Mi-janvier, an I
ORIGINES
IL jouit à l’applaudir
du collège assemblé.
La ronde des féaux qui l’enserre
témoigne du succès de leur Grand Mouvement. Depuis deux jours,
Maison Commune était paralysée, lui s’étant
retrouvé, volens nolens, chef de l’insurrection.
Promotion capitaine, cela se savoure. IL retrouve
des parcelles de ce père, insigne militant, qu’il a si peu connu. Il
pense aux élections, au siège sans nul doute qu’il s’en va
retrouver, après le bond en avant que ses camarades viennent de le
contraindre à accomplir.
IL ne se préoccupe guère, au
cœur de l’émotion, des colistiers appelés à le
rejoindre.
L’un d’entre eux cependant, mais IL ne le sait pas,
imprégnera sa vie de tout l’indélébile d’un Nessus
amoureux. Bientôt, ELLE agrippera la chair qu’IL garda vulnérable.
L’année où nous jouons de cette
entrée en scène n’a pas encore de millésime.
Décembre va pointer, vermillon des froidures. Depuis plus de quatre ans,
IL a quitté l’Afrique pour se réhabituer aux paisibles langueurs
des climats lémaniques.
Cette année s’achevant ne fut pas
distinguée par un label quelconque. Rien ne laissait prévoir la
montée d’expectase, ni que les trois successeurs imprègneraient
autant ses nerfs et ses tendons. Nul n’aurait su prédire qu’ELLE
était déjà née, qu’ELLE vivrait si fort.
*
* *
Leurs premières rencontres furent de
cohérence. Ils avaient un rôle à jouer, et puis à
s’étudier. ELLE et lui ne manquaient d’ailleurs pas d’occasions,
l’agit-prop syndicale les suscite à foison.
Toujours cependant, les semaines initiales, celles
courant de décembre à la fin de janvier, ils eurent des
témoins. Plutôt, ils avaient un témoin, hiérarque
des instances où ils siégeaient tous trois, l’un de ces rois
qu’IL avait pris l’habitude de faire, Fidel pour le nommer.
ELLE, Fidel et lui formaient un trio presque
inséparable, depuis que le hasard d’alliances électorales les
avaient hissés ensemble sur le pavois à la sortie de leur Grand
Mouvement.
Mixte triumvirat, ils accoutument vite de s’asseoir
connivents, les fins d’après-midi, en table de cantine. Bière
pour lui, café pour ELLE, pour Fidel une brune. Discussions à
l’envie, tous les sujets affleurent. Ils papillonnent de conserve, chacun
s’éblouissant des beautés de son verbe, mais chacun s’abreuvant
au scintiller des autres.
Les choses de la vie tendent à perdurer.
Ils auraient ainsi pu, attelage paisible,
poursuivre le chemin de leur fraternité, dont les seules passions
avaient nom Camarades, Poésie, Saudades et Sympathie. La sainte-barbe
pourtant était gorgée de poudre, trop d’étincelles
crépitaient. La mèche ardait déjà sans qu’IL s’en
rendît compte.
Certes, au tout premier jour, lorsqu’en prude
innocence IL la dévisagea, faillit-il s’immerger dans le bleu de ses
yeux, auréole dorée qui lui nimbe l’iris.
Certes, à la mi-décembre,
attablés un tantôt, lorsqu’ELLE s’étira pour soulager ses
reins, faisant alors jaillir les côtes sous le pull, les bourgeons
prêts à sourdre en haut des mamelons, volupté distendue,
son sexe en a frémi, mais il est resté sage.
Certes, un soir de janvier, tous trois qui
célébraient une négociation facile, le repaire syndical
leur offre le porto, ELLE avait un peu bu, lui avait demandé s’il
était marié, avait paru surprise en apprenant que oui, avait bu
derechef, titubait un peu trop en gagnant sa voiture. Fidel leur proposant de
continuer la fête, ELLE qui s’accrochait au bras de chaque mâle
avec la séduction d’une ivresse qui monte. Mais IL a
décliné, être encore responsable. Fille aînée,
Fille cadette l’attendaient, Épouse était sortie. IL s’en est
donc rentré, un peu de vague à l’âme. Puis il a essayé,
délai de carence écoulé, de l’appeler chez elle. Seulement
IL ignorait en fait même son nom. Celui qu’ELLE exhibe en premier, elle
le tient de son père. Différence d’avec l’officiel, celui de son
mari, de son mari d’alors, qu’ELLE arbore en sautoir. La liste des
téléphones ne connaît pas ces subtilités
féministes, et les quelques homonymes qu’IL aura réveillés
dans sa quête incertaine ne la fréquentent pas. Peut-être ce
soir là, s’IL avait pu l’atteindre, aurait-il commis quelques paroles,
avançant les aiguilles au cadran de leur joie, mais cela ne fut pas.
Certes, le même mois, cette fois ils
entonnaient, eux trois, toujours, la verrée de l’amitié en
début d’après-midi, alors qu’ELLE disait sa foi
catéchumène, le bonheur des croyants fondus dans une
église, mais sans l’étouffement des rites et du dogme, IL l’avait
déclarée simplement prosélyte, souriant en lui-même
au passé partisan dont sa campagne d’Afrique l’avait brusquement
séparé. Elle s’était fâchée comme telle qu’on
insulte. Ils s’étaient débandés pour rentrer en bureau.
Lui à peine installé, la voici qui se rue, claque la porte,
s’installe face à lui. La table les sépare, ils sont seuls pour
la première fois. Elle qui va pleurant, qui ne peut pas admettre qu’IL
l’ait ainsi accablée. Elle tellement sincère, la traiter de la
sorte, tout crûment la taxer de zèle prosélyte. Et lui tout
ébaubi, dépassé, qui s’acharne à expliquer qu’il
n’y a pas d’offense, qu’il ne reproche rien, que prosélyte c’est
très beau, très généreux, que ce n’est pas sectaire,
lui-même d’ailleurs, il n’y a guère, prosélytait à
tout va, Fidel aussi, nous appelons cela militer, mais au fond, au fond, quelle
différence, allons ne pleure plus, tu me fais tant de peine, tu te fais
mal, pour rien, sèche tes yeux, petite fille. Alors IL pense vraiment
ces paroles paternelles. ELLE qui lui sourit, égrène quelques
larmes aux pointes de ses cils. Ils se lèvent tous deux, contournent
chacun la table, se croisent devant le battant toujours clos. Comme ils sont
corps à corps, un geste d’apaisement. IL étreint ses
épaules, se baisse vers le front où il pose les lèvres en
scellement de paix. Ses yeux fixent le sol, IL ne peut discerner le fruit
mûr de sa bouche. Mais l’eût-il entrevu que ce jour là IL
n’aurait pas pensé même à y goûter. Il se sent
protecteur. Pourtant ELLE dira, une poignée de semaines plus tard, que
c’est à ce moment qu’elle se prit à l’aimer.
Leurs tête-à-tête sont issus de
cette confrontation, ou plutôt de l’étrange climat, pour ELLE
douceur ambiguë, pour lui force tutélaire, qui l’avait
entourée. Dès lors qu’ils s’étaient presque
heurtés, un secret leur était échu en partage. Comme
affranchies des liens du collégial, leurs ailes déployées
brasseraient maintenant un air tout différent. Ils voguaient
désormais vers un ailleurs inaccessible aux tiers.
En doses mesurées ELLE distille son
être.
IL apprendra ainsi, par bribes et morceaux,
quelques uns des rouages dont ELLE se veut mue. Son séjour africain, non
pas le tout dernier, ils se sont presque croisés à Conakry,
Maison Commune venait juste d’aspirer sa jeune fraîcheur, mais le
premier, l’inaugural, celui de son engagement dans les corps de la paix, le
drame culminant dans un viol villageois, horresco referens, la si longue agonie
qui l’étreignit ensuite, jusqu’à ce qu’un époux la
déniche et la sauve. Son escapade haïtienne, là encore ils
se sont manqués de peu, son Gouvernement l’envoyant superviser des
élections que certains attachés - on ne dit plus “macoutes” -
réglèrent en trois douzaines de rafales. Son goût pour la
trompette, les tournées en orchestre, même sur le Léman,
mais IL ne l’a pas vue, quand ses poumons enflaient à s’éclater.
Son amour de la course, surtout les longues distances, ELLE doit l’endurance
aux jeux avec ses frères, une paire plus âgée, sans
concession envers la gamine qui leur filait le train dans les bois du
Connecticut. Ses classes à New York, et sa passion du jazz, les bars
qu’ELLE fréquentait au sortir de l’étude où l’avait
enfermée le métier d’avocat ...
ELLE parle, IL écoute.
IL s’aime taciturne. Parfois, IL s’y
complaît. Écoutant, les yeux mi-clos, il forge inconsciemment
l’image vertueuse d’une beauté polymorphe. IL admire tout autant la
masse d’expérience au long de si peu d’années, qu’il respecte la
femme aimante, fidèle sans nul doute, à qui semblent promis tant
de succès et de bonheurs.
Quand IL reconsidère la saga qu’ELLE
conte, c’est à peine, alors, s’il soupire, à la constatation
qu’elle est “trop bien pour lui”. N’est-ce pas le sort commun de tout
quadragénaire englué comme IL l’est dans une routine adipeuse ?
Les cloches tintent la différence au
début de février.
Jour d’une réunion qui se veut ordinaire. IL
remarque pourtant, au crispé de ses traits, qu’une ombre de malaise est
venue l’habiter. De fait, lorsque trois larmes embrument son regard, ELLE
quitte en grande hâte le local à palabres.
Lui s’enquiert dès qu’il peut des motifs de
souffrance, IL supporte très mal la peine qu’il ne comprend pas.
Quelques mots, ELLE le rassure, ce n’est rien, la
crise est passée. Mais si tu le veux bien, déjeunons donc demain,
hors la Maison Commune, alors j’expliquerai, et toi tu m’aideras.
Le lendemain est leur première escapade
à l’extérieur de leurs murs tutélaires. C’est lui qui a
choisi: couscous près de la gare. IL ne saurait trop dire les
raisons fétichistes lui faisant retenir, pour chacun des repas
pressentis signifiants, l’égrenage berbère. Le couscous
d’aujourd’hui vient sans doute marquer l’importance nouvelle qu’ELLE acquiert
à ses yeux, par la sollicitude qu’ELLE attend en retour.
Ils s’assoient, ils commande, IL attend qu’elle
parle.
La voix à ses débuts quelque peu
hésitante, puis l’assurance monte, ELLE dégorge. Le trop plein
des souffrances qui l’abaissa hier, contraignant son âme blessée
à la honte d’une retraite, porte un nom qui laisse pantois: violence
domestique.
La bouche à moitié bée, IL
écarquille de surprise.
Elle, qui poursuit: son mari, dont IL aurait
juré sur l’autel des vertus, non seulement ne l’écoute pas,
brocarde ses désirs, mais de surcroît il boit, bien plus que de
décence. Et puis, quand il a bu, échappe à tout
contrôle, alors parfois il frappe. Elle est femme battue,
humiliée, avilie.
ELLE, toujours: Dis-moi, toi dont je respecte la
sagesse, le bon sens, dis-moi, que dois-je faire, dis comment réagir !
La voix grave et posée, celle qu’IL lui
connaît. s’éteint au bout du cri qui vient d’être
poussé.
Un appel au secours, une urgence imprévue,
cela le déconcerte. IL n’en peut mais d’inventer la réponse
qu’anxieuse ELLE attend. Alors IL tergiverse, alors IL banalise, les phrases
qui lui échappent empestent la guimauve.
Les lieux communs dégoulinent en un ru
lénifiant. Il finit par lâcher, en désespoir
d’idées, les mots du tout-venant, de l’excès du trivial: Si tu
l’exècres tant, s’il ne peut te souffrir, si vous vous déchirez,
qu’il maltraite ta chair, pourquoi diantre ne le quittes-tu pas ?
A peine a-t-il commis l’affligeant prosaïsme,
qu’IL voudrait rattraper la bourde irréparable.
D’ailleurs, ELLE se renfrogne. L’exaltation
retombe. Une sorte de mépris étonné se lit dans sa
prunelle. C’est plus que de la déconvenue, c’est la dégringolade.
Saint-Jean n’est plus Chrysostome, IL vient de rejoindre le tout venant, vulgum
pecus. Elle attendait l’oracle, ce fut Ménie Grégoire ...
C’est un peu sèchement qu’ELLE remarque
alors: L’heure tourne, il me faudrait rentrer. Confus, déçu de
lui, IL acquiesce et débourse: Non, c’est moi qui t’invites, je te le
dois, puisque je n’ai pas su me porter à ton aide.
Le plat de la boutade ne rend pas le sourire
à la vestale désabusée. Il a même l’impression
qu’ELLE hausse les épaules, comment peut-il oser plaisanter quand elle
souffre ?
C’est donc en grand silence qu’ils
réintègrent la Maison Commune.
ELLE le boudera au moins pendant deux jours, mais
IL ne s’en plaint pas. Elle n’était pas encore l’indispensable chair. En
fait, IL se convainc de se réjouir plutôt de la voir
s’éloigner. Cette conversation, où IL fut le benêt,
n’incite guère aux prolongations. Trop tortueuse la dame, IL a
gardé le goût du simple.
Quarante-huit sont donc les heures avant qu’ELLE ne
le rappelle, pour s’excuser d’avoir pu lui paraître désagréable.
Elle euphémise déjà: Tu
comprends, j’étais préoccupée. Maintenant, nous avons
parlé, je veux dire mon mari et moi. Oh, ce n’est pas l’extase, mais la
coexistence, la paix est revenue.
IL s’en réjouit pour elle, mais se rend
compte alors du leurre qui l’aveuglait. Maintenant qu’elle lui est de retour ,
il lui faut s’avouer qu’ELLE lui a manqué.
Cela l’inquiète un peu, cette prise
d’ascendance. Y aurait-il en cours quelque phagocytose ? Puis IL secoue la
tête, et IL n’y pense plus.
ELLE l’avait ainsi extrait de sa torpeur. Les
portes du bonheur lui béaient sous le pied.
La prochaine manœuvre vers leur être
d’ensemble devait se situer à la Saint-Valentin.
Cette date, Lecteur, IL te l’a avoué,
n’éveille plus d’écho à ses sens vagabonds depuis que
Souricette a quitté la muraille. Il ne guette donc pas le vaguemestre,
cet après-midi là. Il décachette sans hâte
l’enveloppe qu’on tend. C’est ELLE qui l’adresse. IL en extrait une feuille
presque blanche, garnie d’un cryptogramme qui le laisse perplexe:
/===
*
* * * /
*
* / *
*
/ *
* / *
<< / *
IL croit bien reconnaître un cœur dans
la carotte. Son imagination le porte même à discerner une
flèche hésitante qui le transpercerait. Si le symbole est clair,
il l’est trop cependant, ou bien IL se méprend, ou bien il affabule.
La réponse lui vient dans le quart d’heure,
le temps du vaguemestre pour suivre sa tournée jusqu’à l’autre
bureau. Innocence valentine, c’est ELLE qui le sonne, demande s’IL a
reçu son message cadeau, précise qu’elle a voulu essayer sans
attendre la souris rutilante don de Maison Commune, que le calendrier dictait
la teneur de l’essai, qu’elle, ma foi, s’avoue en somme satisfaite, du moins de
l’esthétique, mais regrette quand même que sa boîte
d’entrée à elle reste vide.
L’ouverture était franche, le gambit
accepté.
Comme, dit-IL, il ne dispose pas lui-même d’un
rongeur, qu’il ne sait d’ailleurs pas dessiner, ni piques ni carreaux, encore
moins les cœurs, mais qu’il tient cependant à lui dire merci, il
ose proposer de fêter sans attendre l’assomption muridé. IL
dispose des clefs du local syndical, celle aussi de l’armoire où dorment
les boissons, opimes souvenirs de leur Grand Mouvement.
ELLE ne dit pas non.
Il ne décrira pas le carmin de ses
lèvres lors du premier baiser, non plus qu’il ne dira le ferme de ses
seins lorsqu’il les a léchés. Mais c’est pourtant ainsi que se
construisent les rêves d’une vie, marivaudage de circonstance.
Leur sexe balbutiait en veille de printemps.
Les soirées à moitié qu’ils
accoutument vite de s’octroyer au local syndical répétaient peu
ou prou le même scénario. Dès que les permanents avaient
quitté la scène, tous deux les remplaçaient.
ELLE occupait, majestueuse, le fauteuil de vieux
cuir, suranné, écaillé, qui devait trôner là
depuis la fondation de la Maison Commune. Lui, prudent, l’heure restait
précoce, distanciait d’un bon mètre leurs appétits du
crépuscule. Ils devisaient un peu, s’envisageaient beaucoup.
En fait ils attendaient le passage, routinier, des
nettoyeurs du soir, ponctuels à six heures, dix minutes
d’époussetage. A peine le plumeau remisé, l’espace leur revenait.
Le rite se poursuivait dès lors presque immuable.
IL passait devant elle, caressait ses cheveux, d’un
doigt plein de promesses lui effleurait la joue. IL faisait jouer le loquet
d’intimité, fermait par double précaution la porte
intermédiaire. Puis IL s’agenouillait au pied du trône de ses
rêves, et les attouchements enfin se déroulaient.
Leurs caresses pourtant ne les menaient pas loin.
Ce lieu les inhibait au moins autant qu’eux-mêmes.
Ils avaient quelque part le sentiment de trahir,
quand ils envahissaient de leurs mœurs dissolues le temple du bon droit.
Et le Grand Mouvement, qui les avait élus, aurait dû lapider
l’abus de biens sociaux de leur couple adultère. D’autres bruits qui
couraient par la Maison Commune, de caméras cachées et de micros
secrets, s’ils les faisaient sourire parfois en connivence, l’espion qui les
verrait ne pourrait dénoncer sous peine de se nommer,
réfrénaient malgré tout la vigueur du désir. On ne
s’exhibe pas si l’on veut se cacher.
Ils se touchaient donc peu, et les mots du plaisir,
ils se les chuchotaient. Leur crainte d’être sus bannissait la
lumière. En cette fin d’hiver, leurs âmes tâtonnaient
à deviner leurs corps.
Lorsqu’ils avaient en eux assez accumulé de
pulsions contenues, de jouissances rentrées, il se faisait huit heures.
Sa chatte évaporait, son membre dégonflait. Chacun
réintégrait le joug matrimonial, l’excitation demain reprendrait
crescendo.
L’ancienneté coupable était de trois
semaines. Ils ont eu le besoin enfin de voir le jour.
Le rythme des travaux dans la Maison Commune
justifie aisément la désertion du foyer: Les tâches
s’accumulent. Les réunions mammouths encombrent l’horizon. Aujourd’hui
samedi, pas moyen d’éviter les heures additionnelles.
Séparés, leurs conjoints entendent le
même discours. Ni l’un, ni l’autre d’ailleurs n’y a vu de malice. Les
voici qui disposent de quatre heures en journée.
Pour les utiliser, les puceaux de débauche
n’osent pas se risquer vers l’inconnu des draps. Leur relation se tisse en
touches trop subtiles. Ils ont trop la conscience peut-être du destin,
ils ont encore la peur d’assumer leurs excès. Sans doute craignent-ils
aussi le corps de l’autre, le dégoût qui viendrait d’un coït
mal conçu, d’une chambre d’hôtel qu’il leur faudrait chercher ils
ne savent pas où, des fiches de police, du possible croiser de tel
collègue en rut, de tel chaland qui leur serait familier. Ils craignent
la persistance de l’odeur qui s’accroche quand on a fait l’amour, ils craignent
plus que tout le brillant de l’extase au fond de leurs pupilles.
Ce samedi, ils se le sont offert, mais ils ne
savent pas par quel bout l’entamer.
Ils se sont retrouvés à l’heure
qu’ils avaient dite au local syndical. Surpris par la clarté, ils n’ont
pas poussé loin l’étreinte de leurs corps. L’idée qu’il
leur fallait, c’est lui qui la débusque.
Une idée bien petite, mais la seule qui
vienne. En sommes nous fuguons, même pour quelques heures. Et bien,
fuguons vraiment ... Leur acte irrémédiable, ce samedi de mars,
les mènera jusqu’à Lausanne, et ils prendront le train.
Ils se sont embarqués, face à face,
main à main, dans un calme wagon de banlieue genevoise. Leurs regards,
lorsqu’ils se décroisent, contemplent nostalgiques les glèbes qui
défilent, le lac qui s’obscurcit sous les grains de saison. Ils ont le
sentiment d’affronter le destin, l’exil des amoureux, de jouer Noces de sang
réécrit par Werther.
Famille-buissonnière, leur audace les
trouble. Au point que débarquant sur la plate-forme de leur choix, leur
geste, le premier de l’émancipation, sera d’abord de se serrer, frileusement,
l’un contre l’autre. Oisillons chus du nid, contraints à l’aventure.
Les giboulées de mars il est vrai les
contraignent très vite à décider de leur futur. Ils
engouffrent, sans plus y réfléchir, la première boutique
qui saura préserver leur amour des bourrasques.
C’est donc chez un disquaire qu’ils entament leur
vie urbaine, celle qui ne doit rien à la Maison Commune.
Ce soir, ELLE retrouvera son foyer les bras
encombrés de titres incongrus pour une Américaine en
débuts francophiles. Ferrat, Ferré, Brel, Trénet,
Lamarque, Escudero, Montand, Aubret, la grande Isabelle, Solleville, la forte
Francesca ...
IL lui a asséné tout le
bréviaire de gauche. Tant faire qu’à pécher,
éduquons de conserve !
Les heures qui s’enfuient. Le ciel qui s’obscurcit
à nouveau. Le crépuscule, implacable rideau de scène,
marque les derniers coups de leur premier transport.
Et de nouveau Genève. Le wagon du retour est
un désert compartimenté. IL n’a pas osé cependant ni
enclencher la porte, ni baisser les rideaux sur des gestes hardis. La ronde des
contrôles d’ailleurs est si fréquente qu’IL ne peut
s’égarer plus haut que son genou.
La rigueur calviniste les récupère
donc aussi vierges d’orgasme qu’ils l’avaient délaissée. Chacun
trace sa route. Mais pour lui, un pas semble franchi.
Jamais par le passé, dans les fleurettes
d’occasion que Maison Commune lui permettait de conter, IL n’avait su
créer les conditions requises pour connaître un ailleurs moins
mièvre et moins local. Du plus loin que remontent ses souvenirs
d’acoquinage lémanique, IL ne croit pas avoir franchi les portes de
l’enceinte laborieuse. C’est dire si la fougue des baisers collégiaux
subissait les limites, prudentes, de la bienséance.
A peine, une fois ou deux, profitant du tranquille
d’un atelier, avait-il à la hâte dépoitraillé contre
une machine complice une houri superbe aux épices d’été,
la ronde des veilleurs toujours les réfrénait de suivre les
instincts qui les hélaient si fort. A peine, une autre fois, abusant de
la nuit d’une fête étendue, avait-il humecté un peu de
quatre doigts la grotte bienveillante d’une vaste germaine, la peur
d’être surpris en garage genevois résorba même là sa
sève juvénile.
Aujourd’hui, certes, IL n’a pas conclu davantage.
Pourtant, il a commis. ELLE et lui en conscience ont transgressé les
règles. Ils ont franchi les bornes des marches tutélaires. Tout
était devenu, ce samedi, possible. Cela aurait pu être, or donc
cela sera.
L’esprit est conquérant quand IL retrouve
Épouse, impatiente déjà. Depuis une demie-heure, elle
agitait en vain tous les grelots de la Maison Commune. Les invités
s’étiolent. Dans l’euphorie post-lausannoise, IL avait oublié que
ce jour était également son jour anniversaire. Tannen et son
époux souffleront les bougies.
A peine marmonnées les excuses d’usage:
Inextinguible soif au sortir du bureau. Une drache imprévue
empêchant le retour, qu’IL se prend derechef à rêver, ELLE
l’envahit à nouveau de douceur.
Comme IL boit chaque image des rêves qui lui
sourdent, bientôt sa tête tourne au bonheur qui défile. IL
laisse deviner, en phrases sibyllines, que peut-être demain, ou
peut-être avant-hier, il aura rencontré un être d’exception,
belle, intelligente, complice, et jeune, même jeune ...
Avec ce dernier mot, qui fait rire Tannen, IL
s’aperçoit à temps qu’il allait les trahir, éventer un
secret qu’il leur reste à construire. IL a donc rengainé les
aveux dangereux, réintégré, sur une pirouette, les
classiques du genre.
Tannen est enlacée pour la valse de coutume,
celle pour rappeler, complicité mi-feinte, que dans le quatuor eux aussi
débordèrent. IL n’a pas remarqué le sombre qui voilait
l’iris bleu de l’Epouse.
*
* *
Maison Commune le trimballait un peu. IL ne se
formait pas au fil de ces voyages. Chaque séparation lui faisait
constater que le temps s’écoulait sans changement notoire. Hormis
l’intemporel d’une échappée vaudoise, leur routine du soir
était plus qu’installée.
Cinq jours de la semaine ils se croisaient les
doigts, ils s’humectaient les lèvres, électrisaient leurs yeux.
Cinq jours de la semaine ils se quittaient heureux, ils se quittaient
frustrés, se disaient à demain. L’amour des jours ouvrés
s’engluait, platonique. Lorsqu’IL était absent un jour de non week-end,
il l’appelait parfois, il l’appelait souvent, toujours à son bureau.
Horaires convenus, mais jamais le dimanche, les paix matrimoniales ne devaient
pas souffrir.
Le printemps de Sofia ébrécha cette
digue. IL avait sur l’avion choisi de réagir, poussé vers cet
extrême par une longue attente transitaire. Le whisky solitaire
échauffe les méninges, permet de le poser, le geste qu’on
diffère, d’autant plus aisément qu’il sera sans témoins.
IL a donc rédigé tout un long questionnaire reprenant les
fantasmes qu’ELLE lui générait, structurant son enquête
jusque dans les recoins de cette intimité qu’ils n’osaient
désirer.
Au long des quatre jours de son exil bulgare, IL
lui a distillé sa batterie d’amour. Le téléphone
grelottait de ses hésitations, mais IL n’a accepté aucune
dérobade.
Pourquoi veux-tu savoir si je me couche nue ? Non,
je porte chemise, excepté il est vrai lorsque l’air nous étouffe,
ou lorsque mon époux me presse et me séduit, cela survient,
dois-je m’en plaindre, de moins en moins. A quel côté du lit
donner la préférence ? Mais le gauche bien sûr, je garde
mes idées ! Tu préfères la droite ? Sur ce point-là
au moins nous sommes compatibles. L’amour, si je l’ai fait en levrette ? Ma
foi, mais je l’ignore. De quoi veux-tu parler, qui est ce missionnaire
surgissant entre nous ? Les draps sales ... Je les supporte mal, et pourtant me
délecte des taches de l’amour sur le satin des nuits. Pendant mes
règles ? Le sang ne m’effraie pas. Bonne cuisinière, moi ?
Certains disent que oui, mais les fourneaux, tu sais ... Boîtes de nuit ?
Parfois, pas trop souvent, rythmes et slow, je danse tout.
Comme IL s’en revenait vers l’Epouse placide, le
tourbillon du quotidien l’ébouriffait d’espoir, ce quotidien avec ELLE,
envisagé dans l’ombre de ses recoins pour la première fois. Il
bouillonnait déjà.
Il lui fallait clamer cette joie qui martelait les
tempes, insufflait la poitrine. Impossible de cacher plus longtemps le bonheur
qui l’épie au coin du nouveau bois.
Sans doute croyait-il qu’Epouse admirerait la
vigueur retrouvée, le poids de séduction de lui
désembourbé de l’apathie sentimentale qui le caractérise
depuis près de cinq ans. Espérait-il qu’en le voyant
phénix, Epouse reprendrait sa quête séductrice, que leurs
jours reviendraient, qu’ils pourraient allonger de nouveau côte à
côte des listes de succès belles à comparer ?
Quand IL rejoint Genève, si fier d’avoir
conquis, d’en détenir la preuve par les multiples « oui » du QCM intime,
tel est donc peut-être son but en affichant ses amours de
fraîcheur: Exister à nouveau dans les yeux de l’Epouse. Choquer
pour rétablir l’exigence d’antan, où ils brillaient tous deux de
feux papillonnants, jouvence de l’adultère qu’IL souhaite partager.
Epouse cependant a refusé le jeu. Elle ne
peut s’extasier aux frasques retrouvées. L’enthousiasme cavaleur ne la
fait plus sourire. Sans même avoir besoin de se tourner les poches,
Epouse a bien compris, dans ce soir de surprise, qu’elle n’y trouverait plus
les clefs du portillon qui débouchait naguère sur son jardin
d’Eden.
Puisque la réciproque aujourd’hui fait
défaut, c’est donc en conjugale qu’Epouse réagit. Tu as trop bu.
Les chevaux que tu montes sont bien imaginaires. Allons donc nous coucher,
demain il fera jour.
Comme, c’est vrai, IL a beaucoup trop bu, que les
mots de splendeur dont ELLE emplit son cœur ne peuvent s’extirper de sa
bouche pâteuse, IL maugrée, IL titube, IL s’affale en ronflant sur
un samedi soir.
Le matin du dimanche l’accueille en frustration. Il
rumine l’humiliation de la veille. Epouse n’a pas cru qu’IL pouvait encore
plaire, l’offense doit être lavée. La décision le prend. IL
ne peut plus attendre pour imposer sa résurgence. Les amours du dehors,
puisqu’Epouse a refusé de leur ouvrir la porte, lui les fera entrer s’il
faut par la fenêtre.
Vingt ans de conjugal, mais IL n’avait jamais poussé
jusqu'à ce point le bouchon de la vie. Lorsqu’IL se réalise,
libre dans sa voiture, affranchi du foyer, offert aux grands espaces, le
désarroi l’étreint. Que faire, lorsque tout est possible ?
IL avait bien découché
naguère, mais jamais bien longtemps, et pas assez souvent pour avoir su
créer une routine de rupture dont le déroulement lui servirait de
guide. Quand Epouse une nuit les avait désertés, le Père
et Fille aînée, Fille cadette n’avait pas encore eu le goût
de naître, par une réaction, nauséeuse, contre
l’absurdité de leur vie casanière, IL avait eu le temps à
peine de s’abrutir dans un surcroît d’alcool qu’elle était revenue
à l’aube finissante pour convenir de jouer une prolongation . Cela se décida
trois lustres plus avant.
IL ne sait vendanger le fruit de sa colère.
Se retourner vers ELLE, IL ne peut pas vraiment : Débarquer incongru, il
ne sait d’ailleurs où, demander au mari de lui prêter sa femme
pour une apothéose d’adultère ! Et comme IL ne sait pas, il
cherche le cocon. La quiétude sera dénichée dans un
hôtel de chaîne, on l’y acceptera sans poser de questions. Ses
lettres de créance, un rectangle de plastique vert, pallient pour le
gérant l’absence de bagage.
IL s’est donc octroyé une chambre
au Novotel. Puis il s’est restauré, et il l’a contactée. Sa
présence au logis, sa disponibilité, lui ont au moins permis de
gagner un peu de temps pour cette fuite vaine dont IL sut dès l’abord
qu’elle ne pourrait durer.
S’IL veut vraiment partir, il lui faudrait revenir,
se chercher des effets. Il devrait affronter le courroux de l’Epouse, le
mépris juvénile de l’Aînée, l’emportement de la
Cadette, les jappements du chien. Il ne franchira plus le seuil s’il le
regagne, du moins pas aujourd’hui, car la motivation n’existe pas encore.
Epouse n’a pas failli, l’autre n’a rien promis. IL
n’a pas même goûté les fruits nouveaux qu’il s’en allait
cueillir dans le verger d’en face.
Lorsqu’ELLE le rejoint, qu’ELLE
pénètre la chambre, IL est déjà convaincu d’avoir
mordu l’essai. C’est donc sans préconçu qu’IL l’invite à
monter sur la couche nuptiale qu’ils ne déferont pas.
Sur le dos, corps à corps, chacun occupe sa
moitié de lit. Leurs vêtements sont là qui tous deux les
protègent. En se serrant les doigts ils savent leur ensemble, mais ne
s’explorent pas.
Se passent les quarts d’heure à rechercher
les voies pour lui de rattraper la fugue prématurée, pour eux de
préserver un futur entrevu. Ils s’accordent sur une stratégie.
Puisqu’IL ne peut porter sur les fonts baptismaux
l’amour de l’avenir qu’ELLE consent à couver en conscience
jusqu'à ce qu’il éclose : La coquille aujourd’hui s’est seulement
fêlée, notre embryon de vie n’est pas tout à fait viable,
il doit garder le nid trois semaines, ou peut-être trois mois, si ce
n’est pas trois ans, anticiper ici serait l’assassiner ; puisqu’IL ne peut non
plus avorter cet amour, et puisqu’IL veut éviter l’affrontement direct,
son retour passera par un intermédiaire.
Il contacte Tannen pour transmettre à
l’Epouse: IL capitule.
Tannen accepte la mission. Epouse se verra proposer
un rendez-vous, dans une demi-heure, la chambre 205, qu’elle vienne seule , et
sans armes, lui même a rengainé l’absurde de sa haine.
Le devoir accompli de réintégration,
IL peut enfin rejoindre la cause du tumulte. Pendant le téléphone,
ELLE n’a pas frémi. Impassible gisante, alors qu’IL la retrouve, Elle
n’esquisse pas de geste vers son cœur. Mais ELLE ne fuit pas, lorsque des
doigts honteux font jouer l’ardillon, la boucle, le bouton, la
crémaillère. Elle a fermé les yeux lorsqu’une main s’est
infiltrée, en s’excusant déjà de la banaliser, entre chair
et coton. C’est avec un soupir qu’ELLE l’a accueillie, la phalange
première atteignant le sommet du triangle bouclé.
Lorsqu’ELLE a écarté à peine
ses deux cuisses, IL a compris que leur demain serait, et son membre gonflait
au penser de la grotte refluant son nectar.
Les amants attendraient avant de s’accomplir. Juste
un sanglot, un frisson qui parcourt tout le bas de son ventre. Elle ouvre de
nouveau sur la réalité l’azur incandescent de son regard
lucide. Ta femme doit déjà être sur le chemin, quant
à moi l’on m’attend bientôt pour un dîner. Tu m’auras fait
plaisir, bien plus qu’il n’y parut, et je jouirai encore, de tes doigts, de ton
sexe, de ta bouche. Maintenant j’en suis sûre, tu m’as conquise, nous
vivrons. Demain, après-demain, viendra l’apothéose.
Disant, ELLE repousse calmement les avances de
l’autre exacerbé, oublieux du retour décrété
à la normalité du foyer de coutume. Elle s’étire, se
rajuste, l’embrasse sur le front, lui dit de bien laver la main
génératrice d’humeurs et de plaisirs avant de l’approcher des
doutes de l’Epouse. Elle ouvre la porte. Et puis ELLE disparaît, le
laissant bouche bée, turgescent, incertain.
Epouse heureusement n’a pas tardé à
prendre dans ses mains bienveillantes, dans sa bouche sans reproche, tout au
fond de son ventre si longtemps dédaigné, cet appendice vain
qu’ELLE avait délaissé. La fugue inaugurale ainsi s’est
terminée au creux d’un lit d’hôtel, dans des bras
légitimes. Nous étions le dimanche des Rameaux.
Paradoxe des renaissances. L’éclosion de ses
amours nouvelles avait rendu leur goût aux affections anciennes.
Epouse fut charmée, dans les jours qui
suivirent, des gestes quotidiens qu’IL sut leur retrouver, et le lit conjugal
se reprit à gémir. Le passé cependant ne peut trop se
revivre, et IL devait bientôt contempler à nouveau l’avenue des
passions qu’ELLE lui désignait.
Car ELLE s’inquiétait du risque de
déchoir avant même l’Assomption. Leurs entractes du soir avaient
repris. Au milieu des caresses, à peine plus profondes, que l’incertain
du lieu continuait d’abriter, ELLE glissait parfois, quand IL risquait un mot
sur l’embellie de son foyer, telle pique assassine le rappelant au devoir,
impérieux, d’exclusive qui s’impose à l’amant, y compris putatif.
Il lui aura été facile de se
lâcher à nouveau. Maison Commune le dépêchait
à Moscou, une petite semaine en crépuscule soviétique.
Epouse l’accompagnerait, IL l’avait désiré. S’imposant les
chaînes de l’union même sous d’autres cieux, IL rendait plus amer
le goût d’absence d’ELLE.
L’équilibre amorcé entre cœur et
raison, c’est lui-même qui décida de le rompre. Présente,
Epouse n’avait plus de raison d’éprouver la crainte d’une rivale. Comme
IL satisfaisait ainsi aux préoccupations, élémentaires, de
sa survie, il n’avait pas non plus de raison pour l’étouffer, ce feu qui
l’habitait.
L’imbroglio se dénouait ainsi: IL avait
fauté, par réminiscence du désir. Cette faute
avouée, IL l’avait confirmée en fugue dominicale. Elle fut
pardonnée aussitôt que commise. Ce pardon résultait dans la
présence d’Epouse, rétablie dans son rang et ses
prérogatives, sous les murs du Kremlin qu’ils avaient effleurés
déjà douze ans plus tôt, le retour à la norme par le
biais du repentir social.
Cependant, puisqu’IL était lavé, par
cette connivence matrimoniale, de l’opprobre d’avoir pu, ne serait-ce qu’un
instant, confiner à l’adultère, l’appétit lui revient,
sitôt son blanchiment, de goûter au piment des fautes qu’il n’a su
commettre qu’à moitié.
Puisqu’Epouse est présente, tout redevient
séant. Mais lui, face au regain de la concupiscence, voulait bien autre
chose qu’un certificat de bonnes mœurs. Il fallait, Nom de Dieu, il
fallait que ça bouge ! Que son sexe regrimpe pour des désirs réels.
Que des choix soient ouverts autres que convenus. Il fallait, Nom de Dieu, il
fallait que ça bouge ; en ELLE s’incarnaient aussi bien le possible, que
toutes les pesanteurs inhérentes au mouvoir.
C’est pourquoi à Moscou cherra la bobinette.
Epouse accommodée, IL ne risque plus rien en
termes d’expulsion ni de bannissement. Et pourtant, Epouse
récupérée, IL n’aura pu s’enivrer à pleines narines
des parfums de l’ailleurs qui s’étaient répandus.
Glasnost, IL a donné. L’Epouse est bien au
fait de l’émergence d’ELLE, mais Epouse a repris les rênes
apparentes, comme cela fut le cas, déjà, à maintes des
reprises où sa soif de vouloir l’entraînait sur des pentes qu’IL
ne savait celer.
Elles se sont rencontrées, buffet de la Gare
de Genève, pour s’expliquer, disait l’Epouse. Elle pensait : Pour
s’esquiver.
Les apparences sont redevenues conformes aux canons
sociétaux.
Dans le passé, lorsque de telles rencontres
avaient été provoquées par l’Epouse, pour conforter, en
présence d’un grain, sa dominance, IL savait dès l’entrée
qui sortirait gagnante. Cette fois cependant, la partie lui semble loin
d’être jouée.
Aux autres occasions, IL était un peu las
des prestations d’autrui, et appréciait l’initiative de la conjointe,
d’affirmer, en provoquant sa rivale, l’ampleur, l’inviolabilité de son
territoire. Il l’encourageait donc à la Reconquista, car IL savait que
la victoire viendrait confirmer le bon sens, que le papillonnage dès
lors s’étiolerait comme cela se devait.
Cette fois cependant l’inquiétude le gagne.
En colloquant ainsi, sur la seule foi d’une embellie soudaine suivant une
tempête que rien ne laissait présager, alors que pour l’instant
ELLE n’a pas livré de bataille, qu’ELLE ne montre pas les dents, est
désirée mais demeure campée sur un mur quant-à-soi,
en l’affrontant, celle qui se cache pour l’heure derrière le paravent de
la chaste tentée, Epouse prend le risque d’une victoire à la
Pyrrhus.
Et c’est ce qu’il advient, et c’est ce qu’IL
comprend. C’est cela qu’IL assume maintenant à Moscou.
Certes, Epouse et ELLE se sont bien
rencontrées. Elles se sont parlé, l’accord entre elles fut
scellé. Entre eux, confie-t-elle à l’Epouse, il n’est rien que du
sexe , il n’est pas d’avenir. Jamais, fait-elle accroire, ELLE ne tentera de
l’arracher au foyer qu’IL créa voici déjà longtemps, ce
foyer dont ELLE sait qu’IL y a toujours connu les chaleurs d’affection.
Epouse, comme ELLE, lui rendent compte,
séparées mais presque en même temps, de leur constat. IL
devine très vite où gîte le lièvre.
Ce qu’ELLE a promis, en somme, à l’Epouse,
qui n’avait plus la force de comprendre, épuisée par
l’idée même de cette rencontre provoquée en dépit
des douze ans que le handicapeur suprême lui avaient infligés,
c’est de laisser monter le désir de l’amant.
Tout ce qu’ELLE a promis, c’est de ne pas
défaire la pelote familiale. Si, parce qu’IL aura rué, des brins
de laine se trouvent à la portée de ses griffes, ELLE n’a pas
juré ne pas vouloir aider à un rembobinage. Epouse se satisfait
de cette paix armée, mais doit le pressentir: Au fond, ELLE l’a
grugée.
C’est à lui maintenant que la balle est
échue.
Ainsi donc à Moscou le jeu s’est
clarifié. Epouse a reconnu, affronté sa rivale, mais n’a pas
triomphé. Bien pire, Epouse a accepté les règles
imposées par ELLE Machiavel. La décision est sienne, IL ne peut
plus attendre.
Je la veux, je l’aurai, ELLE est prête. Mais
je dois me lever, me montrer, la toucher, l’accrocher ...
Moscou est terrain neutre mais terrain de combat.
Epouse veut le garder. Quant à l’autre, si
son amour est dit, ce qui est dit aussi est le refus de kidnapper au
détour de la carte du tendre celui dont les ailes se sont
déjà presque consumées aux feux brûlants de la
Sainte-ELLE.
Il doit être impartial. Epouse
l’accompagnant, qui plus est à Moscou, ville phare des fantômes de
la Révolution qu’IL souhaite voir hanter son âme
américaine, ELLE pourrait se sentir lésée.
L’équilibre précaire entre des
intérêts attendant qu’IL balance serait ainsi rompu par des causes
externes. La présence d’Epouse contredit à l’aplomb qu’IL doit
leur préserver. Il lui faut rétablir.
Hypocrite Salomon ! Tout le jour et chaque jour, IL
courra la cité rouge et grise pour confirmer par fil sa vraie
neutralité, puis réitérera à l’Epouse muette son
désir immuable de la stabilité.
Le dernier soir, ELLE lui signale qu’un
triste événement vient de leur survenir. Elle ne veut pas le
troubler de détails ainsi par téléphone. Il saura tout
dès son retour. Qu’IL la contacte au point du jour, lundi matin.
L’événement, IL l’apprend à
peine débarqué, quand il appréhendait des joutes
familiales, un aveu extorqué à force de mari, une décision
de rompre par respect pour l’Epouse, un repentir tardif, fleur de
confessionnal, la rencontre, ineffable d’un amant jeune et beau, est plus
irrémédiable mais les affecte moins.
Une des amis communs, plutôt une
connaissance, vient de se voir contraint à délaisser le monde.
Son cœur était fragile, chacun d’eux le savait, les tensions
syndicales auront précipité une issue pressentie. Leur matin du
lundi sera de cimetière.
Morbides retrouvailles. Les tombes auraient pu leur
enterrer l’amour. Il lui semble pourtant, dans le soleil voilé qui sied
au demi deuil, se rapprocher de son futur objet. La cérémonie
s’agence, plus que laïque, au rives d’athéisme ou de
libre-pensée. Ni prêche, ni couronne, simplement méditer, assemblés
dans l’austère hangar, ceindre le crématoire de recueillement
pur.
Passé l’instant premier de ces trois cents
secondes où IL a fait l’effort de rappeler l’image du défunt, les
qualités qu’il fallait bien trouver, la mort sublime tout d’un halo de bonté,
il se laisse dériver vers d’autres rhétoriques.
ELLE, à son côté, les yeux
clos, la main droite posée sur la paluche gauche, rêve lui
semble-t-il tout aussi bien que lui. IL marmonne, intérieur. Le visage
du corps ne vient plus l’habiter que pour bénir d’avance cette union
assumée dans les solennités entourant le décès.
Car c’était ce jour là leur
inauguration, et le cérémonial de deuil fut leur baptême.
Ils auront été deux en séance publique, au point
qu’à la sortie, nul parmi les compagnons venus pour communier n’esquissa
de démarche pour les agglomérer au retour programmé vers
la Maison Commune.
Leurs doigts se sont croisés dans les
allées fleuries. Ils ont, très scrupuleux, vogué de dalle
en stèle, ont épelé les noms, recensé les familles,
ont dénombré les croix, les croissants, les étoiles. IL
lui a raconté la paix des cimetières, celui de Montparnasse et
celui de Lachaise, celui des Alyscamps, le marin, les lunaires, la tombe de son
père qui souhaitait un platane.
Ils se mettaient en congé sépulcral.
Ils avaient vie commune en présence des morts, cela légitimait
leur force d’avenir.
Après l’introduction aux mânes des
ancêtres, ce n’étaient pas les siens, mais qu’importe, les
âmes se fréquentent, il lui fallait passer un test de vraie vie,
avant que de pouvoir leur publier les bans. Forez fut le goûteur de ce
jus encore vert.
Un de ces déjeuners où l’avril de
Genève réchauffe plus que l’août de la Bretagne. Une table
pour trois, des bavardages, des regards. ELLE qui se déplace pour
besoins naturels. Deux paires d’yeux la suivent onduler la terrasse, se
croisent, se sourient. Forez dit : « Ah oui ! ». IL répond : « N’est-ce
pas ? ». ELLE est intronisée.
Plus délicat sans doute, l’examen familial.
Il n’avait cependant ni la superbe, ni la folie requises pour l’amener en chair
rencontrer sa parentèle. Cela ne se fait pas lorsqu’on hésite
encore, que les liens de mariage pour les autres demeurent, ELLE pas plus que
lui n’étaient désenlacés. Mais IL pouvait tenter, par allusion
subtile, d’instiller à l’esprit de ceux de son côté
l’idée qu’une vie différente s’ouvrirait devant lui.
Maison Commune le dépêche pour
quelques jours au royaume d’Hamlet. Une escale par Paris, IL dîne
maternel. Sœur est présente, idem du père de l’enfant
qui vient presque de naître, dix mois à peine.
Belle Mère s’est déjà
retirée, satisfaite d’avoir pu les assembler, plaisir de constater que
lui, son Fils, son aîné, avait en fin de compte accepté de
jouer le rôle avunculaire. Au long de la soirée, IL avait en effet
déployé une patience qu’il ne se savait pas. L’enfançon
becquetait les cuillers qu’IL tendait. IL ramassait les jouets pour permettre
à nouveau leur chute péremptoire du balcon de la chaise haute. Il
guidait même quelques pas trébuchants, entre les meubles qui
parsemaient le manque d’un espace trop encombré de souvenirs.
Bref, IL se préparait, lui naguère si
distant de la progéniture, à devenir l’un de ces nouveaux
géniteurs, pères tardifs, attentionnés, si jeunes dans
leur maturité, dont les journaux vantaient l’enthousiaste
expérience.
Car dans sa tête, le pas était
franchi. Bientôt, bientôt sans doute, au moins bientôt
peut-être, ELLE et lui allaient rompre les amarres obsolètes,
naviguer de conserve vers une vie de palmes, et ELLE lui pondrait un ou deux
rejetons. IL serait enfin jeune, avant d’être trop vieux.
Sœur et son compagnon l’écoutent leur
dépeindre la beauté de lendemains qui chanteront si fort. S’ils
n’encouragent pas, non plus ne désapprouvent.
Sœur daigne ces mots : Son effort paternel,
auprès de ce bébé dont IL avait jusqu’ici superbement
ignoré l’existence fut certes remarqué. Comme fut
remarquée la flamme dans ses yeux lorsqu’IL a parlé d’ELLE. Dix
ans d’écart, ma foi, cela n’est pas immense, nos parents les portaient.
Nous avons un peu souffert d’être tôt orphelins, mais la vie a
repris bien vite tous ses droits. Epouse quant à elle parcourra son
chemin. Fille aînée surmontera, la force est avec elle. Fille
cadette, elle oubliera, son âge est insouciant. La Mère, si cela
vient de toi, elle accepterait même que tu te fasses moine, tu
étais le chouchou, restes le favori ...
Ce n’est pas le triomphe des bras ouverts, mais ce
n’est pas le rejet. Sœur a même accepté, toutefois
conditionnelle, de lui parler, si d’aventure ELLE souhaite ce contact avant que
de franchir le pas irrémédiable. Victoire bien timide, dont IL
lui refusa, plus tard, le risque du bénéfice.
Dans l’ensemble, la soirée fut bonne. Du
moins s’en persuade-t-il à longueur d’une nuit où le sommeil le
fuit, angoisse d’avoir trop dit, d’avoir mal expliqué, de s’être
trop confié, d’être mal acceptés.
Lorsque le jour l’extrait du fatras de ses
rêves, toute la maisonnée s’est déjà
dispersée. IL liquide en deux mots l’Epouse au téléphone :
Oui, la soirée fut calme. Belle Mère est vaillante, Sœur
très aimable, l’enfant des plus charmants, je rappelle ce soir
dès que je Copenhague. Puis c’est ELLE qu’IL joint, ELLE la magnifique,
ELLE la sublimée par l’absence au matin des obscurs de la veille.
Les mots qu’IL lui assène dégoulinent
d’espoir : Ma famille t’attend, ma famille t’accepte, tu es notre Messie, notre
bonheur prévu, amour il est possible désormais d’avancer.
Elle enregistre, paisible, souveraine, le rose
bulletin de ses espoirs extrêmes. La route qu’IL lui trace est belle,
bien tentante, sans doute ils vont pouvoir l’emprunter pour de bon. Nous en
reparlerons le jour de ton retour, nous en reparlerons pour vraiment
décider. Je te le garantis, c’est presque fait. Mon mari le saura. Je
lui imposerai la force du destin qui veut nous réunir.
Ces promesses de sucre le bercent en continu. A peu
près la minuit, arrivée au Danemark. C’est tout à son
nuage qu’IL contacte l’Epouse pour rendre dûment compte de son
atterrissage.
L’accueil est chant de pleurs. Epouse se
méfiait. Le ton de son discours ce matin là depuis Paris lui
faisait pressentir la relapse du sexe. Sœur, appelée d’urgence,
n’avait pu lui cacher l’avoir trouvé bizarre, lui avait
répété certaines bribes de phrase, ces projets d’avenir
qu’IL avait étalés, ce déroutant souci du plaisir
nourrisson, ces références, à peine voilées,
à de la chair bien fraîche à demeure dans son lit.
Sœur avait donc trahi. Même en
édulcorant les aveux de la veille, elle avait transpiré
suffisamment pour raviver les souffrances d’Epouse aux braises du
soupçon.
IL s’embrouille dans des explications qu’il ne sait
pas trouver. La brume d’optimisme qui voilait le réel se déchire
d’un coup. IL ne sait pas lutter, faire mal au grand jour, assumer le destin
qu’il a souhaité forger. Lorsque sa main à elle n’est pas
là pour pousser, le saut, même minime, IL n’ose le tenter.
Parer au plus pressé. IL titube des excuses.
Sa langue aura fourché, Sœur aura mal compris, aura
extrapolé, trop de vin embrouillait son discours familial. Ce qu’IL
croyait conter, c’est la faute passée. Tout est calme, ma mie, ne
t’inquiète donc pas, l’harmonie moscovite demeure la
référence, heureux, c’est avec toi, toi seule, que je le suis.
Epouse pleure toujours mais sa voix s’affermit. Si
le pleutre l’enrobe, c’est qu’elle a touché juste. Je n’en crois pas un
mot de ton discours de lâche, de séducteur impénitent, mais
séducteur honteux. Epouse je demeure, et prends les choses en main. De
ce pas je m’en vais défier ta nymphomane. Putiphar saura tout, et il la
dressera ! Ta cabane de stupre, crois-moi, va s’effondrer. Epouse a
raccroché, le laissant affolé, son cœur qui choque au rythme
de ses peurs prospectives.
Le risque est avéré. Epouse ignore,
certes, le nom de Dulcinée, méconnaît la maison où
ELLE doit maintenant dorloter son époux en veille d’abandon. Mais il est
des moyens de contourner l’obstacle. Epouse a des relais, et sait mobiliser. Le
scandale se profile, IL se doit d’y parer.
La seule initiative qui lui vient à
l’esprit, c’est de se décharger sur l’autre du fardeau. C’est ELLE qu’il
faut prévenir sans attendre, mais sans la compromettre, de ce raz de
marée qu’Epouse leur prépare et qui va déferler sur sa
paix domestique.
IL se déguise, pour justifier de cet appel
nocturne, car comme il le craignait le mari décrocha, en un haut
fonctionnaire dérangeant de Rio la collaboratrice de la Maison Commune,
pour une information d’urgence malheureuse.
IL l’entend qui s’exclame quand son conjoint
l’appelle : « Brésil ? Tu en es sûr ? Mais ce pays n’est pas
compris au portefeuille ! Et comment ont-ils su mon numéro privé
? ». C’est donc en regimbant qu’ELLE atteint l’appareil, et coupe le micro,
reconnaissant son timbre.
Des phrases hachées qu’ELLE ne comprend pas,
IL parlait Portugais pour mieux donner le change. Les phrases
répétées, IL la sent qui blêmit, puis qui se
ressaisit lorsqu’il peut détailler : Epouse ne connaît pas ton
nom, non plus le téléphone, débranche-le pourtant, car on
ne sait jamais, j’aurais pu le noter sur un bout de papier qu’un
dénicheur adroit saurait identifier. Elle ignore la rue, sait à
peine la cité, il n’y a pas, logiquement, de péril, mais
malgré tout j’ai peur, et je frémis pour toi, car je
frémis pour nous.
C’est ELLE qui le rassure, avec des « cher ami »,
des « nous y veillerons », entremêlés de « pas de raison de
s’inquiéter », « situation sous contrôle », « nous en reparlerons,
dès votre retour », pour conclure, perfide
rassérénée, sur un sublime « Mes amitiés à
votre femme ».
Lorsqu’ELLE a raccroché, IL reste pantelant,
mais tâche de raisonner. Comment avait-il pu, à ce point ridicule,
imaginer qu’Epouse sur de vagues soupçons s’en allait mettre à
feu tout le Pays de Gex, pour dénicher , qui sait, une absence de faute
? Le scandale, c’est sûr, l’aura fait reculer.
Il lui fallut pourtant le contenu entier d’une
flasque maltée pour oublier la panique absolue qui l’avait
submergé, lorsque les circonstances l’avaient presque forcé
à commettre tout seul le geste décidé.
Cette frayeur intense aura porté trois
fruits : La méfiance d’Epouse atteignant son apex ; la confiance d’ELLE,
assurée de pouvoir dominer celui qui se consume au point de
défaillir, dans une nuit danoise, à l’idée qu’elle puisse
souffrir du moindre mal ; surtout, la défiance de lui, pusillanime,
envers ses propres facultés de jamais décider, envers sa force
armée pour franchir les obstacles surgissant, imprévus, au
détour d’un chemin qu’on croit jonché de roses.
IL s’est rapatrié aussitôt d’Elseneur.
Maison Commune goba les raisons de la fuite, une réunion
décidément trop insipide pour mériter sa présence
durable. Il laisse derrière lui une note salée d’unités et
de larmes, celle du téléphone universitaire
détourné pour se rassurer d’ELLE, pour rassurer l’Epouse, pour
assurer sa place sur un vol immédiat.
Puisqu’ELLE n’avait pu vérifier le danger,
la nuit gessienne l’ayant, au dernier moment, dissuadée de foncer au
hasard pourchasser le Dragon qu’il fallait terrasser, Epouse extirpa le nom,
l’identité, le domicile de celle dont l’ombre, immense, trop certaine,
l’accaparait.
Puisqu’ils n’étaient pas prêts
à s’élancer ensemble, ELLE et lui décidèrent de se
calmer le jeu. C’était donc une trêve qui s’installait.
Ses Pâques familiales, les scolaires cette fois,
l’amèneraient en Bretagne comme à l’accoutumée.
La petite semaine précédant cet exil,
depuis qu’ils se fréquentent jamais ils n’ont rompu un demi mois
d’affilée la chair de leurs contacts, se meuble de serments, de projets,
de promesses, de doutes évacués. Au creux de leur caverne ils
font le tour des choses. Conviennent de l’importance pour eux d’être
synchrones : Puisqu’il leur faut tracter le traîneau de la vie, leur
attelage doit s’élancer d’un seul corps au « Mush ! » libérateur.
ELLE reste sereine devant leur perspective. Lui
s’inquiète pourtant, renifle dans les coins, comme un chien qui s’attend
à devoir atteler.
Ces jours-ci, il est vrai, Epouse l’insupporte.
Cette quasi battue nocturne, l’humiliation pourtant subie de devoir se renier,
le sourire moqueur qu’IL a cru deviner lorsqu’ELLE a constaté l’inutile
affolement, tout cela pèse fort.
IL a peur, quand le temps sera mûr, que
l’abasie ne contraigne sa volonté fébrile. Il vaudrait mieux le
franchir maintenant, ce pas qu’IL a promis à ELLE comme à lui.
Nichés dans leur cocon de la Maison Commune, les pics semblent s’offrir
pour tenter l’escalade. IL ne veut plus de sa famille. Il va fuguer,
aujourd’hui même. L’occasion est propice : Epouse, Fille
aînée, Fille cadette, y compris le vieux chien qui a connu
l’Afrique, tous sont déjà montés dans le compartiment. Une
demie heure, et le convoi s’ébranle. Si je ne me présente pas,
elles n’oseront descendre. Je me trouverai libre, libre de t’aimer.
C’est ELLE qui décille ses yeux trop
enfiévrés. Nous avions résolu, t’en souvient-il, mon
cœur, de concerter au moins le rythme de nos pas. Moi aussi je nous veux,
et je suis presque prête.
Pourtant certains boutons dépareillent nos
guêtres. Mon mari, tout d’abord, il faut le préparer. Tu as pris
de l’avance, laisse-toi grignoter. Idem pour le bercail où nous pourrons
nicher. Nous devons nous bâtir une vraie forteresse, de celles que
l’Epouse ne peut circonvenir, un donjon où flotter la bannière
d’amour, où nous nous revivrons à l’abri des regards.
Puis, son œil se fait plus grave, il faudra
vérifier que nos corps se répondent aussi bien que nos âmes.
Nous devrons être amants avant de convoler.
IL admet, mais rechigne. C’est ELLE qui l’extirpe
de sa torpeur boudeuse, le fourre dans un taxi qui fouette vers la gare. Epouse
et cetera soupirent de soulagement quand ils le voient grimper le marchepied
fatal. Le train peut démarrer. Mais s’IL vient à reculons pour
rejoindre sa geôle, dans le cartable noir qu’il serre entre ses bras,
chaque promesse d’ELLE est un cheval de Troie.
Epouse aura souffert au long de quinze jours.
Puisqu’IL s’en veut toujours de n’avoir su conclure, l’entourage vivra sous
l’emprise du doute. Chaque moment qu’IL peut, une pique est plantée.
Le silence d’abord, et les yeux dans le vague. Les
rogues aboiements au visage d’Epouse quémandant sinon une caresse, du
moins une parole. Les fines allusions en présence de tiers à des
changements peut-être, qui s’ils intervenaient pourraient naître au
solstice. L’abrupte décision et de ne plus fumer, et même de ne
plus boire, cela lui a coûté, mais au moins lui prouvait qu’IL
pouvait décider ...
Oui, Epouse a souffert. Les soirs, elle partait
promener le vieux chien. Ses périples duraient parfois bien plus d’une
heure, et lui qui s’inquiétait, malgré tout, du scandale, la
dénichait sanglotant sur le rebord d’un puits dont la margelle appelait
à sauter.
IL avait honte, non de ses turpitudes, mais des
faiblesses mêmes affichées par l’Epouse. La cruauté des
certitudes lui aveuglait l’esprit, qu’IL souhaitait impavide.
Les jours se sont coulés en pleurs et sans
éclats. A deux reprises seulement, Epouse a regimbé.
L’autre avait en effet exigé qu’IL conforte
la décision précoce dont il l’avait faite grosse, par des appels
fréquents. Elle l’avait d’ailleurs nanti à cette fin, pour qu’IL
ne puisse se cacher derrière aucun prétexte, d’une de ces cartes longue
durée que France Télécom s’essayait à
généraliser. La Bretagne d’alors retardait cependant, les cabines
du coin n’acceptaient que les pièces. Et ces cabines là sont
très loin du village où l’Epouse veillait au travers de ses
larmes ; jamais IL ne restait vraiment sans surveillance.
Lorsqu’Epouse devait le jour s’achalander, et qu’en
mauvaise humeur IL refusait de suivre, les Filles au logis gardaient sans le
savoir l’œil sur le combiné. L’heure de Dorothée, celle de
Goldorak, les tribulations d’Albator, la ruche de Bouba ou le miel de Candie
les cloîtraient à demeure, merci télévision !
Un matin toutefois, quand IL appréhendait
les foudres, ravageuses, de son accueil après toutes ces plages de
silence gardé, ELLE aura déjà acté les preuves de
sa fuite, IL croit déceler l’ouverture. Les filles sont parties
chevaucher sur la lande. Epouse a annoncé des courses plus lointaines,
qui le laisseront seul au logis.
Hâte de réparer, hâte de
s’expliquer, IL pianote les touches, peste contre le silence qui lui répond.
Au lieu que de l’attendre, ELLE aura déserté pour un café.
Mais elle va revenir. IL raccroche, repianote, repeste, récidive ...
Epouse qui survient, c’est un flagrant délit.
L’excuse qu’IL balbutie, chercher un restaurant, ne
la satisfait pas. Par chance la touche « bis » que depuis il exècre
résonne dans le même silence.
Cet après-midi là, IL n’y peut plus
tenir, grommelle que le chien a besoin d’exercice. La ficelle était
grosse. Jamais auparavant IL n’a condescendu à tracter l’animal, dont il
n’accepte pas d’assumer les contraintes. Epouse semble le laisser faire. Sur la
route du bourg où l’attend la cabine qu’IL espère salvatrice, les
pièces lui cliquettent dans le fond de la poche, quand le
triste cocker halète à ses côtés.
A peine a-t-il le temps d’ensemencer la fente,
qu’une voiture stoppe. Epouse qui jaillit. Tout ce qu’IL numérote, ce
sont ses abattis ! C’est dit, IL restera muet jusqu'à Genève.
ELLE lui fera grief de sa longue abstinence. Leur
fâcherie autour du téléphone durera pour le moins deux
heures sinon trois. IL se battra la coulpe, accusera l’Epouse.
Leur futur brinquebale.
Certes, les habitudes les ont vite repris. Mais le
vide sanitaire qu’ils occupent toujours au creux de la Maison Commune leur
paraît bien étroit. Puis le doute les hante, lui timoré
chronique, ELLE qui reste encombrée d’un mari entravant son bond vers le
futur. C’est pourtant ce mari qui s’en vient leur offrir l’occasion attendue de
se hausser d’un cran.
Le WASP était un pur produit de
manécanterie. Il avait continué de solfier dans un chœur
l’appelant pour deux jours à officier ailleurs. La mariée
était belle. ELLE s’en est saisie, l’invite à déjeuner
dans sa maison gessienne.
Puisqu’ils seront à l’aise pour bavarder
vraiment, chacun s’est octroyé la pleine après-midi. IL ira la
rejoindre au flanc de sa montagne, lui laissant juste assez d’avance pour
mitonner les plats.
Tout le poids du destin affaisse son épaule
quand IL pénètre le havre de la belle. Comment ne pas sentir
qu’ici tout se décide, qu’ils vont vraiment fauter, que l’étape
est franchie ? IL s’est senti coupable au point d’insister pour qu’ELLE le
laisse abriter son auto au fin fond d’un garage, craignant regard d’Epouse qui
s’en viendrait rôder dans ces parages, si d’aventure elle l’absentait au
bureau.
Le repas est hors d’œuvre au dessert qu’ils
attendent. A peine s’IL a pu goûter la sauce au poivre, si le feu du
Morgon lui humecta la glotte. En hôtesse accomplie, c’est ELLE qui
dispose. Une sieste est requise après de telles agapes, la chambre est
au premier.
Ils montent. Matrimonial, le lit occupe son regard.
IL prend bien soin pourtant avant que de s’étendre d’ôter son
pantalon, de le plier sur un dossier. A ELLE qui s’étonne de cette
minutie, IL explique la hantise du faux pli, Epouse détesterait le voir
rentrer froissé. IL a failli briser leur amour sur ce pli. Comme ELLE
avait pourtant résolu de conclure, elle s’est avalé l’affront de
l’indolence.
Le temps est déjà chaud. Dehors, des
enfants jouent. La pièce est mansardée, le ciel seul les
contemple. La vraie cérémonie peut enfin débuter.
Lecteur, tu t’en souviens, le sexe les ignore
jusqu'à cette occasion de Pentecôte. Allongés mais
vêtus, ils se touchent à peine, vérifiant simplement par le
bout de leurs doigts la présence de l’autre. C’est ELLE bientôt
qui s’enhardit un peu, l’accès lui est aisé. Seul le slip la
sépare du membre qui grossit, qu’ELLE encercle d’abord, puis qu’ELLE
extrait, redresse doucement vers l’équerre pubienne, alors qu’IL
clôt les yeux au plaisir pressenti.
Elle ne renonce pas à son initiative. La
hampe prend ressort aux mains qui mobilisent. IL ne peut que frémir
derrière ses paupières au va-et-vient soyeux de sa
rigidité. A peine s’IL esquisse un geste de défense quand il sent
la semence prête pour s’échapper. Cette première fois,
c’est ELLE qui domine, qui accélère un peu, qui le fait
dégorger.
IL a crié tout bas pour ne pas
déranger les marmousets tapant un ballon sur le seuil. ELLE
s’était penchée au moment de la lave juste assez pour cueillir
aux manches et au col les taches bienfaisantes du sperme délivré.
IL lui a tout remis, car ELLE aura tout pris ...
Désormais l’impudeur peut venir s’installer.
ELLE quitte ses défroques souillées. IL ôte sa chemise
avant qu’elle n’auréole. Comme ELLE se rallonge, IL étire les
bras. Son premier mouvement, gisant après la traite, défaire la
mince agrafe d’un mini soutien-gorge. C’est ELLE qui s’extirpe les hanches de
la culotte, lui qui fait valdinguer le slip au bout des pieds. Le saut est
accompli, ils sont nus sur un lit.
La logique voudrait qu’ensuite IL intromette. Mais
leur logique à eux, Lecteur, n’est pas si simple. D’abord IL lui
faudrait, c’est sûr, quelque repos, ses huit lustres passés
retardent le doublé. Surtout, ils ont beaucoup la peur de l’inconnu.
ELLE a séjourné vers le Golfe de Guinée, où elle
fut peut-être contaminée, mais jamais le courage de tester. Lui
aussi fréquentait sur ces terres d’ébène, Mélanie
et certaines autres pourraient en témoigner. Lui non plus n’a pas
vérifié son état.
Pour ELLE et son époux, la capote toujours,
ambivalence du caoutchouc, contraception et prévention. Il vient d’une
autre époque, celle du membre nature, et ne peut se résoudre
à fourrer du latex. Quand IL a essayé, lors d’un retour vers l’Afrique
quatre ans auparavant, après que du SIDA le nez se soit montré,
l’échec fut trop patent pour vouloir insister. IL ne sait
dérouler autour du doigt d’amour, et son pénis flaccide
dès qu’on l’encapuchonne.
Le coït est exclu avant qu’ils ne consultent,
telle est la conclusion de l’interview bulgare. Quand ils se mêleront, ce
sera pour gésine. Sexe procréation, mais avec précautions,
telle était la logique de ces pentecôtistes.
Leurs sages intentions n’excluent pas le
désir, et le frotter des corps, baisers, attouchements, redressent en un
quart d’heure son membre palpitant.
Comme IL veut la gâter à son tour de
la main, doucement ELLE plaque son corps sur le sommier, le chevauche en
centaure superbe de soleil. Le gland qui magnifie, ELLE en balaie sa chatte.
Il ne peut échapper au plaisir de ces chairs
qui ruissellent autour d’une hampe folâtre. ELLE entrouvre la grotte,
l’introduit à mi-frein, l’extrait et le renfourne, l’agite par son
buisson, et tous leurs yeux se ferment. La couronne s’emmêle dans la
forêt pubienne. ELLE lui fraie passage, comme son guide est doux ...
IL les sent qui se crispent. Deux presque cris se
joignent. Une brève torsion. Les gouttes ont giclé. Dehors il
semble bien que les enfants se taisent.
ELLE détend ses cuisses de pouliche, lui
donne un peu le sein pour occuper sa bouche, admet que de la main il flatte le
bouton, se laisse aller les nerfs. Elle accepte de jouir. Les enfants ont
compris, qui reprennent leur jeu.
L’après-midi entame son déclin de
vesprée. Le soleil n’entre plus la lucarne gessienne. IL voit comme un
signal, IL se ressent coupable, se lève et se revêt.
ELLE ne comprend pas. IL dit avoir promis à
la Maison Commune de la réintégrer aussitôt que possible.
ELLE dit qu’IL ne doit pas, que ce n’est pas justice, qu’après l’amour,
c’est ensemble qu’il faut reprendre son souffle.
IL persiste. Peur toujours, mais IL n’avouera pas,
d’Epouse débusquant les tourtereaux au nid. Il explique, malhabile,
s’empêtre dans son latin, post coïtum ... Et puis IL positive :
Allons nous requinquer ! Une bière, tiens, je te l’offre. Montrons
à l’extérieur l’éclat de ce bonheur. Le brillant de tes
yeux après notre plaisir, que d’autres le remarquent, que d’autres me
l’envient. Il faut que tu t’exhibes, que nous soyons visibles.
ELLE se laisse convaincre parce qu’elle veut bien.
On ne peut pas risquer de scène maintenant, la toile est trop fragile
où IL s’est empêtré.
Les enfants les regardent à peine au sortir
du repaire. Ils rejoignent le bar où, un soir de l’an III, ils se
déchireront de violente manière.
Ce soir, IL rentrera à l’heure pour le
dîner.
Epouse cependant érigeait ses
défenses à coups de témoignages extorqués ça
et là. L’attaque est rigoureuse pour détrôner l’idole.
Fidel aurait avoué toute l’inculture d’ELLE,
quand l’autre aurait décrit les dix-sept aventures que la Maison Commune
dès avant lui prêtait. Ne voit-il pas, dans son aveuglement,
l’arrivisme guider son sexe gourgandine ? Comment peut-il oser espérer
que sans arrière-pensées ELLE veuille ainsi flatter son âge
ventripotent ?
Mais lui n’écoute pas. IL se clôt les
oreilles, se bouche les narines. Le cerveau se refuse à lui guider le
cœur. Refus de tout, en vrac, la jalousie d’Epouse et son acharnement, les
fétides ragots de collègues rancis, même l’intransigeance,
excessive, de Fidel, qui ne peut accepter les lettres anglo-saxonnes.
Maison Commune, salvatrice, lui permet
d’échapper au harcèlement conjugal. Cette fois la Baltique attend
son savoir faire, trois jours de séminaire pour Solidarité. Ils
seront à plusieurs pour rencontrer les frères défrichant
soi-disant le chemin liberté.
Varsovie, première étape. Sa seule
hâte, communiquer. Non pas avec l’Epouse, IL ne sait plus que dire, leur
cohabitation en armes le déprime, mais avec ELLE, ELLE qui avait promis,
apprenant ces dénigrements colportés sur leur compte, d’assurer
l’avenir en déblayant la voie.
Le fil connecté à grands coups de
dollars rassérène la foi. Elle a parlé, dit-elle, à
son mari. L’homme était abattu, mais après s’enivrer a dû
la reconnaître, la sublime évidence. Leur couple ne pouvait ainsi
perpétuer, il lui fallait céder la place devant
l’immensité de son bonheur promis.
Ils en étaient rendus,
précise-t-elle, aux détails domestiques, le partage des biens.
L’époux gardera le logis, l’armoire, la table et puis les chaises. Elle
prend la voiture, le lit, ce lit qui grince mais qui les a connus, le bar
d’appartement, c’est un présent dotal.
Dès que tu rentreras, mon amour
éternel, toi mon amour ardent, dès que tu rentreras, nous saurons
où et quand planter la toile de tente qui nous abritera, dès que
tu rentreras, mon amour haut et fort.
IL se laisse emporter par ce flux de promesses, les
certitudes gagnent de lendemains radieux. C’est l’humeur reposée qu’IL
peut rejoindre Gdánsk.
Les Polonais ont fait du séminaire
champêtre. La journée se passe dans la forêt, à
parcourir des chemins qui mènent invariants d’un manoir à la mer,
d’une plage au château.
Le soir premier dîner en cantine rustique, le
soir, première angoisse, comment téléphoner ? Les dollars
n’ont pas cours, plutôt pas d’influence sur la gardienne des lignes,
austère paysanne attachée au passé, rigoriste mais fier,
de l’ère communiste qu’elle ne veut pas quitter.
S’IL ne peut soudoyer, il lui faudra
séduire. IL use tous les mots du parler petit slave, sait retrouver le
ton des combats historiques. Le Mur des Fédérés, puis le
Front Populaire, refrain de Varsovienne, les couplets de Pottier. La vieille
condescend à la tonalité.
Puisque le mari sait, foin des précautions.
IL sonne à domicile. C’est ELLE qui répond, lui chuchote à
mi-voix que l’autre s’avachit, qu’il boit de plus en plus en la sentant
heureuse, mais qu’il a accepté presque tout du partage, que leur dernier
litige est pour l’automobile, il exige une reprise, elle la négocie.
Mais qu’IL lui rentre vite, elle l’aime et l’attend ...
La babouchka de l’ouest à ces mots a
coupé. Malgré son bon vouloir, un contact si distant ne saurait
excéder les trois minutes. Cela lui a suffi. La parousie est proche. Il
peut se retourner avec l’esprit calmé vers tous les compagnons de cet
exil rural que dès après-demain, aux aurores précoces, IL
quittera joyeux pour des courses lointaines.
L’affinité boisson a formé certains
groupes. Il y a le thé - café, des hommes plus vieux que lui,
syndicalistes étrangers pour la plupart, aussi quelques locales tout
aussi respectables en âge et en volume. Il y a le groupe bière, le
plus nombreux, le plus bruyant, regroupant la cohue de la base ouvrière.
Aussi le schnaps et bière, beaucoup de vague à l’œil et de
langues pâteuses. Dans un coin, cinq ou six jeunes gens forment le groupe
eau de feu, c’est l’intellectuel.
IL s’approche d’instinct de cette table-là.
En Pologne, IL le sait, la vodka respecte les lendemains si elle demeure pure.
La bière, au contraire, vous tordra les boyaux, car leur cervoise est
tiède et leurs brasseurs médiocres.
Le groupe l’absorbe, admire sa descente, glose sur
l’entraînement que procure le malt, tout ceci dans un sabir
anglo-polono-tchèque, un peu de russe qu’on lui tolère.
Les conversations roulent vite vers l’essentiel, de
la chute du mur à celle des soviets. Il se trouve le seul à
plaider pour le rouge. Mais pourtant IL demeure, car dans ce quatuor qu’il lui
faut affronter, deux membres ont déjà rejoint les cervoisiers,
une jeunesse étrange est la plus acharnée, qui le séduit
d’entrée.
La braise de son œil, la force de sa voix, la
hauteur de sa taille, les seins dont IL devine le galbe sous le cuir d’une
combinaison ouverte à fleur de gorge par une crémaillère
sur rails vers le nombril, tout cela l’apostrophe, éveille en lui des
sens qu’il croyait réservés. Puisqu’IL se remarie, nous sommes
veille de noces, c’est sa vie de garçon qu’il lui faut enterrer. Il va
se l’enfiler, le couloir de Dantzig !
L’extinction des feux lui coupe son élan.
Demain sera labeur, il faut se retirer. Au soir qui vient ... Le sourire
était là dans l’adieu polonais. On a beau s’opposer, toute
logomachie mérite la reprise lorsqu’elle est arrosée.
Au soir de revenue, ils sont fidèles au
poste, mais les vents ont tourné. Leurs propos de ce soir s’alcoolisent
écolo. Nous sommes la fin mai, et le temps est fort beau. Buvons ce
soir, amis, buvons jusqu’au soleil que nous verrons éclore, signal de
prétentaine, de lendemains qui chantent au golfe de Borée !
Lui s’enquiert malgré tout de l’heure
d’émergence. Quatre et demie. Son départ est fixé pour six
heures. Le périple vers Genève sera très indirect,
Hambourg, Francfort, Zurich, qui le ramènera en fin
d’après-midi mettre une fois encore Epouse sur le carreau. Il lui
annoncera, d’une voix calme et rogue, les progrès fulgurants de sa
seconde union, celle qui ne comptera d’autres cris que de joie. Il lui faudra
dormir à suffisance, pour se garder la force du pas définitif.
Pas de soleil levant, donc, pour cette nuit.
La blondeur des cheveux, la chaleur du seigle, le
carmin de ses lèvres, et puis la crémaillère qu’IL
voudrait tant baisser en auront cependant, une nouvelle fois,
décidé à sa place.
Convaincre la sculpture d’abandonner les siens, de
venir contempler les rayons au travers des carreaux de la suite qu’on lui a
octroyée, fêter leur connivence, l’été qui se
rapproche, trinquer à l’avenir de la démocratie, tout cela prend
du temps. Il est près de trois heures quand la victoire est là.
Du quintette de hasard seuls émergent son chef et celui de la belle. Les
autres polonais viennent de défaillir, lovés dessous la table ou
enroulés dessus.
Un bras qu’IL voudrait ferme autour de sa compagne,
ils titubent ensemble vers l’alcôve promise. Le havre est divisé
entre un petit salon et une pièce de repos. Sofa dans le premier, avec
deux, trois fauteuils, grand lit dans la seconde. De hautes baies assombrissent
chacune des parties. La nuit demeure pleine, il s’en faut bien d’une heure
avant qu’elle ne blanchisse.
La caryatide a choisi le sofa, les yeux
tournés vers l’est pour y regarder poindre l’astre miraculeux. Comme
pour une prière païenne au point du jour, ses yeux se ferment un
peu et sa bouche s’entrouvre. IL se penche au travers du souffle
alcoolisé, quémandant le baiser qui lui était promis. Mais
le souffle est trop calme dans cette nuit de mai. Sa proie est endormie : Eos a
succombé dans les bras de Morphée.
IL se réjouit de cette défaillance.
Ce corps abandonné, la livre de vodka qu’IL dut ingurgiter pour en
arriver là l’aurait bien empêché de l’honorer puissant. Le
voici donc sauvegardé de l’impotence. Il s’est préservé
même du devoir de trahir, ELLE sera restée la seule
pratiquée du regain des désirs.
Un geste cependant qu’IL se doit de commettre. Le
zip est abaissé à joindre le butoir. Les seins qui se
dégagent. Ils sont jeunes et si blancs, fermes et surmontés d’une
pointe granuleuse appelant à l’hommage. Quatre dents les titillent, une
main les effleure. La crémaillère remontée ensevelit
l’albâtre, la raison qui revient.
Son bagage préparé, il s’en faut de
très peu que quatre heures ne sonnent. Mais IL ne peut attendre
l’irruption de lumière, il doit se concentrer. Qu’importe le culte du
soleil, Ishtar gît à côté.
Tout vêtu IL encombre le lit où repose
déjà sa valise. Surtout ne pas dormir, vers les cinq heures
trente il faudra se lever, petit déjeuner, régler la note,
remercier Babouchka. Surtout ne pas dormir ...
Ses rêves sont heurtés. Le feu est au
logis. Les pompiers carillonnent. La lance vient à heurter les vitres du
caveau où des fers le retiennent qui lui ceignent le crâne.
Surtout ne pas dormir, garder les yeux ouverts.
Pas de soldats du feu, mais pourtant une
échelle. Le chauffeur s’y accroche, il scande les carreaux, hurle des
mots que le double vitrage soustrait à ses oreilles. Un coup d’œil
à la montre, six heures quinze déjà, c’était
l’ultime effort de ses hôtes pour l’extraire du coma où IL
s’était plongé.
D’un signe, IL rassure, vérifie l’autre
pièce, la belle ronfle un peu. Le jour n’enlève rien aux formes
praxitèles. Dans le fond d’un soulier qu’elle s’était
ôtée, IL glisse un billet vert en guise d’au revoir, tourne la
clef des champs, trébuche dans la voiture, agrippe de justesse son avion
du matin, où IL enfourne le premier whisky du jour. Les boissons se succèdent
entre vols et escales, si bien qu’IL est fin saoul en débarquant
Genève.
Epouse qui l’attend veut l’amener coucher. IL peut
mobiliser la force de pester, d’exiger qu’on le chauffe. IL veut revoir Tannen.
Epouse s’exécute. Pense-t-elle que fréquenter la vie le
civilisera ?
IL n’a guère brillé chez Tannen. A
peine est-il vautré sur une chaise, qu’il dodeline au point de s’en
désarçonner. Epouse le traîne vers leur appartement. Fille
aînée se retire dès qu’elle l’envisage. Cadette a
préféré se distraire au dehors. Le lit est seul capable
d’enfouir sa déchéance.
L’épisode aurait pu se terminer ainsi. Mais
le sommeil d’ivrogne a des règles prescrites. L’alcool, s’il vous
assomme, parfois aussi réveille, lorsque les quantités
excèdent le pensable.
Au milieu de la nuit, Epouse à son
côté a trouvé le dormir, une soif plus qu’ardente excite
son cerveau. IL se lève, étapes douloureuses, gagne à
genoux la salle où trouver les bouteilles, appréhende le malt. Un
coup par le goulot lui redonne le sens du vacillement vertical. Un verre, trois
glaçons, le fauteuil. IL peut boire, un peu, tout petit peu, juste assez
pour dormir, replonger au sommeil dont il sent qu’il lui manque.
Epouse, pourquoi te réveiller ? Nue
jusqu'à la ceinture, la voici qui l’agresse, qui veut lui faire
honte, qui lui crie son déchoir. Et le chien qui s’emporte, aboie
à l’unisson des plaintes de sa maîtresse. Les heures sont indues,
la critique importune. IL s’évertue à dire l’avenir,
réitère sa foi, renie tout le passé, trinque seul à
l’amour qu’ELLE va apporter. Finalement IL se lève en dignité
chancelante, s’effondre pour de bon et dort jusqu’au matin.
Ce matin, les filles ont tracé leur chemin
vers l’école, elles sont autonomes. Plus étrange paraît
cette absence d’Epouse dans le lit. C’est lui qui d’ordinaire reprend pied le
premier. Le chien ne frétille pas non plus pour saluer le jour.
IL a comme un soupçon, ouvre donc un
placard. Epouse a déserté. Il manque un sac de toile, et puis
quelques effets, et il manque le chien.
C’en est trop, le piège est trop ignoble.
Epouse s’est enfuie, abandonnant les filles, le rendant responsable de la
famille, du moins ce qu’il en reste, pour l’empêcher ainsi de rien fonder
ailleurs.
IL ne l’accepte pas. A son tour IL saisit un
bagage. Costumes, chaussures, chemises, chaussettes, du linge, les sous qui
traînent, la carte de crédit. La porte est bien claquée au
nez de son passé. Puisqu’Epouse s’en est allée, maintenant c’est
lui qui part. Quant aux filles, l’un ou l’autre voisin saura en prendre soin.
Sa fureur le conduit jusqu'à Maison Commune le
coffre plein d’habits, la tête sans projets. IL avait oublié que
les deux jours qui viennent, une glose multiple le tiendrait prisonnier,
réunion obligatoire. Ce n’est qu’à mi journée qu’IL peut
la contacter, et s’ouvrir auprès d’ELLE de son irrémédiable.
Leurs dés sont bien jetés. IL lui
doit des excuses, sa main ainsi forcée, mais le recul n’est plus
possible. Désormais, il leur faut assumer leur union.
Elle ne cherche pas d’échappatoire, se
propose pour trouver un havre de début.
Réservation d’hôtel, une chambre double, mon cher amour, nous
y vivrons ensemble. Qu’IL aille l’y attendre, elle le rejoindra en début
de soirée. Entre-temps, ELLE aurait à conduire une
répétition, le théâtre déjà
l’accaparait parfois. Puis ELLE passerait trois minutes au logis. Elle y
collecterait le strict du nécessaire, informerait son mari que
l’échéance est là, un peu prématurée, mais
bien incontournable. Vers les huit heures trente elle sera dans ses bras.
Pullman hébergera leurs débuts
conjugaux. Pour l’instant, IL est seul, l’union est différée.
Assis face au soleil qui lui cligne de l’œil, IL contacte d’abord son
ancien domicile. Cadette lui répond. Maman est sortie, avec le chien.
Elle ne pleure pas, mais elle a l’air bizarre. A quelle heure tu rentres pour
signer mon cahier ? IL ne peut qu’éluder avant de raccrocher,
rassuré du retour de l’Epouse envolée. La nichée retrouva
une aile protectrice.
Mais IL n’évoque pas sa propre
désertion. Les remords, s’IL en a, lui surgiront plus tard. Par jeu
cabalistique, IL noircit une feuille de ronds et de carrés, de losanges,
de rectangles. C’est un ordinogramme, celui de l’avenir.
Vient-elle me rejoindre ce soir ? Non = Fin.
Oui> M’aime-t-elle toujours ? Non = Fin. Oui> Voulons-nous la
durée ? Oui> Passons le test. SéronégatifS ? FAIRE
UN ENFANT !
Les instructions se suivent, imparable logique.
Le seul nœud à trancher s’impose
dès la quatrième instruction du programme : SIDA, l’avoir ou
pas. Car déjà leurs demain lui semblent propres et clairs. Il les
résume pour sa propre jouissance, contenue mais sincère : Les
ponts, IL a pu se les rompre ; l’hôtel où IL les cache, Epouse n’y
pensera pas, puis ELLE a réservé sous son nom de jeune fille ; la
réunion à laquelle IL prend part le rend immune de tout contact
jusqu'à après-demain, la durée nécessaire pour un
fait accompli ; ELLE, toutes ses dents ont resplendi lorsqu’IL conta sa fuite,
ELLE a dit : « Le moment était là » ; son mari, au pied du mur,
ne voudra rien tenter.
Bref, rien pour les faire taire, les chants du
lendemain. C’est ce qu’ELLE lui confirme quand ils se sont rejoints dans la
chambre nuptiale. Au préalable, IL avait dû montrer les dents lors
de la réception. Un officiel buté voulait voir les papiers de la
jeune étrangère, y compris relever tous ces beaux numéros
destinés au fichier de police.
Comme IL le clame fort, ces temps sont
révolus. La France est socialiste, terre de liberté. Le
cicérone hésite, finit par abdiquer, incertain qu’il demeure
entre droit et coutume. Lui peut se réjouir, un indice de moins pour les
chasseurs de couple. ELLE rougit un peu du scandale entamé. Sans doute
aurait-elle souhaité plus de discrétion au moment de franchir le
seuil de la durée, mais ELLE suit celui qui se veut devenu le seigneur
et le maître.
L’heure est enfin sonnée, ils ont emménagé.
IL s’enquiert des remous provoqués sans nul doute par son départ
subit des feux vernaculaires. Elle n’a rien à lui relater : Son
époux hors des lieux, ELLE a laissé un mot pour lui signifier
l’irrémédiable. Son havresac est maigre, car Elle ne voulait pas,
en l’absence de l’autre, s’accaparer des biens qu’il pourrait contester. Tout
se réglera donc demain dans la soirée. Mieux vaut cependant
qu’à ce stade IL s’abstienne d’un contact direct avec le
délaissé, qui peut être violent s’il se croit provoqué.
Dont acte, et maintenant, dînons. Ils ont
mangé, parcouru la télé, puis ils se sont couchés.
Pas de danse d’amour cependant pour ce soir. Les menstrues empêchent
l’introït. Le test, le test, le test, il nous faut le passer avant de
chevaucher, mais nous avons le temps, amour, de patienter.
Masturbatoire nuit de noces. Paroles
échangées, serments renouvelés. Entre Ysolde et Tristan,
l’ombre d’un seul virus.
Le matin revenu, le couple prend ses marques. IL
commande le déjeuner, ELLE se prend un bain. Les flocons avalés,
c’est un chaste baiser : A ce soir mon époux, pour notre doux logis.
Leurs agendas sont tels que dès le second jour ils ne pourront se vivre
qu’à poindre le crépuscule.
Escale par son bureau en route vers le colloque, le
téléphone. IL décroche, hésitant, craignant
d’être surpris. Sa mère au bout du fil. Epouse a rapporté
le forfait rejeton.
Epouse sait maîtriser le subtil pare-feu,
mobiliser la famille pour arrêter la vague, dominatrice, d’une libido
rivale. Les pressions sont choisies pour l’efficacité. Avant leurs
Pâques, le seul frère survivant de son père immanent tenta
de le raisonner. Sœur a voulu le tancer lorsqu’après Copenhague IL
s’était emporté contre le double jeu de ce qu’il appelait une
félonie collatérale. Depuis Pékin, à treize mois
d’intervalle, IL devra résister au bon sens du Beau Père.
Mère est abasourdie, l’accuse de folie,
l’exhorte à réfléchir, à regagner le sein des
devoirs conjugaux, le supplie d’épargner la honte à ses vieux
jours, de penser à ses filles, et de penser à lui, démon
voué à l’échec, il est midi sonné.
Trahi, IL est trahi. Sa propre génitrice
refuse tout soutien. Pour un retour au monde, c’est un accablement. Il lui faut
résister aux sirènes du doute. La voix est donc plus triste que
bourrue quand IL renvoie sa mère aux oignons de son coin.
IL restera bougon jusqu'à l’heure du soir.
Comment lui annoncer, à ELLE si confiante, l’imprévisible
défaillance de la poutre maîtresse, sur laquelle reposait
l’édifice familial qu’IL leur avait construit en rêves Copenhague
?
La mine qu’IL contemple quand ELLE passe le seuil
d’une chambre moins gaie que le soir de leurs noces, pourtant c’est bien la
même, et eux physiquement n’auraient pas dû changer, lui laisse
présager d’autres désillusions.
Monocorde, ELLE débite les phrases alibi.
Répétition nocturne. Je te quitte à dix heures. Mon mari
n’était toujours pas au rendez-vous. Après le
théâtre, je rentrerai chez nous. Chez lui, la reprend-il. ELLE
poursuit, imperturbable : L’explication venue, selon sa réaction, soit
je dorloterai, soit je m’envolerai. Cette nuit cependant je ne rejoindrai pas
les bras que tu me tends. Il me faut méditer avant de replonger dans les
joies du péché. Une amie m’a offert de partager ses draps. Tu
comprends ?
IL est trop étourdi par la dégringolade
pour ne pas acquiescer. Leur vie aura duré au plus vingt-quatre heures
avant que ne s’achève le premier de leurs actes. Une nuit, une pause,
demain ses bras peut-être ... Il regrette déjà d’avoir
remis son linge aux laveurs de l’hôtel. Quelque chose murmure que le
séjour Pullman ne sera plus très long.
A peine échangent-ils quatre serments de
plus avant qu’ELLE ne le quitte, sourire retrouvé. Les planches
n’attendent pas. Lui s’abrutit un peu à l’alcool de coutume, mais le
whisky ce soir n’a pas le goût d’hier. Une paire d’inepties en
chaîne six ou cinq, la pilule d’oubli. Demain est bientôt
là. L’escale à son bureau, comme naturellement, le
téléphone.
IL a pris tant de coups que son mental bleuit.
Résigné il accueille la voix ferme
d’Epouse. Le rapport lui confirme tout ce qu’il pressentait. Epouse hier au
soir contactait le mari, qui en tomba des nues. Oui, sa femme était
absente la veille, avait laissé un mot sur la table en partant. Mais
ELLE était censée dormir chez une amie, repos d’après
théâtre. Pas de mention d’hôtel, certes pas de divorce. Ils
n’ont jamais parlé de pouvoir se quitter.
Le mari compatit à la douleur d’Epouse,
explique qu’ELLE est coutumière de la fugue soudaine. Trois, quatre fois
déjà sur deux ans de mariage, elle a quitté le nid, jamais
plus de deux jours, courir un guilledou qui la lassait très vite. Quant
à cette fois-ci, il ignorait le tout. Qu’Epouse se rassure, il va la
sermonner. D’ailleurs ELLE est rentrée. L’ordre sera rétabli.
C’était hier au soir. Epouse conclut, mais ne
triomphe pas. Le récit se poursuit par la question qu’IL se posait
lui-même dès son petit lever : Maintenant, que comptes-tu faire ?
IL abandonne. Son échappée du
cœur a vécu. Qu’Epouse lui pardonne, qu’Epouse le reprenne ! Epouse
accepte sans trop se faire prier. La clarté de l’enquête, la
saveur de victoire, le désarroi de l’autre, son fol soulagement la
rendent magnanime.
Ils se retrouveront à la brune, pour
confirmer. S’IL est vraiment sincère, vraiment, Epouse insiste sur le
mot, l’éponge passera une dernière fois.
Entre-temps, Fille cadette sera
tranquillisée, elle qui tout hier a hanté la cité hurlant
du fond du cœur les mots de ses douze ans : Je veux pas que mes parents y
se divorcent ! Fille cadette qui ce matin reprenait des distances, envisageait
d’ailleurs, pour le mardi, tu te souviens, jour de chorale, de t’inviter,
père pourtant indigne, à un dîner tête à
tête où tu t’expliquerais. Le mano a mano pourra donc se tenir,
mais IL aura remis menottes à ses poignets. L’aînée
daignera même, qui sait, lui pardonner, s’IL endosse la chemise, met la
corde à son cou, et retrouve les clefs de leur bonheur perdu.
Il lui fallait se rendre, puisqu’il était
cerné. Mère, Epouse, Sœur, Filles, plus moyen
d’échapper.
Espérer maintenant le temps de
Rédemption. Téléphone. C’est ELLE. Sa panique contraste le
sang-froid de l’Epouse : Ta femme. Appelé mon mari. Lui a tout appris.
Je suis perdue. C’est bien fini ...
Il coupe sobrement la logorrhée du deuil. Il
sait. Ce soir, IL réintègre. ELLE a raison, c’est bien fini, non
par faute d’Epouse, mais de son chef à ELLE, qui lui avait menti, avait
entretenu sa flamme velléitaire en prétendant réglé
l’obstacle marital. Leurs ruines sont fumantes, IL répandra le sel.
Soumis, IL attend d’expier.
Epouse n’accepte pas de retour dès ce soir.
Il faudra qu’IL dégorge encore un peu son vice. Puisque Pullman
était le nid de Cupidon, Pullman demeurera un rocher pour l’exil, au
moins pour cette nuit. Nous reverrons demain, quand j’étalonnerai avec
les yeux de l’âme la densité réelle de ce prompt repentir.
Epouse a dit le droit, Epouse l’abandonne.
IL n’ose appeler quiconque à son secours. La
honte de l’échec est trop rouge à son front. Libératrice,
la nuit maltée l’emporte vers la fin, croit-il, du Purgatoire.
Avant de regagner Maison Commune, pour aller y
espérer la mansuétude familiale, IL prépare ses bagages,
signe évident du choix définitif de rentrée dans le rang.
Epouse ponctuelle dans sa justice raide le véhicule jusqu’à l’hôtel
sur le coup de huit heures. Ils montent tous les deux récupérer
son faix sous l’œil éberlué du portier de service.
C’est en ouvrant la porte qu’IL comprend la stupeur
: ELLE est là, assise au bord du lit, dans l’ombre qui descend. ELLE qui
dit « Bonsoir ». L’immense de ses yeux aspire son regard. Le rideau de ses
larmes l’attire comme un miroir où IL va se jeter. Mais le souffle
d’Epouse vient lui glacer la nuque. IL effondre sa tête, empoigne la
valise, borborygme, ressort, c’en est vraiment fini.
IL y a presque cru, à cette « unhappy end ».
Les semaines suivantes, IL demeure implacable. A peine une brume,
légère, de nostalgie, quand IL reçoit lundi, par le
courrier interne, un message de la reine détrônée.
Dans sa hâte à quitter les lieux de
leur peut-être, IL a subtilisé aussi sa brosse à dents.
Comme ELLE a délaissé pour de vrai son mari, la chambre fut
occupée une troisième nuit. IL aurait pu tout de même lui
régler la facture pour les deux qui précèdent. Quant
à son linge, il est par devers elle, à sa disposition. Ils
resteront, n’est-ce pas, bons amis ? Elle en aura besoin, car maintenant c’est
ELLE qui va souffrir, isolée, défroquée, en manque de deux
hommes pour n’avoir su choisir.
La rencontre se fera sur terrain neutre, le parking
de la Maison Commune. ELLE tend le paquet, et lui quatre billets. IL ne
fléchira pas. Un merci grommelé, il tourne les talons.
ELLE n’abandonne pas l’espoir de
resucée. Clara, qu’il connaît à peine, l’aborde en
émissaire. Un déjeuner rapide, où ils se jaugeront. Une si
belle histoire, si vite, si mal échue, la fragile Clara ne peut les
laisser faire.
Le déjeuner s’avère une glaciale
erreur. Au lieu de lui parler, IL entretient Clara. Quand chacun d’eux rejoint
son propre véhicule, IL ne s’émeut pas même aux larmes qui
lui sourdent.
L’occasion est offerte de trancher pour de bon le
cordon dont IL sent qu’ELLE peut user encore. Maison Commune recherche des
candidats pour occuper son siège dans la Chine lointaine. Il postule,
puis l’informe, sarcastique, de son délibéré. Epouse
respire mieux, loin des yeux, loin du cœur.
Deux décades après splendeur et
décadence, c’est justement Pékin qui l’héberge une
brève semaine, pour confirmer son choix, visiter les marchés,
quelques appartements, contacter l’ambassade et son incompétence, pré-inscrire
les filles à l’école française, apprécier les
collègues de son futur labeur. Lapin n’était pas là, mais
Amoç, Brebis, Léchouille, Tigresse lui firent bon accueil.
Le syndrome chinois pour eux n’est pas nouveau.
Alors qu’IL sévissait en Afrique du Centre,
c’était au temps de la Mélanésie, un groupe de Fils du
Ciel avait croisé leur route. Des contacts sont noués avec cette
douzaine d’architectes, volontaires des Nations Unies qui demeuraient
isolés dans la bourgade capitale. Brun et citron se mélangent
mal. Le blanc dans ces parages ne parle pas marxiste, ils étaient
atypiques.
Par jeu, puis par défi, IL voulut balbutier
des rudiments de langue. Un interprète leur fut offert, homme
symbolisant le renouveau de l’Est. Plusieurs fois la semaine IL court les
caractères. Ils tapent d’autres fois le carton en famille. Le groupe les
convie, ils invitent la bande. Bref, une vraie connivence, qui lui fait
apprécier une Chine différente des rigueurs de Mao, barbares,
outrancières.
Epouse goûte aussi l’exotique du plat, et lui
confesse vite l’hommage de l’interprète.
Pour la contrecarrer au marquage des points, IL
avait Mélanie. Quand Epouse belgisa, IL flirtait Cameroun. Epouse
accueille un Canadien, IL enfourche une Congolaise. C’était ce qu’IL
dénomme aujourd’hui la Belle Epoque, celle des corps à corps presque
simultanés.
IL sait que dans le nombre le Chinois a conquis une
place d’honneur aux souvenirs d’Epouse, heureuse d’avoir pu séduire un
jeune mâle, d’avoir dépucelé un moins que trentenaire, elle
qui affichait les superbes appas de son lustre de plus, puis d’avoir pu frayer
dans des lieux incongrus, le bus véhiculant la cohorte architecte, la
salle de repos de l’hôpital local, les plages où des crabes tirent
aux poils les amants.
En acceptant la Chine, Epouse s’approchait un peu
de sa jeunesse, et reléguait aussi, irrémédiablement, les
attirances d’ELLE, blessée, certes, mais à cet âge on
cicatrise vite pour reprendre l’assaut.
IL est donc à Pékin.
Lors de son arrivée, on lui remet un pli
qu’IL ouvre avec surprise. Epouse enfonce le clou. Par cette lettre,
postée dès son départ connu, Epouse remplit sa gorge d’un
sirop d’émotion. Et des larmes lui coulent en parcourant les lignes d’un
simple pro domo.
Epouse n’a jamais cessé de le chérir.
Les filles ont besoin de leur père à plein temps. Le chien
souffrirait trop de les voir déchirés. Cyclistes, ils maigriront
sur les voies impériales, ensemble comme ils le sont depuis
déjà vingt ans.
Pas de mention pour ELLE dans ce billet tendresse,
qui n’est pas délation, ni appel au secours, mais un cri de confiance, un
geste d’unité.
Le téléphone encore. C’est ELLE qui
appâte. Sans l’écrit de l’Epouse, IL se serait rendu. Car les
pleurs de la belle parquée dans son Pullman, car sa propre arrogance au
refus d’accepter qu’ELLE se tienne même à trois pas de lui,
commençaient de peser leur tare de remords. Cinq onces de regrets,
saudades d’amour défuntes parce que vécues.
Mais IL vient de la lire, la lettre fatidique. Son
destin est tracé, son menton raffermi. Pas d’état d’âme
ainsi pour l’envoyer bouler. Il ne cédera pas aux plaintes solitaires,
du moins pas cette fois.
La rudesse du ton pour ELLE fut un choc. Elle lui
dira plus tard avoir douté. La perte du mari, les pleurs qui lui
rougissent chaque soir les deux yeux, l’absence de futur, et le
déroutement de celui qu’ELLE pensait tenir bien à sa main.
Le poisson refuse l’hameçon. ELLE doit
rameuter sa confiance perdue. Quand IL prospecte en Chine, ELLE aguiche
à Genève, jette son dévolu sur l’un des
délégués que la Maison Commune rassemble par centaines au
début de l’été. Ce fut son aventure de leur intermittence.
Puis ELLE s’organise, car il y aura demain. D’abord
trouver un toit, car elle est sur les routes. Ce fut la découverte
près les hauts de Saint-Jean de la fière bâtisse
où depuis ELLE règne.
La maison de Saint-Jean les fit se rapprocher, ou
du moins lui fournit prétexte pour ce faire. Dès son retour de
Chine, la volonté faiblit : Epouse ne pouvait susciter l’émotion
à jets si continus, qu’IL puisse en oublier la tristesse des yeux
croisés chaque quantième. Maison Commune leur crée des
coutumes. Il n’était pas possible, durablement, de s’ignorer.
Elle lui avait remis un billet pour la voir. Cercle
anglais de Genève, une pièce de théâtre où la
partition lui seyait à merveille : Maîtresse trop exigeante, son
personnage commit un meurtre sur la personne de l’épouse d’un amant
désiré. Elle répond du crime devant le Grand Jury au
travers de flash-back censés la justifier.
IL n’ose pas se rendre lui-même au promenoir,
y dépêche donc Fille aînée, désireuse de se
rafraîchir l’anglais avant que d’affronter CNN à Pékin.
Fille aînée ne voit pas de malice au spectacle, elle ignore en
effet les détails de l’affaire, et ne la connaît pas. Son rapport
est succinct : La pièce, bof ! Pas mal mais pas terrible ... L’épouse
domine la scène, elle détient les rênes. Difficile
d’ailleurs de comprendre comment l’autre poufiasse put séduire le mari.
IL met ce contresens au compte d’une mauvaise
maîtrise de la langue, mais ressent du chagrin à ce qu’il a
perçu comme une attaque renouvelée, certes involontaire, contre
cet ex-amour qui ne peut se justifier.
Il lui faut redresser le fléau de la balance
qu’il vient de ressortir du placard à fantasmes. Et puis, s’IL n’ose se
l’avouer, il salive toujours de ce corps frémissant dont il n’a pu
goûter que des bribes offertes. Le repas fut servi, la table reste mise.
Ils n’ont pas eu le temps, c’est vrai, de convoler. Mais ne pourrait-elle pas
devenir son amante à défaut de conjointe ?
Lorsqu’ELLE le pressent pour négocier le
bail qui l’installera à Saint-Jean, IL est donc presque mûr, et se
laisse cueillir. L’idée qu’ELLE déroule pour justifier leur
rapprochement : La maison est à louer, mais elle est vaste. La pelouse
tout autour couvre un peu plus d’un acre - Elle ne sait expliquer combien cela
ferait en bons mètres carrés, mais sûrement beaucoup - et
la propriétaire exige une tonte régulière, un entretien
pointu.
Bref, ELLE a ressenti, dès l’ouverture des
discussions, qu’une femme isolée, séparée de
surcroît, aurait bien peu de chances d’emporter le marché,
d’autant que la bailleresse est contrainte à traiter justement par la
fugue de son alter ego. ELLE a donc prétendu disposer d’un mari. Il faut
qu’IL joue le rôle. Et d’ailleurs tu le dois, n’est-ce pas de ta faute si
je suis sans logis ?
IL se rend sans combattre à ses vœux
péremptoire. D’ailleurs, IL n’avait ni désir, ni raison, de ne
pas accepter un leurre si plausible.
Rendez-vous était pris dans un salon de
thé, où ils pourraient licher en négociant les prix. Le
marchandage se conclut aisément. Visiter maintenant les lieux pour y
toper. Ils se déplaceront à trois voitures, en file, pour
qu’aucun ne se perde. La maison est lotie sur un flanc de montagne, une route
traversière que peu de gens fréquentent.
La caravane s’ébranle, mais IL est vite
lâché. Hasard d’itinéraire, le museau de son automobile
pointait en direction inverse de celle de la quête, presque ludique, des
femelles locatives.
IL a beau parcourir Saint-Jean dans tous les sens,
nulle trace véhicule qui puisse l’orienter. Retour vers la famille
insoucieuse, ignorante de la douce rechute qu’IL peste d’avoir manquée.
Le lendemain, IL s’excuse auprès d’ELLE de
son manque de flair. Pour la première fois depuis leur
déchéance, le rire sonne clair quand Elle lui répond :
Aucun dol cette fois lorsque tu me perdis. Le bail fut bien signé, les
clefs sont dans ma poche. Ce soir je revisite, viens donc m’accompagner. Table,
chaises, déjà seront livrées. J’emporterai un litre de
liqueur et une paire de verres. Il n’y a pas de lit, le sol est carrelé,
donc fort inconfortable, tu vois, aucun péril, je ne te violerai pas.
IL n’en est pas très sûr, mais serait
consentant. Il accepte l’invitation.
Parcourues les pièces de la demeure,
foulé un gros arpent, recensées douze vaches, humés tous
les parfums du Jura suburbain, ils s’asseyent enfin, graves et face à
face. Au moins trois pleines semaines sans s’être envisagés.
IL trouve trois ridules près du coin de ses
yeux. Une larme fossile lui voile le regard. Sa main qui tremble encore lui
couvre doucement le poignet. Sa voix est devenue celle du repentir : Soyons
amis, dit-elle, je ne veux plus souffrir. Je t’aime, et tu m’as fait, crois-tu
bien, découvrir que l’amour existait. Pour cette seule raison, j’ai
quitté mon mari. Il voulait me garder. Je l’ai vu supplier, sangloter,
se déchirer les flancs de me voir l’éloigner.
Ma raison était faite. T’avoir connu suffit
à tomber les oeillères, même les mieux fixées.
Désormais, je pourrai vraiment tout embrasser. Cette vie m’est offerte,
et je t’en dis merci. Mais tu sais, cependant, je demeure fragile, et je titube
un peu des coups que j’ai reçus. Si tu pouvais m’aider ...
IL fond, IL est en eau, IL vient de succomber.
Promis, IL l’aidera de toute sa volonté, de
tout son cœur, ce n’est pas une image. Lui aussi l’a aimée, l’aime,
l’adore, la veut, les veut toujours. IL se lève, la chaise bascule sous
la force du désir. IL se penche par dessus une bouteille exsangue, s’en
va pour l’embrasser.
C’est ELLE qui repousse l’avancée. Le parfum
de ses doigts lui a fermé la bouche. Pas ici, pas encore. Il faut
redécouvrir le Grand Secret. Nous en étions si près.
Analysons d’abord les scories d’athanor, elles dévoileront où nos
routes fourchèrent.
IL vient de se remettre en position de faible.
C’est ELLE qui distribue le jeu. Il devra chaque jour honorer la
prébende : Rétrogradé soldat, IL doit mener l’assaut de
l’oppidum sacré. Le siège a comporté deux étapes
distinctes, c’est à Paris qu’IL doit abattre les remparts.
Ses fonctions l’y menaient comme administrateur,
pour gérer les pensions dont avec parcimonie Maison Commune gratifiait
ses anciens supplétifs. La session, quinze jours, promettait
d’être chaude. D’abord, la canicule, Lutèce en apathie. Ensuite
des menaces aux avantages acquis.
Vers le milieu de leurs assises, une
démonstration, massive, de soutien devait s’organiser. On viendrait de
New York, de Vienne, Rome et Manille, même de Tombouctou et bien
sûr de Genève. ELLE pourrait en être, sauf la crainte
d’Epouse.
Car Epouse désormais le marque à la
culotte.
Nous sommes mi-juillet. Pour la famille, Paris
représentera une escale prolongée sur la route bretonne. L’HLM de
sa mère ne peut tout héberger, leur couple, les Filles, le chien,
Sœur, le concubin, une paire d’enfants, une autre de canidés
résidant à long terme, en plus un vieux félin, un poisson
presque rouge.
Ils ont donc retenu des chambres à
l’hôtel, sur l’avenue de Saxe. Le bâtiment est plein, d’ailleurs,
de congressistes. Fenêtres sur la cour, béantes de chaleur, on
plonge chez les autres dont on entend les cris.
Le jeu est délicat.
Il trame dans son coin, fait semblant de laisser
Epouse fignoler les détails de l’acheminement final vers le sommet des
Monts d’Arrée. Tout est fin prêt, décidé,
résolu. Départ le mercredi aux aurores tardives, jeudi et vendredi
sont de fête au village. Epouse est engagée chef de
cérémonie, transfuge citadine pour compenser les funestes
conséquences de l’exode et du vieillissement sur l’encadrement local des
comices.
IL sort sans crier gare alors de son chapeau une
prolongation, imprévisible, de la réunion. Une session
spéciale le maintiendra ici jusqu’au samedi matin. Epouse, filles,
croyez-le bien, j’en suis plus que marri. La gravité de l’heure requiert
ma force de présence. Mais je vous rejoindrai par le tout premier train.
Epouse est au courant des mobilisations,
systémiques, qui doivent soutenir de justes revendications. Chacun sent
l’âpreté des débats à venir. Son homme guidera leur
camp pour négocier. Comme Epouse a promis son aide au Finistère,
elle doit l’abandonner près des Champs-Elysées, mais son soutien
moral, sans faille, lui demeure.
Tout contrit, IL soupire et acquiesce. Seul il
résistera, encore et toujours, à cet envahisseur qui nous ronge
les rentes.
Le fourbe se réjouit du succès de la ruse.
Epouse s’est gobé le leurre et le crochet, IL peut la faire venir. Trois
jours leur sont acquis dans Paris déserté, trois jours de
liberté, car la session n’a jamais existé, sinon dans son esprit,
et pure bilatérale. C’est avec ELLE seule qu’IL souhaite dialoguer,
qu’IL espère conclure un pacte de durée.
Il vient de se mener au terme de l’abject, pour la
première fois un mensonge complet. IL se méfie pourtant, comme
chacun fautant en conscience du mal. Lorsque son père menait ses
rejetons au Louvre, les dimanche d’hiver, alors c’était gratuit,
d’ailleurs sans éclairage, il fallait se hâter de parcourir les
salles avant l’obscurité, fatale, de dix-sept heures, IL s’attardait
souvent, plongeait dans l’œil unique qui contemplait Caïn,
frémissait sous le doigt pointé de Némésis,
tremblait avec le Crime pourchassé de Justice.
C’est lui qui maintenant incarne
l’allégorie.
Seul le catimini lui permet de la joindre, car s’IL
veut comploter ELLE doit prendre sa part. Il lui faut la convaincre de venir
par ici, Epouse dans les parages. ELLE craint le choc frontal du conjoint
bulldozer. Puis ELLE doit se résigner à cette portion congrue, la
seule qu’IL peut offrir, trois jours de connivence, mercredi - vendredi,
épaisses sont les tranches, conjugales, qui entourent son lot.
Les contacts requièrent beaucoup de
discrétion. Car parmi les collègues également
présents à Paris figurent des sycophantes, qui eurent vent des
spasmes agitant son foyer, et se feraient un devoir d’en informer l’Epouse,
s’ils pouvaient discerner des risques de rechute.
Chaque matin et soir, IL se fait trois
détours sur le chemin, autrement rectiligne, qui sépare
l’hôtel du séjour des assises, afin de s’engouffrer, isolé
des regards, dans une cabine complice, d’où IL peut l’exhorter, pour la
convaincre à la fin de joindre la transhumance et de manifester.
Le jour est arrivé de la lutte sauvage. La
rumeur que perçoit le Conseil assemblé enfle jusqu'à
percer le mur capitonné qui enclôt les séances. On ne peut
plus siéger, tant le chahut domine. Ils sont plusieurs centaines,
portés par la sublime exaltation d’une colère collective, qui
scandent à la porte leur droit revendiqué, justice et
parité entre Londres et Berlin, Washington et Moscou, Paris et
Albuquerque.
La séance est interrompue, pour que la Présidence
négocie le retrait de la foule trépignante. Leur message a
porté, il sera pris en compte, mais quand même faudrait-il qu’on
nous laissât délibérer. Le roulement réel qui
trouble les débats s’apaise peu à peu. Le compromis trouvé
satisfait tout le monde. Ceux qui ont envahi Paris sans coup férir
pourront faire trois tours de la salle muette, banderoles devant, la
piétaille derrière. Et puis on suspendra. L’après-midi
durant, une délégation négociera avec les meneurs les
grandes lignes d’un cessez-le-feu.
IL s’était extirpé un moment du
conclave, pour aller saluer le flot des insurgés, surtout pour constater
qu’un paquet suffisant de têtes et de drapeaux séparait les deux
femmes qui lui souciaient le plus. ELLE, fiévreuse, se tient au premier
rang des troupes. Epouse, moins active, bavarde en serre-file avec le mari de
Tannen. Fidel et Georges sont là aussi.
Le défilé des troupes va pouvoir
commencer. IL regagne son banc. C’est ELLE qui inaugure le cortège. Tout
son corps est dressé qui brandit l’oriflamme. Ses reins se sont
creusés en dignité de lutte. La poitrine ressort au souffle du
courage. Le regard clair est fixé loin devant, sur l’avenir, ils n’en
démordront pas.
Comme ELLE est fière, et comme IL la
désire !
Les trois tours sont bouclés, et les
manifestants convergent au buffet qui leur sera offert. IL a rejoint l’Epouse,
ravie de leur succès. IL explique les devoirs qui l’attendent
tantôt, accompagner Fidel qui plaide au tribunal contre la Maison
Commune, qui veut donc consulter un avocat fameux, mais a besoin de lui pour
décrypter un peu tous le galimatias qu’exsude son conseil. IL la
rejoindra tard, sur le coup du dîner.
La première partie de son discours est
vraie, mais la consultation durera moins d’une heure, ce qu’IL avait
prévu.
Au sortir du parloir, il lui faut inventer un autre
subterfuge pour semer son collègue. IL bafouille trois mots, qu’il va
trouver sa mère, qu’il est bientôt très tard, qu’il lui
faut s’encourir, et plante là son alibi légal. Fidel accepte de
bon gré cette hâte soudaine, d’autant qu’il s’ennuyait au
phrasé juridique. Il avait repéré ce matin dans la foule
une gironde camarade qui doit déjà l’attendre au pied d’un lit
d’hôtel.
Quant à lui, c’est vers ELLE qu’IL se
dirige. Toujours aussi méfiant, soucieux d’intimité protectrice
des lâches, IL a voulu cacher même à ce bon Fidel la
quête renouvelée du plus pur des Graal.
Ils ont pris rendez-vous Closerie des Lilas,
l’endroit est stratégique. Pas trop loin de la gare d’où ELLE
repartira, une seule correspondance pour regagner les chambres familiales,
à deux pas du bavard justifiant son absence.
A peine a-t-il le temps d’interroger son cœur
sur l’état d’émotion qui l’habite aujourd’hui qu’ELLE rejoint sa
table. C’est celle de Lénine. IL en fait la remarque, naïve
fierté pour lui de partager, avec celle qui reprend sa place au
panthéon des souvenirs futurs, les mânes appropriées
d’autres aussi grands qu’eux.
Les Soviets leur fournissent un thème
d’accrochage. Ils n’ont pas à peiner pour reprendre le cours du
romantisme fou qui les étreint toujours. Ces deux-là ont besoin
de tenter l’impossible. C’est ici, entre deux bières, loin des yeux de
l’Epouse, libres des contingences, qu’ils se sont résolus à
défier le temps.
Ce matin même, IL avait reçu de la
Maison Commune une confirmation de l’offre pékinoise. Il pourrait certes
la décliner, sans encourir la moindre foudre. Une autre promotion,
celle-là Genevoise, lui échoit en même temps. Buridan du
tableau, IL veut la consulter.
L’échec est si récent de leur
communauté ! Leurs yeux piquent encore des larmes de rupture. Leurs
nerfs sont tant à vif qu’ils ne pourraient garder le flegme du bonheur
à trop se côtoyer. S’ils repartent ensemble au manège de
vie, la force centrifuge cette fois les tuera : Il ne faut pas tenter le Diable
chaque jour.
Ils acceptent l’exil pour mieux se fusionner.
Qu’IL parte vers la Chine avec famille en croupe.
Pendant que les Aymon cavaleront là-bas, moderne Pénélope
c’est au bord du Léman qu’ELLE tissera leur toile. S’ils
résistent à cela, ils domineront le monde. La logique de
l’absurde les pousse vers l’avant.
C’est donc avec la joie des solutions finales
qu’ils ont bu au futur, différé, du bonheur. Dilatoire
évitant l’implosion de leur être, ils pourront se rejoindre dans
trois jours révolus, vivre au sein de Paris une des intermittences dont
ils ont décidé qu’elles paveraient la voie, périlleuse, de
leur montée vers le Golgotha.
Le jour dit, son train est attendu sur le coup de
treize heures, la moiteur de son front doit peu au thermomètre.
Il fait un peu plus frais au cœur de la
fournaise, ce qui le rassérène au moins sur un aspect des jours
qu’ils vont passer en quête de demain. Car IL sait que ces jours, les
premiers de leur chemin de croix, ce chemin non tracé qu’ils se sont
assigné, diront s’ils ont vraiment le cœur pour y grimper. ELLE qui
va venir le trouver tout à l’heure, aurait-elle supporté un corps
tout ensué, dégoulinant matin, dégoulinant le soir,
l’alcool et la touffeur font dégorger les pores ? Ce matin, une brise
maligne assèche la courette. Ils pourront refermer au moins les deux
battants lorsque les cris du rut lui empliront la gorge. IL sait par
questionnaire qu’ELLE hurle la jouissance.
Pour l’instant, IL salue bien les filles, le chien,
l’Epouse, qui vont s’acheminer vers les fraîcheurs de l’ouest. Il n’ose
la rejoindre cependant en direct depuis la réunion qu’IL déserte
avant l’heure. Il lui faut s’assurer du vide de la chambre : Comme IL se sent
coupable, il craint la perfidie.
L’absence constatée, vite, Gare de Lyon. IL
s’abstient d’attendre en évidence, évite le bout du quai. ELLE,
qu’IL sait fantasque, n’aurait-elle pas tramé un mélodrame,
enfournant son mari dans un bagage à main, afin de susciter, mante
voluptueuse, un combat de titans pour ses faveurs mortelles ? Le vertige d’oser
reprendre la cavale avait décidément basculé son assise.
Pas de traîtrise à l’arrivée.
C’est ELLE seule qui débarque, le cherche du regard, lui sourit,
étonnée tout de même qu’IL quitte une encoignure pour venir
la cueillir. ELLE, qui s’étonne derechef quand IL impose un
déjeuner sur les lieux de la gare, sans gagner aussitôt la couche
de volupté, qui accepte pourtant son discours sur la grande
qualité du service au Train Bleu, ignore qu’un séjour,
prolongé, aux toilettes lui aura permis de revérifier qu’il n’y
eut pas retour, impromptu mais terrible, de l’Epouse aux soupçons vers
la chambre nuptiale.
L’alcôve qu’ils rejoignent lui semble bien
petite, surtout lorsqu’après un bref coït, la chair est impatiente
quand elle a trop rêvé, même l’interruptus est bon à
consommer, IL lui dit d’éviter tout le jour de se faire entrevoir, les
espions sont légion jusqu'à demain matin.
Le prélude est morose à leurs amours
nouvelles. De surcroît, IL s’absente l’après-midi. Rencontre avec
les Parisiens de la Maison Commune, l’éthique syndicale ne permet pas de
dérobade. ELLE ne saurait, hélas, l’accompagner, pour vivre
heureux ... Vivons cachés, je sais, pourtant les clandestins, au moins,
terrent ensemble !
IL calme, le croit du moins, sa frustration de
l’heure aux baumes du plaisir des trois jours qui suivront, et surtout des deux
nuits qu’il viendront encadrer. Mais c’était mal connaître, IL la
découvre à peine, l’exigence infinie d’absolu dont ELLE se
stimule.
Lorsqu’IL fait son retour vers celle qu’il
espère, l’orage gronde autant dans la chambre qu’au ciel. La recluse
renie les barreaux de sa cage. S’IL ne la sort de suite, c’est elle qui
s’envole. L’ultimatum est là, il faut obtempérer.
Un verre ou deux, ma mie, et nous nous extirpons.
Trinquons à la santé de nos amour ardentes. ELLE sait qu’IL
tergiverse, qu’IL attend la tombée de la nuit pour leur faciliter une
sortie dans l’ombre. Elle accepte néanmoins, car ELLE ne veut pas rompre
ainsi tout de suite, sans lui donner la moitié d’une chance de ressaisir,
entre ses doigts tremblants de peur, le velours du bonheur qu’elle est venue
franger.
IL avait repéré au fond d’une venelle
un couscoussier propice aux écartés du monde. Nul chaland
hormis eux ce soir ne vient troubler la quiétude des lieux. De rosé
en boukha, le temps s’est écoulé. Ils peuvent regagner la chambre
incognito, la meute congressiste aura quitté l’hôtel pour se
rapatrier au giron officiel. Paris leur est ouvert, ils rentrent se coucher.
Leur sexe a peu vibré. Elle manque
d’enthousiasme, IL ne peut l’en blâmer. Egoïste profond, prisonnier
de l’angoisse de se trouver piégé, IL sait avoir manqué
aux devoirs de l’amour. L’accueil qu’IL réserva n’appelait pas l’extase,
et ce n’est pas l’extase qui brille dans ses yeux lorsqu’il s’allonge, non pas
flanc contre flanc, mais sur la couche voisine.
Les lits dans cet hôtel sont d’étroits
gémellaires. S’ils grincent comme à Gex, ce n’est que de fatigue.
Quelques minutes passent. Les paupières sont lourdes de celui qui a trop
bu pour conjurer la crise qu’IL voyait monter chez sa compagne.
ELLE n’accepte pas l’alcool de léthargie, se
lève d’un seul bond, apostrophe l’ivrogne. Quoi, nous ne sommes encore
pas tout à fait amants, et tu voudrais dormir comme un mari poussah ? Je
me réjouis qu’Epouse ait voulu te reprendre. Il aurait fait beau voir
que tu me restes en rade. Larve fétide, mais je t’aurais jeté
avant une semaine ! C’en est trop, je m’en vais, je t’abandonne, cuve seul ta
vinasse, je rentre sur Genève.
Le bagage se fait. La belle qui se vêt, mais
s’interrompt soudain. IL n’a pas réagi au torve de son oeil, et cela la
surprend. ELLE n’admettra pas qu’IL accepte si bien de se séparer d’elle
ainsi sans coup férir. N’a-t-elle pas perçu, enfilant ses
culottes, le soupir d’exutoire du lâche soulagé ? IL serait trop
heureux de ne devoir choisir. ELLE se retrouverait, de surcroît, encore
un peu plus seule que même ce matin, l’avenir serait mort avant que
d’exister.
La survie du possible commande d’autres voies.
Au lieu de gourmander, ELLE se fait câline.
Explique qu’elle comprend son désarroi du jour. Demande qu’IL excuse ses
vains emportements. Accuse la chaleur, oppressante, des villes. Lui dit ses
nerfs à vif, et son cœur qui chancelle. Se presse contre lui, le
supplie d’oublier les mots de la rupture qu’elle vient de proférer.
Maintenant ELLE pleure, les yeux sur son épaule, alors IL ne veut pas,
d’ailleurs le pourrait-il, résister plus avant.
Les lits sont rapprochés, les draps de large
en long ceintureront les couches. Ils peuvent commencer de s’aimer.
Et ils se sont aimés pendant quarante-huit
heures. Dans le lit IL a pu enfin la pénétrer. Oublié le
SIDA, la lune était trop pleine ! La semence a giclé tout au fond
de son ventre, l’enfant qui leur viendrait serait le bienvenu. Les risques
encourus renforcent leur destin, celui qu’ils ont scellé au bord de la
rupture, confirmé par le sperme et le poivre mêlés.
Ce sont deux jours à peine, Lecteur, qui les
unissent, mais ces deux journées-là les soudent à jamais.
Car ce sont les premières, et peut-être les seules de leur
cheminement où IL n’a pas souhaité tourner un peu le cou. Avant
est aboli, ne reste que demain.
La pluie qui l’accompagne au sortir de ce
rêve, dans le frais du matin IL part pour la Bretagne. Pas de
rancœur pourtant dans leur séparation, ils savent désormais
la force du vouloir.
Epouse n’entrava pas la marche du destin,
persuadée d’ailleurs d’avoir tout rétabli.
Les augures il est vrai signalent l’embellie. Au
long de ces semaines, IL est calme et serein. Plus de ces allusions qui
pourrirent leurs Pâques, à la scission possible de leur
communauté. IL s’est remis à boire, mais reste
modéré. IL exhale la fumée, IL pointe à la
pétanque, fréquente les festou-noz et les cochons grillés.
Retour à la normale, le socialement correct des couples estivants.
IL collabore même aux taches domestiques, peu
de choses il est vrai, mais de celles qui comptent.
Chaque matin d’été, c’est lui qui
s’extirpe le premier de la couche nuptiale - elle ne grince guère, sinon
masturbatoire. Epouse se prête même au jeu de fellation qu’elle
refusait naguère. L’adage a bien raison : A cheval donné ...
Epouse cavalière, ton cheval est
rentré, mais il est bien retors !
Le devoir qu’IL s’impose est, peu importe le temps,
la quête des croissants et du pain quotidiens. La boulangerie est
distante d’une dizaine de kilomètres, sa lourde silhouette inconnue dans
ce douar.
L’abnégation n’est pas le moteur du lever.
Depuis plus de vingt ans la paresse du réveil leur a fait renoncer aux
douceurs matinales, rien ne les empêchait de rompre le jeûne comme
à l’habitude, patient masticage de crêpes élastiques.
Ce qu’il obtient en s’échinant ainsi, c’est
en fait le contact, quotidien, avec ELLE, la semaine au bureau, le week-end
à Saint-Jean. Ils se sont distanciés, mais ils restent
fidèles, chaque communiqué embaume le jasmin.
Autre sentiment fort pour rassurer l’Epouse, celui
de son ancrage au terroir. IL disposait déjà d’une demeure
dans le hameau, acquise à peu de frais, agrandie pour le double,
où tenait largement toute sa maisonnée.
Constatant cependant que les filles
requièrent chaque année un peu plus de cette intimité que
les parents appellent souci d’indépendance, IL fait part de son choix
d’acquérir vis-à-vis. Aboli de la sorte un vieux droit de
passage, trois chambres pour deux filles, elles pourront recevoir, de
surcroît du terrain, en veux-tu en voilà, nous pourrons y tracer
une piste de boules, plus tard, sait-on jamais, creuser une piscine.
La famille assemblée applaudit le
mécène, celui qui par son geste recule la
déshérence d’un village si loin de tout centre habité que
rares sont les sages acceptant d’y rester. A la mort des parents les enfants
s’indiffèrent, les avis notariaux fleurissent et s’incrustent.
Cette munificence n’est pas le fruit de l’altruisme
dont s’étonne l’entourage. Non plus pense-t-il sérieusement
à l’avenir des filles. IL sait bien qu’aussitôt appariées,
les coqs élus des Dieux auront basse-cour ailleurs. Nulle raison de
penser qu’à son instar, IL n’avait d’autre choix, les gendres à
venir s’enterreront ici.
Ce qu’IL veut obtenir par la
propriété, c’est apurer un peu de dettes envers l’Epouse. IL
pourra lui léguer lors de la déchirure, prévue, de
l’année prochaine un fief qui l’assiéra au milieu des notables. Deux
maisons plus un champ, acquis dans la foulée cette fois pour annuler un
permis de construire qui dévaloriserait le sous hameau de ce que le
village appelle, mi-figue, mi-raisin devant leur opulence, son monopoly rural,
Epouse disposera de terres pour y recueillir les condoléances sincères,
voire les soupirants que son malheur doré pourra lui susciter.
L’achat de la bâtisse offre aussi le
prétexte d’un retour à Genève. Il lui faut bien aller
solliciter la Banque. Le prêt sera modeste, mais il doit se conclure.
Plus les délais courront, plus les prix grimperont. Les vendeurs ont
appris l’intérêt familial. Le jeu de concurrence est en sa
défaveur, l’autre partie, à ce début d’enchères,
inventera bien sûr le candidat untel pour relever le seuil du tope
là final, un an se passera avant la retombée de la
spéculation, IL ne peut pas attendre.
Epouse s’étonne un peu de cet empressement
capitaliste. IL n’avait jusqu’alors guère l’esprit foncier.
L’explication qu’IL donne : Préparer l’avenir, quand tes parents,
hélas, n’y seront plus, tout ce quartier d’en haut sera entre des mains
unies, de la place pour tout le monde. L’indivision sera pérenne.
Lorsqu’elle fut rompue, à la mort de mon père, que nous avons
dû vendre notre mas catalan, tu le sais bien qu’ensuite la famille
éclata. C’est pour cela d’ailleurs que nous avons campé depuis
lors sur tes terres.
IL continue : J’ai déjà l’œil
fixé sur un autre logis dont nous ferons l’emplette au
décès prévisible des occupants de l’heure. Les filles
seront dotées avant leur mariage. Et puis, coincés en Chine, on
ne peut négocier. Conclure maintenant, c’est le plus raisonnable.
Epouse s’est rendue à sa ferme logique. IL
s’en ira par train, via Paris, où il pose en passant sa mère et
ses deux chiens. Au terme d’une décade où elle s’était
plaint des effets du crachin sur l’ostéoporose, l’aïeule
s’était réjouie du retour de la concorde au foyer de sa bru.
ELLE l’attend à Cornavin. IL avait
réussi, excipant du tardif de l’arrivée, à dissuader les
époux Tannen de venir l’accueillir. Il ne veut pas se perdre une minute
de joie.
Leurs débuts cependant furent
d’hésitation. Comme si les rouages du cœur s’étaient
grippés, à ne plus fonctionner que par liaison vocale, à
des heures convenues, pour des durées précises, dix heures
trente, neuf minutes, cinq pièces rituelles engouffrées dans la
fente taxiphone.
La passion s’accommode mal des usages.
IL a récupéré sa propre
automobile, la suit sans débotter. ELLE regagne Saint-Jean. Ils se
boivent un verre, devisent mollement. Elle décrète bientôt
qu’il est temps de dormir, sort donc de la cuisine. IL l’entent s’astiquer les
canines du haut, le flot qui se tarit, les pas qui retraversent.
Mais ELLE ne vient pas pour toucher son
épaule. IL est resté assis, dos à la porte, table de
formica. IL sait qu’ELLE a disparu, mais ignore vers où. La maison de
Saint-Jean, ce soir IL la découvre habitée.
Comme IL ne bouge pas, c’est ELLE qui apostrophe :
Et bien, refuses-tu de me souhaiter la bonne nuit ? Il secoue la torpeur qui
commence de poindre depuis qu’IL pénétra ce logis mal vivant. Les
meubles sont rares, le mari n’a lâché en fait que peu de choses.
Le bar y est, ELLE a gardé la voiture.
Le lit qui grince, c’est là qu’IL la
découvre. Les oreillers calés lui font le buste droit dans une
chemise dont le tissu doit être rêche. Pour compléter
l’impression de cilice, ELLE tient à la main un livre de chevet.
Il a les bras ballants de celui qui ne sait par
quel bout attraper un curieux épisode.
Lui s’en venait au stupre, il trouve la vertu.
Aurait-elle résolu, puisqu’ils ont décrété que sur
la distance, cosmique, des huit mois à venir ils se mettraient à
l’épreuve, d’instaurer la chasteté pour motiver l’attente ?
Elle demeure capable de ces aberrations, pense-t-il
s’inclinant pour un chaste baiser, nous verrons bien demain. Ses lèvres
ont approché à peine de la belle, qu’ELLE laisse tomber le livre
à son côté, entoure de ses doigts la nuque un peu distante,
l’abaisse jusqu'à toucher l’haleine de ses dents, murmure en
déception : Tu aurais pu, quand même, décider de rester
cette nuit avec moi, Epouse ne va pas téléphoner chaque soir ...
Lui se redresse, la joie qui l’illumine, son
bégaiement d’espoir : Mais, mais, c’est vraiment, vraiment, tout le
contraire. Moi, moi j’attendais, j’attends, que toi, toi, tu m’invites,
à partager la couche où je te vois lointaine !
Ils ont ri, ils ont pu s’assouvir. IL besognait
sans hâte dans la nuit de Saint-Jean, immune des surprises de jalousies
bretonnes. Il avait depuis le train tranquillisé l’Epouse,
expérience et technique facilitent l’adultère.
Le soleil les appelle en rais de meuglement. Un
troupeau sonnaille le réveil, il faut s’organiser.
L’appartement, changer de linge, collecter les
justificatifs requis par le banquier. Elle l’a accompagné dans cette
escale. C’est la première fois qu’ELLE aura visité
l’intérieur familial qu’ils ont résolu de jeter à bas. Les
ruines qu’ELLE pressent sans doute l’intimident.
Tandis qu’IL rassemble ses papiers, ELLE n’a pas
quitté le bord du canapé où elle n’ose s’engoncer. Comme
IL veut la traîner sur la couche voisine, son vit inassouvi geint avec
l’abstinence passée et à venir, sa pudeur les retient aux portes
de la chambre. Ils n’iront pas souiller l’alèse conjugale.
Les deux jours qui restaient furent de subterfuge.
La journée, Maison Commune resplendissait de
toute leur évidence. Les amis respectaient le calme des soirées
dont ils estimaient juste qu’ils veuillent les garder. Epouse quant à
elle acceptait les appels dont IL prenait grand soin d’avoir l’initiative, pour
mieux dissuader tout contact en retour.
L’achat de la maison est acquis, rapporte-t-il.
Malheureusement, mais c’était à prévoir, les
préparations chinoises accaparent mon temps, je suis presque
injoignable. L’ambassade, le consulat, l’attaché militaire deviennent
des paravents où se découpe à peine l’ombre d’ELLE,
rétablie sur le trône de l’exclusive ardente.
Epouse ne la voit pas, Epouse ne veut plus voir.
C’est sans interférences qu’ils ont donc
peaufiné leur amour apartheid. Il leur faut un challenge pour tenir la
distance, une paire d’arbitres pour les homologuer. Fidel témoignera des
avancées, Georges confirmera les progrès accomplis.
Tous deux sont au courant dès la fin de
l’été, et leurs réactions pour une fois l’encouragent.
Fidel en vieux lutteur lui cligne des
paupières : Si vous réussissez, tout deviendra possible. Vous
portez l’avenir, ne le décevez pas ! Georges, le plus lyrique, s’est
gonflé d’optimisme : Votre amour est si beau, vous brilliez tant
ensemble ! Constater votre échec m’avait abasourdi. Comme si le bonheur
refusait de bénir ceux qui l’ont reconnu, et qui le méritaient.
Par votre déchirure, vous m’arrachiez l’espoir que ce monde d’aigreur un
jour ne se sublime. Vous êtes les Bombard du Kon Tiki d’amour. Naviguez,
naviguez, vous portez le Soleil ...
Il reste moins d’un mois avant le grand
départ, et les événements peu à peu se bousculent.
Les calvinistes festoient début septembre.
C’est le Jeûne genevois, quatre jours de congé, quatre jours
dérobés sur les maigres décades qu’il reste à
décompter.
Puisqu’ils doivent errer l’un sans l’autre
bientôt, ce hiatus apparaît comme un échauffement. Tandis
qu’IL parcourra quelques vallons helvètes, famille toute entière,
unie et regroupée, ELLE s’envolera du côté d’Albion perfectionner
un peu ses dons de comédienne.
IL s’en viendra l’attendre pour le retour de
Londres. Ce sera le lundi en fin de matinée. Un jour ouvrable, sur
lequel la censure d’Epouse n’a pas de prise. L’avion est retardé d’un
quart d’heure environ. Cela lui suffit pour se rendre compte du vide de ses
mains tendues pour l’accueillir.
Le fleuriste pallie son incurie. L’emplette de
bienvenue, ce sera un bonsaï, symbole de durée, de
discrétion, de force, à l’image, croit-il, de ce bonheur qu’ils
vont bâtir ensemble.
Cœur ouvert, ELLE accepte le présage ligneux.
Les jours de Londres ont conforté son âme. De commentaires tiers
qu’ELLE a sollicités, il ressort que la partie, pour eux, reste jouable.
L’histoire a paraît-il connu de tels exemples, d’amants se
séparant pour mieux se retrouver.
Il n’est presque plus temps de s’enfuir sur des
rêves. Le calendrier s’impatiente d’attendre.
Milieu de mois, c’est son anniversaire. ELLE avait
résolu de marquer par la fête une triple nouveauté : La
maison de Saint-Jean qu’il faut inaugurer ; l’indépendance
retrouvée de son cœur juvénile, ELLE a rompu les liens d’un
mariage caduc ; l’amour qui renaîtra des cendres, le phénix a
pondu, ils n’ont plus qu’à couver.
ELLE le veut héros de la
célébration. Son veuvage, ELLE l’assumera au grand jour, avant de
s’enfermer pour un deuil sociétal dont la durée effraie, mais qui
fut annoncé.
IL fait plus qu’hésiter devant l’invitation.
Certes, ses invités viennent d’un autre monde. Anglophones presque tous,
aux centres d’intérêt loin de Maison Commune, un peu de
théâtreux, certains frères prêcheurs et des
catéchumènes, une paire de yogis, trois artistes
prophètes, il n’est donc pas de raison qu’Epouse apprenne l’annonce
faite au sérail de leur grande traversée.
Epouse cependant avait d’autres projets pour ce
même dimanche, qui rendaient difficile une absence discrète. Ils
recevaient, depuis Paris où s’était prolongé son exil de
Shanghai, le lettré séducteur qui l’avait initié, dans les
moiteurs d’Afrique, aux arcanes du jeu idéogramme, celui dont le
pénis fut le premier jalon devant mener l’Epouse vers les routes de
Chine.
Comme il avait appris la promotion menant à
la mère patrie tant son ancien élève que sa vraie
déniaiseuse, le Chinois qui vivait d’expédients dans le quartier
idoine des portes de Paris s’en venait prodiguer les conseils qui s’imposent,
et leur présenterait d’ailleurs sa jeune épouse,
fraîchement débarquée avenue de Choisy.
Lui ne peut se soustraite aux devoirs de sa charge
: Les hôtes sont sacrés, en Chine comme ici. Et puis, ces six
douzaines d’invités que tu dis, je ne les connais pas. Tu me livres en
pâture à leur faim de comprendre, moi qui ne sais briller sous les
feux de la rampe. Ils me trouveront gros, me constateront vieux. Comme ils
ignoreront les charmes du mystère qui nous a rapprochés et qui
nous unira, ils me brocarderont, et te feront douter, alors que moi absent ne
pourrai nous défendre.
ELLE veut le rassurer, IL s’obstine au recul. ELLE
insiste, trépigne presque, met leur passion en jeu. Dit qu’ELLE ne
pourra croire, au long des semaines, interminables, de la séparation au
vrai de ses serments, si la première épreuve, déjà
IL la refuse. Honte, tu as honte de nous. Sinon pourquoi, mais pourquoi donc,
récuses-tu ainsi les vœux de mes amis ?
L’on trouve un compromis. Il en fallait bien un,
pour permettre à l’histoire de progresser un peu.
Auprès d’Epouse et de ses hôtes, les
Chinois parisiens, Tannen et consort, ces deux-là le rassurent à
chaque fois qu’un doute lui obscurcit le cœur, même au pire des
fracas ils savent soutenir, IL excipera d’un reliquat urgent l’appelant au
bureau très tôt l’après-midi. La fête de Saint-Jean
connaîtra sa présence, mais tardive, très brève,
très discrète, puis IL se hâtera vers la gare de Bellegarde
pour saluer le couple à son départ.
Le conte de la chèvre et du chou, une autre création
du « presque, mais pas tout à fait ».
Le scénario fonctionne comme une montre
suisse. Un détour par la Maison Commune, car on ne sait jamais, un coup
de fil d’Epouse est si vite arrivé. Le silence l’autorise à
fréquenter Saint-Jean sur la pointe des roues.
Comme IL est le dernier à rejoindre les
lieux, sa voiture garée le nez vers la sortie échappe à
l’entrelacs des chromes en goguette. Si d’aventure il lui faut s’esbigner
à la hâte, qu’aucun embouteillage au moins ne le retarde.
IL carillonne. ELLE, radieuse, qui l’accueille. Tu
as pu, tu as voulu, tu as souhaité venir ! Amour, mon grand amour, mon
plaisir, mon bonheur. Installe-toi, amuse-toi, je te reviens. ELLE le plante
pour vaquer aussitôt, on la hèle de partout.
La foule, la grande foule. De celles qui
s’esclaffent, s’abreuvent, s’empiffrent, s’enlacent et s’interpellent. La foule
impressionnant le pensif solitaire, perdu sous des regards qui ne l’accrochent
pas.
Une autre est isolée des bâfreries
saxonnes.
IL reconnaît Clara à l’angle du balcon,
aussi loin que possible de l’abreuvoir - buffet où le reste agglutine.
Clara aimerait bien se fondre dans le groupe, mais ne fut pas triée sur
le même volet. Clara n’a fréquenté qu’à peine plus
que lui la plupart des convives. Comme lui, timide agoraphobe, certes pas
anglophile, bien que leurs motivations soient divergentes. L’un méprise
une langue qu’IL domine pourtant, quand l’autre a oublié que son taylor
était riche.
Leur double solitude incite au bavardage, d’abord
sur les convives, on cancane au plus près. ELLE a
décidément convoqué jusqu’aux confins de son
arrière-ban. D’ailleurs tu ferais bien, lui murmure Clara, de garder
l’œil ouvert et de te prémunir. Afin que désormais nul n’en
ignore, ELLE a aussi convié, crois-tu, ces Américains,
décidément, rien ne les arrête, son mari de naguère,
et son « ex » est venu !
Le voici justifié dans son pressentiment. IL
questionne Clara sur l’anthropométrie de son ancien rival. Qu’à
tout le moins il puisse identifier celui dont la violence aura
créé son contact avec ELLE, et dont IL craint l’emportement
brutal que devrait susciter le dépit amoureux.
S’il y a pugilat, comment donc expliquer des
pommettes bleuies, des montures brisées, un nez ensanglanté ? Il
aura le dessous. Lui ne s’est pas battu depuis, voyons, soixante-deux, la
sortie du lycée. Soixante-neuf, à l’Université, une sombre
bataille entre factions trotskistes, IL n’en était pas mais servit de
tampon, coincé entre deux feus. Septante-trois aussi, IL avait pris des
coups, une campagne électorale.
Depuis, IL s’est toujours abrité
frileusement, lorsque les horions menaçaient de pleuvoir,
derrière des épaules larges et tutélaires. Ici nul ne
viendra s’interposer. Combien de pharmacies de Saint-Jean à Bellegarde,
où IL ferait panser les plaies qu’il imagine ?
Un mouvement subit vers l’encoignure de sa gamberge
lui a fait deviner que l’obstacle était là. La force qui
s’approche, une demie bedaine émergeant de knickers moulants
d’ancienneté, rayures horizontales d’un polo mauve et vert, une brique
foncée sur des joues trentenaires, la colère ou l’alcool
empourprent et se renforcent, c’est lui. Clara confirme.
L’homme traîne dans son sillage une dizaine
de badauds. Lui s’extirpe d’une chaise pliante qui pourrait l’entraver. Sa
masse redressée reprend de la confiance. Le cocu dominé de
près d’un quart de pied lui rend bien trente livres. L’affaire,
physiquement, se présente moins mal qu’IL ne l’appréhendait.
L’autre de surcroît a bu pour oublier. Il
grogne sans aboyer vraiment des mots qui l’étouffaient, ces mots qu’IL
attendait : Dire que c’est pour ça (emphase dépréciative)
qu’ELLE m’a rejeté ... Un haussement d’épaules, et une demie
volte. L’homme lui jette en tournant le coup d’œil de la haine. Ses poings
se crispent un peu, mais l’incident est clos.
Clara, qui l’a vécu en apnée
d’inquiétude, dit : Epoux se sent provoqué. Il s’en va pour
reboire, s’exciter dans son coin, puis il va revenir, voudra t’exterminer, vous
en viendrez aux mains. Mon Dieu, mais quel scandale, pour son anniversaire !
ELLE ne mérite pas cela.
Toi non plus, se convainc-t-il. L’heure est donc
arrivée de s’éclipser en Suisse. IL regagne la porte sans
traverser la foule, évitant le sillage, primate, du Bostonien.
Clara a prévenu en loyale émissaire celle
qui l’accompagne aux portes de la voiture, l’embrasse à pleine bouche
sans souci des clins d’œil, goguenards, saluant sa retraite par dessus la
rambarde. ELLE qui positive, car l’amour transfigure, le remercie d’avoir eu le
courage d’ignorer la vindicte de son mari jaloux, lui donne rendez-vous
dès le lendemain soir, au sortir du dentiste.
Canines, molaires, incisives, trente-deux alibis
gingivaux. Pékin ne bénéficie pas, chez les
orthodontistes, d’une renommée bien flatteuse. IL s’est donc
découvert, soudain fervent adepte de l’hygiène buccale,
l’impérieux besoin de la remise à neuf de toutes ses
mâchoires.
Le travail se promet de longue haleine, plus que la
fois précédente. Son dernier cabinet, c’était il y a
maintenant plus de dix ans. L’Afrique l’attendait, IL fit polir l’ivoire.
Depuis lors, usure et nicotine auront laissé des traces.
S’IL veut étinceler sur les rives de Chine,
il lui faudra compter un séjour de fauteuil chaque jour de la semaine,
même les samedi, jusqu'à leur grand départ. Ses horaires
commandent, le bridge se jouera au début de soirée. Est-ce
vraiment par hasard qu’IL aura retenu pour ces abrasions la roulette qui
vrombit aux portes de Saint-Jean ?
Les fraises sont plus douces quand sa bouche
l’attend.
IL est bien un peu gourd lors du premier baiser.
L’anesthésie perdure presque jusqu’au second. Ses lèvres ont du
mal à effleurer le verre qu’ELLE lui a préparé. Pourtant,
quand IL pénètre, toutes gencives au vent, cette maison dont ils
discutent les coins et les recoins, pour agencer les lieux où d’ici
quelques mois ils reviendront s’éclore, c’est bien Amour Toujours qui
parfume leur souffle.
Les jours coulent ainsi, bifides mais paisibles.
Jusqu’en début de soirée, ils n’appartiennent qu’à eux.
Lorsque le soleil choit, IL rejoint son logis, prépare auprès
d’Epouse l’envolée vers Pékin. Ces apprêts domestiques pour
lui sont intermède. L’horizon est ailleurs, c’est ELLE qui
l’éclaire.
Outre les soins dentaires, IL s’était
réservé une autre échappatoire.
Maison Commune continuait de subir les
séquelles de leur Grand Mouvement. Il fallait peaufiner les termes de
l’accord. Il lui fallait de plus asseoir les conditions pour qu’après
son départ la lutte continue. La nef du Syndicat se barre depuis
Genève, c’est ELLE avec Fidel qui tiendrait le timon.
Epouse ne peut s’opposer aux devoirs de l’action
collective. Les soirs de la semaine précédant leur départ,
IL restera militer jusqu’au chant du hibou avec d’autres stratèges.
IL s’arrangeait toujours pour
précéder d’un temps l’heure du rendez-vous aux pentes de
Saint-Jean. Elle, un peu plus tôt, avait nourri son chat,
démoulé les glaçons, ôté sa défroque
de ville pour endosser, en hâte de l’attendre, une robe couvrant tout le
nu de son corps.
Gentilhomme, Fidel accordait un quart d’heure de
grâce aux amants sursitaires. Le salon s’encombrait d’un sofa qu’ELLE
avait commandé le jour de leur constat : Si la porte est fermée,
depuis la chambre, on a de la peine à entendre le carillon
d’entrée. Leur hôte ce soir là s’était lassé
d’attendre, ou bien par discrétion n’avait pas insisté.
Comme ils ne souhaitent pas renouveler l’offense,
c’est donc sur canapé qu’ils forment désormais leur duo
vespéral. Les baies qui les entourent réfrènent leurs
ébats. ELLE crie un peu moins sous la pression du glaive qui fourrage sa
robe. IL n’enfourne qu’à moitié de peur de se tacher, la pudeur
le retient de trop se dénuder au centre du salon.
Mais la jouissance vient, rapide, magnifique.
Ils grimpent quatre à quatre les escaliers
du ciel, le devoir va bientôt leur sonner à la porte. Le tissu
mobilier peu à peu se constelle des traces de leur joie, recouvertes
d’un plaid lorsque survient Fidel.
La pendule pourtant continue d’avancer. Leur cadran
ne compte plus que trois jours de relevée.
Ils ont beau être braves, les lendemains
effraient. C’est le recueillement des veilles de départ. Ils se voient
moins, prient chacun sa chapelle, supputent séparés les chances
de demain.
Epouse ne veut pas quitter incognito Genève
la cruelle. Il lui faut du clinquant pour conjurer, publiquement, le sort qui
faillit la consumer.
Une grande assemblée est donc
organisée, où sera invité tout ce qui compte dans la
Maison Commune, avec menus lambeaux de société civile, parents
d’élève, militants du quartier, caciques communaux et peu de
commerçants. En tout, deux cents personnes viendront les saluer, pour ce
qu’Epouse nomme un départ-renaissance, pour ce qu’IL envisage
désert à traverser. Nous sommes samedi, l’avion
après-demain.
IL soigne en pré-whisky sa crainte de la
foule. Dignement, col fermé, la cravate nouée, IL secoue plus de
mains qu’il ne peut en compter. La fête s’organise. Il est l’ordonnateur.
Cela ne lui déplaît pas trop. Décidément, que les
femmes sont belles dans leurs atours d’automne. !
Lors d’un autre départ, celui qui
l’éloignait de Mélanie, ce ne sont pas les fièvres d’amour
qui l’avaient terrassé. Au bord du lac Léman, rien de
paludéen. Même à Ferney, Voltaire assécha les
marais.
Aucun obstacle donc à son apothéose.
Vaquant de groupe en couple, IL atteint des sommets
de popularité. Les bons mots qui l’accueillent, les toasts qu’on lui
dédie, les sourires complices de tous ceux qui saluent l’ascension
d’Icare vers les astres brûlants de la Maison Commune ...
Il en oublierait presque les raisons sous-jacentes
de l’audace soudaine dont il aura fait preuve. S’IL a osé
prétendre au vizirat de Chine, c’est d’abord grâce à ELLE,
celle qui l’a poussé hors ses retranchements, quand la crise Pullman les
a anéantis. IL savait que s’il se relevait, ELLE de sa superbe le
plierait à tout coup.
Genève est trop étroite pour y
cohabiter. Ce fut lui qui choisit de s’enfuir. Puisqu’à Maison Commune
on trouvait peu d’apôtres désireux d’affronter la Chine sans
droits de l’homme, IL fut l’heureux élu, promotion par défaut. Ad augusta,
per angusta.
Pour l’heure, savourer. Un léger mouvement
salue une arrivée. Les murmures qui flottent témoignent de son
importance pour la foule, aussi dense qu’un jour de soldes à Placette.
Il fend à son tour les cohortes, pour saluer une présence insigne
mais non identifiée. La grappe qui l’entoure la dérobe à
ses yeux.
Tannen, Georges, Consort, Forez, Fidel, tous
ensemble font écran. Ils doit les écarter, comme s’ils
obstruaient à dessein.
C’est ELLE. Son sourire est bien pâle aux
trognes rubicondes.
Si ELLE s’est risquée à paraître
en ces lieux, ce n’est pas, qu’IL se rassure, pour générer le
moindre scandale, exhiber une quelconque rancœur, affadir par son
éclat les lumières du jour - au fait, le savais-tu, mon
invitation, c’est Epouse qui me l’a fait tenir. L’écriture, sur
l’enveloppe, ce n’était pas la tienne, je l’ai déduit.
Mais je ne viens pas céans pour y lutter.
Simplement confirmer, pour toi, pour nos amis, par ma présence ici,
malgré tout, rappeler que j’existe. Et rappeler aussi, à ta seule
intention, que la victoire est mienne, que le triomphe est nôtre.
Car tu nous l’as promis, t’en souviens-tu, que
l’exil sinisant menait vers mon retour !
IL apaise d’un geste ce murmure d’angoisse,
chuchote : Demain, Saint-Jean, nous deux, seize heures. Puis, à la
cantonade : Ris, mange, bois, séduis. Le monde est à tes pieds
...
Sur une crispation labiale d’inquiétude,
d’autres y auront vu un sourire poli, IL va circonvenir Epouse, qui continue de
feindre d’ignorer l’arrivée de l’intruse défaite. Les hôtes
sont nombreux qui servent de bouchon entre les amazones. Aucun défi ce
soir ne pourra se lancer, pas même du regard.
Les lampions vont s’éteindre, la fête
sera dite, rien n’aura explosé.
Du coin où IL bavarde avec des intrus de
circonstance, il la guigne régnant sur sa petite cour. L’avinage le
pousse à briser le tabou. IL va s’infiltrer dans ce groupe, pour au
moins approcher une fois la soirée le bleu de ces oeillades, le brillant
de ces dents, le pourpre de ces joues qui le font tant rêver.
C’est pourtant le moment qu’ELLE choisit pour
s’extraire.
Elle fait ses adieux, va quitter, le laisser,
l’abandonner sans un geste, sans un salut, ELLE est partie. IL ne peut
supporter qu’ELLE déserte. Foin des précautions, plus de
catimini. Puisque chacun ragote, au moins qu’IL le confirme, leur passé
de douleur, mais aussi de sublime, dont les gorges sont encore chaudes.
La sienne éructe son nom. ELLE qui se
retourne. La salle est presque vide. Dix mètres les séparent,
qu’IL parcourt, héroïque, en lui tendant les bras. L’accolade se
donne aux yeux muets d’Epouse.
IL a posé un acte au cœur du collectif.
Désormais rien pour lui n’aura le goût d’avant. Et pour bien la
marquer, cette nouvelle étape, son esprit embrumé et sa langue
pâteuse refusent de rentrer au logis.
L’alcool et la tension ont raison de ses nerfs. Il
titube en balbutiant des mots d’incohérence.
Les témoins sont absents pour cette
déchéance qu’IL avait pressentie en informant Epouse : Jamais je
ne pourrai tenir une soirée, trinquer tous azimuts, demeurer respectable.
Je donnerai l’image d’un vizir sous influence, néfaste perspective pour
qui veut gouverner ...
Mais les hôtes ont quitté les lieux
depuis lurette. Seules pour le convaincre, seules à le soutenir, Epouse
et Tannen finissent par le traîner jusqu’à l’automobile. Celle de
Tannen. Il refuse maintenant qu’Epouse rapatrie, voici son dernier geste de
sombre indépendance.
Le lendemain, c’est pourtant dans son lit qu’IL se
réveille. La tête cogne un peu. Un couple de whiskies, un cachet
frétillant au gré des bulles qu’il dégorge, le
voilà réparé pour la lutte finale.
La scène se jouera, comme IL l’avait promis,
dans le nid de Saint-Jean. L’entrevue sera brève, IL est accaparé
de dernières ripailles, d’ultimes beuveries.
A peine a-t-elle ouvert les portes d’hyménée
qu’IL la prend à pleins bras, la porte vers la chambre, la jette sur la
couche qui gémit à l’avance.
Déboutonné, son jeans lui tombe sur
les pieds. Le slip est abaissé d’où émerge le membre. IL
trousse jusqu’aux hanches cette robe de bure qu’il n’effleurera plus avant
l’année prochaine.
En dessous sa toison est prête pour l’assaut.
Ses lèvres sont ouvertes qui modulent l’amour. IL enfourne sans fard
bien au-delà du col, parcourt les moindres coins d’une matrice aveugle.
Il souhaitait débusquer l’œuf de
progéniture, celui qui souderait les amants pour toujours.
C’est au cri de : « Bébé ! » qu’IL
délègue en giclées du sperme raréfié vers
des ovaires timides. Nous étions Sainte-Fleur, mais la petite graine
refusa de germer.
IL affrontera seul les prémices chinoises.
Epouse rejoindra passée une décade en compagnie des filles. Le
cocker asthmatique restera pensionnaire en maison de Bretagne.
Cette microcoupure leur permet de
régler à distance les détails de pratique pour leur
séparation. Il a vite constaté les faiblesses du fil.
Pékin à cette époque ne connaît pas les cartes
permettant l’anonyme d’un appel de cabine. Il lui faudra user, avec parcimonie,
de la ligne directe que la Maison Commune prévoit sur son bureau.
L’écrit, lui aussi, est dangereux. Tout le
courrier parvient au même vaguemestre. IL l’instruit donc d’avoir bien
soin de toujours apposer en caractères gras la marque « PERSONNELLE »
qui rendra l’enveloppe inviolable au couteau, habile, des secrétaires.
Les communications sont déjà bien
rodées lorsqu’IL vient accueillir sa famille en partance.
Car ces tous premiers jours de déracinement
l’ont d’abord confirmé face au feu de l’épreuve : Ceux qui lui
débarquaient repartiront bientôt. C’est ELLE qu’il lui faut, c’est
ELLE qui l’aspire. IL ne vit plus que pour son grand retour ...