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Mi-janvier, an I

ORIGINES

 
IL jouit à l’applaudir du collège assemblé.
La ronde des féaux qui l’enserre témoigne du succès de leur Grand Mouvement. Depuis deux jours, Maison Commune était paralysée, lui s’étant retrouvé, volens nolens, chef de l’insurrection.
Promotion capitaine, cela se savoure. IL retrouve des parcelles de ce père, insigne militant, qu’il a si peu connu. Il pense aux élections, au siège sans nul doute qu’il s’en va retrouver, après le bond en avant que ses camarades viennent de le contraindre à accomplir.
IL ne se préoccupe guère, au cœur de l’émotion, des colistiers appelés à le rejoindre.
L’un d’entre eux cependant, mais IL ne le sait pas, imprégnera sa vie de tout l’indélébile d’un Nessus amoureux. Bientôt, ELLE agrippera la chair qu’IL garda vulnérable.
L’année où nous jouons de cette entrée en scène n’a pas encore de millésime. Décembre va pointer, vermillon des froidures. Depuis plus de quatre ans, IL a quitté l’Afrique pour se réhabituer aux paisibles langueurs des climats lémaniques.
Cette année s’achevant ne fut pas distinguée par un label quelconque. Rien ne laissait prévoir la montée d’expectase, ni que les trois successeurs imprègneraient autant ses nerfs et ses tendons. Nul n’aurait su prédire qu’ELLE était déjà née, qu’ELLE vivrait si fort.

 

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Leurs premières rencontres furent de cohérence. Ils avaient un rôle à jouer, et puis à s’étudier. ELLE et lui ne manquaient d’ailleurs pas d’occasions, l’agit-prop syndicale les suscite à foison.
Toujours cependant, les semaines initiales, celles courant de décembre à la fin de janvier, ils eurent des témoins. Plutôt, ils avaient un témoin, hiérarque des instances où ils siégeaient tous trois, l’un de ces rois qu’IL avait pris l’habitude de faire, Fidel pour le nommer.
ELLE, Fidel et lui formaient un trio presque inséparable, depuis que le hasard d’alliances électorales les avaient hissés ensemble sur le pavois à la sortie de leur Grand Mouvement.
Mixte triumvirat, ils accoutument vite de s’asseoir connivents, les fins d’après-midi, en table de cantine. Bière pour lui, café pour ELLE, pour Fidel une brune. Discussions à l’envie, tous les sujets affleurent. Ils papillonnent de conserve, chacun s’éblouissant des beautés de son verbe, mais chacun s’abreuvant au scintiller des autres.
Les choses de la vie tendent à perdurer.
Ils auraient ainsi pu, attelage paisible, poursuivre le chemin de leur fraternité, dont les seules passions avaient nom Camarades, Poésie, Saudades et Sympathie. La sainte-barbe pourtant était gorgée de poudre, trop d’étincelles crépitaient. La mèche ardait déjà sans qu’IL s’en rendît compte.
Certes, au tout premier jour, lorsqu’en prude innocence IL la dévisagea, faillit-il s’immerger dans le bleu de ses yeux, auréole dorée qui lui nimbe l’iris.
Certes, à la mi-décembre, attablés un tantôt, lorsqu’ELLE s’étira pour soulager ses reins, faisant alors jaillir les côtes sous le pull, les bourgeons prêts à sourdre en haut des mamelons, volupté distendue, son sexe en a frémi, mais il est resté sage.
Certes, un soir de janvier, tous trois qui célébraient une négociation facile, le repaire syndical leur offre le porto, ELLE avait un peu bu, lui avait demandé s’il était marié, avait paru surprise en apprenant que oui, avait bu derechef, titubait un peu trop en gagnant sa voiture. Fidel leur proposant de continuer la fête, ELLE qui s’accrochait au bras de chaque mâle avec la séduction d’une ivresse qui monte. Mais IL a décliné, être encore responsable. Fille aînée, Fille cadette l’attendaient, Épouse était sortie. IL s’en est donc rentré, un peu de vague à l’âme. Puis il a essayé, délai de carence écoulé, de l’appeler chez elle. Seulement IL ignorait en fait même son nom. Celui qu’ELLE exhibe en premier, elle le tient de son père. Différence d’avec l’officiel, celui de son mari, de son mari d’alors, qu’ELLE arbore en sautoir. La liste des téléphones ne connaît pas ces subtilités féministes, et les quelques homonymes qu’IL aura réveillés dans sa quête incertaine ne la fréquentent pas. Peut-être ce soir là, s’IL avait pu l’atteindre, aurait-il commis quelques paroles, avançant les aiguilles au cadran de leur joie, mais cela ne fut pas.
Certes, le même mois, cette fois ils entonnaient, eux trois, toujours, la verrée de l’amitié en début d’après-midi, alors qu’ELLE disait sa foi catéchumène, le bonheur des croyants fondus dans une église, mais sans l’étouffement des rites et du dogme, IL l’avait déclarée simplement prosélyte, souriant en lui-même au passé partisan dont sa campagne d’Afrique l’avait brusquement séparé. Elle s’était fâchée comme telle qu’on insulte. Ils s’étaient débandés pour rentrer en bureau. Lui à peine installé, la voici qui se rue, claque la porte, s’installe face à lui. La table les sépare, ils sont seuls pour la première fois. Elle qui va pleurant, qui ne peut pas admettre qu’IL l’ait ainsi accablée. Elle tellement sincère, la traiter de la sorte, tout crûment la taxer de zèle prosélyte. Et lui tout ébaubi, dépassé, qui s’acharne à expliquer qu’il n’y a pas d’offense, qu’il ne reproche rien, que prosélyte c’est très beau, très généreux, que ce n’est pas sectaire, lui-même d’ailleurs, il n’y a guère, prosélytait à tout va, Fidel aussi, nous appelons cela militer, mais au fond, au fond, quelle différence, allons ne pleure plus, tu me fais tant de peine, tu te fais mal, pour rien, sèche tes yeux, petite fille. Alors IL pense vraiment ces paroles paternelles. ELLE qui lui sourit, égrène quelques larmes aux pointes de ses cils. Ils se lèvent tous deux, contournent chacun la table, se croisent devant le battant toujours clos. Comme ils sont corps à corps, un geste d’apaisement. IL étreint ses épaules, se baisse vers le front où il pose les lèvres en scellement de paix. Ses yeux fixent le sol, IL ne peut discerner le fruit mûr de sa bouche. Mais l’eût-il entrevu que ce jour là IL n’aurait pas pensé même à y goûter. Il se sent protecteur. Pourtant ELLE dira, une poignée de semaines plus tard, que c’est à ce moment qu’elle se prit à l’aimer.
Leurs tête-à-tête sont issus de cette confrontation, ou plutôt de l’étrange climat, pour ELLE douceur ambiguë, pour lui force tutélaire, qui l’avait entourée. Dès lors qu’ils s’étaient presque heurtés, un secret leur était échu en partage. Comme affranchies des liens du collégial, leurs ailes déployées brasseraient maintenant un air tout différent. Ils voguaient désormais vers un ailleurs inaccessible aux tiers.
En doses mesurées ELLE distille son être.
IL apprendra ainsi, par bribes et morceaux, quelques uns des rouages dont ELLE se veut mue. Son séjour africain, non pas le tout dernier, ils se sont presque croisés à Conakry, Maison Commune venait juste d’aspirer sa jeune fraîcheur, mais le premier, l’inaugural, celui de son engagement dans les corps de la paix, le drame culminant dans un viol villageois, horresco referens, la si longue agonie qui l’étreignit ensuite, jusqu’à ce qu’un époux la déniche et la sauve. Son escapade haïtienne, là encore ils se sont manqués de peu, son Gouvernement l’envoyant superviser des élections que certains attachés - on ne dit plus “macoutes” - réglèrent en trois douzaines de rafales. Son goût pour la trompette, les tournées en orchestre, même sur le Léman, mais IL ne l’a pas vue, quand ses poumons enflaient à s’éclater. Son amour de la course, surtout les longues distances, ELLE doit l’endurance aux jeux avec ses frères, une paire plus âgée, sans concession envers la gamine qui leur filait le train dans les bois du Connecticut. Ses classes à New York, et sa passion du jazz, les bars qu’ELLE fréquentait au sortir de l’étude où l’avait enfermée le métier d’avocat ...
ELLE parle, IL écoute.
IL s’aime taciturne. Parfois, IL s’y complaît. Écoutant, les yeux mi-clos, il forge inconsciemment l’image vertueuse d’une beauté polymorphe. IL admire tout autant la masse d’expérience au long de si peu d’années, qu’il respecte la femme aimante, fidèle sans nul doute, à qui semblent promis tant de succès et de bonheurs.
 Quand IL reconsidère la saga qu’ELLE conte, c’est à peine, alors, s’il soupire, à la constatation qu’elle est “trop bien pour lui”. N’est-ce pas le sort commun de tout quadragénaire englué comme IL l’est dans une routine adipeuse ?
Les cloches tintent la différence au début de février.
Jour d’une réunion qui se veut ordinaire. IL remarque pourtant, au crispé de ses traits, qu’une ombre de malaise est venue l’habiter. De fait, lorsque trois larmes embrument son regard, ELLE quitte en grande hâte le local à palabres.
Lui s’enquiert dès qu’il peut des motifs de souffrance, IL supporte très mal la peine qu’il ne comprend pas.
Quelques mots, ELLE le rassure, ce n’est rien, la crise est passée. Mais si tu le veux bien, déjeunons donc demain, hors la Maison Commune, alors j’expliquerai, et toi tu m’aideras.
Le lendemain est leur première escapade à l’extérieur de leurs murs tutélaires. C’est lui qui a choisi: couscous près de la gare. IL ne saurait trop dire les raisons fétichistes lui faisant retenir, pour chacun des repas pressentis signifiants, l’égrenage berbère. Le couscous d’aujourd’hui vient sans doute marquer l’importance nouvelle qu’ELLE acquiert à ses yeux, par la sollicitude qu’ELLE attend en retour.
Ils s’assoient, ils commande, IL attend qu’elle parle.
La voix à ses débuts quelque peu hésitante, puis l’assurance monte, ELLE dégorge. Le trop plein des souffrances qui l’abaissa hier, contraignant son âme blessée à la honte d’une retraite, porte un nom qui laisse pantois: violence domestique.
La bouche à moitié bée, IL écarquille de surprise.
Elle, qui poursuit: son mari, dont IL aurait juré sur l’autel des vertus, non seulement ne l’écoute pas, brocarde ses désirs, mais de surcroît il boit, bien plus que de décence. Et puis, quand il a bu, échappe à tout contrôle, alors parfois il frappe. Elle est femme battue, humiliée, avilie.
ELLE, toujours: Dis-moi, toi dont je respecte la sagesse, le bon sens, dis-moi, que dois-je faire, dis comment réagir !
La voix grave et posée, celle qu’IL lui connaît. s’éteint au bout du cri qui vient d’être poussé.
Un appel au secours, une urgence imprévue, cela le déconcerte. IL n’en peut mais d’inventer la réponse qu’anxieuse ELLE attend. Alors IL tergiverse, alors IL banalise, les phrases qui lui échappent empestent la guimauve.
Les lieux communs dégoulinent en un ru lénifiant. Il finit par lâcher, en désespoir d’idées, les mots du tout-venant, de l’excès du trivial: Si tu l’exècres tant, s’il ne peut te souffrir, si vous vous déchirez, qu’il maltraite ta chair, pourquoi diantre ne le quittes-tu pas ?
A peine a-t-il commis l’affligeant prosaïsme, qu’IL voudrait rattraper la bourde irréparable.
D’ailleurs, ELLE se renfrogne. L’exaltation retombe. Une sorte de mépris étonné se lit dans sa prunelle. C’est plus que de la déconvenue, c’est la dégringolade. Saint-Jean n’est plus Chrysostome, IL vient de rejoindre le tout venant, vulgum pecus. Elle attendait l’oracle, ce fut Ménie Grégoire ...
C’est un peu sèchement qu’ELLE remarque alors: L’heure tourne, il me faudrait rentrer. Confus, déçu de lui, IL acquiesce et débourse: Non, c’est moi qui t’invites, je te le dois, puisque je n’ai pas su me porter à ton aide.
Le plat de la boutade ne rend pas le sourire à la vestale désabusée. Il a même l’impression qu’ELLE hausse les épaules, comment peut-il oser plaisanter quand elle souffre ?
C’est donc en grand silence qu’ils réintègrent la Maison Commune.
ELLE le boudera au moins pendant deux jours, mais IL ne s’en plaint pas. Elle n’était pas encore l’indispensable chair. En fait, IL se convainc de se réjouir plutôt de la voir s’éloigner. Cette conversation, où IL fut le benêt, n’incite guère aux prolongations. Trop tortueuse la dame, IL a gardé le goût du simple.
Quarante-huit sont donc les heures avant qu’ELLE ne le rappelle, pour s’excuser d’avoir pu lui paraître désagréable.
Elle euphémise déjà: Tu comprends, j’étais préoccupée. Maintenant, nous avons parlé, je veux dire mon mari et moi. Oh, ce n’est pas l’extase, mais la coexistence, la paix est revenue.
IL s’en réjouit pour elle, mais se rend compte alors du leurre qui l’aveuglait. Maintenant qu’elle lui est de retour , il lui faut s’avouer qu’ELLE lui a manqué.
Cela l’inquiète un peu, cette prise d’ascendance. Y aurait-il en cours quelque phagocytose ? Puis IL secoue la tête, et IL n’y pense plus.
ELLE l’avait ainsi extrait de sa torpeur. Les portes du bonheur lui béaient sous le pied.
 
La prochaine manœuvre vers leur être d’ensemble devait se situer à la Saint-Valentin.
Cette date, Lecteur, IL te l’a avoué, n’éveille plus d’écho à ses sens vagabonds depuis que Souricette a quitté la muraille. Il ne guette donc pas le vaguemestre, cet après-midi là. Il décachette sans hâte l’enveloppe qu’on tend. C’est ELLE qui l’adresse. IL en extrait une feuille presque blanche, garnie d’un cryptogramme qui le laisse perplexe:

   



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IL croit bien reconnaître un cœur dans la carotte. Son imagination le porte même à discerner une flèche hésitante qui le transpercerait. Si le symbole est clair, il l’est trop cependant, ou bien IL se méprend, ou bien il affabule.
La réponse lui vient dans le quart d’heure, le temps du vaguemestre pour suivre sa tournée jusqu’à l’autre bureau. Innocence valentine, c’est ELLE qui le sonne, demande s’IL a reçu son message cadeau, précise qu’elle a voulu essayer sans attendre la souris rutilante don de Maison Commune, que le calendrier dictait la teneur de l’essai, qu’elle, ma foi, s’avoue en somme satisfaite, du moins de l’esthétique, mais regrette quand même que sa boîte d’entrée à elle reste vide.
L’ouverture était franche, le gambit accepté.
Comme, dit-IL, il ne dispose pas lui-même d’un rongeur, qu’il ne sait d’ailleurs pas dessiner, ni piques ni carreaux, encore moins les cœurs, mais qu’il tient cependant à lui dire merci, il ose proposer de fêter sans attendre l’assomption muridé. IL dispose des clefs du local syndical, celle aussi de l’armoire où dorment les boissons, opimes souvenirs de leur Grand Mouvement.
ELLE ne dit pas non.
Il ne décrira pas le carmin de ses lèvres lors du premier baiser, non plus qu’il ne dira le ferme de ses seins lorsqu’il les a léchés. Mais c’est pourtant ainsi que se construisent les rêves d’une vie, marivaudage de circonstance.
Leur sexe balbutiait en veille de printemps.
Les soirées à moitié qu’ils accoutument vite de s’octroyer au local syndical répétaient peu ou prou le même scénario. Dès que les permanents avaient quitté la scène, tous deux les remplaçaient.
ELLE occupait, majestueuse, le fauteuil de vieux cuir, suranné, écaillé, qui devait trôner là depuis la fondation de la Maison Commune. Lui, prudent, l’heure restait précoce, distanciait d’un bon mètre leurs appétits du crépuscule. Ils devisaient un peu, s’envisageaient beaucoup.
En fait ils attendaient le passage, routinier, des nettoyeurs du soir, ponctuels à six heures, dix minutes d’époussetage. A peine le plumeau remisé, l’espace leur revenait. Le rite se poursuivait dès lors presque immuable.
IL passait devant elle, caressait ses cheveux, d’un doigt plein de promesses lui effleurait la joue. IL faisait jouer le loquet d’intimité, fermait par double précaution la porte intermédiaire. Puis IL s’agenouillait au pied du trône de ses rêves, et les attouchements enfin se déroulaient.
Leurs caresses pourtant ne les menaient pas loin. Ce lieu les inhibait au moins autant qu’eux-mêmes.
Ils avaient quelque part le sentiment de trahir, quand ils envahissaient de leurs mœurs dissolues le temple du bon droit. Et le Grand Mouvement, qui les avait élus, aurait dû lapider l’abus de biens sociaux de leur couple adultère. D’autres bruits qui couraient par la Maison Commune, de caméras cachées et de micros secrets, s’ils les faisaient sourire parfois en connivence, l’espion qui les verrait ne pourrait dénoncer sous peine de se nommer, réfrénaient malgré tout la vigueur du désir. On ne s’exhibe pas si l’on veut se cacher.
Ils se touchaient donc peu, et les mots du plaisir, ils se les chuchotaient. Leur crainte d’être sus bannissait la lumière. En cette fin d’hiver, leurs âmes tâtonnaient à deviner leurs corps.
Lorsqu’ils avaient en eux assez accumulé de pulsions contenues, de jouissances rentrées, il se faisait huit heures. Sa chatte évaporait, son membre dégonflait. Chacun réintégrait le joug matrimonial, l’excitation demain reprendrait crescendo.
L’ancienneté coupable était de trois semaines. Ils ont eu le besoin enfin de voir le jour.
 Le rythme des travaux dans la Maison Commune justifie aisément la désertion du foyer: Les tâches s’accumulent. Les réunions mammouths encombrent l’horizon. Aujourd’hui samedi, pas moyen d’éviter les heures additionnelles.
Séparés, leurs conjoints entendent le même discours. Ni l’un, ni l’autre d’ailleurs n’y a vu de malice. Les voici qui disposent de quatre heures en journée.
Pour les utiliser, les puceaux de débauche n’osent pas se risquer vers l’inconnu des draps. Leur relation se tisse en touches trop subtiles. Ils ont trop la conscience peut-être du destin, ils ont encore la peur d’assumer leurs excès. Sans doute craignent-ils aussi le corps de l’autre, le dégoût qui viendrait d’un coït mal conçu, d’une chambre d’hôtel qu’il leur faudrait chercher ils ne savent pas où, des fiches de police, du possible croiser de tel collègue en rut, de tel chaland qui leur serait familier. Ils craignent la persistance de l’odeur qui s’accroche quand on a fait l’amour, ils craignent plus que tout le brillant de l’extase au fond de leurs pupilles.
Ce samedi, ils se le sont offert, mais ils ne savent pas par quel bout l’entamer.
Ils se sont retrouvés à l’heure qu’ils avaient dite au local syndical. Surpris par la clarté, ils n’ont pas poussé loin l’étreinte de leurs corps. L’idée qu’il leur fallait, c’est lui qui la débusque.
Une idée bien petite, mais la seule qui vienne. En sommes nous fuguons, même pour quelques heures. Et bien, fuguons vraiment ... Leur acte irrémédiable, ce samedi de mars, les mènera jusqu’à Lausanne, et ils prendront le train.
Ils se sont embarqués, face à face, main à main, dans un calme wagon de banlieue genevoise. Leurs regards, lorsqu’ils se décroisent, contemplent nostalgiques les glèbes qui défilent, le lac qui s’obscurcit sous les grains de saison. Ils ont le sentiment d’affronter le destin, l’exil des amoureux, de jouer Noces de sang réécrit par Werther.
Famille-buissonnière, leur audace les trouble. Au point que débarquant sur la plate-forme de leur choix, leur geste, le premier de l’émancipation, sera d’abord de se serrer, frileusement, l’un contre l’autre. Oisillons chus du nid, contraints à l’aventure.
Les giboulées de mars il est vrai les contraignent très vite à décider de leur futur. Ils engouffrent, sans plus y réfléchir, la première boutique qui saura préserver leur amour des bourrasques.
C’est donc chez un disquaire qu’ils entament leur vie urbaine, celle qui ne doit rien à la Maison Commune.
Ce soir, ELLE retrouvera son foyer les bras encombrés de titres incongrus pour une Américaine en débuts francophiles. Ferrat, Ferré, Brel, Trénet, Lamarque, Escudero, Montand, Aubret, la grande Isabelle, Solleville, la forte Francesca ...
IL lui a asséné tout le bréviaire de gauche. Tant faire qu’à pécher, éduquons de conserve !
Les heures qui s’enfuient. Le ciel qui s’obscurcit à nouveau. Le crépuscule, implacable rideau de scène, marque les derniers coups de leur premier transport.
Et de nouveau Genève. Le wagon du retour est un désert compartimenté. IL n’a pas osé cependant ni enclencher la porte, ni baisser les rideaux sur des gestes hardis. La ronde des contrôles d’ailleurs est si fréquente qu’IL ne peut s’égarer plus haut que son genou.
La rigueur calviniste les récupère donc aussi vierges d’orgasme qu’ils l’avaient délaissée. Chacun trace sa route. Mais pour lui, un pas semble franchi.
Jamais par le passé, dans les fleurettes d’occasion que Maison Commune lui permettait de conter, IL n’avait su créer les conditions requises pour connaître un ailleurs moins mièvre et moins local. Du plus loin que remontent ses souvenirs d’acoquinage lémanique, IL ne croit pas avoir franchi les portes de l’enceinte laborieuse. C’est dire si la fougue des baisers collégiaux subissait les limites, prudentes, de la bienséance.
A peine, une fois ou deux, profitant du tranquille d’un atelier, avait-il à la hâte dépoitraillé contre une machine complice une houri superbe aux épices d’été, la ronde des veilleurs toujours les réfrénait de suivre les instincts qui les hélaient si fort. A peine, une autre fois, abusant de la nuit d’une fête étendue, avait-il humecté un peu de quatre doigts la grotte bienveillante d’une vaste germaine, la peur d’être surpris en garage genevois résorba même là sa sève juvénile.
Aujourd’hui, certes, IL n’a pas conclu davantage. Pourtant, il a commis. ELLE et lui en conscience ont transgressé les règles. Ils ont franchi les bornes des marches tutélaires. Tout était devenu, ce samedi, possible. Cela aurait pu être, or donc cela sera.
L’esprit est conquérant quand IL retrouve Épouse, impatiente déjà. Depuis une demie-heure, elle agitait en vain tous les grelots de la Maison Commune. Les invités s’étiolent. Dans l’euphorie post-lausannoise, IL avait oublié que ce jour était également son jour anniversaire. Tannen et son époux souffleront les bougies.
A peine marmonnées les excuses d’usage: Inextinguible soif au sortir du bureau. Une drache imprévue empêchant le retour, qu’IL se prend derechef à rêver, ELLE l’envahit à nouveau de douceur.
Comme IL boit chaque image des rêves qui lui sourdent, bientôt sa tête tourne au bonheur qui défile. IL laisse deviner, en phrases sibyllines, que peut-être demain, ou peut-être avant-hier, il aura rencontré un être d’exception, belle, intelligente, complice, et jeune, même jeune ...
Avec ce dernier mot, qui fait rire Tannen, IL s’aperçoit à temps qu’il allait les trahir, éventer un secret qu’il leur reste à construire. IL a donc rengainé les aveux dangereux, réintégré, sur une pirouette, les classiques du genre.
Tannen est enlacée pour la valse de coutume, celle pour rappeler, complicité mi-feinte, que dans le quatuor eux aussi débordèrent. IL n’a pas remarqué le sombre qui voilait l’iris bleu de l’Epouse.
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Maison Commune le trimballait un peu. IL ne se formait pas au fil de ces voyages. Chaque séparation lui faisait constater que le temps s’écoulait sans changement notoire. Hormis l’intemporel d’une échappée vaudoise, leur routine du soir était plus qu’installée.
Cinq jours de la semaine ils se croisaient les doigts, ils s’humectaient les lèvres, électrisaient leurs yeux. Cinq jours de la semaine ils se quittaient heureux, ils se quittaient frustrés, se disaient à demain. L’amour des jours ouvrés s’engluait, platonique. Lorsqu’IL était absent un jour de non week-end, il l’appelait parfois, il l’appelait souvent, toujours à son bureau. Horaires convenus, mais jamais le dimanche, les paix matrimoniales ne devaient pas souffrir.
Le printemps de Sofia ébrécha cette digue. IL avait sur l’avion choisi de réagir, poussé vers cet extrême par une longue attente transitaire. Le whisky solitaire échauffe les méninges, permet de le poser, le geste qu’on diffère, d’autant plus aisément qu’il sera sans témoins. IL a donc rédigé tout un long questionnaire reprenant les fantasmes qu’ELLE lui générait, structurant son enquête jusque dans les recoins de cette intimité qu’ils n’osaient désirer.
Au long des quatre jours de son exil bulgare, IL lui a distillé sa batterie d’amour. Le téléphone grelottait de ses hésitations, mais IL n’a accepté aucune dérobade.
Pourquoi veux-tu savoir si je me couche nue ? Non, je porte chemise, excepté il est vrai lorsque l’air nous étouffe, ou lorsque mon époux me presse et me séduit, cela survient, dois-je m’en plaindre, de moins en moins. A quel côté du lit donner la préférence ? Mais le gauche bien sûr, je garde mes idées ! Tu préfères la droite ? Sur ce point-là au moins nous sommes compatibles. L’amour, si je l’ai fait en levrette ? Ma foi, mais je l’ignore. De quoi veux-tu parler, qui est ce missionnaire surgissant entre nous ? Les draps sales ... Je les supporte mal, et pourtant me délecte des taches de l’amour sur le satin des nuits. Pendant mes règles ? Le sang ne m’effraie pas. Bonne cuisinière, moi ? Certains disent que oui, mais les fourneaux, tu sais ... Boîtes de nuit ? Parfois, pas trop souvent, rythmes et slow, je danse tout.
Comme IL s’en revenait vers l’Epouse placide, le tourbillon du quotidien l’ébouriffait d’espoir, ce quotidien avec ELLE, envisagé dans l’ombre de ses recoins pour la première fois. Il bouillonnait déjà.
Il lui fallait clamer cette joie qui martelait les tempes, insufflait la poitrine. Impossible de cacher plus longtemps le bonheur qui l’épie au coin du nouveau bois.
Sans doute croyait-il qu’Epouse admirerait la vigueur retrouvée, le poids de séduction de lui désembourbé de l’apathie sentimentale qui le caractérise depuis près de cinq ans. Espérait-il qu’en le voyant phénix, Epouse reprendrait sa quête séductrice, que leurs jours reviendraient, qu’ils pourraient allonger de nouveau côte à côte des listes de succès belles à comparer ?
Quand IL rejoint Genève, si fier d’avoir conquis, d’en détenir la preuve par les multiples « oui » du QCM intime, tel est donc peut-être son but en affichant ses amours de fraîcheur: Exister à nouveau dans les yeux de l’Epouse. Choquer pour rétablir l’exigence d’antan, où ils brillaient tous deux de feux papillonnants, jouvence de l’adultère qu’IL souhaite partager.
Epouse cependant a refusé le jeu. Elle ne peut s’extasier aux frasques retrouvées. L’enthousiasme cavaleur ne la fait plus sourire. Sans même avoir besoin de se tourner les poches, Epouse a bien compris, dans ce soir de surprise, qu’elle n’y trouverait plus les clefs du portillon qui débouchait naguère sur son jardin d’Eden.
Puisque la réciproque aujourd’hui fait défaut, c’est donc en conjugale qu’Epouse réagit. Tu as trop bu. Les chevaux que tu montes sont bien imaginaires. Allons donc nous coucher, demain il fera jour.
Comme, c’est vrai, IL a beaucoup trop bu, que les mots de splendeur dont ELLE emplit son cœur ne peuvent s’extirper de sa bouche pâteuse, IL maugrée, IL titube, IL s’affale en ronflant sur un samedi soir.
Le matin du dimanche l’accueille en frustration. Il rumine l’humiliation de la veille. Epouse n’a pas cru qu’IL pouvait encore plaire, l’offense doit être lavée. La décision le prend. IL ne peut plus attendre pour imposer sa résurgence. Les amours du dehors, puisqu’Epouse a refusé de leur ouvrir la porte, lui les fera entrer s’il faut par la fenêtre.
Vingt ans de conjugal, mais IL n’avait jamais poussé jusqu'à ce point le bouchon de la vie. Lorsqu’IL se réalise, libre dans sa voiture, affranchi du foyer, offert aux grands espaces, le désarroi l’étreint. Que faire, lorsque tout est possible ?
IL avait bien découché naguère, mais jamais bien longtemps, et pas assez souvent pour avoir su créer une routine de rupture dont le déroulement lui servirait de guide. Quand Epouse une nuit les avait désertés, le Père et Fille aînée, Fille cadette n’avait pas encore eu le goût de naître, par une réaction, nauséeuse, contre l’absurdité de leur vie casanière, IL avait eu le temps à peine de s’abrutir dans un surcroît d’alcool qu’elle était revenue à l’aube finissante pour convenir de jouer une prolongation . Cela se décida trois lustres plus avant.
IL ne sait vendanger le fruit de sa colère. Se retourner vers ELLE, IL ne peut pas vraiment : Débarquer incongru, il ne sait d’ailleurs où, demander au mari de lui prêter sa femme pour une apothéose d’adultère ! Et comme IL ne sait pas, il cherche le cocon. La quiétude sera dénichée dans un hôtel de chaîne, on l’y acceptera sans poser de questions. Ses lettres de créance, un rectangle de plastique vert, pallient pour le gérant l’absence de bagage.
IL s’est donc octroyé une chambre au Novotel. Puis il s’est restauré, et il l’a contactée. Sa présence au logis, sa disponibilité, lui ont au moins permis de gagner un peu de temps pour cette fuite vaine dont IL sut dès l’abord qu’elle ne pourrait durer.
S’IL veut vraiment partir, il lui faudrait revenir, se chercher des effets. Il devrait affronter le courroux de l’Epouse, le mépris juvénile de l’Aînée, l’emportement de la Cadette, les jappements du chien. Il ne franchira plus le seuil s’il le regagne, du moins pas aujourd’hui, car la motivation n’existe pas encore.
Epouse n’a pas failli, l’autre n’a rien promis. IL n’a pas même goûté les fruits nouveaux qu’il s’en allait cueillir dans le verger d’en face.
Lorsqu’ELLE le rejoint, qu’ELLE pénètre la chambre, IL est déjà convaincu d’avoir mordu l’essai. C’est donc sans préconçu qu’IL l’invite à monter sur la couche nuptiale qu’ils ne déferont pas.
Sur le dos, corps à corps, chacun occupe sa moitié de lit. Leurs vêtements sont là qui tous deux les protègent. En se serrant les doigts ils savent leur ensemble, mais ne s’explorent pas.
Se passent les quarts d’heure à rechercher les voies pour lui de rattraper la fugue prématurée, pour eux de préserver un futur entrevu. Ils s’accordent sur une stratégie.
Puisqu’IL ne peut porter sur les fonts baptismaux l’amour de l’avenir qu’ELLE consent à couver en conscience jusqu'à ce qu’il éclose : La coquille aujourd’hui s’est seulement fêlée, notre embryon de vie n’est pas tout à fait viable, il doit garder le nid trois semaines, ou peut-être trois mois, si ce n’est pas trois ans, anticiper ici serait l’assassiner ; puisqu’IL ne peut non plus avorter cet amour, et puisqu’IL veut éviter l’affrontement direct, son retour passera par un intermédiaire.
Il contacte Tannen pour transmettre à l’Epouse: IL capitule.
Tannen accepte la mission. Epouse se verra proposer un rendez-vous, dans une demi-heure, la chambre 205, qu’elle vienne seule , et sans armes, lui même a rengainé l’absurde de sa haine.
Le devoir accompli de réintégration, IL peut enfin rejoindre la cause du tumulte. Pendant le téléphone, ELLE n’a pas frémi. Impassible gisante, alors qu’IL la retrouve, Elle n’esquisse pas de geste vers son cœur. Mais ELLE ne fuit pas, lorsque des doigts honteux font jouer l’ardillon, la boucle, le bouton, la crémaillère. Elle a fermé les yeux lorsqu’une main s’est infiltrée, en s’excusant déjà de la banaliser, entre chair et coton. C’est avec un soupir qu’ELLE l’a accueillie, la phalange première atteignant le sommet du triangle bouclé.
Lorsqu’ELLE a écarté à peine ses deux cuisses, IL a compris que leur demain serait, et son membre gonflait au penser de la grotte refluant son nectar.
Les amants attendraient avant de s’accomplir. Juste un sanglot, un frisson qui parcourt tout le bas de son ventre. Elle ouvre de nouveau sur la réalité l’azur incandescent de son regard lucide. Ta femme doit déjà être sur le chemin, quant à moi l’on m’attend bientôt pour un dîner. Tu m’auras fait plaisir, bien plus qu’il n’y parut, et je jouirai encore, de tes doigts, de ton sexe, de ta bouche. Maintenant j’en suis sûre, tu m’as conquise, nous vivrons. Demain, après-demain, viendra l’apothéose.
Disant, ELLE repousse calmement les avances de l’autre exacerbé, oublieux du retour décrété à la normalité du foyer de coutume. Elle s’étire, se rajuste, l’embrasse sur le front, lui dit de bien laver la main génératrice d’humeurs et de plaisirs avant de l’approcher des doutes de l’Epouse. Elle ouvre la porte. Et puis ELLE disparaît, le laissant bouche bée, turgescent, incertain.
Epouse heureusement n’a pas tardé à prendre dans ses mains bienveillantes, dans sa bouche sans reproche, tout au fond de son ventre si longtemps dédaigné, cet appendice vain qu’ELLE avait délaissé. La fugue inaugurale ainsi s’est terminée au creux d’un lit d’hôtel, dans des bras légitimes. Nous étions le dimanche des Rameaux.
Paradoxe des renaissances. L’éclosion de ses amours nouvelles avait rendu leur goût aux affections anciennes.
Epouse fut charmée, dans les jours qui suivirent, des gestes quotidiens qu’IL sut leur retrouver, et le lit conjugal se reprit à gémir. Le passé cependant ne peut trop se revivre, et IL devait bientôt contempler à nouveau l’avenue des passions qu’ELLE lui désignait.
Car ELLE s’inquiétait du risque de déchoir avant même l’Assomption. Leurs entractes du soir avaient repris. Au milieu des caresses, à peine plus profondes, que l’incertain du lieu continuait d’abriter, ELLE glissait parfois, quand IL risquait un mot sur l’embellie de son foyer, telle pique assassine le rappelant au devoir, impérieux, d’exclusive qui s’impose à l’amant, y compris putatif.
Il lui aura été facile de se lâcher à nouveau. Maison Commune le dépêchait à Moscou, une petite semaine en crépuscule soviétique. Epouse l’accompagnerait, IL l’avait désiré. S’imposant les chaînes de l’union même sous d’autres cieux, IL rendait plus amer le goût d’absence d’ELLE.
L’équilibre amorcé entre cœur et raison, c’est lui-même qui décida de le rompre. Présente, Epouse n’avait plus de raison d’éprouver la crainte d’une rivale. Comme IL satisfaisait ainsi aux préoccupations, élémentaires, de sa survie, il n’avait pas non plus de raison pour l’étouffer, ce feu qui l’habitait.
L’imbroglio se dénouait ainsi: IL avait fauté, par réminiscence du désir. Cette faute avouée, IL l’avait confirmée en fugue dominicale. Elle fut pardonnée aussitôt que commise. Ce pardon résultait dans la présence d’Epouse, rétablie dans son rang et ses prérogatives, sous les murs du Kremlin qu’ils avaient effleurés déjà douze ans plus tôt, le retour à la norme par le biais du repentir social.
Cependant, puisqu’IL était lavé, par cette connivence matrimoniale, de l’opprobre d’avoir pu, ne serait-ce qu’un instant, confiner à l’adultère, l’appétit lui revient, sitôt son blanchiment, de goûter au piment des fautes qu’il n’a su commettre qu’à moitié.
Puisqu’Epouse est présente, tout redevient séant. Mais lui, face au regain de la concupiscence, voulait bien autre chose qu’un certificat de bonnes mœurs. Il fallait, Nom de Dieu, il fallait que ça bouge ! Que son sexe regrimpe pour des désirs réels. Que des choix soient ouverts autres que convenus. Il fallait, Nom de Dieu, il fallait que ça bouge ; en ELLE s’incarnaient aussi bien le possible, que toutes les pesanteurs inhérentes au mouvoir.
C’est pourquoi à Moscou cherra la bobinette.
Epouse accommodée, IL ne risque plus rien en termes d’expulsion ni de bannissement. Et pourtant, Epouse récupérée, IL n’aura pu s’enivrer à pleines narines des parfums de l’ailleurs qui s’étaient répandus.
Glasnost, IL a donné. L’Epouse est bien au fait de l’émergence d’ELLE, mais Epouse a repris les rênes apparentes, comme cela fut le cas, déjà, à maintes des reprises où sa soif de vouloir l’entraînait sur des pentes qu’IL ne savait celer.
Elles se sont rencontrées, buffet de la Gare de Genève, pour s’expliquer, disait l’Epouse. Elle pensait : Pour s’esquiver.
Les apparences sont redevenues conformes aux canons sociétaux.
Dans le passé, lorsque de telles rencontres avaient été provoquées par l’Epouse, pour conforter, en présence d’un grain, sa dominance, IL savait dès l’entrée qui sortirait gagnante. Cette fois cependant, la partie lui semble loin d’être jouée.
Aux autres occasions, IL était un peu las des prestations d’autrui, et appréciait l’initiative de la conjointe, d’affirmer, en provoquant sa rivale, l’ampleur, l’inviolabilité de son territoire. Il l’encourageait donc à la Reconquista, car IL savait que la victoire viendrait confirmer le bon sens, que le papillonnage dès lors s’étiolerait comme cela se devait.
Cette fois cependant l’inquiétude le gagne. En colloquant ainsi, sur la seule foi d’une embellie soudaine suivant une tempête que rien ne laissait présager, alors que pour l’instant ELLE n’a pas livré de bataille, qu’ELLE ne montre pas les dents, est désirée mais demeure campée sur un mur quant-à-soi, en l’affrontant, celle qui se cache pour l’heure derrière le paravent de la chaste tentée, Epouse prend le risque d’une victoire à la Pyrrhus.
Et c’est ce qu’il advient, et c’est ce qu’IL comprend. C’est cela qu’IL assume maintenant à Moscou.
Certes, Epouse et ELLE se sont bien rencontrées. Elles se sont parlé, l’accord entre elles fut scellé. Entre eux, confie-t-elle à l’Epouse, il n’est rien que du sexe , il n’est pas d’avenir. Jamais, fait-elle accroire, ELLE ne tentera de l’arracher au foyer qu’IL créa voici déjà longtemps, ce foyer dont ELLE sait qu’IL y a toujours connu les chaleurs d’affection.
Epouse, comme ELLE, lui rendent compte, séparées mais presque en même temps, de leur constat. IL devine très vite où gîte le lièvre.
Ce qu’ELLE a promis, en somme, à l’Epouse, qui n’avait plus la force de comprendre, épuisée par l’idée même de cette rencontre provoquée en dépit des douze ans que le handicapeur suprême lui avaient infligés, c’est de laisser monter le désir de l’amant.
Tout ce qu’ELLE a promis, c’est de ne pas défaire la pelote familiale. Si, parce qu’IL aura rué, des brins de laine se trouvent à la portée de ses griffes, ELLE n’a pas juré ne pas vouloir aider à un rembobinage. Epouse se satisfait de cette paix armée, mais doit le pressentir: Au fond, ELLE l’a grugée.
C’est à lui maintenant que la balle est échue.
Ainsi donc à Moscou le jeu s’est clarifié. Epouse a reconnu, affronté sa rivale, mais n’a pas triomphé. Bien pire, Epouse a accepté les règles imposées par ELLE Machiavel. La décision est sienne, IL ne peut plus attendre.
Je la veux, je l’aurai, ELLE est prête. Mais je dois me lever, me montrer, la toucher, l’accrocher ...
Moscou est terrain neutre mais terrain de combat.
Epouse veut le garder. Quant à l’autre, si son amour est dit, ce qui est dit aussi est le refus de kidnapper au détour de la carte du tendre celui dont les ailes se sont déjà presque consumées aux feux brûlants de la Sainte-ELLE.
Il doit être impartial. Epouse l’accompagnant, qui plus est à Moscou, ville phare des fantômes de la Révolution qu’IL souhaite voir hanter son âme américaine, ELLE pourrait se sentir lésée.
L’équilibre précaire entre des intérêts attendant qu’IL balance serait ainsi rompu par des causes externes. La présence d’Epouse contredit à l’aplomb qu’IL doit leur préserver. Il lui faut rétablir.
Hypocrite Salomon ! Tout le jour et chaque jour, IL courra la cité rouge et grise pour confirmer par fil sa vraie neutralité, puis réitérera à l’Epouse muette son désir immuable de la stabilité.
 Le dernier soir, ELLE lui signale qu’un triste événement vient de leur survenir. Elle ne veut pas le troubler de détails ainsi par téléphone. Il saura tout dès son retour. Qu’IL la contacte au point du jour, lundi matin.
L’événement, IL l’apprend à peine débarqué, quand il appréhendait des joutes familiales, un aveu extorqué à force de mari, une décision de rompre par respect pour l’Epouse, un repentir tardif, fleur de confessionnal, la rencontre, ineffable d’un amant jeune et beau, est plus irrémédiable mais les affecte moins.
Une des amis communs, plutôt une connaissance, vient de se voir contraint à délaisser le monde. Son cœur était fragile, chacun d’eux le savait, les tensions syndicales auront précipité une issue pressentie. Leur matin du lundi sera de cimetière.
Morbides retrouvailles. Les tombes auraient pu leur enterrer l’amour. Il lui semble pourtant, dans le soleil voilé qui sied au demi deuil, se rapprocher de son futur objet. La cérémonie s’agence, plus que laïque, au rives d’athéisme ou de libre-pensée. Ni prêche, ni couronne, simplement méditer, assemblés dans l’austère hangar, ceindre le crématoire de recueillement pur.
Passé l’instant premier de ces trois cents secondes où IL a fait l’effort de rappeler l’image du défunt, les qualités qu’il fallait bien trouver, la mort sublime tout d’un halo de bonté, il se laisse dériver vers d’autres rhétoriques.
ELLE, à son côté, les yeux clos, la main droite posée sur la paluche gauche, rêve lui semble-t-il tout aussi bien que lui. IL marmonne, intérieur. Le visage du corps ne vient plus l’habiter que pour bénir d’avance cette union assumée dans les solennités entourant le décès.
Car c’était ce jour là leur inauguration, et le cérémonial de deuil fut leur baptême. Ils auront été deux en séance publique, au point qu’à la sortie, nul parmi les compagnons venus pour communier n’esquissa de démarche pour les agglomérer au retour programmé vers la Maison Commune.
Leurs doigts se sont croisés dans les allées fleuries. Ils ont, très scrupuleux, vogué de dalle en stèle, ont épelé les noms, recensé les familles, ont dénombré les croix, les croissants, les étoiles. IL lui a raconté la paix des cimetières, celui de Montparnasse et celui de Lachaise, celui des Alyscamps, le marin, les lunaires, la tombe de son père qui souhaitait un platane.
Ils se mettaient en congé sépulcral. Ils avaient vie commune en présence des morts, cela légitimait leur force d’avenir.
Après l’introduction aux mânes des ancêtres, ce n’étaient pas les siens, mais qu’importe, les âmes se fréquentent, il lui fallait passer un test de vraie vie, avant que de pouvoir leur publier les bans. Forez fut le goûteur de ce jus encore vert.
Un de ces déjeuners où l’avril de Genève réchauffe plus que l’août de la Bretagne. Une table pour trois, des bavardages, des regards. ELLE qui se déplace pour besoins naturels. Deux paires d’yeux la suivent onduler la terrasse, se croisent, se sourient. Forez dit : « Ah oui ! ». IL répond : « N’est-ce pas ? ». ELLE est intronisée.
Plus délicat sans doute, l’examen familial. Il n’avait cependant ni la superbe, ni la folie requises pour l’amener en chair rencontrer sa parentèle. Cela ne se fait pas lorsqu’on hésite encore, que les liens de mariage pour les autres demeurent, ELLE pas plus que lui n’étaient désenlacés. Mais IL pouvait tenter, par allusion subtile, d’instiller à l’esprit de ceux de son côté l’idée qu’une vie différente s’ouvrirait devant lui.
Maison Commune le dépêche pour quelques jours au royaume d’Hamlet. Une escale par Paris, IL dîne maternel. Sœur est présente, idem du père de l’enfant qui vient presque de naître, dix mois à peine.
Belle Mère s’est déjà retirée, satisfaite d’avoir pu les assembler, plaisir de constater que lui, son Fils, son aîné, avait en fin de compte accepté de jouer le rôle avunculaire. Au long de la soirée, IL avait en effet déployé une patience qu’il ne se savait pas. L’enfançon becquetait les cuillers qu’IL tendait. IL ramassait les jouets pour permettre à nouveau leur chute péremptoire du balcon de la chaise haute. Il guidait même quelques pas trébuchants, entre les meubles qui parsemaient le manque d’un espace trop encombré de souvenirs.
Bref, IL se préparait, lui naguère si distant de la progéniture, à devenir l’un de ces nouveaux géniteurs, pères tardifs, attentionnés, si jeunes dans leur maturité, dont les journaux vantaient l’enthousiaste expérience.
Car dans sa tête, le pas était franchi. Bientôt, bientôt sans doute, au moins bientôt peut-être, ELLE et lui allaient rompre les amarres obsolètes, naviguer de conserve vers une vie de palmes, et ELLE lui pondrait un ou deux rejetons. IL serait enfin jeune, avant d’être trop vieux.
Sœur et son compagnon l’écoutent leur dépeindre la beauté de lendemains qui chanteront si fort. S’ils n’encouragent pas, non plus ne désapprouvent.
Sœur daigne ces mots : Son effort paternel, auprès de ce bébé dont IL avait jusqu’ici superbement ignoré l’existence fut certes remarqué. Comme fut remarquée la flamme dans ses yeux lorsqu’IL a parlé d’ELLE. Dix ans d’écart, ma foi, cela n’est pas immense, nos parents les portaient. Nous avons un peu souffert d’être tôt orphelins, mais la vie a repris bien vite tous ses droits. Epouse quant à elle parcourra son chemin. Fille aînée surmontera, la force est avec elle. Fille cadette, elle oubliera, son âge est insouciant. La Mère, si cela vient de toi, elle accepterait même que tu te fasses moine, tu étais le chouchou, restes le favori ...
Ce n’est pas le triomphe des bras ouverts, mais ce n’est pas le rejet. Sœur a même accepté, toutefois conditionnelle, de lui parler, si d’aventure ELLE souhaite ce contact avant que de franchir le pas irrémédiable. Victoire bien timide, dont IL lui refusa, plus tard, le risque du bénéfice.
Dans l’ensemble, la soirée fut bonne. Du moins s’en persuade-t-il à longueur d’une nuit où le sommeil le fuit, angoisse d’avoir trop dit, d’avoir mal expliqué, de s’être trop confié, d’être mal acceptés.
Lorsque le jour l’extrait du fatras de ses rêves, toute la maisonnée s’est déjà dispersée. IL liquide en deux mots l’Epouse au téléphone : Oui, la soirée fut calme. Belle Mère est vaillante, Sœur très aimable, l’enfant des plus charmants, je rappelle ce soir dès que je Copenhague. Puis c’est ELLE qu’IL joint, ELLE la magnifique, ELLE la sublimée par l’absence au matin des obscurs de la veille.
Les mots qu’IL lui assène dégoulinent d’espoir : Ma famille t’attend, ma famille t’accepte, tu es notre Messie, notre bonheur prévu, amour il est possible désormais d’avancer.
Elle enregistre, paisible, souveraine, le rose bulletin de ses espoirs extrêmes. La route qu’IL lui trace est belle, bien tentante, sans doute ils vont pouvoir l’emprunter pour de bon. Nous en reparlerons le jour de ton retour, nous en reparlerons pour vraiment décider. Je te le garantis, c’est presque fait. Mon mari le saura. Je lui imposerai la force du destin qui veut nous réunir.
Ces promesses de sucre le bercent en continu. A peu près la minuit, arrivée au Danemark. C’est tout à son nuage qu’IL contacte l’Epouse pour rendre dûment compte de son atterrissage.
L’accueil est chant de pleurs. Epouse se méfiait. Le ton de son discours ce matin là depuis Paris lui faisait pressentir la relapse du sexe. Sœur, appelée d’urgence, n’avait pu lui cacher l’avoir trouvé bizarre, lui avait répété certaines bribes de phrase, ces projets d’avenir qu’IL avait étalés, ce déroutant souci du plaisir nourrisson, ces références, à peine voilées, à de la chair bien fraîche à demeure dans son lit.
Sœur avait donc trahi. Même en édulcorant les aveux de la veille, elle avait transpiré suffisamment pour raviver les souffrances d’Epouse aux braises du soupçon.
IL s’embrouille dans des explications qu’il ne sait pas trouver. La brume d’optimisme qui voilait le réel se déchire d’un coup. IL ne sait pas lutter, faire mal au grand jour, assumer le destin qu’il a souhaité forger. Lorsque sa main à elle n’est pas là pour pousser, le saut, même minime, IL n’ose le tenter.
Parer au plus pressé. IL titube des excuses. Sa langue aura fourché, Sœur aura mal compris, aura extrapolé, trop de vin embrouillait son discours familial. Ce qu’IL croyait conter, c’est la faute passée. Tout est calme, ma mie, ne t’inquiète donc pas, l’harmonie moscovite demeure la référence, heureux, c’est avec toi, toi seule, que je le suis.
Epouse pleure toujours mais sa voix s’affermit. Si le pleutre l’enrobe, c’est qu’elle a touché juste. Je n’en crois pas un mot de ton discours de lâche, de séducteur impénitent, mais séducteur honteux. Epouse je demeure, et prends les choses en main. De ce pas je m’en vais défier ta nymphomane. Putiphar saura tout, et il la dressera ! Ta cabane de stupre, crois-moi, va s’effondrer. Epouse a raccroché, le laissant affolé, son cœur qui choque au rythme de ses peurs prospectives.
Le risque est avéré. Epouse ignore, certes, le nom de Dulcinée, méconnaît la maison où ELLE doit maintenant dorloter son époux en veille d’abandon. Mais il est des moyens de contourner l’obstacle. Epouse a des relais, et sait mobiliser. Le scandale se profile, IL se doit d’y parer.
La seule initiative qui lui vient à l’esprit, c’est de se décharger sur l’autre du fardeau. C’est ELLE qu’il faut prévenir sans attendre, mais sans la compromettre, de ce raz de marée qu’Epouse leur prépare et qui va déferler sur sa paix domestique.
IL se déguise, pour justifier de cet appel nocturne, car comme il le craignait le mari décrocha, en un haut fonctionnaire dérangeant de Rio la collaboratrice de la Maison Commune, pour une information d’urgence malheureuse.
IL l’entend qui s’exclame quand son conjoint l’appelle : « Brésil ? Tu en es sûr ? Mais ce pays n’est pas compris au portefeuille ! Et comment ont-ils su mon numéro privé ? ». C’est donc en regimbant qu’ELLE atteint l’appareil, et coupe le micro, reconnaissant son timbre.
Des phrases hachées qu’ELLE ne comprend pas, IL parlait Portugais pour mieux donner le change. Les phrases répétées, IL la sent qui blêmit, puis qui se ressaisit lorsqu’il peut détailler : Epouse ne connaît pas ton nom, non plus le téléphone, débranche-le pourtant, car on ne sait jamais, j’aurais pu le noter sur un bout de papier qu’un dénicheur adroit saurait identifier. Elle ignore la rue, sait à peine la cité, il n’y a pas, logiquement, de péril, mais malgré tout j’ai peur, et je frémis pour toi, car je frémis pour nous.
C’est ELLE qui le rassure, avec des « cher ami », des « nous y veillerons », entremêlés de « pas de raison de s’inquiéter », « situation sous contrôle », « nous en reparlerons, dès votre retour », pour conclure, perfide rassérénée, sur un sublime « Mes amitiés à votre femme ».
Lorsqu’ELLE a raccroché, IL reste pantelant, mais tâche de raisonner. Comment avait-il pu, à ce point ridicule, imaginer qu’Epouse sur de vagues soupçons s’en allait mettre à feu tout le Pays de Gex, pour dénicher , qui sait, une absence de faute ? Le scandale, c’est sûr, l’aura fait reculer.
Il lui fallut pourtant le contenu entier d’une flasque maltée pour oublier la panique absolue qui l’avait submergé, lorsque les circonstances l’avaient presque forcé à commettre tout seul le geste décidé.
Cette frayeur intense aura porté trois fruits : La méfiance d’Epouse atteignant son apex ; la confiance d’ELLE, assurée de pouvoir dominer celui qui se consume au point de défaillir, dans une nuit danoise, à l’idée qu’elle puisse souffrir du moindre mal ; surtout, la défiance de lui, pusillanime, envers ses propres facultés de jamais décider, envers sa force armée pour franchir les obstacles surgissant, imprévus, au détour d’un chemin qu’on croit jonché de roses.
IL s’est rapatrié aussitôt d’Elseneur. Maison Commune goba les raisons de la fuite, une réunion décidément trop insipide pour mériter sa présence durable. Il laisse derrière lui une note salée d’unités et de larmes, celle du téléphone universitaire détourné pour se rassurer d’ELLE, pour rassurer l’Epouse, pour assurer sa place sur un vol immédiat.
Puisqu’ELLE n’avait pu vérifier le danger, la nuit gessienne l’ayant, au dernier moment, dissuadée de foncer au hasard pourchasser le Dragon qu’il fallait terrasser, Epouse extirpa le nom, l’identité, le domicile de celle dont l’ombre, immense, trop certaine, l’accaparait.
Puisqu’ils n’étaient pas prêts à s’élancer ensemble, ELLE et lui décidèrent de se calmer le jeu. C’était donc une trêve qui s’installait. Ses Pâques familiales, les scolaires cette fois, l’amèneraient en Bretagne comme à l’accoutumée.
La petite semaine précédant cet exil, depuis qu’ils se fréquentent jamais ils n’ont rompu un demi mois d’affilée la chair de leurs contacts, se meuble de serments, de projets, de promesses, de doutes évacués. Au creux de leur caverne ils font le tour des choses. Conviennent de l’importance pour eux d’être synchrones : Puisqu’il leur faut tracter le traîneau de la vie, leur attelage doit s’élancer d’un seul corps au « Mush ! » libérateur.
ELLE reste sereine devant leur perspective. Lui s’inquiète pourtant, renifle dans les coins, comme un chien qui s’attend à devoir atteler.
Ces jours-ci, il est vrai, Epouse l’insupporte. Cette quasi battue nocturne, l’humiliation pourtant subie de devoir se renier, le sourire moqueur qu’IL a cru deviner lorsqu’ELLE a constaté l’inutile affolement, tout cela pèse fort.
IL a peur, quand le temps sera mûr, que l’abasie ne contraigne sa volonté fébrile. Il vaudrait mieux le franchir maintenant, ce pas qu’IL a promis à ELLE comme à lui. Nichés dans leur cocon de la Maison Commune, les pics semblent s’offrir pour tenter l’escalade. IL ne veut plus de sa famille. Il va fuguer, aujourd’hui même. L’occasion est propice : Epouse, Fille aînée, Fille cadette, y compris le vieux chien qui a connu l’Afrique, tous sont déjà montés dans le compartiment. Une demie heure, et le convoi s’ébranle. Si je ne me présente pas, elles n’oseront descendre. Je me trouverai libre, libre de t’aimer.
C’est ELLE qui décille ses yeux trop enfiévrés. Nous avions résolu, t’en souvient-il, mon cœur, de concerter au moins le rythme de nos pas. Moi aussi je nous veux, et je suis presque prête.
Pourtant certains boutons dépareillent nos guêtres. Mon mari, tout d’abord, il faut le préparer. Tu as pris de l’avance, laisse-toi grignoter. Idem pour le bercail où nous pourrons nicher. Nous devons nous bâtir une vraie forteresse, de celles que l’Epouse ne peut circonvenir, un donjon où flotter la bannière d’amour, où nous nous revivrons à l’abri des regards.
Puis, son œil se fait plus grave, il faudra vérifier que nos corps se répondent aussi bien que nos âmes. Nous devrons être amants avant de convoler.
IL admet, mais rechigne. C’est ELLE qui l’extirpe de sa torpeur boudeuse, le fourre dans un taxi qui fouette vers la gare. Epouse et cetera soupirent de soulagement quand ils le voient grimper le marchepied fatal. Le train peut démarrer. Mais s’IL vient à reculons pour rejoindre sa geôle, dans le cartable noir qu’il serre entre ses bras, chaque promesse d’ELLE est un cheval de Troie.
Epouse aura souffert au long de quinze jours. Puisqu’IL s’en veut toujours de n’avoir su conclure, l’entourage vivra sous l’emprise du doute. Chaque moment qu’IL peut, une pique est plantée.
Le silence d’abord, et les yeux dans le vague. Les rogues aboiements au visage d’Epouse quémandant sinon une caresse, du moins une parole. Les fines allusions en présence de tiers à des changements peut-être, qui s’ils intervenaient pourraient naître au solstice. L’abrupte décision et de ne plus fumer, et même de ne plus boire, cela lui a coûté, mais au moins lui prouvait qu’IL pouvait décider ...
Oui, Epouse a souffert. Les soirs, elle partait promener le vieux chien. Ses périples duraient parfois bien plus d’une heure, et lui qui s’inquiétait, malgré tout, du scandale, la dénichait sanglotant sur le rebord d’un puits dont la margelle appelait à sauter.
IL avait honte, non de ses turpitudes, mais des faiblesses mêmes affichées par l’Epouse. La cruauté des certitudes lui aveuglait l’esprit, qu’IL souhaitait impavide.
Les jours se sont coulés en pleurs et sans éclats. A deux reprises seulement, Epouse a regimbé.
L’autre avait en effet exigé qu’IL conforte la décision précoce dont il l’avait faite grosse, par des appels fréquents. Elle l’avait d’ailleurs nanti à cette fin, pour qu’IL ne puisse se cacher derrière aucun prétexte, d’une de ces cartes longue durée que France Télécom s’essayait à généraliser. La Bretagne d’alors retardait cependant, les cabines du coin n’acceptaient que les pièces. Et ces cabines là sont très loin du village où l’Epouse veillait au travers de ses larmes ; jamais IL ne restait vraiment sans surveillance.
Lorsqu’Epouse devait le jour s’achalander, et qu’en mauvaise humeur IL refusait de suivre, les Filles au logis gardaient sans le savoir l’œil sur le combiné. L’heure de Dorothée, celle de Goldorak, les tribulations d’Albator, la ruche de Bouba ou le miel de Candie les cloîtraient à demeure, merci télévision !
Un matin toutefois, quand IL appréhendait les foudres, ravageuses, de son accueil après toutes ces plages de silence gardé, ELLE aura déjà acté les preuves de sa fuite, IL croit déceler l’ouverture. Les filles sont parties chevaucher sur la lande. Epouse a annoncé des courses plus lointaines, qui le laisseront seul au logis.
Hâte de réparer, hâte de s’expliquer, IL pianote les touches, peste contre le silence qui lui répond. Au lieu que de l’attendre, ELLE aura déserté pour un café. Mais elle va revenir. IL raccroche, repianote, repeste, récidive ... Epouse qui survient, c’est un flagrant délit.
L’excuse qu’IL balbutie, chercher un restaurant, ne la satisfait pas. Par chance la touche « bis » que depuis il exècre résonne dans le même silence.
Cet après-midi là, IL n’y peut plus tenir, grommelle que le chien a besoin d’exercice. La ficelle était grosse. Jamais auparavant IL n’a condescendu à tracter l’animal, dont il n’accepte pas d’assumer les contraintes. Epouse semble le laisser faire. Sur la route du bourg où l’attend la cabine qu’IL espère salvatrice, les pièces lui cliquettent dans le fond de la poche, quand le triste cocker halète à ses côtés.
A peine a-t-il le temps d’ensemencer la fente, qu’une voiture stoppe. Epouse qui jaillit. Tout ce qu’IL numérote, ce sont ses abattis ! C’est dit, IL restera muet jusqu'à Genève.
ELLE lui fera grief de sa longue abstinence. Leur fâcherie autour du téléphone durera pour le moins deux heures sinon trois. IL se battra la coulpe, accusera l’Epouse.
Leur futur brinquebale.
Certes, les habitudes les ont vite repris. Mais le vide sanitaire qu’ils occupent toujours au creux de la Maison Commune leur paraît bien étroit. Puis le doute les hante, lui timoré chronique, ELLE qui reste encombrée d’un mari entravant son bond vers le futur. C’est pourtant ce mari qui s’en vient leur offrir l’occasion attendue de se hausser d’un cran.
Le WASP était un pur produit de manécanterie. Il avait continué de solfier dans un chœur l’appelant pour deux jours à officier ailleurs. La mariée était belle. ELLE s’en est saisie, l’invite à déjeuner dans sa maison gessienne.
Puisqu’ils seront à l’aise pour bavarder vraiment, chacun s’est octroyé la pleine après-midi. IL ira la rejoindre au flanc de sa montagne, lui laissant juste assez d’avance pour mitonner les plats.
Tout le poids du destin affaisse son épaule quand IL pénètre le havre de la belle. Comment ne pas sentir qu’ici tout se décide, qu’ils vont vraiment fauter, que l’étape est franchie ? IL s’est senti coupable au point d’insister pour qu’ELLE le laisse abriter son auto au fin fond d’un garage, craignant regard d’Epouse qui s’en viendrait rôder dans ces parages, si d’aventure elle l’absentait au bureau.
Le repas est hors d’œuvre au dessert qu’ils attendent. A peine s’IL a pu goûter la sauce au poivre, si le feu du Morgon lui humecta la glotte. En hôtesse accomplie, c’est ELLE qui dispose. Une sieste est requise après de telles agapes, la chambre est au premier.
Ils montent. Matrimonial, le lit occupe son regard. IL prend bien soin pourtant avant que de s’étendre d’ôter son pantalon, de le plier sur un dossier. A ELLE qui s’étonne de cette minutie, IL explique la hantise du faux pli, Epouse détesterait le voir rentrer froissé. IL a failli briser leur amour sur ce pli. Comme ELLE avait pourtant résolu de conclure, elle s’est avalé l’affront de l’indolence.
Le temps est déjà chaud. Dehors, des enfants jouent. La pièce est mansardée, le ciel seul les contemple. La vraie cérémonie peut enfin débuter.
Lecteur, tu t’en souviens, le sexe les ignore jusqu'à cette occasion de Pentecôte. Allongés mais vêtus, ils se touchent à peine, vérifiant simplement par le bout de leurs doigts la présence de l’autre. C’est ELLE bientôt qui s’enhardit un peu, l’accès lui est aisé. Seul le slip la sépare du membre qui grossit, qu’ELLE encercle d’abord, puis qu’ELLE extrait, redresse doucement vers l’équerre pubienne, alors qu’IL clôt les yeux au plaisir pressenti.
Elle ne renonce pas à son initiative. La hampe prend ressort aux mains qui mobilisent. IL ne peut que frémir derrière ses paupières au va-et-vient soyeux de sa rigidité. A peine s’IL esquisse un geste de défense quand il sent la semence prête pour s’échapper. Cette première fois, c’est ELLE qui domine, qui accélère un peu, qui le fait dégorger.
IL a crié tout bas pour ne pas déranger les marmousets tapant un ballon sur le seuil. ELLE s’était penchée au moment de la lave juste assez pour cueillir aux manches et au col les taches bienfaisantes du sperme délivré. IL lui a tout remis, car ELLE aura tout pris ...
Désormais l’impudeur peut venir s’installer. ELLE quitte ses défroques souillées. IL ôte sa chemise avant qu’elle n’auréole. Comme ELLE se rallonge, IL étire les bras. Son premier mouvement, gisant après la traite, défaire la mince agrafe d’un mini soutien-gorge. C’est ELLE qui s’extirpe les hanches de la culotte, lui qui fait valdinguer le slip au bout des pieds. Le saut est accompli, ils sont nus sur un lit.
La logique voudrait qu’ensuite IL intromette. Mais leur logique à eux, Lecteur, n’est pas si simple. D’abord IL lui faudrait, c’est sûr, quelque repos, ses huit lustres passés retardent le doublé. Surtout, ils ont beaucoup la peur de l’inconnu. ELLE a séjourné vers le Golfe de Guinée, où elle fut peut-être contaminée, mais jamais le courage de tester. Lui aussi fréquentait sur ces terres d’ébène, Mélanie et certaines autres pourraient en témoigner. Lui non plus n’a pas vérifié son état.
Pour ELLE et son époux, la capote toujours, ambivalence du caoutchouc, contraception et prévention. Il vient d’une autre époque, celle du membre nature, et ne peut se résoudre à fourrer du latex. Quand IL a essayé, lors d’un retour vers l’Afrique quatre ans auparavant, après que du SIDA le nez se soit montré, l’échec fut trop patent pour vouloir insister. IL ne sait dérouler autour du doigt d’amour, et son pénis flaccide dès qu’on l’encapuchonne.
Le coït est exclu avant qu’ils ne consultent, telle est la conclusion de l’interview bulgare. Quand ils se mêleront, ce sera pour gésine. Sexe procréation, mais avec précautions, telle était la logique de ces pentecôtistes.
Leurs sages intentions n’excluent pas le désir, et le frotter des corps, baisers, attouchements, redressent en un quart d’heure son membre palpitant.
Comme IL veut la gâter à son tour de la main, doucement ELLE plaque son corps sur le sommier, le chevauche en centaure superbe de soleil. Le gland qui magnifie, ELLE en balaie sa chatte.
Il ne peut échapper au plaisir de ces chairs qui ruissellent autour d’une hampe folâtre. ELLE entrouvre la grotte, l’introduit à mi-frein, l’extrait et le renfourne, l’agite par son buisson, et tous leurs yeux se ferment. La couronne s’emmêle dans la forêt pubienne. ELLE lui fraie passage, comme son guide est doux ...
IL les sent qui se crispent. Deux presque cris se joignent. Une brève torsion. Les gouttes ont giclé. Dehors il semble bien que les enfants se taisent.
ELLE détend ses cuisses de pouliche, lui donne un peu le sein pour occuper sa bouche, admet que de la main il flatte le bouton, se laisse aller les nerfs. Elle accepte de jouir. Les enfants ont compris, qui reprennent leur jeu.
L’après-midi entame son déclin de vesprée. Le soleil n’entre plus la lucarne gessienne. IL voit comme un signal, IL se ressent coupable, se lève et se revêt.
ELLE ne comprend pas. IL dit avoir promis à la Maison Commune de la réintégrer aussitôt que possible. ELLE dit qu’IL ne doit pas, que ce n’est pas justice, qu’après l’amour, c’est ensemble qu’il faut reprendre son souffle.
IL persiste. Peur toujours, mais IL n’avouera pas, d’Epouse débusquant les tourtereaux au nid. Il explique, malhabile, s’empêtre dans son latin, post coïtum ... Et puis IL positive : Allons nous requinquer ! Une bière, tiens, je te l’offre. Montrons à l’extérieur l’éclat de ce bonheur. Le brillant de tes yeux après notre plaisir, que d’autres le remarquent, que d’autres me l’envient. Il faut que tu t’exhibes, que nous soyons visibles.
ELLE se laisse convaincre parce qu’elle veut bien. On ne peut pas risquer de scène maintenant, la toile est trop fragile où IL s’est empêtré.
Les enfants les regardent à peine au sortir du repaire. Ils rejoignent le bar où, un soir de l’an III, ils se déchireront de violente manière.
Ce soir, IL rentrera à l’heure pour le dîner.
Epouse cependant érigeait ses défenses à coups de témoignages extorqués ça et là. L’attaque est rigoureuse pour détrôner l’idole.
Fidel aurait avoué toute l’inculture d’ELLE, quand l’autre aurait décrit les dix-sept aventures que la Maison Commune dès avant lui prêtait. Ne voit-il pas, dans son aveuglement, l’arrivisme guider son sexe gourgandine ? Comment peut-il oser espérer que sans arrière-pensées ELLE veuille ainsi flatter son âge ventripotent ?
Mais lui n’écoute pas. IL se clôt les oreilles, se bouche les narines. Le cerveau se refuse à lui guider le cœur. Refus de tout, en vrac, la jalousie d’Epouse et son acharnement, les fétides ragots de collègues rancis, même l’intransigeance, excessive, de Fidel, qui ne peut accepter les lettres anglo-saxonnes.
Maison Commune, salvatrice, lui permet d’échapper au harcèlement conjugal. Cette fois la Baltique attend son savoir faire, trois jours de séminaire pour Solidarité. Ils seront à plusieurs pour rencontrer les frères défrichant soi-disant le chemin liberté.
Varsovie, première étape. Sa seule hâte, communiquer. Non pas avec l’Epouse, IL ne sait plus que dire, leur cohabitation en armes le déprime, mais avec ELLE, ELLE qui avait promis, apprenant ces dénigrements colportés sur leur compte, d’assurer l’avenir en déblayant la voie.
Le fil connecté à grands coups de dollars rassérène la foi. Elle a parlé, dit-elle, à son mari. L’homme était abattu, mais après s’enivrer a dû la reconnaître, la sublime évidence. Leur couple ne pouvait ainsi perpétuer, il lui fallait céder la place devant l’immensité de son bonheur promis.
Ils en étaient rendus, précise-t-elle, aux détails domestiques, le partage des biens. L’époux gardera le logis, l’armoire, la table et puis les chaises. Elle prend la voiture, le lit, ce lit qui grince mais qui les a connus, le bar d’appartement, c’est un présent dotal.
Dès que tu rentreras, mon amour éternel, toi mon amour ardent, dès que tu rentreras, nous saurons où et quand planter la toile de tente qui nous abritera, dès que tu rentreras, mon amour haut et fort.
IL se laisse emporter par ce flux de promesses, les certitudes gagnent de lendemains radieux. C’est l’humeur reposée qu’IL peut rejoindre Gdánsk.
Les Polonais ont fait du séminaire champêtre. La journée se passe dans la forêt, à parcourir des chemins qui mènent invariants d’un manoir à la mer, d’une plage au château.
Le soir premier dîner en cantine rustique, le soir, première angoisse, comment téléphoner ? Les dollars n’ont pas cours, plutôt pas d’influence sur la gardienne des lignes, austère paysanne attachée au passé, rigoriste mais fier, de l’ère communiste qu’elle ne veut pas quitter.
S’IL ne peut soudoyer, il lui faudra séduire. IL use tous les mots du parler petit slave, sait retrouver le ton des combats historiques. Le Mur des Fédérés, puis le Front Populaire, refrain de Varsovienne, les couplets de Pottier. La vieille condescend à la tonalité.
Puisque le mari sait, foin des précautions. IL sonne à domicile. C’est ELLE qui répond, lui chuchote à mi-voix que l’autre s’avachit, qu’il boit de plus en plus en la sentant heureuse, mais qu’il a accepté presque tout du partage, que leur dernier litige est pour l’automobile, il exige une reprise, elle la négocie. Mais qu’IL lui rentre vite, elle l’aime et l’attend ...
La babouchka de l’ouest à ces mots a coupé. Malgré son bon vouloir, un contact si distant ne saurait excéder les trois minutes. Cela lui a suffi. La parousie est proche. Il peut se retourner avec l’esprit calmé vers tous les compagnons de cet exil rural que dès après-demain, aux aurores précoces, IL quittera joyeux pour des courses lointaines.
L’affinité boisson a formé certains groupes. Il y a le thé - café, des hommes plus vieux que lui, syndicalistes étrangers pour la plupart, aussi quelques locales tout aussi respectables en âge et en volume. Il y a le groupe bière, le plus nombreux, le plus bruyant, regroupant la cohue de la base ouvrière. Aussi le schnaps et bière, beaucoup de vague à l’œil et de langues pâteuses. Dans un coin, cinq ou six jeunes gens forment le groupe eau de feu, c’est l’intellectuel.
IL s’approche d’instinct de cette table-là. En Pologne, IL le sait, la vodka respecte les lendemains si elle demeure pure. La bière, au contraire, vous tordra les boyaux, car leur cervoise est tiède et leurs brasseurs médiocres.
Le groupe l’absorbe, admire sa descente, glose sur l’entraînement que procure le malt, tout ceci dans un sabir anglo-polono-tchèque, un peu de russe qu’on lui tolère.
Les conversations roulent vite vers l’essentiel, de la chute du mur à celle des soviets. Il se trouve le seul à plaider pour le rouge. Mais pourtant IL demeure, car dans ce quatuor qu’il lui faut affronter, deux membres ont déjà rejoint les cervoisiers, une jeunesse étrange est la plus acharnée, qui le séduit d’entrée.
La braise de son œil, la force de sa voix, la hauteur de sa taille, les seins dont IL devine le galbe sous le cuir d’une combinaison ouverte à fleur de gorge par une crémaillère sur rails vers le nombril, tout cela l’apostrophe, éveille en lui des sens qu’il croyait réservés. Puisqu’IL se remarie, nous sommes veille de noces, c’est sa vie de garçon qu’il lui faut enterrer. Il va se l’enfiler, le couloir de Dantzig !
L’extinction des feux lui coupe son élan. Demain sera labeur, il faut se retirer. Au soir qui vient ... Le sourire était là dans l’adieu polonais. On a beau s’opposer, toute logomachie mérite la reprise lorsqu’elle est arrosée.
Au soir de revenue, ils sont fidèles au poste, mais les vents ont tourné. Leurs propos de ce soir s’alcoolisent écolo. Nous sommes la fin mai, et le temps est fort beau. Buvons ce soir, amis, buvons jusqu’au soleil que nous verrons éclore, signal de prétentaine, de lendemains qui chantent au golfe de Borée !
Lui s’enquiert malgré tout de l’heure d’émergence. Quatre et demie. Son départ est fixé pour six heures. Le périple vers Genève sera très indirect, Hambourg, Francfort, Zurich, qui le ramènera en fin d’après-midi mettre une fois encore Epouse sur le carreau. Il lui annoncera, d’une voix calme et rogue, les progrès fulgurants de sa seconde union, celle qui ne comptera d’autres cris que de joie. Il lui faudra dormir à suffisance, pour se garder la force du pas définitif.
Pas de soleil levant, donc, pour cette nuit.
La blondeur des cheveux, la chaleur du seigle, le carmin de ses lèvres, et puis la crémaillère qu’IL voudrait tant baisser en auront cependant, une nouvelle fois, décidé à sa place.
Convaincre la sculpture d’abandonner les siens, de venir contempler les rayons au travers des carreaux de la suite qu’on lui a octroyée, fêter leur connivence, l’été qui se rapproche, trinquer à l’avenir de la démocratie, tout cela prend du temps. Il est près de trois heures quand la victoire est là. Du quintette de hasard seuls émergent son chef et celui de la belle. Les autres polonais viennent de défaillir, lovés dessous la table ou enroulés dessus.
Un bras qu’IL voudrait ferme autour de sa compagne, ils titubent ensemble vers l’alcôve promise. Le havre est divisé entre un petit salon et une pièce de repos. Sofa dans le premier, avec deux, trois fauteuils, grand lit dans la seconde. De hautes baies assombrissent chacune des parties. La nuit demeure pleine, il s’en faut bien d’une heure avant qu’elle ne blanchisse.
La caryatide a choisi le sofa, les yeux tournés vers l’est pour y regarder poindre l’astre miraculeux. Comme pour une prière païenne au point du jour, ses yeux se ferment un peu et sa bouche s’entrouvre. IL se penche au travers du souffle alcoolisé, quémandant le baiser qui lui était promis. Mais le souffle est trop calme dans cette nuit de mai. Sa proie est endormie : Eos a succombé dans les bras de Morphée.
IL se réjouit de cette défaillance. Ce corps abandonné, la livre de vodka qu’IL dut ingurgiter pour en arriver là l’aurait bien empêché de l’honorer puissant. Le voici donc sauvegardé de l’impotence. Il s’est préservé même du devoir de trahir, ELLE sera restée la seule pratiquée du regain des désirs.
Un geste cependant qu’IL se doit de commettre. Le zip est abaissé à joindre le butoir. Les seins qui se dégagent. Ils sont jeunes et si blancs, fermes et surmontés d’une pointe granuleuse appelant à l’hommage. Quatre dents les titillent, une main les effleure. La crémaillère remontée ensevelit l’albâtre, la raison qui revient.
Son bagage préparé, il s’en faut de très peu que quatre heures ne sonnent. Mais IL ne peut attendre l’irruption de lumière, il doit se concentrer. Qu’importe le culte du soleil, Ishtar gît à côté.
Tout vêtu IL encombre le lit où repose déjà sa valise. Surtout ne pas dormir, vers les cinq heures trente il faudra se lever, petit déjeuner, régler la note, remercier Babouchka. Surtout ne pas dormir ...
Ses rêves sont heurtés. Le feu est au logis. Les pompiers carillonnent. La lance vient à heurter les vitres du caveau où des fers le retiennent qui lui ceignent le crâne. Surtout ne pas dormir, garder les yeux ouverts.
Pas de soldats du feu, mais pourtant une échelle. Le chauffeur s’y accroche, il scande les carreaux, hurle des mots que le double vitrage soustrait à ses oreilles. Un coup d’œil à la montre, six heures quinze déjà, c’était l’ultime effort de ses hôtes pour l’extraire du coma où IL s’était plongé.
D’un signe, IL rassure, vérifie l’autre pièce, la belle ronfle un peu. Le jour n’enlève rien aux formes praxitèles. Dans le fond d’un soulier qu’elle s’était ôtée, IL glisse un billet vert en guise d’au revoir, tourne la clef des champs, trébuche dans la voiture, agrippe de justesse son avion du matin, où IL enfourne le premier whisky du jour. Les boissons se succèdent entre vols et escales, si bien qu’IL est fin saoul en débarquant Genève.
Epouse qui l’attend veut l’amener coucher. IL peut mobiliser la force de pester, d’exiger qu’on le chauffe. IL veut revoir Tannen. Epouse s’exécute. Pense-t-elle que fréquenter la vie le civilisera ?
IL n’a guère brillé chez Tannen. A peine est-il vautré sur une chaise, qu’il dodeline au point de s’en désarçonner. Epouse le traîne vers leur appartement. Fille aînée se retire dès qu’elle l’envisage. Cadette a préféré se distraire au dehors. Le lit est seul capable d’enfouir sa déchéance.
L’épisode aurait pu se terminer ainsi. Mais le sommeil d’ivrogne a des règles prescrites. L’alcool, s’il vous assomme, parfois aussi réveille, lorsque les quantités excèdent le pensable.
Au milieu de la nuit, Epouse à son côté a trouvé le dormir, une soif plus qu’ardente excite son cerveau. IL se lève, étapes douloureuses, gagne à genoux la salle où trouver les bouteilles, appréhende le malt. Un coup par le goulot lui redonne le sens du vacillement vertical. Un verre, trois glaçons, le fauteuil. IL peut boire, un peu, tout petit peu, juste assez pour dormir, replonger au sommeil dont il sent qu’il lui manque.
Epouse, pourquoi te réveiller ? Nue jusqu'à la ceinture, la voici qui l’agresse, qui veut lui faire honte, qui lui crie son déchoir. Et le chien qui s’emporte, aboie à l’unisson des plaintes de sa maîtresse. Les heures sont indues, la critique importune. IL s’évertue à dire l’avenir, réitère sa foi, renie tout le passé, trinque seul à l’amour qu’ELLE va apporter. Finalement IL se lève en dignité chancelante, s’effondre pour de bon et dort jusqu’au matin.
Ce matin, les filles ont tracé leur chemin vers l’école, elles sont autonomes. Plus étrange paraît cette absence d’Epouse dans le lit. C’est lui qui d’ordinaire reprend pied le premier. Le chien ne frétille pas non plus pour saluer le jour.
IL a comme un soupçon, ouvre donc un placard. Epouse a déserté. Il manque un sac de toile, et puis quelques effets, et il manque le chien.
C’en est trop, le piège est trop ignoble. Epouse s’est enfuie, abandonnant les filles, le rendant responsable de la famille, du moins ce qu’il en reste, pour l’empêcher ainsi de rien fonder ailleurs.
IL ne l’accepte pas. A son tour IL saisit un bagage. Costumes, chaussures, chemises, chaussettes, du linge, les sous qui traînent, la carte de crédit. La porte est bien claquée au nez de son passé. Puisqu’Epouse s’en est allée, maintenant c’est lui qui part. Quant aux filles, l’un ou l’autre voisin saura en prendre soin.
Sa fureur le conduit jusqu'à Maison Commune le coffre plein d’habits, la tête sans projets. IL avait oublié que les deux jours qui viennent, une glose multiple le tiendrait prisonnier, réunion obligatoire. Ce n’est qu’à mi journée qu’IL peut la contacter, et s’ouvrir auprès d’ELLE de son irrémédiable.
Leurs dés sont bien jetés. IL lui doit des excuses, sa main ainsi forcée, mais le recul n’est plus possible. Désormais, il leur faut assumer leur union.
Elle ne cherche pas d’échappatoire, se propose pour trouver un havre de début. Réservation d’hôtel, une chambre double, mon cher amour, nous y vivrons ensemble. Qu’IL aille l’y attendre, elle le rejoindra en début de soirée. Entre-temps, ELLE aurait à conduire une répétition, le théâtre déjà l’accaparait parfois. Puis ELLE passerait trois minutes au logis. Elle y collecterait le strict du nécessaire, informerait son mari que l’échéance est là, un peu prématurée, mais bien incontournable. Vers les huit heures trente elle sera dans ses bras.
Pullman hébergera leurs débuts conjugaux. Pour l’instant, IL est seul, l’union est différée. Assis face au soleil qui lui cligne de l’œil, IL contacte d’abord son ancien domicile. Cadette lui répond. Maman est sortie, avec le chien. Elle ne pleure pas, mais elle a l’air bizarre. A quelle heure tu rentres pour signer mon cahier ? IL ne peut qu’éluder avant de raccrocher, rassuré du retour de l’Epouse envolée. La nichée retrouva une aile protectrice.
Mais IL n’évoque pas sa propre désertion. Les remords, s’IL en a, lui surgiront plus tard. Par jeu cabalistique, IL noircit une feuille de ronds et de carrés, de losanges, de rectangles. C’est un ordinogramme, celui de l’avenir.
Vient-elle me rejoindre ce soir ? Non = Fin. Oui> M’aime-t-elle toujours ? Non = Fin. Oui> Voulons-nous la durée ? Oui> Passons le test. SéronégatifS ? FAIRE UN ENFANT !
Les instructions se suivent, imparable logique.
Le seul nœud à trancher s’impose dès la quatrième instruction du programme : SIDA, l’avoir ou pas. Car déjà leurs demain lui semblent propres et clairs. Il les résume pour sa propre jouissance, contenue mais sincère : Les ponts, IL a pu se les rompre ; l’hôtel où IL les cache, Epouse n’y pensera pas, puis ELLE a réservé sous son nom de jeune fille ; la réunion à laquelle IL prend part le rend immune de tout contact jusqu'à après-demain, la durée nécessaire pour un fait accompli ; ELLE, toutes ses dents ont resplendi lorsqu’IL conta sa fuite, ELLE a dit : « Le moment était là » ; son mari, au pied du mur, ne voudra rien tenter.
Bref, rien pour les faire taire, les chants du lendemain. C’est ce qu’ELLE lui confirme quand ils se sont rejoints dans la chambre nuptiale. Au préalable, IL avait dû montrer les dents lors de la réception. Un officiel buté voulait voir les papiers de la jeune étrangère, y compris relever tous ces beaux numéros destinés au fichier de police.
Comme IL le clame fort, ces temps sont révolus. La France est socialiste, terre de liberté. Le cicérone hésite, finit par abdiquer, incertain qu’il demeure entre droit et coutume. Lui peut se réjouir, un indice de moins pour les chasseurs de couple. ELLE rougit un peu du scandale entamé. Sans doute aurait-elle souhaité plus de discrétion au moment de franchir le seuil de la durée, mais ELLE suit celui qui se veut devenu le seigneur et le maître.
L’heure est enfin sonnée, ils ont emménagé. IL s’enquiert des remous provoqués sans nul doute par son départ subit des feux vernaculaires. Elle n’a rien à lui relater : Son époux hors des lieux, ELLE a laissé un mot pour lui signifier l’irrémédiable. Son havresac est maigre, car Elle ne voulait pas, en l’absence de l’autre, s’accaparer des biens qu’il pourrait contester. Tout se réglera donc demain dans la soirée. Mieux vaut cependant qu’à ce stade IL s’abstienne d’un contact direct avec le délaissé, qui peut être violent s’il se croit provoqué.
Dont acte, et maintenant, dînons. Ils ont mangé, parcouru la télé, puis ils se sont couchés. Pas de danse d’amour cependant pour ce soir. Les menstrues empêchent l’introït. Le test, le test, le test, il nous faut le passer avant de chevaucher, mais nous avons le temps, amour, de patienter.
Masturbatoire nuit de noces. Paroles échangées, serments renouvelés. Entre Ysolde et Tristan, l’ombre d’un seul virus.
Le matin revenu, le couple prend ses marques. IL commande le déjeuner, ELLE se prend un bain. Les flocons avalés, c’est un chaste baiser : A ce soir mon époux, pour notre doux logis. Leurs agendas sont tels que dès le second jour ils ne pourront se vivre qu’à poindre le crépuscule.
Escale par son bureau en route vers le colloque, le téléphone. IL décroche, hésitant, craignant d’être surpris. Sa mère au bout du fil. Epouse a rapporté le forfait rejeton.
Epouse sait maîtriser le subtil pare-feu, mobiliser la famille pour arrêter la vague, dominatrice, d’une libido rivale. Les pressions sont choisies pour l’efficacité. Avant leurs Pâques, le seul frère survivant de son père immanent tenta de le raisonner. Sœur a voulu le tancer lorsqu’après Copenhague IL s’était emporté contre le double jeu de ce qu’il appelait une félonie collatérale. Depuis Pékin, à treize mois d’intervalle, IL devra résister au bon sens du Beau Père.
Mère est abasourdie, l’accuse de folie, l’exhorte à réfléchir, à regagner le sein des devoirs conjugaux, le supplie d’épargner la honte à ses vieux jours, de penser à ses filles, et de penser à lui, démon voué à l’échec, il est midi sonné.
Trahi, IL est trahi. Sa propre génitrice refuse tout soutien. Pour un retour au monde, c’est un accablement. Il lui faut résister aux sirènes du doute. La voix est donc plus triste que bourrue quand IL renvoie sa mère aux oignons de son coin.
IL restera bougon jusqu'à l’heure du soir. Comment lui annoncer, à ELLE si confiante, l’imprévisible défaillance de la poutre maîtresse, sur laquelle reposait l’édifice familial qu’IL leur avait construit en rêves Copenhague ?
La mine qu’IL contemple quand ELLE passe le seuil d’une chambre moins gaie que le soir de leurs noces, pourtant c’est bien la même, et eux physiquement n’auraient pas dû changer, lui laisse présager d’autres désillusions.
Monocorde, ELLE débite les phrases alibi. Répétition nocturne. Je te quitte à dix heures. Mon mari n’était toujours pas au rendez-vous. Après le théâtre, je rentrerai chez nous. Chez lui, la reprend-il. ELLE poursuit, imperturbable : L’explication venue, selon sa réaction, soit je dorloterai, soit je m’envolerai. Cette nuit cependant je ne rejoindrai pas les bras que tu me tends. Il me faut méditer avant de replonger dans les joies du péché. Une amie m’a offert de partager ses draps. Tu comprends ?
IL est trop étourdi par la dégringolade pour ne pas acquiescer. Leur vie aura duré au plus vingt-quatre heures avant que ne s’achève le premier de leurs actes. Une nuit, une pause, demain ses bras peut-être ... Il regrette déjà d’avoir remis son linge aux laveurs de l’hôtel. Quelque chose murmure que le séjour Pullman ne sera plus très long.
A peine échangent-ils quatre serments de plus avant qu’ELLE ne le quitte, sourire retrouvé. Les planches n’attendent pas. Lui s’abrutit un peu à l’alcool de coutume, mais le whisky ce soir n’a pas le goût d’hier. Une paire d’inepties en chaîne six ou cinq, la pilule d’oubli. Demain est bientôt là. L’escale à son bureau, comme naturellement, le téléphone.
IL a pris tant de coups que son mental bleuit.
Résigné il accueille la voix ferme d’Epouse. Le rapport lui confirme tout ce qu’il pressentait. Epouse hier au soir contactait le mari, qui en tomba des nues. Oui, sa femme était absente la veille, avait laissé un mot sur la table en partant. Mais ELLE était censée dormir chez une amie, repos d’après théâtre. Pas de mention d’hôtel, certes pas de divorce. Ils n’ont jamais parlé de pouvoir se quitter.
Le mari compatit à la douleur d’Epouse, explique qu’ELLE est coutumière de la fugue soudaine. Trois, quatre fois déjà sur deux ans de mariage, elle a quitté le nid, jamais plus de deux jours, courir un guilledou qui la lassait très vite. Quant à cette fois-ci, il ignorait le tout. Qu’Epouse se rassure, il va la sermonner. D’ailleurs ELLE est rentrée. L’ordre sera rétabli.
C’était hier au soir. Epouse conclut, mais ne triomphe pas. Le récit se poursuit par la question qu’IL se posait lui-même dès son petit lever : Maintenant, que comptes-tu faire ?
IL abandonne. Son échappée du cœur a vécu. Qu’Epouse lui pardonne, qu’Epouse le reprenne ! Epouse accepte sans trop se faire prier. La clarté de l’enquête, la saveur de victoire, le désarroi de l’autre, son fol soulagement la rendent magnanime.
Ils se retrouveront à la brune, pour confirmer. S’IL est vraiment sincère, vraiment, Epouse insiste sur le mot, l’éponge passera une dernière fois.
Entre-temps, Fille cadette sera tranquillisée, elle qui tout hier a hanté la cité hurlant du fond du cœur les mots de ses douze ans : Je veux pas que mes parents y se divorcent ! Fille cadette qui ce matin reprenait des distances, envisageait d’ailleurs, pour le mardi, tu te souviens, jour de chorale, de t’inviter, père pourtant indigne, à un dîner tête à tête où tu t’expliquerais. Le mano a mano pourra donc se tenir, mais IL aura remis menottes à ses poignets. L’aînée daignera même, qui sait, lui pardonner, s’IL endosse la chemise, met la corde à son cou, et retrouve les clefs de leur bonheur perdu.
Il lui fallait se rendre, puisqu’il était cerné. Mère, Epouse, Sœur, Filles, plus moyen d’échapper.
Espérer maintenant le temps de Rédemption. Téléphone. C’est ELLE. Sa panique contraste le sang-froid de l’Epouse : Ta femme. Appelé mon mari. Lui a tout appris. Je suis perdue. C’est bien fini ...
Il coupe sobrement la logorrhée du deuil. Il sait. Ce soir, IL réintègre. ELLE a raison, c’est bien fini, non par faute d’Epouse, mais de son chef à ELLE, qui lui avait menti, avait entretenu sa flamme velléitaire en prétendant réglé l’obstacle marital. Leurs ruines sont fumantes, IL répandra le sel. Soumis, IL attend d’expier.
Epouse n’accepte pas de retour dès ce soir. Il faudra qu’IL dégorge encore un peu son vice. Puisque Pullman était le nid de Cupidon, Pullman demeurera un rocher pour l’exil, au moins pour cette nuit. Nous reverrons demain, quand j’étalonnerai avec les yeux de l’âme la densité réelle de ce prompt repentir. Epouse a dit le droit, Epouse l’abandonne.
IL n’ose appeler quiconque à son secours. La honte de l’échec est trop rouge à son front. Libératrice, la nuit maltée l’emporte vers la fin, croit-il, du Purgatoire.
Avant de regagner Maison Commune, pour aller y espérer la mansuétude familiale, IL prépare ses bagages, signe évident du choix définitif de rentrée dans le rang. Epouse ponctuelle dans sa justice raide le véhicule jusqu’à l’hôtel sur le coup de huit heures. Ils montent tous les deux récupérer son faix sous l’œil éberlué du portier de service.
C’est en ouvrant la porte qu’IL comprend la stupeur : ELLE est là, assise au bord du lit, dans l’ombre qui descend. ELLE qui dit « Bonsoir ». L’immense de ses yeux aspire son regard. Le rideau de ses larmes l’attire comme un miroir où IL va se jeter. Mais le souffle d’Epouse vient lui glacer la nuque. IL effondre sa tête, empoigne la valise, borborygme, ressort, c’en est vraiment fini.
IL y a presque cru, à cette « unhappy end ». Les semaines suivantes, IL demeure implacable. A peine une brume, légère, de nostalgie, quand IL reçoit lundi, par le courrier interne, un message de la reine détrônée.
Dans sa hâte à quitter les lieux de leur peut-être, IL a subtilisé aussi sa brosse à dents. Comme ELLE a délaissé pour de vrai son mari, la chambre fut occupée une troisième nuit. IL aurait pu tout de même lui régler la facture pour les deux qui précèdent. Quant à son linge, il est par devers elle, à sa disposition. Ils resteront, n’est-ce pas, bons amis ? Elle en aura besoin, car maintenant c’est ELLE qui va souffrir, isolée, défroquée, en manque de deux hommes pour n’avoir su choisir.
La rencontre se fera sur terrain neutre, le parking de la Maison Commune. ELLE tend le paquet, et lui quatre billets. IL ne fléchira pas. Un merci grommelé, il tourne les talons.
ELLE n’abandonne pas l’espoir de resucée. Clara, qu’il connaît à peine, l’aborde en émissaire. Un déjeuner rapide, où ils se jaugeront. Une si belle histoire, si vite, si mal échue, la fragile Clara ne peut les laisser faire.
Le déjeuner s’avère une glaciale erreur. Au lieu de lui parler, IL entretient Clara. Quand chacun d’eux rejoint son propre véhicule, IL ne s’émeut pas même aux larmes qui lui sourdent.
L’occasion est offerte de trancher pour de bon le cordon dont IL sent qu’ELLE peut user encore. Maison Commune recherche des candidats pour occuper son siège dans la Chine lointaine. Il postule, puis l’informe, sarcastique, de son délibéré. Epouse respire mieux, loin des yeux, loin du cœur.
Deux décades après splendeur et décadence, c’est justement Pékin qui l’héberge une brève semaine, pour confirmer son choix, visiter les marchés, quelques appartements, contacter l’ambassade et son incompétence, pré-inscrire les filles à l’école française, apprécier les collègues de son futur labeur. Lapin n’était pas là, mais Amoç, Brebis, Léchouille, Tigresse lui firent bon accueil.
Le syndrome chinois pour eux n’est pas nouveau.
Alors qu’IL sévissait en Afrique du Centre, c’était au temps de la Mélanésie, un groupe de Fils du Ciel avait croisé leur route. Des contacts sont noués avec cette douzaine d’architectes, volontaires des Nations Unies qui demeuraient isolés dans la bourgade capitale. Brun et citron se mélangent mal. Le blanc dans ces parages ne parle pas marxiste, ils étaient atypiques.
Par jeu, puis par défi, IL voulut balbutier des rudiments de langue. Un interprète leur fut offert, homme symbolisant le renouveau de l’Est. Plusieurs fois la semaine IL court les caractères. Ils tapent d’autres fois le carton en famille. Le groupe les convie, ils invitent la bande. Bref, une vraie connivence, qui lui fait apprécier une Chine différente des rigueurs de Mao, barbares, outrancières.
Epouse goûte aussi l’exotique du plat, et lui confesse vite l’hommage de l’interprète.
Pour la contrecarrer au marquage des points, IL avait Mélanie. Quand Epouse belgisa, IL flirtait Cameroun. Epouse accueille un Canadien, IL enfourche une Congolaise. C’était ce qu’IL dénomme aujourd’hui la Belle Epoque, celle des corps à corps presque simultanés.
IL sait que dans le nombre le Chinois a conquis une place d’honneur aux souvenirs d’Epouse, heureuse d’avoir pu séduire un jeune mâle, d’avoir dépucelé un moins que trentenaire, elle qui affichait les superbes appas de son lustre de plus, puis d’avoir pu frayer dans des lieux incongrus, le bus véhiculant la cohorte architecte, la salle de repos de l’hôpital local, les plages où des crabes tirent aux poils les amants.
En acceptant la Chine, Epouse s’approchait un peu de sa jeunesse, et reléguait aussi, irrémédiablement, les attirances d’ELLE, blessée, certes, mais à cet âge on cicatrise vite pour reprendre l’assaut.
IL est donc à Pékin.
Lors de son arrivée, on lui remet un pli qu’IL ouvre avec surprise. Epouse enfonce le clou. Par cette lettre, postée dès son départ connu, Epouse remplit sa gorge d’un sirop d’émotion. Et des larmes lui coulent en parcourant les lignes d’un simple pro domo.
Epouse n’a jamais cessé de le chérir. Les filles ont besoin de leur père à plein temps. Le chien souffrirait trop de les voir déchirés. Cyclistes, ils maigriront sur les voies impériales, ensemble comme ils le sont depuis déjà vingt ans.
Pas de mention pour ELLE dans ce billet tendresse, qui n’est pas délation, ni appel au secours, mais un cri de confiance, un geste d’unité.
Le téléphone encore. C’est ELLE qui appâte. Sans l’écrit de l’Epouse, IL se serait rendu. Car les pleurs de la belle parquée dans son Pullman, car sa propre arrogance au refus d’accepter qu’ELLE se tienne même à trois pas de lui, commençaient de peser leur tare de remords. Cinq onces de regrets, saudades d’amour défuntes parce que vécues.
Mais IL vient de la lire, la lettre fatidique. Son destin est tracé, son menton raffermi. Pas d’état d’âme ainsi pour l’envoyer bouler. Il ne cédera pas aux plaintes solitaires, du moins pas cette fois.
La rudesse du ton pour ELLE fut un choc. Elle lui dira plus tard avoir douté. La perte du mari, les pleurs qui lui rougissent chaque soir les deux yeux, l’absence de futur, et le déroutement de celui qu’ELLE pensait tenir bien à sa main.
Le poisson refuse l’hameçon. ELLE doit rameuter sa confiance perdue. Quand IL prospecte en Chine, ELLE aguiche à Genève, jette son dévolu sur l’un des délégués que la Maison Commune rassemble par centaines au début de l’été. Ce fut son aventure de leur intermittence.
Puis ELLE s’organise, car il y aura demain. D’abord trouver un toit, car elle est sur les routes. Ce fut la découverte près les hauts de Saint-Jean de la fière bâtisse où depuis ELLE règne.
La maison de Saint-Jean les fit se rapprocher, ou du moins lui fournit prétexte pour ce faire. Dès son retour de Chine, la volonté faiblit : Epouse ne pouvait susciter l’émotion à jets si continus, qu’IL puisse en oublier la tristesse des yeux croisés chaque quantième. Maison Commune leur crée des coutumes. Il n’était pas possible, durablement, de s’ignorer.
Elle lui avait remis un billet pour la voir. Cercle anglais de Genève, une pièce de théâtre où la partition lui seyait à merveille : Maîtresse trop exigeante, son personnage commit un meurtre sur la personne de l’épouse d’un amant désiré. Elle répond du crime devant le Grand Jury au travers de flash-back censés la justifier.
IL n’ose pas se rendre lui-même au promenoir, y dépêche donc Fille aînée, désireuse de se rafraîchir l’anglais avant que d’affronter CNN à Pékin. Fille aînée ne voit pas de malice au spectacle, elle ignore en effet les détails de l’affaire, et ne la connaît pas. Son rapport est succinct : La pièce, bof ! Pas mal mais pas terrible ... L’épouse domine la scène, elle détient les rênes. Difficile d’ailleurs de comprendre comment l’autre poufiasse put séduire le mari.
IL met ce contresens au compte d’une mauvaise maîtrise de la langue, mais ressent du chagrin à ce qu’il a perçu comme une attaque renouvelée, certes involontaire, contre cet ex-amour qui ne peut se justifier.
Il lui faut redresser le fléau de la balance qu’il vient de ressortir du placard à fantasmes. Et puis, s’IL n’ose se l’avouer, il salive toujours de ce corps frémissant dont il n’a pu goûter que des bribes offertes. Le repas fut servi, la table reste mise. Ils n’ont pas eu le temps, c’est vrai, de convoler. Mais ne pourrait-elle pas devenir son amante à défaut de conjointe ?
Lorsqu’ELLE le pressent pour négocier le bail qui l’installera à Saint-Jean, IL est donc presque mûr, et se laisse cueillir. L’idée qu’ELLE déroule pour justifier leur rapprochement : La maison est à louer, mais elle est vaste. La pelouse tout autour couvre un peu plus d’un acre - Elle ne sait expliquer combien cela ferait en bons mètres carrés, mais sûrement beaucoup - et la propriétaire exige une tonte régulière, un entretien pointu.
Bref, ELLE a ressenti, dès l’ouverture des discussions, qu’une femme isolée, séparée de surcroît, aurait bien peu de chances d’emporter le marché, d’autant que la bailleresse est contrainte à traiter justement par la fugue de son alter ego. ELLE a donc prétendu disposer d’un mari. Il faut qu’IL joue le rôle. Et d’ailleurs tu le dois, n’est-ce pas de ta faute si je suis sans logis ?
IL se rend sans combattre à ses vœux péremptoire. D’ailleurs, IL n’avait ni désir, ni raison, de ne pas accepter un leurre si plausible.
Rendez-vous était pris dans un salon de thé, où ils pourraient licher en négociant les prix. Le marchandage se conclut aisément. Visiter maintenant les lieux pour y toper. Ils se déplaceront à trois voitures, en file, pour qu’aucun ne se perde. La maison est lotie sur un flanc de montagne, une route traversière que peu de gens fréquentent.
La caravane s’ébranle, mais IL est vite lâché. Hasard d’itinéraire, le museau de son automobile pointait en direction inverse de celle de la quête, presque ludique, des femelles locatives.
IL a beau parcourir Saint-Jean dans tous les sens, nulle trace véhicule qui puisse l’orienter. Retour vers la famille insoucieuse, ignorante de la douce rechute qu’IL peste d’avoir manquée.
Le lendemain, IL s’excuse auprès d’ELLE de son manque de flair. Pour la première fois depuis leur déchéance, le rire sonne clair quand Elle lui répond : Aucun dol cette fois lorsque tu me perdis. Le bail fut bien signé, les clefs sont dans ma poche. Ce soir je revisite, viens donc m’accompagner. Table, chaises, déjà seront livrées. J’emporterai un litre de liqueur et une paire de verres. Il n’y a pas de lit, le sol est carrelé, donc fort inconfortable, tu vois, aucun péril, je ne te violerai pas.
IL n’en est pas très sûr, mais serait consentant. Il accepte l’invitation.
Parcourues les pièces de la demeure, foulé un gros arpent, recensées douze vaches, humés tous les parfums du Jura suburbain, ils s’asseyent enfin, graves et face à face. Au moins trois pleines semaines sans s’être envisagés.
IL trouve trois ridules près du coin de ses yeux. Une larme fossile lui voile le regard. Sa main qui tremble encore lui couvre doucement le poignet. Sa voix est devenue celle du repentir : Soyons amis, dit-elle, je ne veux plus souffrir. Je t’aime, et tu m’as fait, crois-tu bien, découvrir que l’amour existait. Pour cette seule raison, j’ai quitté mon mari. Il voulait me garder. Je l’ai vu supplier, sangloter, se déchirer les flancs de me voir l’éloigner.
Ma raison était faite. T’avoir connu suffit à tomber les oeillères, même les mieux fixées. Désormais, je pourrai vraiment tout embrasser. Cette vie m’est offerte, et je t’en dis merci. Mais tu sais, cependant, je demeure fragile, et je titube un peu des coups que j’ai reçus. Si tu pouvais m’aider ...
IL fond, IL est en eau, IL vient de succomber.
Promis, IL l’aidera de toute sa volonté, de tout son cœur, ce n’est pas une image. Lui aussi l’a aimée, l’aime, l’adore, la veut, les veut toujours. IL se lève, la chaise bascule sous la force du désir. IL se penche par dessus une bouteille exsangue, s’en va pour l’embrasser.
C’est ELLE qui repousse l’avancée. Le parfum de ses doigts lui a fermé la bouche. Pas ici, pas encore. Il faut redécouvrir le Grand Secret. Nous en étions si près. Analysons d’abord les scories d’athanor, elles dévoileront où nos routes fourchèrent.
IL vient de se remettre en position de faible. C’est ELLE qui distribue le jeu. Il devra chaque jour honorer la prébende : Rétrogradé soldat, IL doit mener l’assaut de l’oppidum sacré. Le siège a comporté deux étapes distinctes, c’est à Paris qu’IL doit abattre les remparts.
Ses fonctions l’y menaient comme administrateur, pour gérer les pensions dont avec parcimonie Maison Commune gratifiait ses anciens supplétifs. La session, quinze jours, promettait d’être chaude. D’abord, la canicule, Lutèce en apathie. Ensuite des menaces aux avantages acquis.
Vers le milieu de leurs assises, une démonstration, massive, de soutien devait s’organiser. On viendrait de New York, de Vienne, Rome et Manille, même de Tombouctou et bien sûr de Genève. ELLE pourrait en être, sauf la crainte d’Epouse.
Car Epouse désormais le marque à la culotte.
Nous sommes mi-juillet. Pour la famille, Paris représentera une escale prolongée sur la route bretonne. L’HLM de sa mère ne peut tout héberger, leur couple, les Filles, le chien, Sœur, le concubin, une paire d’enfants, une autre de canidés résidant à long terme, en plus un vieux félin, un poisson presque rouge.
Ils ont donc retenu des chambres à l’hôtel, sur l’avenue de Saxe. Le bâtiment est plein, d’ailleurs, de congressistes. Fenêtres sur la cour, béantes de chaleur, on plonge chez les autres dont on entend les cris.
Le jeu est délicat.
Il trame dans son coin, fait semblant de laisser Epouse fignoler les détails de l’acheminement final vers le sommet des Monts d’Arrée. Tout est fin prêt, décidé, résolu. Départ le mercredi aux aurores tardives, jeudi et vendredi sont de fête au village. Epouse est engagée chef de cérémonie, transfuge citadine pour compenser les funestes conséquences de l’exode et du vieillissement sur l’encadrement local des comices.
IL sort sans crier gare alors de son chapeau une prolongation, imprévisible, de la réunion. Une session spéciale le maintiendra ici jusqu’au samedi matin. Epouse, filles, croyez-le bien, j’en suis plus que marri. La gravité de l’heure requiert ma force de présence. Mais je vous rejoindrai par le tout premier train.
Epouse est au courant des mobilisations, systémiques, qui doivent soutenir de justes revendications. Chacun sent l’âpreté des débats à venir. Son homme guidera leur camp pour négocier. Comme Epouse a promis son aide au Finistère, elle doit l’abandonner près des Champs-Elysées, mais son soutien moral, sans faille, lui demeure.
Tout contrit, IL soupire et acquiesce. Seul il résistera, encore et toujours, à cet envahisseur qui nous ronge les rentes.
Le fourbe se réjouit du succès de la ruse. Epouse s’est gobé le leurre et le crochet, IL peut la faire venir. Trois jours leur sont acquis dans Paris déserté, trois jours de liberté, car la session n’a jamais existé, sinon dans son esprit, et pure bilatérale. C’est avec ELLE seule qu’IL souhaite dialoguer, qu’IL espère conclure un pacte de durée.
Il vient de se mener au terme de l’abject, pour la première fois un mensonge complet. IL se méfie pourtant, comme chacun fautant en conscience du mal. Lorsque son père menait ses rejetons au Louvre, les dimanche d’hiver, alors c’était gratuit, d’ailleurs sans éclairage, il fallait se hâter de parcourir les salles avant l’obscurité, fatale, de dix-sept heures, IL s’attardait souvent, plongeait dans l’œil unique qui contemplait Caïn, frémissait sous le doigt pointé de Némésis, tremblait avec le Crime pourchassé de Justice.
C’est lui qui maintenant incarne l’allégorie.
Seul le catimini lui permet de la joindre, car s’IL veut comploter ELLE doit prendre sa part. Il lui faut la convaincre de venir par ici, Epouse dans les parages. ELLE craint le choc frontal du conjoint bulldozer. Puis ELLE doit se résigner à cette portion congrue, la seule qu’IL peut offrir, trois jours de connivence, mercredi - vendredi, épaisses sont les tranches, conjugales, qui entourent son lot.
Les contacts requièrent beaucoup de discrétion. Car parmi les collègues également présents à Paris figurent des sycophantes, qui eurent vent des spasmes agitant son foyer, et se feraient un devoir d’en informer l’Epouse, s’ils pouvaient discerner des risques de rechute.
Chaque matin et soir, IL se fait trois détours sur le chemin, autrement rectiligne, qui sépare l’hôtel du séjour des assises, afin de s’engouffrer, isolé des regards, dans une cabine complice, d’où IL peut l’exhorter, pour la convaincre à la fin de joindre la transhumance et de manifester.
Le jour est arrivé de la lutte sauvage. La rumeur que perçoit le Conseil assemblé enfle jusqu'à percer le mur capitonné qui enclôt les séances. On ne peut plus siéger, tant le chahut domine. Ils sont plusieurs centaines, portés par la sublime exaltation d’une colère collective, qui scandent à la porte leur droit revendiqué, justice et parité entre Londres et Berlin, Washington et Moscou, Paris et Albuquerque.
La séance est interrompue, pour que la Présidence négocie le retrait de la foule trépignante. Leur message a porté, il sera pris en compte, mais quand même faudrait-il qu’on nous laissât délibérer. Le roulement réel qui trouble les débats s’apaise peu à peu. Le compromis trouvé satisfait tout le monde. Ceux qui ont envahi Paris sans coup férir pourront faire trois tours de la salle muette, banderoles devant, la piétaille derrière. Et puis on suspendra. L’après-midi durant, une délégation négociera avec les meneurs les grandes lignes d’un cessez-le-feu.
IL s’était extirpé un moment du conclave, pour aller saluer le flot des insurgés, surtout pour constater qu’un paquet suffisant de têtes et de drapeaux séparait les deux femmes qui lui souciaient le plus. ELLE, fiévreuse, se tient au premier rang des troupes. Epouse, moins active, bavarde en serre-file avec le mari de Tannen. Fidel et Georges sont là aussi.
Le défilé des troupes va pouvoir commencer. IL regagne son banc. C’est ELLE qui inaugure le cortège. Tout son corps est dressé qui brandit l’oriflamme. Ses reins se sont creusés en dignité de lutte. La poitrine ressort au souffle du courage. Le regard clair est fixé loin devant, sur l’avenir, ils n’en démordront pas.
Comme ELLE est fière, et comme IL la désire !
Les trois tours sont bouclés, et les manifestants convergent au buffet qui leur sera offert. IL a rejoint l’Epouse, ravie de leur succès. IL explique les devoirs qui l’attendent tantôt, accompagner Fidel qui plaide au tribunal contre la Maison Commune, qui veut donc consulter un avocat fameux, mais a besoin de lui pour décrypter un peu tous le galimatias qu’exsude son conseil. IL la rejoindra tard, sur le coup du dîner.
La première partie de son discours est vraie, mais la consultation durera moins d’une heure, ce qu’IL avait prévu.
Au sortir du parloir, il lui faut inventer un autre subterfuge pour semer son collègue. IL bafouille trois mots, qu’il va trouver sa mère, qu’il est bientôt très tard, qu’il lui faut s’encourir, et plante là son alibi légal. Fidel accepte de bon gré cette hâte soudaine, d’autant qu’il s’ennuyait au phrasé juridique. Il avait repéré ce matin dans la foule une gironde camarade qui doit déjà l’attendre au pied d’un lit d’hôtel.
Quant à lui, c’est vers ELLE qu’IL se dirige. Toujours aussi méfiant, soucieux d’intimité protectrice des lâches, IL a voulu cacher même à ce bon Fidel la quête renouvelée du plus pur des Graal.
Ils ont pris rendez-vous Closerie des Lilas, l’endroit est stratégique. Pas trop loin de la gare d’où ELLE repartira, une seule correspondance pour regagner les chambres familiales, à deux pas du bavard justifiant son absence.
A peine a-t-il le temps d’interroger son cœur sur l’état d’émotion qui l’habite aujourd’hui qu’ELLE rejoint sa table. C’est celle de Lénine. IL en fait la remarque, naïve fierté pour lui de partager, avec celle qui reprend sa place au panthéon des souvenirs futurs, les mânes appropriées d’autres aussi grands qu’eux.
Les Soviets leur fournissent un thème d’accrochage. Ils n’ont pas à peiner pour reprendre le cours du romantisme fou qui les étreint toujours. Ces deux-là ont besoin de tenter l’impossible. C’est ici, entre deux bières, loin des yeux de l’Epouse, libres des contingences, qu’ils se sont résolus à défier le temps.
Ce matin même, IL avait reçu de la Maison Commune une confirmation de l’offre pékinoise. Il pourrait certes la décliner, sans encourir la moindre foudre. Une autre promotion, celle-là Genevoise, lui échoit en même temps. Buridan du tableau, IL veut la consulter.
L’échec est si récent de leur communauté ! Leurs yeux piquent encore des larmes de rupture. Leurs nerfs sont tant à vif qu’ils ne pourraient garder le flegme du bonheur à trop se côtoyer. S’ils repartent ensemble au manège de vie, la force centrifuge cette fois les tuera : Il ne faut pas tenter le Diable chaque jour.
Ils acceptent l’exil pour mieux se fusionner.
Qu’IL parte vers la Chine avec famille en croupe. Pendant que les Aymon cavaleront là-bas, moderne Pénélope c’est au bord du Léman qu’ELLE tissera leur toile. S’ils résistent à cela, ils domineront le monde. La logique de l’absurde les pousse vers l’avant.
C’est donc avec la joie des solutions finales qu’ils ont bu au futur, différé, du bonheur. Dilatoire évitant l’implosion de leur être, ils pourront se rejoindre dans trois jours révolus, vivre au sein de Paris une des intermittences dont ils ont décidé qu’elles paveraient la voie, périlleuse, de leur montée vers le Golgotha.
Le jour dit, son train est attendu sur le coup de treize heures, la moiteur de son front doit peu au thermomètre.
Il fait un peu plus frais au cœur de la fournaise, ce qui le rassérène au moins sur un aspect des jours qu’ils vont passer en quête de demain. Car IL sait que ces jours, les premiers de leur chemin de croix, ce chemin non tracé qu’ils se sont assigné, diront s’ils ont vraiment le cœur pour y grimper. ELLE qui va venir le trouver tout à l’heure, aurait-elle supporté un corps tout ensué, dégoulinant matin, dégoulinant le soir, l’alcool et la touffeur font dégorger les pores ? Ce matin, une brise maligne assèche la courette. Ils pourront refermer au moins les deux battants lorsque les cris du rut lui empliront la gorge. IL sait par questionnaire qu’ELLE hurle la jouissance.
Pour l’instant, IL salue bien les filles, le chien, l’Epouse, qui vont s’acheminer vers les fraîcheurs de l’ouest. Il n’ose la rejoindre cependant en direct depuis la réunion qu’IL déserte avant l’heure. Il lui faut s’assurer du vide de la chambre : Comme IL se sent coupable, il craint la perfidie.
L’absence constatée, vite, Gare de Lyon. IL s’abstient d’attendre en évidence, évite le bout du quai. ELLE, qu’IL sait fantasque, n’aurait-elle pas tramé un mélodrame, enfournant son mari dans un bagage à main, afin de susciter, mante voluptueuse, un combat de titans pour ses faveurs mortelles ? Le vertige d’oser reprendre la cavale avait décidément basculé son assise.
Pas de traîtrise à l’arrivée. C’est ELLE seule qui débarque, le cherche du regard, lui sourit, étonnée tout de même qu’IL quitte une encoignure pour venir la cueillir. ELLE, qui s’étonne derechef quand IL impose un déjeuner sur les lieux de la gare, sans gagner aussitôt la couche de volupté, qui accepte pourtant son discours sur la grande qualité du service au Train Bleu, ignore qu’un séjour, prolongé, aux toilettes lui aura permis de revérifier qu’il n’y eut pas retour, impromptu mais terrible, de l’Epouse aux soupçons vers la chambre nuptiale.
L’alcôve qu’ils rejoignent lui semble bien petite, surtout lorsqu’après un bref coït, la chair est impatiente quand elle a trop rêvé, même l’interruptus est bon à consommer, IL lui dit d’éviter tout le jour de se faire entrevoir, les espions sont légion jusqu'à demain matin.
Le prélude est morose à leurs amours nouvelles. De surcroît, IL s’absente l’après-midi. Rencontre avec les Parisiens de la Maison Commune, l’éthique syndicale ne permet pas de dérobade. ELLE ne saurait, hélas, l’accompagner, pour vivre heureux ... Vivons cachés, je sais, pourtant les clandestins, au moins, terrent ensemble !
IL calme, le croit du moins, sa frustration de l’heure aux baumes du plaisir des trois jours qui suivront, et surtout des deux nuits qu’il viendront encadrer. Mais c’était mal connaître, IL la découvre à peine, l’exigence infinie d’absolu dont ELLE se stimule.
Lorsqu’IL fait son retour vers celle qu’il espère, l’orage gronde autant dans la chambre qu’au ciel. La recluse renie les barreaux de sa cage. S’IL ne la sort de suite, c’est elle qui s’envole. L’ultimatum est là, il faut obtempérer.
Un verre ou deux, ma mie, et nous nous extirpons. Trinquons à la santé de nos amour ardentes. ELLE sait qu’IL tergiverse, qu’IL attend la tombée de la nuit pour leur faciliter une sortie dans l’ombre. Elle accepte néanmoins, car ELLE ne veut pas rompre ainsi tout de suite, sans lui donner la moitié d’une chance de ressaisir, entre ses doigts tremblants de peur, le velours du bonheur qu’elle est venue franger.
IL avait repéré au fond d’une venelle un couscoussier propice aux écartés du monde. Nul chaland hormis eux ce soir ne vient troubler la quiétude des lieux. De rosé en boukha, le temps s’est écoulé. Ils peuvent regagner la chambre incognito, la meute congressiste aura quitté l’hôtel pour se rapatrier au giron officiel. Paris leur est ouvert, ils rentrent se coucher.
Leur sexe a peu vibré. Elle manque d’enthousiasme, IL ne peut l’en blâmer. Egoïste profond, prisonnier de l’angoisse de se trouver piégé, IL sait avoir manqué aux devoirs de l’amour. L’accueil qu’IL réserva n’appelait pas l’extase, et ce n’est pas l’extase qui brille dans ses yeux lorsqu’il s’allonge, non pas flanc contre flanc, mais sur la couche voisine.
Les lits dans cet hôtel sont d’étroits gémellaires. S’ils grincent comme à Gex, ce n’est que de fatigue. Quelques minutes passent. Les paupières sont lourdes de celui qui a trop bu pour conjurer la crise qu’IL voyait monter chez sa compagne.
ELLE n’accepte pas l’alcool de léthargie, se lève d’un seul bond, apostrophe l’ivrogne. Quoi, nous ne sommes encore pas tout à fait amants, et tu voudrais dormir comme un mari poussah ? Je me réjouis qu’Epouse ait voulu te reprendre. Il aurait fait beau voir que tu me restes en rade. Larve fétide, mais je t’aurais jeté avant une semaine ! C’en est trop, je m’en vais, je t’abandonne, cuve seul ta vinasse, je rentre sur Genève.
Le bagage se fait. La belle qui se vêt, mais s’interrompt soudain. IL n’a pas réagi au torve de son oeil, et cela la surprend. ELLE n’admettra pas qu’IL accepte si bien de se séparer d’elle ainsi sans coup férir. N’a-t-elle pas perçu, enfilant ses culottes, le soupir d’exutoire du lâche soulagé ? IL serait trop heureux de ne devoir choisir. ELLE se retrouverait, de surcroît, encore un peu plus seule que même ce matin, l’avenir serait mort avant que d’exister.
La survie du possible commande d’autres voies.
Au lieu de gourmander, ELLE se fait câline. Explique qu’elle comprend son désarroi du jour. Demande qu’IL excuse ses vains emportements. Accuse la chaleur, oppressante, des villes. Lui dit ses nerfs à vif, et son cœur qui chancelle. Se presse contre lui, le supplie d’oublier les mots de la rupture qu’elle vient de proférer. Maintenant ELLE pleure, les yeux sur son épaule, alors IL ne veut pas, d’ailleurs le pourrait-il, résister plus avant.
Les lits sont rapprochés, les draps de large en long ceintureront les couches. Ils peuvent commencer de s’aimer.
Et ils se sont aimés pendant quarante-huit heures. Dans le lit IL a pu enfin la pénétrer. Oublié le SIDA, la lune était trop pleine ! La semence a giclé tout au fond de son ventre, l’enfant qui leur viendrait serait le bienvenu. Les risques encourus renforcent leur destin, celui qu’ils ont scellé au bord de la rupture, confirmé par le sperme et le poivre mêlés.
Ce sont deux jours à peine, Lecteur, qui les unissent, mais ces deux journées-là les soudent à jamais. Car ce sont les premières, et peut-être les seules de leur cheminement où IL n’a pas souhaité tourner un peu le cou. Avant est aboli, ne reste que demain.
La pluie qui l’accompagne au sortir de ce rêve, dans le frais du matin IL part pour la Bretagne. Pas de rancœur pourtant dans leur séparation, ils savent désormais la force du vouloir.
Epouse n’entrava pas la marche du destin, persuadée d’ailleurs d’avoir tout rétabli.
Les augures il est vrai signalent l’embellie. Au long de ces semaines, IL est calme et serein. Plus de ces allusions qui pourrirent leurs Pâques, à la scission possible de leur communauté. IL s’est remis à boire, mais reste modéré. IL exhale la fumée, IL pointe à la pétanque, fréquente les festou-noz et les cochons grillés. Retour à la normale, le socialement correct des couples estivants.
IL collabore même aux taches domestiques, peu de choses il est vrai, mais de celles qui comptent.
Chaque matin d’été, c’est lui qui s’extirpe le premier de la couche nuptiale - elle ne grince guère, sinon masturbatoire. Epouse se prête même au jeu de fellation qu’elle refusait naguère. L’adage a bien raison : A cheval donné ...
Epouse cavalière, ton cheval est rentré, mais il est bien retors !
Le devoir qu’IL s’impose est, peu importe le temps, la quête des croissants et du pain quotidiens. La boulangerie est distante d’une dizaine de kilomètres, sa lourde silhouette inconnue dans ce douar.
L’abnégation n’est pas le moteur du lever. Depuis plus de vingt ans la paresse du réveil leur a fait renoncer aux douceurs matinales, rien ne les empêchait de rompre le jeûne comme à l’habitude, patient masticage de crêpes élastiques.
Ce qu’il obtient en s’échinant ainsi, c’est en fait le contact, quotidien, avec ELLE, la semaine au bureau, le week-end à Saint-Jean. Ils se sont distanciés, mais ils restent fidèles, chaque communiqué embaume le jasmin.
Autre sentiment fort pour rassurer l’Epouse, celui de son ancrage au terroir. IL disposait déjà d’une demeure dans le hameau, acquise à peu de frais, agrandie pour le double, où tenait largement toute sa maisonnée.
Constatant cependant que les filles requièrent chaque année un peu plus de cette intimité que les parents appellent souci d’indépendance, IL fait part de son choix d’acquérir vis-à-vis. Aboli de la sorte un vieux droit de passage, trois chambres pour deux filles, elles pourront recevoir, de surcroît du terrain, en veux-tu en voilà, nous pourrons y tracer une piste de boules, plus tard, sait-on jamais, creuser une piscine.
La famille assemblée applaudit le mécène, celui qui par son geste recule la déshérence d’un village si loin de tout centre habité que rares sont les sages acceptant d’y rester. A la mort des parents les enfants s’indiffèrent, les avis notariaux fleurissent et s’incrustent.
Cette munificence n’est pas le fruit de l’altruisme dont s’étonne l’entourage. Non plus pense-t-il sérieusement à l’avenir des filles. IL sait bien qu’aussitôt appariées, les coqs élus des Dieux auront basse-cour ailleurs. Nulle raison de penser qu’à son instar, IL n’avait d’autre choix, les gendres à venir s’enterreront ici.
Ce qu’IL veut obtenir par la propriété, c’est apurer un peu de dettes envers l’Epouse. IL pourra lui léguer lors de la déchirure, prévue, de l’année prochaine un fief qui l’assiéra au milieu des notables. Deux maisons plus un champ, acquis dans la foulée cette fois pour annuler un permis de construire qui dévaloriserait le sous hameau de ce que le village appelle, mi-figue, mi-raisin devant leur opulence, son monopoly rural, Epouse disposera de terres pour y recueillir les condoléances sincères, voire les soupirants que son malheur doré pourra lui susciter.
L’achat de la bâtisse offre aussi le prétexte d’un retour à Genève. Il lui faut bien aller solliciter la Banque. Le prêt sera modeste, mais il doit se conclure. Plus les délais courront, plus les prix grimperont. Les vendeurs ont appris l’intérêt familial. Le jeu de concurrence est en sa défaveur, l’autre partie, à ce début d’enchères, inventera bien sûr le candidat untel pour relever le seuil du tope là final, un an se passera avant la retombée de la spéculation, IL ne peut pas attendre.
Epouse s’étonne un peu de cet empressement capitaliste. IL n’avait jusqu’alors guère l’esprit foncier. L’explication qu’IL donne : Préparer l’avenir, quand tes parents, hélas, n’y seront plus, tout ce quartier d’en haut sera entre des mains unies, de la place pour tout le monde. L’indivision sera pérenne. Lorsqu’elle fut rompue, à la mort de mon père, que nous avons dû vendre notre mas catalan, tu le sais bien qu’ensuite la famille éclata. C’est pour cela d’ailleurs que nous avons campé depuis lors sur tes terres.
IL continue : J’ai déjà l’œil fixé sur un autre logis dont nous ferons l’emplette au décès prévisible des occupants de l’heure. Les filles seront dotées avant leur mariage. Et puis, coincés en Chine, on ne peut négocier. Conclure maintenant, c’est le plus raisonnable.
Epouse s’est rendue à sa ferme logique. IL s’en ira par train, via Paris, où il pose en passant sa mère et ses deux chiens. Au terme d’une décade où elle s’était plaint des effets du crachin sur l’ostéoporose, l’aïeule s’était réjouie du retour de la concorde au foyer de sa bru.
ELLE l’attend à Cornavin. IL avait réussi, excipant du tardif de l’arrivée, à dissuader les époux Tannen de venir l’accueillir. Il ne veut pas se perdre une minute de joie.
Leurs débuts cependant furent d’hésitation. Comme si les rouages du cœur s’étaient grippés, à ne plus fonctionner que par liaison vocale, à des heures convenues, pour des durées précises, dix heures trente, neuf minutes, cinq pièces rituelles engouffrées dans la fente taxiphone.
La passion s’accommode mal des usages.
IL a récupéré sa propre automobile, la suit sans débotter. ELLE regagne Saint-Jean. Ils se boivent un verre, devisent mollement. Elle décrète bientôt qu’il est temps de dormir, sort donc de la cuisine. IL l’entent s’astiquer les canines du haut, le flot qui se tarit, les pas qui retraversent.
Mais ELLE ne vient pas pour toucher son épaule. IL est resté assis, dos à la porte, table de formica. IL sait qu’ELLE a disparu, mais ignore vers où. La maison de Saint-Jean, ce soir IL la découvre habitée.
Comme IL ne bouge pas, c’est ELLE qui apostrophe : Et bien, refuses-tu de me souhaiter la bonne nuit ? Il secoue la torpeur qui commence de poindre depuis qu’IL pénétra ce logis mal vivant. Les meubles sont rares, le mari n’a lâché en fait que peu de choses. Le bar y est, ELLE a gardé la voiture.
Le lit qui grince, c’est là qu’IL la découvre. Les oreillers calés lui font le buste droit dans une chemise dont le tissu doit être rêche. Pour compléter l’impression de cilice, ELLE tient à la main un livre de chevet.
Il a les bras ballants de celui qui ne sait par quel bout attraper un curieux épisode.
Lui s’en venait au stupre, il trouve la vertu. Aurait-elle résolu, puisqu’ils ont décrété que sur la distance, cosmique, des huit mois à venir ils se mettraient à l’épreuve, d’instaurer la chasteté pour motiver l’attente ?
Elle demeure capable de ces aberrations, pense-t-il s’inclinant pour un chaste baiser, nous verrons bien demain. Ses lèvres ont approché à peine de la belle, qu’ELLE laisse tomber le livre à son côté, entoure de ses doigts la nuque un peu distante, l’abaisse jusqu'à toucher l’haleine de ses dents, murmure en déception : Tu aurais pu, quand même, décider de rester cette nuit avec moi, Epouse ne va pas téléphoner chaque soir ...
Lui se redresse, la joie qui l’illumine, son bégaiement d’espoir : Mais, mais, c’est vraiment, vraiment, tout le contraire. Moi, moi j’attendais, j’attends, que toi, toi, tu m’invites, à partager la couche où je te vois lointaine !
Ils ont ri, ils ont pu s’assouvir. IL besognait sans hâte dans la nuit de Saint-Jean, immune des surprises de jalousies bretonnes. Il avait depuis le train tranquillisé l’Epouse, expérience et technique facilitent l’adultère.
Le soleil les appelle en rais de meuglement. Un troupeau sonnaille le réveil, il faut s’organiser.
L’appartement, changer de linge, collecter les justificatifs requis par le banquier. Elle l’a accompagné dans cette escale. C’est la première fois qu’ELLE aura visité l’intérieur familial qu’ils ont résolu de jeter à bas. Les ruines qu’ELLE pressent sans doute l’intimident.
Tandis qu’IL rassemble ses papiers, ELLE n’a pas quitté le bord du canapé où elle n’ose s’engoncer. Comme IL veut la traîner sur la couche voisine, son vit inassouvi geint avec l’abstinence passée et à venir, sa pudeur les retient aux portes de la chambre. Ils n’iront pas souiller l’alèse conjugale.
Les deux jours qui restaient furent de subterfuge.
La journée, Maison Commune resplendissait de toute leur évidence. Les amis respectaient le calme des soirées dont ils estimaient juste qu’ils veuillent les garder. Epouse quant à elle acceptait les appels dont IL prenait grand soin d’avoir l’initiative, pour mieux dissuader tout contact en retour.
L’achat de la maison est acquis, rapporte-t-il. Malheureusement, mais c’était à prévoir, les préparations chinoises accaparent mon temps, je suis presque injoignable. L’ambassade, le consulat, l’attaché militaire deviennent des paravents où se découpe à peine l’ombre d’ELLE, rétablie sur le trône de l’exclusive ardente.
Epouse ne la voit pas, Epouse ne veut plus voir.
C’est sans interférences qu’ils ont donc peaufiné leur amour apartheid. Il leur faut un challenge pour tenir la distance, une paire d’arbitres pour les homologuer. Fidel témoignera des avancées, Georges confirmera les progrès accomplis.
Tous deux sont au courant dès la fin de l’été, et leurs réactions pour une fois l’encouragent.
Fidel en vieux lutteur lui cligne des paupières : Si vous réussissez, tout deviendra possible. Vous portez l’avenir, ne le décevez pas ! Georges, le plus lyrique, s’est gonflé d’optimisme : Votre amour est si beau, vous brilliez tant ensemble ! Constater votre échec m’avait abasourdi. Comme si le bonheur refusait de bénir ceux qui l’ont reconnu, et qui le méritaient. Par votre déchirure, vous m’arrachiez l’espoir que ce monde d’aigreur un jour ne se sublime. Vous êtes les Bombard du Kon Tiki d’amour. Naviguez, naviguez, vous portez le Soleil ...
Il reste moins d’un mois avant le grand départ, et les événements peu à peu se bousculent.
Les calvinistes festoient début septembre. C’est le Jeûne genevois, quatre jours de congé, quatre jours dérobés sur les maigres décades qu’il reste à décompter.
Puisqu’ils doivent errer l’un sans l’autre bientôt, ce hiatus apparaît comme un échauffement. Tandis qu’IL parcourra quelques vallons helvètes, famille toute entière, unie et regroupée, ELLE s’envolera du côté d’Albion perfectionner un peu ses dons de comédienne.
IL s’en viendra l’attendre pour le retour de Londres. Ce sera le lundi en fin de matinée. Un jour ouvrable, sur lequel la censure d’Epouse n’a pas de prise. L’avion est retardé d’un quart d’heure environ. Cela lui suffit pour se rendre compte du vide de ses mains tendues pour l’accueillir.
Le fleuriste pallie son incurie. L’emplette de bienvenue, ce sera un bonsaï, symbole de durée, de discrétion, de force, à l’image, croit-il, de ce bonheur qu’ils vont bâtir ensemble.
Cœur ouvert, ELLE accepte le présage ligneux. Les jours de Londres ont conforté son âme. De commentaires tiers qu’ELLE a sollicités, il ressort que la partie, pour eux, reste jouable. L’histoire a paraît-il connu de tels exemples, d’amants se séparant pour mieux se retrouver.
Il n’est presque plus temps de s’enfuir sur des rêves. Le calendrier s’impatiente d’attendre.
Milieu de mois, c’est son anniversaire. ELLE avait résolu de marquer par la fête une triple nouveauté : La maison de Saint-Jean qu’il faut inaugurer ; l’indépendance retrouvée de son cœur juvénile, ELLE a rompu les liens d’un mariage caduc ; l’amour qui renaîtra des cendres, le phénix a pondu, ils n’ont plus qu’à couver.
ELLE le veut héros de la célébration. Son veuvage, ELLE l’assumera au grand jour, avant de s’enfermer pour un deuil sociétal dont la durée effraie, mais qui fut annoncé.
IL fait plus qu’hésiter devant l’invitation. Certes, ses invités viennent d’un autre monde. Anglophones presque tous, aux centres d’intérêt loin de Maison Commune, un peu de théâtreux, certains frères prêcheurs et des catéchumènes, une paire de yogis, trois artistes prophètes, il n’est donc pas de raison qu’Epouse apprenne l’annonce faite au sérail de leur grande traversée.
Epouse cependant avait d’autres projets pour ce même dimanche, qui rendaient difficile une absence discrète. Ils recevaient, depuis Paris où s’était prolongé son exil de Shanghai, le lettré séducteur qui l’avait initié, dans les moiteurs d’Afrique, aux arcanes du jeu idéogramme, celui dont le pénis fut le premier jalon devant mener l’Epouse vers les routes de Chine.
Comme il avait appris la promotion menant à la mère patrie tant son ancien élève que sa vraie déniaiseuse, le Chinois qui vivait d’expédients dans le quartier idoine des portes de Paris s’en venait prodiguer les conseils qui s’imposent, et leur présenterait d’ailleurs sa jeune épouse, fraîchement débarquée avenue de Choisy.
Lui ne peut se soustraite aux devoirs de sa charge : Les hôtes sont sacrés, en Chine comme ici. Et puis, ces six douzaines d’invités que tu dis, je ne les connais pas. Tu me livres en pâture à leur faim de comprendre, moi qui ne sais briller sous les feux de la rampe. Ils me trouveront gros, me constateront vieux. Comme ils ignoreront les charmes du mystère qui nous a rapprochés et qui nous unira, ils me brocarderont, et te feront douter, alors que moi absent ne pourrai nous défendre.
ELLE veut le rassurer, IL s’obstine au recul. ELLE insiste, trépigne presque, met leur passion en jeu. Dit qu’ELLE ne pourra croire, au long des semaines, interminables, de la séparation au vrai de ses serments, si la première épreuve, déjà IL la refuse. Honte, tu as honte de nous. Sinon pourquoi, mais pourquoi donc, récuses-tu ainsi les vœux de mes amis ?
L’on trouve un compromis. Il en fallait bien un, pour permettre à l’histoire de progresser un peu.
Auprès d’Epouse et de ses hôtes, les Chinois parisiens, Tannen et consort, ces deux-là le rassurent à chaque fois qu’un doute lui obscurcit le cœur, même au pire des fracas ils savent soutenir, IL excipera d’un reliquat urgent l’appelant au bureau très tôt l’après-midi. La fête de Saint-Jean connaîtra sa présence, mais tardive, très brève, très discrète, puis IL se hâtera vers la gare de Bellegarde pour saluer le couple à son départ.
Le conte de la chèvre et du chou, une autre création du « presque, mais pas tout à fait ».
Le scénario fonctionne comme une montre suisse. Un détour par la Maison Commune, car on ne sait jamais, un coup de fil d’Epouse est si vite arrivé. Le silence l’autorise à fréquenter Saint-Jean sur la pointe des roues.
Comme IL est le dernier à rejoindre les lieux, sa voiture garée le nez vers la sortie échappe à l’entrelacs des chromes en goguette. Si d’aventure il lui faut s’esbigner à la hâte, qu’aucun embouteillage au moins ne le retarde.
IL carillonne. ELLE, radieuse, qui l’accueille. Tu as pu, tu as voulu, tu as souhaité venir ! Amour, mon grand amour, mon plaisir, mon bonheur. Installe-toi, amuse-toi, je te reviens. ELLE le plante pour vaquer aussitôt, on la hèle de partout.
La foule, la grande foule. De celles qui s’esclaffent, s’abreuvent, s’empiffrent, s’enlacent et s’interpellent. La foule impressionnant le pensif solitaire, perdu sous des regards qui ne l’accrochent pas.
Une autre est isolée des bâfreries saxonnes.
IL reconnaît Clara à l’angle du balcon, aussi loin que possible de l’abreuvoir - buffet où le reste agglutine. Clara aimerait bien se fondre dans le groupe, mais ne fut pas triée sur le même volet. Clara n’a fréquenté qu’à peine plus que lui la plupart des convives. Comme lui, timide agoraphobe, certes pas anglophile, bien que leurs motivations soient divergentes. L’un méprise une langue qu’IL domine pourtant, quand l’autre a oublié que son taylor était riche.
Leur double solitude incite au bavardage, d’abord sur les convives, on cancane au plus près. ELLE a décidément convoqué jusqu’aux confins de son arrière-ban. D’ailleurs tu ferais bien, lui murmure Clara, de garder l’œil ouvert et de te prémunir. Afin que désormais nul n’en ignore, ELLE a aussi convié, crois-tu, ces Américains, décidément, rien ne les arrête, son mari de naguère, et son « ex » est venu !
Le voici justifié dans son pressentiment. IL questionne Clara sur l’anthropométrie de son ancien rival. Qu’à tout le moins il puisse identifier celui dont la violence aura créé son contact avec ELLE, et dont IL craint l’emportement brutal que devrait susciter le dépit amoureux.
S’il y a pugilat, comment donc expliquer des pommettes bleuies, des montures brisées, un nez ensanglanté ? Il aura le dessous. Lui ne s’est pas battu depuis, voyons, soixante-deux, la sortie du lycée. Soixante-neuf, à l’Université, une sombre bataille entre factions trotskistes, IL n’en était pas mais servit de tampon, coincé entre deux feus. Septante-trois aussi, IL avait pris des coups, une campagne électorale.
Depuis, IL s’est toujours abrité frileusement, lorsque les horions menaçaient de pleuvoir, derrière des épaules larges et tutélaires. Ici nul ne viendra s’interposer. Combien de pharmacies de Saint-Jean à Bellegarde, où IL ferait panser les plaies qu’il imagine ?
Un mouvement subit vers l’encoignure de sa gamberge lui a fait deviner que l’obstacle était là. La force qui s’approche, une demie bedaine émergeant de knickers moulants d’ancienneté, rayures horizontales d’un polo mauve et vert, une brique foncée sur des joues trentenaires, la colère ou l’alcool empourprent et se renforcent, c’est lui. Clara confirme.
L’homme traîne dans son sillage une dizaine de badauds. Lui s’extirpe d’une chaise pliante qui pourrait l’entraver. Sa masse redressée reprend de la confiance. Le cocu dominé de près d’un quart de pied lui rend bien trente livres. L’affaire, physiquement, se présente moins mal qu’IL ne l’appréhendait.
L’autre de surcroît a bu pour oublier. Il grogne sans aboyer vraiment des mots qui l’étouffaient, ces mots qu’IL attendait : Dire que c’est pour ça (emphase dépréciative) qu’ELLE m’a rejeté ... Un haussement d’épaules, et une demie volte. L’homme lui jette en tournant le coup d’œil de la haine. Ses poings se crispent un peu, mais l’incident est clos.
Clara, qui l’a vécu en apnée d’inquiétude, dit : Epoux se sent provoqué. Il s’en va pour reboire, s’exciter dans son coin, puis il va revenir, voudra t’exterminer, vous en viendrez aux mains. Mon Dieu, mais quel scandale, pour son anniversaire ! ELLE ne mérite pas cela.
Toi non plus, se convainc-t-il. L’heure est donc arrivée de s’éclipser en Suisse. IL regagne la porte sans traverser la foule, évitant le sillage, primate, du Bostonien.
Clara a prévenu en loyale émissaire celle qui l’accompagne aux portes de la voiture, l’embrasse à pleine bouche sans souci des clins d’œil, goguenards, saluant sa retraite par dessus la rambarde. ELLE qui positive, car l’amour transfigure, le remercie d’avoir eu le courage d’ignorer la vindicte de son mari jaloux, lui donne rendez-vous dès le lendemain soir, au sortir du dentiste.
Canines, molaires, incisives, trente-deux alibis gingivaux. Pékin ne bénéficie pas, chez les orthodontistes, d’une renommée bien flatteuse. IL s’est donc découvert, soudain fervent adepte de l’hygiène buccale, l’impérieux besoin de la remise à neuf de toutes ses mâchoires.
Le travail se promet de longue haleine, plus que la fois précédente. Son dernier cabinet, c’était il y a maintenant plus de dix ans. L’Afrique l’attendait, IL fit polir l’ivoire. Depuis lors, usure et nicotine auront laissé des traces.
S’IL veut étinceler sur les rives de Chine, il lui faudra compter un séjour de fauteuil chaque jour de la semaine, même les samedi, jusqu'à leur grand départ. Ses horaires commandent, le bridge se jouera au début de soirée. Est-ce vraiment par hasard qu’IL aura retenu pour ces abrasions la roulette qui vrombit aux portes de Saint-Jean ?
Les fraises sont plus douces quand sa bouche l’attend.
IL est bien un peu gourd lors du premier baiser. L’anesthésie perdure presque jusqu’au second. Ses lèvres ont du mal à effleurer le verre qu’ELLE lui a préparé. Pourtant, quand IL pénètre, toutes gencives au vent, cette maison dont ils discutent les coins et les recoins, pour agencer les lieux où d’ici quelques mois ils reviendront s’éclore, c’est bien Amour Toujours qui parfume leur souffle.
Les jours coulent ainsi, bifides mais paisibles. Jusqu’en début de soirée, ils n’appartiennent qu’à eux. Lorsque le soleil choit, IL rejoint son logis, prépare auprès d’Epouse l’envolée vers Pékin. Ces apprêts domestiques pour lui sont intermède. L’horizon est ailleurs, c’est ELLE qui l’éclaire.
Outre les soins dentaires, IL s’était réservé une autre échappatoire.
Maison Commune continuait de subir les séquelles de leur Grand Mouvement. Il fallait peaufiner les termes de l’accord. Il lui fallait de plus asseoir les conditions pour qu’après son départ la lutte continue. La nef du Syndicat se barre depuis Genève, c’est ELLE avec Fidel qui tiendrait le timon.
Epouse ne peut s’opposer aux devoirs de l’action collective. Les soirs de la semaine précédant leur départ, IL restera militer jusqu’au chant du hibou avec d’autres stratèges.
IL s’arrangeait toujours pour précéder d’un temps l’heure du rendez-vous aux pentes de Saint-Jean. Elle, un peu plus tôt, avait nourri son chat, démoulé les glaçons, ôté sa défroque de ville pour endosser, en hâte de l’attendre, une robe couvrant tout le nu de son corps.
Gentilhomme, Fidel accordait un quart d’heure de grâce aux amants sursitaires. Le salon s’encombrait d’un sofa qu’ELLE avait commandé le jour de leur constat : Si la porte est fermée, depuis la chambre, on a de la peine à entendre le carillon d’entrée. Leur hôte ce soir là s’était lassé d’attendre, ou bien par discrétion n’avait pas insisté.
Comme ils ne souhaitent pas renouveler l’offense, c’est donc sur canapé qu’ils forment désormais leur duo vespéral. Les baies qui les entourent réfrènent leurs ébats. ELLE crie un peu moins sous la pression du glaive qui fourrage sa robe. IL n’enfourne qu’à moitié de peur de se tacher, la pudeur le retient de trop se dénuder au centre du salon.
Mais la jouissance vient, rapide, magnifique.
Ils grimpent quatre à quatre les escaliers du ciel, le devoir va bientôt leur sonner à la porte. Le tissu mobilier peu à peu se constelle des traces de leur joie, recouvertes d’un plaid lorsque survient Fidel.
La pendule pourtant continue d’avancer. Leur cadran ne compte plus que trois jours de relevée.
Ils ont beau être braves, les lendemains effraient. C’est le recueillement des veilles de départ. Ils se voient moins, prient chacun sa chapelle, supputent séparés les chances de demain.
Epouse ne veut pas quitter incognito Genève la cruelle. Il lui faut du clinquant pour conjurer, publiquement, le sort qui faillit la consumer.
Une grande assemblée est donc organisée, où sera invité tout ce qui compte dans la Maison Commune, avec menus lambeaux de société civile, parents d’élève, militants du quartier, caciques communaux et peu de commerçants. En tout, deux cents personnes viendront les saluer, pour ce qu’Epouse nomme un départ-renaissance, pour ce qu’IL envisage désert à traverser. Nous sommes samedi, l’avion après-demain.
IL soigne en pré-whisky sa crainte de la foule. Dignement, col fermé, la cravate nouée, IL secoue plus de mains qu’il ne peut en compter. La fête s’organise. Il est l’ordonnateur. Cela ne lui déplaît pas trop. Décidément, que les femmes sont belles dans leurs atours d’automne. !
Lors d’un autre départ, celui qui l’éloignait de Mélanie, ce ne sont pas les fièvres d’amour qui l’avaient terrassé. Au bord du lac Léman, rien de paludéen. Même à Ferney, Voltaire assécha les marais.
Aucun obstacle donc à son apothéose.
Vaquant de groupe en couple, IL atteint des sommets de popularité. Les bons mots qui l’accueillent, les toasts qu’on lui dédie, les sourires complices de tous ceux qui saluent l’ascension d’Icare vers les astres brûlants de la Maison Commune ...
Il en oublierait presque les raisons sous-jacentes de l’audace soudaine dont il aura fait preuve. S’IL a osé prétendre au vizirat de Chine, c’est d’abord grâce à ELLE, celle qui l’a poussé hors ses retranchements, quand la crise Pullman les a anéantis. IL savait que s’il se relevait, ELLE de sa superbe le plierait à tout coup.
Genève est trop étroite pour y cohabiter. Ce fut lui qui choisit de s’enfuir. Puisqu’à Maison Commune on trouvait peu d’apôtres désireux d’affronter la Chine sans droits de l’homme, IL fut l’heureux élu, promotion par défaut. Ad augusta, per angusta.
Pour l’heure, savourer. Un léger mouvement salue une arrivée. Les murmures qui flottent témoignent de son importance pour la foule, aussi dense qu’un jour de soldes à Placette. Il fend à son tour les cohortes, pour saluer une présence insigne mais non identifiée. La grappe qui l’entoure la dérobe à ses yeux.
Tannen, Georges, Consort, Forez, Fidel, tous ensemble font écran. Ils doit les écarter, comme s’ils obstruaient à dessein.
C’est ELLE. Son sourire est bien pâle aux trognes rubicondes.
Si ELLE s’est risquée à paraître en ces lieux, ce n’est pas, qu’IL se rassure, pour générer le moindre scandale, exhiber une quelconque rancœur, affadir par son éclat les lumières du jour - au fait, le savais-tu, mon invitation, c’est Epouse qui me l’a fait tenir. L’écriture, sur l’enveloppe, ce n’était pas la tienne, je l’ai déduit.
Mais je ne viens pas céans pour y lutter. Simplement confirmer, pour toi, pour nos amis, par ma présence ici, malgré tout, rappeler que j’existe. Et rappeler aussi, à ta seule intention, que la victoire est mienne, que le triomphe est nôtre.
Car tu nous l’as promis, t’en souviens-tu, que l’exil sinisant menait vers mon retour !
IL apaise d’un geste ce murmure d’angoisse, chuchote : Demain, Saint-Jean, nous deux, seize heures. Puis, à la cantonade : Ris, mange, bois, séduis. Le monde est à tes pieds ...
Sur une crispation labiale d’inquiétude, d’autres y auront vu un sourire poli, IL va circonvenir Epouse, qui continue de feindre d’ignorer l’arrivée de l’intruse défaite. Les hôtes sont nombreux qui servent de bouchon entre les amazones. Aucun défi ce soir ne pourra se lancer, pas même du regard.
Les lampions vont s’éteindre, la fête sera dite, rien n’aura explosé.
Du coin où IL bavarde avec des intrus de circonstance, il la guigne régnant sur sa petite cour. L’avinage le pousse à briser le tabou. IL va s’infiltrer dans ce groupe, pour au moins approcher une fois la soirée le bleu de ces oeillades, le brillant de ces dents, le pourpre de ces joues qui le font tant rêver.
C’est pourtant le moment qu’ELLE choisit pour s’extraire.
Elle fait ses adieux, va quitter, le laisser, l’abandonner sans un geste, sans un salut, ELLE est partie. IL ne peut supporter qu’ELLE déserte. Foin des précautions, plus de catimini. Puisque chacun ragote, au moins qu’IL le confirme, leur passé de douleur, mais aussi de sublime, dont les gorges sont encore chaudes.
La sienne éructe son nom. ELLE qui se retourne. La salle est presque vide. Dix mètres les séparent, qu’IL parcourt, héroïque, en lui tendant les bras. L’accolade se donne aux yeux muets d’Epouse.
IL a posé un acte au cœur du collectif. Désormais rien pour lui n’aura le goût d’avant. Et pour bien la marquer, cette nouvelle étape, son esprit embrumé et sa langue pâteuse refusent de rentrer au logis.
L’alcool et la tension ont raison de ses nerfs. Il titube en balbutiant des mots d’incohérence.
Les témoins sont absents pour cette déchéance qu’IL avait pressentie en informant Epouse : Jamais je ne pourrai tenir une soirée, trinquer tous azimuts, demeurer respectable. Je donnerai l’image d’un vizir sous influence, néfaste perspective pour qui veut gouverner ...
Mais les hôtes ont quitté les lieux depuis lurette. Seules pour le convaincre, seules à le soutenir, Epouse et Tannen finissent par le traîner jusqu’à l’automobile. Celle de Tannen. Il refuse maintenant qu’Epouse rapatrie, voici son dernier geste de sombre indépendance.
Le lendemain, c’est pourtant dans son lit qu’IL se réveille. La tête cogne un peu. Un couple de whiskies, un cachet frétillant au gré des bulles qu’il dégorge, le voilà réparé pour la lutte finale.
La scène se jouera, comme IL l’avait promis, dans le nid de Saint-Jean. L’entrevue sera brève, IL est accaparé de dernières ripailles, d’ultimes beuveries.
A peine a-t-elle ouvert les portes d’hyménée qu’IL la prend à pleins bras, la porte vers la chambre, la jette sur la couche qui gémit à l’avance.
Déboutonné, son jeans lui tombe sur les pieds. Le slip est abaissé d’où émerge le membre. IL trousse jusqu’aux hanches cette robe de bure qu’il n’effleurera plus avant l’année prochaine.
En dessous sa toison est prête pour l’assaut. Ses lèvres sont ouvertes qui modulent l’amour. IL enfourne sans fard bien au-delà du col, parcourt les moindres coins d’une matrice aveugle.
Il souhaitait débusquer l’œuf de progéniture, celui qui souderait les amants pour toujours.
C’est au cri de : « Bébé ! » qu’IL délègue en giclées du sperme raréfié vers des ovaires timides. Nous étions Sainte-Fleur, mais la petite graine refusa de germer.
IL affrontera seul les prémices chinoises. Epouse rejoindra passée une décade en compagnie des filles. Le cocker asthmatique restera pensionnaire en maison de Bretagne.
Cette microcoupure leur permet de régler à distance les détails de pratique pour leur séparation. Il a vite constaté les faiblesses du fil. Pékin à cette époque ne connaît pas les cartes permettant l’anonyme d’un appel de cabine. Il lui faudra user, avec parcimonie, de la ligne directe que la Maison Commune prévoit sur son bureau.
L’écrit, lui aussi, est dangereux. Tout le courrier parvient au même vaguemestre. IL l’instruit donc d’avoir bien soin de toujours apposer en caractères gras la marque « PERSONNELLE » qui rendra l’enveloppe inviolable au couteau, habile, des secrétaires.
Les communications sont déjà bien rodées lorsqu’IL vient accueillir sa famille en partance.
Car ces tous premiers jours de déracinement l’ont d’abord confirmé face au feu de l’épreuve : Ceux qui lui débarquaient repartiront bientôt. C’est ELLE qu’il lui faut, c’est ELLE qui l’aspire. IL ne vit plus que pour son grand retour ...

 

VERS EPILOGUE