur, ils ont déjà conscience du drame qu'ils vont vivre. Amoç ne sera plus le ciment de leurs âmes.
Sa main tremble un peu quand ELLE allume cigarette. Son chef branle, hésitant, quand Il leur sert un verre. Les mots ne viennent pas. En aphasie du choc, ils sont comme effarés du sort qui les accable.
Leur gourou, leur gri gri, leur conducteur Ariane, leur Phénix d'un coup s'est consumé. Ils contemplent les cendres. Exsangues, c'est eux-mêmes qui aspergent de sel les décombres fumants. Deleta est Carthago.
Car Amoç était devenu poutre maîtresse de leur édifice.
Quand ELLE partirait derechef pour Genève, Amoç s'y trouverait déjà pour l'accueillir, Maison Commune l'avait chargé de mission pour six semaines.
Ainsi, dans leur séparation, pour lui comme pour ELLE Amoç serait liaison, récepteur des troubles de l'un ou l'autre, véhicule émetteur, fusible et conducteur des ondes de confiance.
Lorsqu'Amoç reviendrait en novembre à Pékin, partager avec lui les semaines d'attente, ce serait petit mois, où tous deux guetteraient le retour d'un oiseau déjà roborifié en prémices d'automne. Le nid resterait chaud jusqu'au début décembre. Un mois alors les unifierait en terres de Chine.
D'ici là, solutions définitives seraient bien ficelées. Probablement ensemble ils rejoindraient Genève, où son affectation nouvelle l'attendrait, celle que, par force de bonheur, IL aurait eu le courage d'obtenir, à un grade certes inférieur, mais dans le souffle d'ELLE.
Ou bien, si ELLE était féconde, et ils s'y emploieraient, le petit dans son corps leur permettrait la joie de naviguer tous deux entre les continents, économies autorisant rencontres alternatives. ELLE, congés venus, se poserait en Chine pour y couver le fruit sublime de l'amour, lui donner la becquée en attendant le jour, un peu plus lointain, où le char triomphal le ramènerait en lumières dirigeantes vers la Maison Commune.
Le labyrinthe de leur vie, Amoç y fournissait le bout de la pelote. Icare, il est tombé, et leur fil s'est brisé. Ils n'ont plus maintenant conscience que des murs les enfermant, ne cherchent plus la voie menant vers l'extérieur.
La frêle passerelle jetée par le travers de leur première fosse d'absence soudain s'est effondrée. L'étape initiale, l'indispensable, dorénavant IL l'envisage comme impossible funambule, sans garde fous ni balancier. Genoux se dérobent, IL sait dès ce soir là qu'il ne sautera pas.
Peut être dira t elle, si elle lit ces lignes, que le retrait d'Amoç lui fut heureux prétexte, qu'en fait avant déjà IL avait renoncé, que sa confiance en elle, en eux, n'était pas suffisante, peut être dira t elle cela, et peut être, au fond, aura t elle raison.
Pour lui, cependant, fragilité de circonstances demeure, obstinément, cause de leur rupture. Sinon, Lecteur, IL ne pourrait s'expliquer ni final de l'an II, ni début de l'an III.
Il ne veut pas s'attarder ici aux grisailles qui suivirent. Quelques couleurs pastel malgré tout enchantent encore sa pupille, quand Il ferme les yeux sur les plaisirs enfuis, quelques rouges violents ensanglantent aussi les souvenirs d'alors.
C'est d'abord l'admirable d'ELLE près le chevet d'Amoç.
Lui, excipant de tâches trop multiples, au bout de peu de jours espaçait les visites aux hospices qu'IL hait. Amoç vivrait, il marcherait, il parle et lit déjà. Mais ELLE, chaque tantôt, bicycliste fidèle, vient pour tenir la main chaude du blessé, lui parler en douceur, lui éponger les yeux. ELLE sait le faire rire, et sourire au baiser quotidien qu'ELLE pose sur cicatrice noire qui lui orne le front.
ELLE s'est avérée irréprochable infirmière du corps. Dévouement infatigable peut être lui venait grâce aux blessures que son âme sentait, car ELLE le savait chaque jour un peu plus, IL était déjà loin.
Lui contemplait son éloignement. Distanciation brechtienne pour sa propre existence, en somme IL la boudait.
Dans les jeux de l'amour leurs corps s'abandonnaient avec fougue bien moindre. Le lit qu'ils regagnaient au quotidien, parfois il lui semblait être pré de devoir. Il l'a peu pénétrée en ces moments derniers. Il évitait coït de peur de fructifier.
L'enfant tant attendu, maintenant IL le rejetait, de crainte, dérision, que le fétus n'élude la rupture du cordon ombilical l'unissant trop à ELLE, lien naguère nourricier, désormais simple entrave dont IL rongeait, patient, les fils au jour le jour.
Chaque nuit cependant connaissait son orgasme, désir continuait de monter, implacable, dès que sa main touchait au corps tendre et musclé. Le factice enrobait malgré tout des gestes trop savants, et le cri qu'ELLE émet tarde à venir parfois.
Un soir pourtant ils eurent paroxysme. Alors un bref instant IL crut à l'embellie.
Au lieu d'accoutumée venir entre ses jambes, tête-bêche il rejoint le corps de son amante. Le réflexe de force anime verge hampe. Doucement, IL retourne vers lui les hanches de sa proie, entame les cuisses qui protègent la brèche. Un espace se crée, sa langue fouille par toute la toison pour atteindre au bouton. Son vit grandit encore aux yeux qui le désirent. Il sent bouche de miel en effleurer le gland. Comme il entend soupir au toucher de la sienne, IL entame à son tour danse de volupté.
Tandis qu'IL fouit en bas, c'est en haut qu'il enfourne. ELLE a ses lèvres offertes, mais immobiles. C'est lui qui va et vient aux deux extrémités. Ce ne sont pas dix tours que tous ses membres tremblent. A peine a-t-il loisir d'accélérer un peu, qu'ELLE tord sur la couche et que ses flux jaillissent. Jamais IL n'avait bu si vite un si grand flot.
Encore défaillante, avant qu'elle ne libère sa semence, doigts enserrent déjà le gland, rêveuse ELLE le contemple en gourmandise, elle avoue l'entière découverte. Plaisir instantané, sa bouche réceptacle, IL lui faisait l'amour deux fois en même temps, ELLE a deux fois reçu.
Oh! Comme j'ai joui, comme je t'aime...
Lui, alors, l'aime aussi. Il l'aime pour ce miracle d'extase qu'il a su procurer, il l'aime pour lui-même en mâle fatuité.
Ils ont repris le jeu des chiffres inversés. Le prodige ne s'est plus reproduit. Peut être accoutumance à la chose nouvelle, ou bien faut il voir là dernier des grands signaux qui jalonnent leur route, signaux du devenir possible, trop vastes cependant pour les bien distinguer. Ils n'y ont pas pris garde, alors ils ont manqué la route de l'espoir, faute d'en avoir su déchiffrer les placards.
Mornes devenaient jours et soirées. Lui fréquentait bureau assidûment. ELLE se partageait entre Amoç, emplettes et flâner. Repas les assemblait sans appétit réel. Elle peinait au four, au moulin lui buvait devant télévision. Ils étaient devenus vieille paire acariâtre, sans pourtant disposer de la sérénité qu'ancienneté procure.
A peine quatre fois ont-ils reçu visite en la triple semaine, chacun de ces repas fut bien protocolaire. Une occasion pourtant les rapprocha d'ensemble.
Alors que l'alibi, future collègue, non ancienne maîtresse, celle qu'IL utilisera vers la fin de l'année pour ranimer leurs feux, venait s'enquérir des conditions de vie en la Maison Commune, ils se sont échauffés en trio d'amitié. Ils ont trinqué vraiment au futur, à la joie. Bicyclette chinoise au retour tanguait quelque peu sous deux mains de porto.
Mais il n'était plus temps.
ELLE, qui aurait dû, car tel était le Plan, prospecter à Pékin de possibles emplois, déjà depuis Genève elle avait noms en tête, contacts à rejoindre, pistes à explorer, ELLE demeurait oisive.
Lui qui s'en irritait, mais gardait le silence, voyait dans l’inaction présage déchéance, comme si dès avant ELLE avait décrété le non-retour vers lui, l’avenir se situant derechef en Maison Commune, Maison Commune pour laquelle d'ailleurs ELLE trace des projets, les expose sans honte, sans paraître consciente des douleurs qu'elle inflige en évoquant ainsi, impavide, demains empaillés de scission.
Quant à lui, il n'a jamais tissé, en résidence urbaine, de réseau de relations qui lui soit propre. Depuis son arrivée, en final de l'an I, le désir d'ELLE s'imposait bien trop fort pour qu'IL puisse songer aux amitiés locales.
Amoç fut exception, maintenant il n'est plus, du moins n'est-il plus disponible. Ainsi ils sont exclus de tout social externe. Les foyers qu'IL connaissait accueillaient en fait l'Epouse, dont l'activisme ouvrait des portes où IL n'était admis qu'en pièce rapportée.
L'incroyable confiance qu'IL avait en Amoç pour leur guider les pas en découvrir d'ensemble tient en simple anecdote. Tandis qu'avec l'Epouse acquisition fut faite, dès mars de l'an II, de véhicule idoine à la transportation individuelle, lui ayant insisté pour cet équipement, sa mère, puis Tannen devant les visiter, il leur faudrait moyen de déplacements non grégaires, IL n'avait jamais consenti aux gestes bureaucratiques mais simples lui permettant de guider l'antique cygne russe en avenues pékinoises. Epouse, sur ses instances, avait accompli ces formalités auxquelles lui se refusait sans raison véritable. En fait, dans l'inconscient des promesses de l'aube, IL comptait sur Amoç pour l'initier pilote en dédales urbains. ELLE et lui, alors, fièrement, iraient trouver autorités chinoises pour de conserve obtenir la licence locale. L'examen qu'ensemble ils subiraient, dans sa banalité semblerait prénuptial. Amoç ne guide plus, IL ne peut les conduire hors le logis où ils se trouvent encloués, si réquisition n'a pas été organisée d'avance.
Autre exception possible cependant, du moins le pensa-t-il, la jeunesse du Bureau, qui pourrait l'entourer, leur maintenir un peu la tête au ras de l'eau.
Prétextant départ annoncé pour études lointaines du Lapin dont les yeux à fleur de jour l'émeuvent, IL organise petite fête où ELLE fut conviée. Le dégel espéré pourtant n'aura pas lieu. Rassemblement est trop artificiel, chute d'Amoç trop récente pour débrider la joie, le pétard est mouillé.
Il est vrai cependant qu'en son cheptel femelle, ELLE avait fait grande impression. Toutes la trouvaient belle, toutes ont mentionné, après retour d'Epouse, combien lui semblait plus heureux lorsqu'ils étaient ensemble. Ces paroles de réconfort hélas ne sont venues qu'après l'irrémédiable. Pour lors il est trop tard, IL attend le déluge.
Dimanche, le dernier avant le Grand Départ, c'est ainsi qu'en silence IL étiquette désormais leur séparation à venir, alors qu'ELLE plaint un peu le banal de leurs jours, il consent à sortir.
Palais d'Eté visiterons, tu verras c'est très beau, et empli de Chinois.
Ils avaient déjà batifolé en ces parcs si nombreux ensemençant Pékin. Dans la nature simple et la foule anonyme, ils se trouvaient un peu, deux en la différence. Une pieuse tendresse alors les irradiait, leurs doigts se tenaient fort et leurs yeux souriaient, puis venait à nouveau solitude partagée, routine sans lendemain qui si lourd leur pesait.
Ce dimanche, excursion est lointaine, vélo, métro, taxi ne peuvent nous conduire, limousine de fonction.
C'est donc, dans tous les cas, leur tout dernier dimanche, du moins pour cette tranche qui fond sans qu'ils y mordent. Ils parcourent le parc, longent le bord du lac rutilant de lumière. Chinois sont peu nombreux, d'autres festivals les auront mobilisés ailleurs.
Pas de foule ce jour pour les presser l'un l'autre. Ce n'est pas corps à corps, mais parallèles qu'ils déambulent. Chacun a son regard attiré vers sa cible.
ELLE, imperceptible, décroche de son pas. IL la voit qui s'éloigne à mesure qu'il progresse. Alors il s'interrompt, attend qu'ELLE rejoigne, veut lui tendre le bras, mais elle le repousse.
Nous sommes là, dit ELLE, et toi tu t'indiffères, tu ne me serres plus, tu me laisses flotter, pourquoi donc exister quand mètres nous séparent ? Si tu m'aimais un peu, tu m'aurais embrassée, là bas, devant vaisseau de pierre, aussi là haut, sous clochettes du vent, ici encore, au rouge du soleil ...
IL va pour protester, pour attraper ses lèvres, mais ELLE se détourne. Laisse-moi maintenant, ce n'est rien, cela passera, va, je te rejoins, cinq minutes, ne t'inquiète pas.
Sceptique IL obtempère, rattrape le chauffeur qui s'étonne à son tour, ensemble ils guettent surgissement d'odalisque. ELLE repasse enfin les portes solennelles. Sans un mot ils embarquent, regagnent ce qu'ils n'osent appeler domicile.
Il avait pourtant évacué les meubles de l'Epouse, entassés dans une chambre pour réexpédition, pensant exorciser ainsi fantômes du passé. Place néanmoins jamais ne devint leur espace.
C'est après son départ qu'IL se rendit compte d'ailleurs que sur la porte trônait toujours nom de l'Epouse auprès du sien. ELLE, qui chaque jour toisait l’inscription offensante, ne lui fit pas de.remarque, mais se sentait exclue, d'autant qu'elle attendait que lui même arrache le label, or IL n'agissait pas, car il n'avait rien vu.
Ils rentrent donc après dimanche médiocre. Renfrogné de ne pas vraiment comprendre pourquoi il a déçu, IL s'installe en fauteuil, y boit verre et puis deux.
ELLE s'est retirée en cuisine. Nul bruit et nulle odeur cependant ne témoignent de telle activité domestique dont le ton serait bon à cette heure avancée.
Tout d'un coup, ELLE surgit à ses côtés. Furies sont venues l'habiter. Son retrait provisoire accumulait la haine. Car haine la domine, l'emporte, on dirait qu'ELLE joue Phèdre du désespoir.
Le couteau qu'ELLE brandit est de taille bouchère. Sa poitrine bondit sous la pointe de l'arme. Elle rugit et clame: Puisque tu n'aimes plus celle que tu perdis, je me tue devant toi, devant toi j'abandonne, tu m'auras tout volé, que tu en souffre encore !
Lui soupire, pragmatique et blasé. Il se lève, approche la Gorgone, se veut conciliateur, mais sursaute en voyant lame tournée vers lui, la rage dans ses yeux lui réapprend la peur.
IL empoigne le manche en tordant ce poignet qu'il a tant honoré, arrache l'instrument et bouscule la hargne du monstre qui l'affronte, monstre est alors le mot qui saisit son esprit, tant les traits qu'il contemple évoquent de laideur.
D'ordinaire boudeur en scènes qu'elle lance, IL s'emporte d'une pièce, vocifère à son tour, rugit pour dominer les hurlements de l'autre.
ELLE qui a compris le vain de l'escalade, vocale elle ne peut durablement lutter, adopte stratégie de départ immédiat. Ils sont en chambre, catcheurs après strangulation, séparés par un gong impromptu sans décision finale.
Lentement, sans la perdre du regard, IL avait entre-temps remisé le couteau en cachette incongrue où il verdit toujours, lui se dévêt, avale comprimé de fuite, la contemple sans mot dire empiler en valise.
Lorsqu'elle a terminé, hoquette encore de rage, simplement il énonce: Partir maintenant, décemment tu ne peux, autre chambre est disponible, couette te protégera, demain tu trouveras hôtel où t'héberger, taxi pour t'y mener, Pékin ne permet pas les errances nocturnes.
Certes alors IL mentait, Pékin est la plus sûre de toutes métropoles, mais c'était bonne cause. IL ne souhaitait pas en fait réveil en demie nuit, par ELLE rebutée en absence d'auberge, touristes sont florès en ces douces journées, pire par milicien ayant récupéré, en détour de ruelle, américaine hurlant sa douleur à la Lune. Puisqu'ELLE doit partir, que ce soit en quiétude.
Alors, les dents serrées, ELLE empoigne ses bagages. IL entend de son lit les portes qui claquent, ce sont des portes intérieures, ils feront chambre à part, demain, enfin, sera son Grand Départ.
Oui, Lecteur, à ce moment c'est "enfin" qui s'impose à son cœur. IL n'en peut mais de cajoler ce tigre qui sommeille, qui ne ronronne plus, car lui ne flatte pas, et s'IL ne flatte pas, c'est parce qu'il ne sait plus, que l'avenir est mort faute de leur vouloir, eux n'ont pas su construire quand il fallait bâtir, leur absence de toit maintenant les expose, ils s'égorgent tous deux car l'angoisse les prend.
A nouveau des portes qui claquent, et des pas se rapprochent. C'est ELLE qui revient.
Il aurait accepté que la paix se proclame. D'avance IL s'y résigne, comme en mal habituel l'amertume des drogues prend goût d'accoutumance auquel on associe plaisir de triste aloi.
L'oreiller de ce soir pourtant ne sera pas celui de la réconciliation. ELLE est venue seulement récupérer l'ustensile où sa nuque doit reposer, dans lequel peut être elle étouffera quelques sanglots, les plumes sous le bras en muette ELLE sort, lui s'endort sans rêves ni remords.
Lendemain au matin, IL part pour le travail, porte de l'autre chambre est entrouverte, IL s'en détourne.
La matinée s'écoule en tâches usuelles. ELLE ne vient pas même lui effleurer l'esprit, c'est comme tout soudain effacement d'un être, IL douterait alors qu'elle eût guère existé.
Lorsqu'il rejoint domicile pour déjeuner, IL doit au vrai de dire que l'insoucie complètement le sort de l'autre. Entrant l'appartement, il salue domestique, train de vie permettait l’ancillarité, s'apprête à regagner la chambre pour enfiler vêtements de confort prandial.
ELLE émerge alors de cuisine, sourit, l'embrasse et dit: Je ne suis pas partie, je voulais m'excuser, mais tu avais raison, nous ne pouvons ainsi nous déchirer encore, alors je m'en irai, dès cette après midi. Pour les jours qui me restent, j'excursionnerai, puis je te viendrai voir, si tu permets, à la fin de semaine, avant que de rejoindre Bangkok et puis Genève, et nous déciderons s'il nous faut décider.
Magnanime IL agrée, donne précieux conseils sur ces villes de Chine qu'il n'a pu lui faire visiter, Amoç par son état leur bloquant le passage.
Après midi, conscient du proche de sa libération, inquiet en même temps des solitudes qu'elle impliquera, IL contacte l'Epouse, expose les circonstances.
Certes, IL n'appelle pas au secours, prépare néanmoins le terrain pour ce qui deviendra opération survie, le dénouement est proche.
Au soir, ELLE est encore en logis.
Elle explique: Tout était prêt, excursion réservée, Terracottas m'attendaient, puis j'ai visité Amoç, lui apprendre mon départ, sans donner de détails, j'ai parlé de tourisme, j'ai vu ses yeux briller, il pleurait de me perdre, alors je suis rentrée, je resterai à Pékin, en hôtel ou, si tu m'acceptes encore, dans la chambre voisine, faisons la paix, veux-tu, dis, tu le veux bien ?
ELLE a l'air si fragile dans l'ombre qui descend, si tendre en potentiel qu'il ne peut se fâcher.
Alors IL tend les bras, alors ELLE l'enlace, baiser de paix est accordé. Quand la nuit les étreint, et qu'ELLE lui susurre: Pourrais tu une fois, une fois encore, m'accueillir en ton lit, jusqu'à ce que tu dormes, après je m'en irai sous ma couette d'exil, IL a tout dit sauf non.
Car le désir est lâche, puissants sont ses ressorts. Ainsi c'est une nuit qu'ils ont fait chambre à part, Pékin à cet égard a ressemblé Bangkok.
Au creux des six jours restant se nichait anniversaire.
IL lui a fait présent d'une gravure, représentant Hoopoe chinois. En marge IL a écrit, calligraphe malhabile, les caractères disant son amour pour ELLE et pour Hoopoe.
葡,爱 ,
Ce faisant IL rusait en syntaxe locale, dans cette langue présent et passé ont même idéogramme.
Puis ils se sont rendus en galerie marchande, ensemble ils ont choisi cadeau pour célébrer la naissance de Fille cadette. ELLE se chargerait de le faire parvenir en temps et heure, quinze jours plus tard. Lorsque la babiole parviendra à sa destinataire, avec lignes d'affection par elle rajoutées, détails de la rupture étaient déjà connus. Il ne sait si Fille cadette néanmoins répondit.
Raffinement pour leur séparation, IL la convie enfin en banquet d'amoureux. Tête-à-tête, champagne, foie gras, chandelles et violons.
Pour lui cadeau final, pour ELLE renaissance, signe de continuité réaffirmée. Comme ils ne parlent plus, une fois griffes rentrées, des agressions d'hier, c'est un limbe ambigu qui abrite leurs derniers baisers.
A l'aéroport, au travers des grilles qui désormais les séparent, IL pose sur ses lèvres le suprême miel d'amour.
Collègue accompagnant, flagorneuse léchouille, dit, croyant lui plaire: Que votre couple est beau, et comme ELLE vous aime, larmes noyaient ses yeux, j'espère que bientôt vous connaîtrez hymen...
En narquoise assurance, IL dément tout à trac, répond brièvement: Mariage point ne sera, Epouse est en retour. Il laisse le courtisan à son interloqué, s'empresse vers Amoç pour savoir le comment.
 

VERS CONTINENTALES