Mi-janvier, an I
ORIGINES
IL jouit à l’applaudir
du collège assemblé.
La ronde des féaux qui l’enserre
témoigne du succès de leur Grand Mouvement. Depuis deux jours,
Maison Commune était paralysée, lui s’étant
retrouvé, volens nolens, chef de l’insurrection.
Promotion capitaine, cela se savoure. IL retrouve
des parcelles de ce père, insigne militant, qu’il a si peu connu. Il
pense aux élections, au siège sans nul doute qu’il s’en va
retrouver, après le bond en avant que ses camarades viennent de le
contraindre à accomplir.
IL ne se préoccupe guère, au
cœur de l’émotion, des colistiers appelés à le
rejoindre.
L’un d’entre eux cependant, mais IL ne le sait pas,
imprégnera sa vie de tout l’indélébile d’un Nessus
amoureux. Bientôt, ELLE agrippera la chair qu’IL garda vulnérable.
L’année où nous jouons de cette
entrée en scène n’a pas encore de millésime.
Décembre va pointer, vermillon des froidures. Depuis plus de quatre ans,
IL a quitté l’Afrique pour se réhabituer aux paisibles langueurs
des climats lémaniques.
Cette année s’achevant ne fut pas
distinguée par un label quelconque. Rien ne laissait prévoir la
montée d’expectase, ni que les trois successeurs imprègneraient
autant ses nerfs et ses tendons. Nul n’aurait su prédire qu’ELLE
était déjà née, qu’ELLE vivrait si fort.
*
* *
Leurs premières rencontres furent de
cohérence. Ils avaient un rôle à jouer, et puis à
s’étudier. ELLE et lui ne manquaient d’ailleurs pas d’occasions,
l’agit-prop syndicale les suscite à foison.
Toujours cependant, les semaines initiales, celles
courant de décembre à la fin de janvier, ils eurent des
témoins. Plutôt, ils avaient un témoin, hiérarque
des instances où ils siégeaient tous trois, l’un de ces rois
qu’IL avait pris l’habitude de faire, Fidel pour le nommer.
ELLE, Fidel et lui formaient un trio presque
inséparable, depuis que le hasard d’alliances électorales les
avaient hissés ensemble sur le pavois à la sortie de leur Grand
Mouvement.
Mixte triumvirat, ils accoutument vite de s’asseoir
connivents, les fins d’après-midi, en table de cantine. Bière
pour lui, café pour ELLE, pour Fidel une brune. Discussions à
l’envie, tous les sujets affleurent. Ils papillonnent de conserve, chacun
s’éblouissant des beautés de son verbe, mais chacun s’abreuvant
au scintiller des autres.
Les choses de la vie tendent à perdurer.
Ils auraient ainsi pu, attelage paisible,
poursuivre le chemin de leur fraternité, dont les seules passions
avaient nom Camarades, Poésie, Saudades et Sympathie. La sainte-barbe
pourtant était gorgée de poudre, trop d’étincelles
crépitaient. La mèche ardait déjà sans qu’IL s’en
rendît compte.
Certes, au tout premier jour, lorsqu’en prude
innocence IL la dévisagea, faillit-il s’immerger dans le bleu de ses
yeux, auréole dorée qui lui nimbe l’iris.
Certes, à la mi-décembre,
attablés un tantôt, lorsqu’ELLE s’étira pour soulager ses
reins, faisant alors jaillir les côtes sous le pull, les bourgeons
prêts à sourdre en haut des mamelons, volupté distendue,
son sexe en a frémi, mais il est resté sage.
Certes, un soir de janvier, tous trois qui
célébraient une négociation facile, le repaire syndical
leur offre le porto, ELLE avait un peu bu, lui avait demandé s’il
était marié, avait paru surprise en apprenant que oui, avait bu
derechef, titubait un peu trop en gagnant sa voiture. Fidel leur proposant de
continuer la fête, ELLE qui s’accrochait au bras de chaque mâle
avec la séduction d’une ivresse qui monte. Mais IL a
décliné, être encore responsable. Fille aînée,
Fille cadette l’attendaient, Épouse était sortie. IL s’en est
donc rentré, un peu de vague à l’âme. Puis il a essayé,
délai de carence écoulé, de l’appeler chez elle. Seulement
IL ignorait en fait même son nom. Celui qu’ELLE exhibe en premier, elle
le tient de son père. Différence d’avec l’officiel, celui de son
mari, de son mari d’alors, qu’ELLE arbore en sautoir. La liste des
téléphones ne connaît pas ces subtilités
féministes, et les quelques homonymes qu’IL aura réveillés
dans sa quête incertaine ne la fréquentent pas. Peut-être ce
soir là, s’IL avait pu l’atteindre, aurait-il commis quelques paroles,
avançant les aiguilles au cadran de leur joie, mais cela ne fut pas.
Certes, le même mois, cette fois ils
entonnaient, eux trois, toujours, la verrée de l’amitié en
début d’après-midi, alors qu’ELLE disait sa foi
catéchumène, le bonheur des croyants fondus dans une
église, mais sans l’étouffement des rites et du dogme, IL l’avait
déclarée simplement prosélyte, souriant en lui-même
au passé partisan dont sa campagne d’Afrique l’avait brusquement
séparé. Elle s’était fâchée comme telle qu’on
insulte. Ils s’étaient débandés pour rentrer en bureau.
Lui à peine installé, la voici qui se rue, claque la porte,
s’installe face à lui. La table les sépare, ils sont seuls pour
la première fois. Elle qui va pleurant, qui ne peut pas admettre qu’IL
l’ait ainsi accablée. Elle tellement sincère, la traiter de la
sorte, tout crûment la taxer de zèle prosélyte. Et lui tout
ébaubi, dépassé, qui s’acharne à expliquer qu’il
n’y a pas d’offense, qu’il ne reproche rien, que prosélyte c’est
très beau, très généreux, que ce n’est pas sectaire,
lui-même d’ailleurs, il n’y a guère, prosélytait à
tout va, Fidel aussi, nous appelons cela militer, mais au fond, au fond, quelle
différence, allons ne pleure plus, tu me fais tant de peine, tu te fais
mal, pour rien, sèche tes yeux, petite fille. Alors IL pense vraiment
ces paroles paternelles. ELLE qui lui sourit, égrène quelques
larmes aux pointes de ses cils. Ils se lèvent tous deux, contournent
chacun la table, se croisent devant le battant toujours clos. Comme ils sont
corps à corps, un geste d’apaisement. IL étreint ses
épaules, se baisse vers le front où il pose les lèvres en
scellement de paix. Ses yeux fixent le sol, IL ne peut discerner le fruit
mûr de sa bouche. Mais l’eût-il entrevu que ce jour là IL
n’aurait pas pensé même à y goûter. Il se sent
protecteur. Pourtant ELLE dira, une poignée de semaines plus tard, que
c’est à ce moment qu’elle se prit à l’aimer.
Leurs tête-à-tête sont issus de
cette confrontation, ou plutôt de l’étrange climat, pour ELLE
douceur ambiguë, pour lui force tutélaire, qui l’avait
entourée. Dès lors qu’ils s’étaient presque
heurtés, un secret leur était échu en partage. Comme
affranchies des liens du collégial, leurs ailes déployées
brasseraient maintenant un air tout différent. Ils voguaient
désormais vers un ailleurs inaccessible aux tiers.
En doses mesurées ELLE distille son
être.
IL apprendra ainsi, par bribes et morceaux,
quelques uns des rouages dont ELLE se veut mue. Son séjour africain, non
pas le tout dernier, ils se sont presque croisés à Conakry,
Maison Commune venait juste d’aspirer sa jeune fraîcheur, mais le
premier, l’inaugural, celui de son engagement dans les corps de la paix, le
drame culminant dans un viol villageois, horresco referens, la si longue agonie
qui l’étreignit ensuite, jusqu’à ce qu’un époux la
déniche et la sauve. Son escapade haïtienne, là encore ils
se sont manqués de peu, son Gouvernement l’envoyant superviser des
élections que certains attachés - on ne dit plus “macoutes” -
réglèrent en trois douzaines de rafales. Son goût pour la
trompette, les tournées en orchestre, même sur le Léman,
mais IL ne l’a pas vue, quand ses poumons enflaient à s’éclater.
Son amour de la course, surtout les longues distances, ELLE doit l’endurance
aux jeux avec ses frères, une paire plus âgée, sans
concession envers la gamine qui leur filait le train dans les bois du
Connecticut. Ses classes à New York, et sa passion du jazz, les bars
qu’ELLE fréquentait au sortir de l’étude où l’avait
enfermée le métier d’avocat ...
ELLE parle, IL écoute.
IL s’aime taciturne. Parfois, IL s’y
complaît. Écoutant, les yeux mi-clos, il forge inconsciemment
l’image vertueuse d’une beauté polymorphe. IL admire tout autant la
masse d’expérience au long de si peu d’années, qu’il respecte la
femme aimante, fidèle sans nul doute, à qui semblent promis tant
de succès et de bonheurs.
Quand IL reconsidère la saga qu’ELLE
conte, c’est à peine, alors, s’il soupire, à la constatation
qu’elle est “trop bien pour lui”. N’est-ce pas le sort commun de tout
quadragénaire englué comme IL l’est dans une routine adipeuse ?
Les cloches tintent la différence au
début de février.
Jour d’une réunion qui se veut ordinaire. IL
remarque pourtant, au crispé de ses traits, qu’une ombre de malaise est
venue l’habiter. De fait, lorsque trois larmes embrument son regard, ELLE
quitte en grande hâte le local à palabres.
Lui s’enquiert dès qu’il peut des motifs de
souffrance, IL supporte très mal la peine qu’il ne comprend pas.
Quelques mots, ELLE le rassure, ce n’est rien, la
crise est passée. Mais si tu le veux bien, déjeunons donc demain,
hors la Maison Commune, alors j’expliquerai, et toi tu m’aideras.
Le lendemain est leur première escapade
à l’extérieur de leurs murs tutélaires. C’est lui qui a
choisi: couscous près de la gare. IL ne saurait trop dire les
raisons fétichistes lui faisant retenir, pour chacun des repas
pressentis signifiants, l’égrenage berbère. Le couscous
d’aujourd’hui vient sans doute marquer l’importance nouvelle qu’ELLE acquiert
à ses yeux, par la sollicitude qu’ELLE attend en retour.
Ils s’assoient, ils commande, IL attend qu’elle
parle.
La voix à ses débuts quelque peu
hésitante, puis l’assurance monte, ELLE dégorge. Le trop plein
des souffrances qui l’abaissa hier, contraignant son âme blessée
à la honte d’une retraite, porte un nom qui laisse pantois: violence
domestique.
La bouche à moitié bée, IL
écarquille de surprise.
Elle, qui poursuit: son mari, dont IL aurait
juré sur l’autel des vertus, non seulement ne l’écoute pas,
brocarde ses désirs, mais de surcroît il boit, bien plus que de
décence. Et puis, quand il a bu, échappe à tout
contrôle, alors parfois il frappe. Elle est femme battue,
humiliée, avilie.
ELLE, toujours: Dis-moi, toi dont je respecte la
sagesse, le bon sens, dis-moi, que dois-je faire, dis comment réagir !
La voix grave et posée, celle qu’IL lui
connaît. s’éteint au bout du cri qui vient d’être
poussé.
Un appel au secours, une urgence imprévue,
cela le déconcerte. IL n’en peut mais d’inventer la réponse
qu’anxieuse ELLE attend. Alors IL tergiverse, alors IL banalise, les phrases
qui lui échappent empestent la guimauve.
Les lieux communs dégoulinent en un ru
lénifiant. Il finit par lâcher, en désespoir
d’idées, les mots du tout-venant, de l’excès du trivial: Si tu
l’exècres tant, s’il ne peut te souffrir, si vous vous déchirez,
qu’il maltraite ta chair, pourquoi diantre ne le quittes-tu pas ?
A peine a-t-il commis l’affligeant prosaïsme,
qu’IL voudrait rattraper la bourde irréparable.
D’ailleurs, ELLE se renfrogne. L’exaltation
retombe. Une sorte de mépris étonné se lit dans sa
prunelle. C’est plus que de la déconvenue, c’est la dégringolade.
Saint-Jean n’est plus Chrysostome, IL vient de rejoindre le tout venant, vulgum
pecus. Elle attendait l’oracle, ce fut Ménie Grégoire ...
C’est un peu sèchement qu’ELLE remarque
alors: L’heure tourne, il me faudrait rentrer. Confus, déçu de
lui, IL acquiesce et débourse: Non, c’est moi qui t’invites, je te le
dois, puisque je n’ai pas su me porter à ton aide.
Le plat de la boutade ne rend pas le sourire
à la vestale désabusée. Il a même l’impression
qu’ELLE hausse les épaules, comment peut-il oser plaisanter quand elle
souffre ?
C’est donc en grand silence qu’ils
réintègrent la Maison Commune.
ELLE le boudera au moins pendant deux jours, mais
IL ne s’en plaint pas. Elle n’était pas encore l’indispensable chair. En
fait, IL se convainc de se réjouir plutôt de la voir
s’éloigner. Cette conversation, où IL fut le benêt,
n’incite guère aux prolongations. Trop tortueuse la dame, IL a
gardé le goût du simple.
Quarante-huit sont donc les heures avant qu’ELLE ne
le rappelle, pour s’excuser d’avoir pu lui paraître désagréable.
Elle euphémise déjà: Tu
comprends, j’étais préoccupée. Maintenant, nous avons
parlé, je veux dire mon mari et moi. Oh, ce n’est pas l’extase, mais la
coexistence, la paix est revenue.
IL s’en réjouit pour elle, mais se rend
compte alors du leurre qui l’aveuglait. Maintenant qu’elle lui est de retour ,
il lui faut s’avouer qu’ELLE lui a manqué.
Cela l’inquiète un peu, cette prise
d’ascendance. Y aurait-il en cours quelque phagocytose ? Puis IL secoue la
tête, et IL n’y pense plus.
ELLE l’avait ainsi extrait de sa torpeur. Les
portes du bonheur lui béaient sous le pied.
La prochaine manœuvre vers leur être
d’ensemble devait se situer à la Saint-Valentin.
Cette date, Lecteur, IL te l’a avoué,
n’éveille plus d’écho à ses sens vagabonds depuis que
Souricette a quitté la muraille. Il ne guette donc pas le vaguemestre,
cet après-midi là. Il décachette sans hâte
l’enveloppe qu’on tend. C’est ELLE qui l’adresse. IL en extrait une feuille
presque blanche, garnie d’un cryptogramme qui le laisse perplexe:
/===
*
* * * /
*
* / *
*
/ *
* / *
<< / *
IL croit bien reconnaître un cœur dans
la carotte. Son imagination le porte même à discerner une
flèche hésitante qui le transpercerait. Si le symbole est clair,
il l’est trop cependant, ou bien IL se méprend, ou bien il affabule.
La réponse lui vient dans le quart d’heure,
le temps du vaguemestre pour suivre sa tournée jusqu’à l’autre
bureau. Innocence valentine, c’est ELLE qui le sonne, demande s’IL a
reçu son message cadeau, précise qu’elle a voulu essayer sans
attendre la souris rutilante don de Maison Commune, que le calendrier dictait
la teneur de l’essai, qu’elle, ma foi, s’avoue en somme satisfaite, du moins de
l’esthétique, mais regrette quand même que sa boîte
d’entrée à elle reste vide.
L’ouverture était franche, le gambit
accepté.
Comme, dit-IL, il ne dispose pas lui-même d’un
rongeur, qu’il ne sait d’ailleurs pas dessiner, ni piques ni carreaux, encore
moins les cœurs, mais qu’il tient cependant à lui dire merci, il
ose proposer de fêter sans attendre l’assomption muridé. IL
dispose des clefs du local syndical, celle aussi de l’armoire où dorment
les boissons, opimes souvenirs de leur Grand Mouvement.
ELLE ne dit pas non.
Il ne décrira pas le carmin de ses
lèvres lors du premier baiser, non plus qu’il ne dira le ferme de ses
seins lorsqu’il les a léchés. Mais c’est pourtant ainsi que se
construisent les rêves d’une vie, marivaudage de circonstance.
Leur sexe balbutiait en veille de printemps.
Les soirées à moitié qu’ils
accoutument vite de s’octroyer au local syndical répétaient peu
ou prou le même scénario. Dès que les permanents avaient
quitté la scène, tous deux les remplaçaient.
ELLE occupait, majestueuse, le fauteuil de vieux
cuir, suranné, écaillé, qui devait trôner là
depuis la fondation de la Maison Commune. Lui, prudent, l’heure restait
précoce, distanciait d’un bon mètre leurs appétits du
crépuscule. Ils devisaient un peu, s’envisageaient beaucoup.
En fait ils attendaient le passage, routinier, des
nettoyeurs du soir, ponctuels à six heures, dix minutes
d’époussetage. A peine le plumeau remisé, l’espace leur revenait.
Le rite se poursuivait dès lors presque immuable.
IL passait devant elle, caressait ses cheveux, d’un
doigt plein de promesses lui effleurait la joue. IL faisait jouer le loquet
d’intimité, fermait par double précaution la porte
intermédiaire. Puis IL s’agenouillait au pied du trône de ses
rêves, et les attouchements enfin se déroulaient.
Leurs caresses pourtant ne les menaient pas loin.
Ce lieu les inhibait au moins autant qu’eux-mêmes.
Ils avaient quelque part le sentiment de trahir,
quand ils envahissaient de leurs mœurs dissolues le temple du bon droit.
Et le Grand Mouvement, qui les avait élus, aurait dû lapider
l’abus de biens sociaux de leur couple adultère. D’autres bruits qui
couraient par la Maison Commune, de caméras cachées et de micros
secrets, s’ils les faisaient sourire parfois en connivence, l’espion qui les
verrait ne pourrait dénoncer sous peine de se nommer,
réfrénaient malgré tout la vigueur du désir. On ne
s’exhibe pas si l’on veut se cacher.
Ils se touchaient donc peu, et les mots du plaisir,
ils se les chuchotaient. Leur crainte d’être sus bannissait la
lumière. En cette fin d’hiver, leurs âmes tâtonnaient
à deviner leurs corps.
Lorsqu’ils avaient en eux assez accumulé de
pulsions contenues, de jouissances rentrées, il se faisait huit heures.
Sa chatte évaporait, son membre dégonflait. Chacun
réintégrait le joug matrimonial, l’excitation demain reprendrait
crescendo.
L’ancienneté coupable était de trois
semaines. Ils ont eu le besoin enfin de voir le jour.
Le rythme des travaux dans la Maison Commune
justifie aisément la désertion du foyer: Les tâches
s’accumulent. Les réunions mammouths encombrent l’horizon. Aujourd’hui
samedi, pas moyen d’éviter les heures additionnelles.
Séparés, leurs conjoints entendent le
même discours. Ni l’un, ni l’autre d’ailleurs n’y a vu de malice. Les
voici qui disposent de quatre heures en journée.
Pour les utiliser, les puceaux de débauche
n’osent pas se risquer vers l’inconnu des draps. Leur relation se tisse en
touches trop subtiles. Ils ont trop la conscience peut-être du destin,
ils ont encore la peur d’assumer leurs excès. Sans doute craignent-ils
aussi le corps de l’autre, le dégoût qui viendrait d’un coït
mal conçu, d’une chambre d’hôtel qu’il leur faudrait chercher ils
ne savent pas où, des fiches de police, du possible croiser de tel
collègue en rut, de tel chaland qui leur serait familier. Ils craignent
la persistance de l’odeur qui s’accroche quand on a fait l’amour, ils craignent
plus que tout le brillant de l’extase au fond de leurs pupilles.
Ce samedi, ils se le sont offert, mais ils ne
savent pas par quel bout l’entamer.
Ils se sont retrouvés à l’heure
qu’ils avaient dite au local syndical. Surpris par la clarté, ils n’ont
pas poussé loin l’étreinte de leurs corps. L’idée qu’il
leur fallait, c’est lui qui la débusque.
Une idée bien petite, mais la seule qui
vienne. En sommes nous fuguons, même pour quelques heures. Et bien,
fuguons vraiment ... Leur acte irrémédiable, ce samedi de mars,
les mènera jusqu’à Lausanne, et ils prendront le train.
Ils se sont embarqués, face à face,
main à main, dans un calme wagon de banlieue genevoise. Leurs regards,
lorsqu’ils se décroisent, contemplent nostalgiques les glèbes qui
défilent, le lac qui s’obscurcit sous les grains de saison. Ils ont le
sentiment d’affronter le destin, l’exil des amoureux, de jouer Noces de sang
réécrit par Werther.
Famille-buissonnière, leur audace les
trouble. Au point que débarquant sur la plate-forme de leur choix, leur
geste, le premier de l’émancipation, sera d’abord de se serrer, frileusement,
l’un contre l’autre. Oisillons chus du nid, contraints à l’aventure.
Les giboulées de mars il est vrai les
contraignent très vite à décider de leur futur. Ils
engouffrent, sans plus y réfléchir, la première boutique
qui saura préserver leur amour des bourrasques.
C’est donc chez un disquaire qu’ils entament leur
vie urbaine, celle qui ne doit rien à la Maison Commune.
Ce soir, ELLE retrouvera son foyer les bras
encombrés de titres incongrus pour une Américaine en
débuts francophiles. Ferrat, Ferré, Brel, Trénet,
Lamarque, Escudero, Montand, Aubret, la grande Isabelle, Solleville, la forte
Francesca ...
IL lui a asséné tout le
bréviaire de gauche. Tant faire qu’à pécher,
éduquons de conserve !
Les heures qui s’enfuient. Le ciel qui s’obscurcit
à nouveau. Le crépuscule, implacable rideau de scène,
marque les derniers coups de leur premier transport.
Et de nouveau Genève. Le wagon du retour est
un désert compartimenté. IL n’a pas osé cependant ni
enclencher la porte, ni baisser les rideaux sur des gestes hardis. La ronde des
contrôles d’ailleurs est si fréquente qu’IL ne peut
s’égarer plus haut que son genou.
La rigueur calviniste les récupère
donc aussi vierges d’orgasme qu’ils l’avaient délaissée. Chacun
trace sa route. Mais pour lui, un pas semble franchi.
Jamais par le passé, dans les fleurettes
d’occasion que Maison Commune lui permettait de conter, IL n’avait su
créer les conditions requises pour connaître un ailleurs moins
mièvre et moins local. Du plus loin que remontent ses souvenirs
d’acoquinage lémanique, IL ne croit pas avoir franchi les portes de
l’enceinte laborieuse. C’est dire si la fougue des baisers collégiaux
subissait les limites, prudentes, de la bienséance.
A peine, une fois ou deux, profitant du tranquille
d’un atelier, avait-il à la hâte dépoitraillé contre
une machine complice une houri superbe aux épices d’été,
la ronde des veilleurs toujours les réfrénait de suivre les
instincts qui les hélaient si fort. A peine, une autre fois, abusant de
la nuit d’une fête étendue, avait-il humecté un peu de
quatre doigts la grotte bienveillante d’une vaste germaine, la peur
d’être surpris en garage genevois résorba même là sa
sève juvénile.
Aujourd’hui, certes, IL n’a pas conclu davantage.
Pourtant, il a commis. ELLE et lui en conscience ont transgressé les
règles. Ils ont franchi les bornes des marches tutélaires. Tout
était devenu, ce samedi, possible. Cela aurait pu être, or donc
cela sera.
L’esprit est conquérant quand IL retrouve
Épouse, impatiente déjà. Depuis une demie-heure, elle
agitait en vain tous les grelots de la Maison Commune. Les invités
s’étiolent. Dans l’euphorie post-lausannoise, IL avait oublié que
ce jour était également son jour anniversaire. Tannen et son
époux souffleront les bougies.
A peine marmonnées les excuses d’usage:
Inextinguible soif au sortir du bureau. Une drache imprévue
empêchant le retour, qu’IL se prend derechef à rêver, ELLE
l’envahit à nouveau de douceur.
Comme IL boit chaque image des rêves qui lui
sourdent, bientôt sa tête tourne au bonheur qui défile. IL
laisse deviner, en phrases sibyllines, que peut-être demain, ou
peut-être avant-hier, il aura rencontré un être d’exception,
belle, intelligente, complice, et jeune, même jeune ...
Avec ce dernier mot, qui fait rire Tannen, IL
s’aperçoit à temps qu’il allait les trahir, éventer un
secret qu’il leur reste à construire. IL a donc rengainé les
aveux dangereux, réintégré, sur une pirouette, les
classiques du genre.
Tannen est enlacée pour la valse de coutume,
celle pour rappeler, complicité mi-feinte, que dans le quatuor eux aussi
débordèrent. IL n’a pas remarqué le sombre qui voilait
l’iris bleu de l’Epouse.
*
* *
Maison Commune le trimballait un peu. IL ne se
formait pas au fil de ces voyages. Chaque séparation lui faisait
constater que le temps s’écoulait sans changement notoire. Hormis
l’intemporel d’une échappée vaudoise, leur routine du soir
était plus qu’installée.
Cinq jours de la semaine ils se croisaient les
doigts, ils s’humectaient les lèvres, électrisaient leurs yeux.
Cinq jours de la semaine ils se quittaient heureux, ils se quittaient
frustrés, se disaient à demain. L’amour des jours ouvrés
s’engluait, platonique. Lorsqu’IL était absent un jour de non week-end,
il l’appelait parfois, il l’appelait souvent, toujours à son bureau.
Horaires convenus, mais jamais le dimanche, les paix matrimoniales ne devaient
pas souffrir.
Le printemps de Sofia ébrécha cette
digue. IL avait sur l’avion choisi de réagir, poussé vers cet
extrême par une longue attente transitaire. Le whisky solitaire
échauffe les méninges, permet de le poser, le geste qu’on
diffère, d’autant plus aisément qu’il sera sans témoins.
IL a donc rédigé tout un long questionnaire reprenant les
fantasmes qu’ELLE lui générait, structurant son enquête
jusque dans les recoins de cette intimité qu’ils n’osaient
désirer.
Au long des quatre jours de son exil bulgare, IL
lui a distillé sa batterie d’amour. Le téléphone
grelottait de ses hésitations, mais IL n’a accepté aucune
dérobade.
Pourquoi veux-tu savoir si je me couche nue ? Non,
je porte chemise, excepté il est vrai lorsque l’air nous étouffe,
ou lorsque mon époux me presse et me séduit, cela survient,
dois-je m’en plaindre, de moins en moins. A quel côté du lit
donner la préférence ? Mais le gauche bien sûr, je garde
mes idées ! Tu préfères la droite ? Sur ce point-là
au moins nous sommes compatibles. L’amour, si je l’ai fait en levrette ? Ma
foi, mais je l’ignore. De quoi veux-tu parler, qui est ce missionnaire
surgissant entre nous ? Les draps sales ... Je les supporte mal, et pourtant me
délecte des taches de l’amour sur le satin des nuits. Pendant mes
règles ? Le sang ne m’effraie pas. Bonne cuisinière, moi ?
Certains disent que oui, mais les fourneaux, tu sais ... Boîtes de nuit ?
Parfois, pas trop souvent, rythmes et slow, je danse tout.
Comme IL s’en revenait vers l’Epouse placide, le
tourbillon du quotidien l’ébouriffait d’espoir, ce quotidien avec ELLE,
envisagé dans l’ombre de ses recoins pour la première fois. Il
bouillonnait déjà.
Il lui fallait clamer cette joie qui martelait les
tempes, insufflait la poitrine. Impossible de cacher plus longtemps le bonheur
qui l’épie au coin du nouveau bois.
Sans doute croyait-il qu’Epouse admirerait la
vigueur retrouvée, le poids de séduction de lui
désembourbé de l’apathie sentimentale qui le caractérise
depuis près de cinq ans. Espérait-il qu’en le voyant
phénix, Epouse reprendrait sa quête séductrice, que leurs
jours reviendraient, qu’ils pourraient allonger de nouveau côte à
côte des listes de succès belles à comparer ?
Quand IL rejoint Genève, si fier d’avoir
conquis, d’en détenir la preuve par les multiples « oui » du QCM intime,
tel est donc peut-être son but en affichant ses amours de
fraîcheur: Exister à nouveau dans les yeux de l’Epouse. Choquer
pour rétablir l’exigence d’antan, où ils brillaient tous deux de
feux papillonnants, jouvence de l’adultère qu’IL souhaite partager.
Epouse cependant a refusé le jeu. Elle ne
peut s’extasier aux frasques retrouvées. L’enthousiasme cavaleur ne la
fait plus sourire. Sans même avoir besoin de se tourner les poches,
Epouse a bien compris, dans ce soir de surprise, qu’elle n’y trouverait plus
les clefs du portillon qui débouchait naguère sur son jardin
d’Eden.
Puisque la réciproque aujourd’hui fait
défaut, c’est donc en conjugale qu’Epouse réagit. Tu as trop bu.
Les chevaux que tu montes sont bien imaginaires. Allons donc nous coucher,
demain il fera jour.
Comme, c’est vrai, IL a beaucoup trop bu, que les
mots de splendeur dont ELLE emplit son cœur ne peuvent s’extirper de sa
bouche pâteuse, IL maugrée, IL titube, IL s’affale en ronflant sur
un samedi soir.
Le matin du dimanche l’accueille en frustration. Il
rumine l’humiliation de la veille. Epouse n’a pas cru qu’IL pouvait encore
plaire, l’offense doit être lavée. La décision le prend. IL
ne peut plus attendre pour imposer sa résurgence. Les amours du dehors,
puisqu’Epouse a refusé de leur ouvrir la porte, lui les fera entrer s’il
faut par la fenêtre.
Vingt ans de conjugal, mais IL n’avait jamais poussé
jusqu'à ce point le bouchon de la vie. Lorsqu’IL se réalise,
libre dans sa voiture, affranchi du foyer, offert aux grands espaces, le
désarroi l’étreint. Que faire, lorsque tout est possible ?
IL avait bien découché
naguère, mais jamais bien longtemps, et pas assez souvent pour avoir su
créer une routine de rupture dont le déroulement lui servirait de
guide. Quand Epouse une nuit les avait désertés, le Père
et Fille aînée, Fille cadette n’avait pas encore eu le goût
de naître, par une réaction, nauséeuse, contre
l’absurdité de leur vie casanière, IL avait eu le temps à
peine de s’abrutir dans un surcroît d’alcool qu’elle était revenue
à l’aube finissante pour convenir de jouer une prolongation . Cela se décida
trois lustres plus avant.
IL ne sait vendanger le fruit de sa colère.
Se retourner vers ELLE, IL ne peut pas vraiment : Débarquer incongru, il
ne sait d’ailleurs où, demander au mari de lui prêter sa femme
pour une apothéose d’adultère ! Et comme IL ne sait pas, il
cherche le cocon. La quiétude sera dénichée dans un
hôtel de chaîne, on l’y acceptera sans poser de questions. Ses
lettres de créance, un rectangle de plastique vert, pallient pour le
gérant l’absence de bagage.
IL s’est donc octroyé une chambre
au Novotel. Puis il s’est restauré, et il l’a contactée. Sa
présence au logis, sa disponibilité, lui ont au moins permis de
gagner un peu de temps pour cette fuite vaine dont IL sut dès l’abord
qu’elle ne pourrait durer.
S’IL veut vraiment partir, il lui faudrait revenir,
se chercher des effets. Il devrait affronter le courroux de l’Epouse, le
mépris juvénile de l’Aînée, l’emportement de la
Cadette, les jappements du chien. Il ne franchira plus le seuil s’il le
regagne, du moins pas aujourd’hui, car la motivation n’existe pas encore.
Epouse n’a pas failli, l’autre n’a rien promis. IL
n’a pas même goûté les fruits nouveaux qu’il s’en allait
cueillir dans le verger d’en face.
Lorsqu’ELLE le rejoint, qu’ELLE
pénètre la chambre, IL est déjà convaincu d’avoir
mordu l’essai. C’est donc sans préconçu qu’IL l’invite à
monter sur la couche nuptiale qu’ils ne déferont pas.
Sur le dos, corps à corps, chacun occupe sa
moitié de lit. Leurs vêtements sont là qui tous deux les
protègent. En se serrant les doigts ils savent leur ensemble, mais ne
s’explorent pas.
Se passent les quarts d’heure à rechercher
les voies pour lui de rattraper la fugue prématurée, pour eux de
préserver un futur entrevu. Ils s’accordent sur une stratégie.
Puisqu’IL ne peut porter sur les fonts baptismaux
l’amour de l’avenir qu’ELLE consent à couver en conscience
jusqu'à ce qu’il éclose : La coquille aujourd’hui s’est seulement
fêlée, notre embryon de vie n’est pas tout à fait viable,
il doit garder le nid trois semaines, ou peut-être trois mois, si ce
n’est pas trois ans, anticiper ici serait l’assassiner ; puisqu’IL ne peut non
plus avorter cet amour, et puisqu’IL veut éviter l’affrontement direct,
son retour passera par un intermédiaire.
Il contacte Tannen pour transmettre à
l’Epouse: IL capitule.
Tannen accepte la mission. Epouse se verra proposer
un rendez-vous, dans une demi-heure, la chambre 205, qu’elle vienne seule , et
sans armes, lui même a rengainé l’absurde de sa haine.
Le devoir accompli de réintégration,
IL peut enfin rejoindre la cause du tumulte. Pendant le téléphone,
ELLE n’a pas frémi. Impassible gisante, alors qu’IL la retrouve, Elle
n’esquisse pas de geste vers son cœur. Mais ELLE ne fuit pas, lorsque des
doigts honteux font jouer l’ardillon, la boucle, le bouton, la
crémaillère. Elle a fermé les yeux lorsqu’une main s’est
infiltrée, en s’excusant déjà de la banaliser, entre chair
et coton. C’est avec un soupir qu’ELLE l’a accueillie, la phalange
première atteignant le sommet du triangle bouclé.
Lorsqu’ELLE a écarté à peine
ses deux cuisses, IL a compris que leur demain serait, et son membre gonflait
au penser de la grotte refluant son nectar.
Les amants attendraient avant de s’accomplir. Juste
un sanglot, un frisson qui parcourt tout le bas de son ventre. Elle ouvre de
nouveau sur la réalité l’azur incandescent de son regard
lucide. Ta femme doit déjà être sur le chemin, quant
à moi l’on m’attend bientôt pour un dîner. Tu m’auras fait
plaisir, bien plus qu’il n’y parut, et je jouirai encore, de tes doigts, de ton
sexe, de ta bouche. Maintenant j’en suis sûre, tu m’as conquise, nous
vivrons. Demain, après-demain, viendra l’apothéose.
Disant, ELLE repousse calmement les avances de
l’autre exacerbé, oublieux du retour décrété
à la normalité du foyer de coutume. Elle s’étire, se
rajuste, l’embrasse sur le front, lui dit de bien laver la main
génératrice d’humeurs et de plaisirs avant de l’approcher des
doutes de l’Epouse. Elle ouvre la porte. Et puis ELLE disparaît, le
laissant bouche bée, turgescent, incertain.
Epouse heureusement n’a pas tardé à
prendre dans ses mains bienveillantes, dans sa bouche sans reproche, tout au
fond de son ventre si longtemps dédaigné, cet appendice vain
qu’ELLE avait délaissé. La fugue inaugurale ainsi s’est
terminée au creux d’un lit d’hôtel, dans des bras
légitimes. Nous étions le dimanche des Rameaux.
Paradoxe des renaissances. L’éclosion de ses
amours nouvelles avait rendu leur goût aux affections anciennes.
Epouse fut charmée, dans les jours qui
suivirent, des gestes quotidiens qu’IL sut leur retrouver, et le lit conjugal
se reprit à gémir. Le passé cependant ne peut trop se
revivre, et IL devait bientôt contempler à nouveau l’avenue des
passions qu’ELLE lui désignait.
Car ELLE s’inquiétait du risque de
déchoir avant même l’Assomption. Leurs entractes du soir avaient
repris. Au milieu des caresses, à peine plus profondes, que l’incertain
du lieu continuait d’abriter, ELLE glissait parfois, quand IL risquait un mot
sur l’embellie de son foyer, telle pique assassine le rappelant au devoir,
impérieux, d’exclusive qui s’impose à l’amant, y compris putatif.
Il lui aura été facile de se
lâcher à nouveau. Maison Commune le dépêchait
à Moscou, une petite semaine en crépuscule soviétique.
Epouse l’accompagnerait, IL l’avait désiré. S’imposant les
chaînes de l’union même sous d’autres cieux, IL rendait plus amer
le goût d’absence d’ELLE.
L’équilibre amorcé entre cœur et
raison, c’est lui-même qui décida de le rompre. Présente,
Epouse n’avait plus de raison d’éprouver la crainte d’une rivale. Comme
IL satisfaisait ainsi aux préoccupations, élémentaires, de
sa survie, il n’avait pas non plus de raison pour l’étouffer, ce feu qui
l’habitait.
L’imbroglio se dénouait ainsi: IL avait
fauté, par réminiscence du désir. Cette faute
avouée, IL l’avait confirmée en fugue dominicale. Elle fut
pardonnée aussitôt que commise. Ce pardon résultait dans la
présence d’Epouse, rétablie dans son rang et ses
prérogatives, sous les murs du Kremlin qu’ils avaient effleurés
déjà douze ans plus tôt, le retour à la norme par le
biais du repentir social.
Cependant, puisqu’IL était lavé, par
cette connivence matrimoniale, de l’opprobre d’avoir pu, ne serait-ce qu’un
instant, confiner à l’adultère, l’appétit lui revient,
sitôt son blanchiment, de goûter au piment des fautes qu’il n’a su
commettre qu’à moitié.
Puisqu’Epouse est présente, tout redevient
séant. Mais lui, face au regain de la concupiscence, voulait bien autre
chose qu’un certificat de bonnes mœurs. Il fallait, Nom de Dieu, il
fallait que ça bouge ! Que son sexe regrimpe pour des désirs réels.
Que des choix soient ouverts autres que convenus. Il fallait, Nom de Dieu, il
fallait que ça bouge ; en ELLE s’incarnaient aussi bien le possible, que
toutes les pesanteurs inhérentes au mouvoir.
C’est pourquoi à Moscou cherra la bobinette.
Epouse accommodée, IL ne risque plus rien en
termes d’expulsion ni de bannissement. Et pourtant, Epouse
récupérée, IL n’aura pu s’enivrer à pleines narines
des parfums de l’ailleurs qui s’étaient répandus.
Glasnost, IL a donné. L’Epouse est bien au
fait de l’émergence d’ELLE, mais Epouse a repris les rênes
apparentes, comme cela fut le cas, déjà, à maintes des
reprises où sa soif de vouloir l’entraînait sur des pentes qu’IL
ne savait celer.
Elles se sont rencontrées, buffet de la Gare
de Genève, pour s’expliquer, disait l’Epouse. Elle pensait : Pour
s’esquiver.
Les apparences sont redevenues conformes aux canons
sociétaux.
Dans le passé, lorsque de telles rencontres
avaient été provoquées par l’Epouse, pour conforter, en
présence d’un grain, sa dominance, IL savait dès l’entrée
qui sortirait gagnante. Cette fois cependant, la partie lui semble loin
d’être jouée.
Aux autres occasions, IL était un peu las
des prestations d’autrui, et appréciait l’initiative de la conjointe,
d’affirmer, en provoquant sa rivale, l’ampleur, l’inviolabilité de son
territoire. Il l’encourageait donc à la Reconquista, car IL savait que
la victoire viendrait confirmer le bon sens, que le papillonnage dès
lors s’étiolerait comme cela se devait.
Cette fois cependant l’inquiétude le gagne.
En colloquant ainsi, sur la seule foi d’une embellie soudaine suivant une
tempête que rien ne laissait présager, alors que pour l’instant
ELLE n’a pas livré de bataille, qu’ELLE ne montre pas les dents, est
désirée mais demeure campée sur un mur quant-à-soi,
en l’affrontant, celle qui se cache pour l’heure derrière le paravent de
la chaste tentée, Epouse prend le risque d’une victoire à la
Pyrrhus.
Et c’est ce qu’il advient, et c’est ce qu’IL
comprend. C’est cela qu’IL assume maintenant à Moscou.
Certes, Epouse et ELLE se sont bien
rencontrées. Elles se sont parlé, l’accord entre elles fut
scellé. Entre eux, confie-t-elle à l’Epouse, il n’est rien que du
sexe , il n’est pas d’avenir. Jamais, fait-elle accroire, ELLE ne tentera de
l’arracher au foyer qu’IL créa voici déjà longtemps, ce
foyer dont ELLE sait qu’IL y a toujours connu les chaleurs d’affection.
Epouse, comme ELLE, lui rendent compte,
séparées mais presque en même temps, de leur constat. IL
devine très vite où gîte le lièvre.
Ce qu’ELLE a promis, en somme, à l’Epouse,
qui n’avait plus la force de comprendre, épuisée par
l’idée même de cette rencontre provoquée en dépit
des douze ans que le handicapeur suprême lui avaient infligés,
c’est de laisser monter le désir de l’amant.
Tout ce qu’ELLE a promis, c’est de ne pas
défaire la pelote familiale. Si, parce qu’IL aura rué, des brins
de laine se trouvent à la portée de ses griffes, ELLE n’a pas
juré ne pas vouloir aider à un rembobinage. Epouse se satisfait
de cette paix armée, mais doit le pressentir: Au fond, ELLE l’a
grugée.
C’est à lui maintenant que la balle est
échue.
Ainsi donc à Moscou le jeu s’est
clarifié. Epouse a reconnu, affronté sa rivale, mais n’a pas
triomphé. Bien pire, Epouse a accepté les règles
imposées par ELLE Machiavel. La décision est sienne, IL ne peut
plus attendre.
Je la veux, je l’aurai, ELLE est prête. Mais
je dois me lever, me montrer, la toucher, l’accrocher ...
Moscou est terrain neutre mais terrain de combat.
Epouse veut le garder. Quant à l’autre, si
son amour est dit, ce qui est dit aussi est le refus de kidnapper au
détour de la carte du tendre celui dont les ailes se sont
déjà presque consumées aux feux brûlants de la
Sainte-ELLE.
Il doit être impartial. Epouse
l’accompagnant, qui plus est à Moscou, ville phare des fantômes de
la Révolution qu’IL souhaite voir hanter son âme
américaine, ELLE pourrait se sentir lésée.
L’équilibre précaire entre des
intérêts attendant qu’IL balance serait ainsi rompu par des causes
externes. La présence d’Epouse contredit à l’aplomb qu’IL doit
leur préserver. Il lui faut rétablir.
Hypocrite Salomon ! Tout le jour et chaque jour, IL
courra la cité rouge et grise pour confirmer par fil sa vraie
neutralité, puis réitérera à l’Epouse muette son
désir immuable de la stabilité.
Le dernier soir, ELLE lui signale qu’un
triste événement vient de leur survenir. Elle ne veut pas le
troubler de détails ainsi par téléphone. Il saura tout
dès son retour. Qu’IL la contacte au point du jour, lundi matin.
L’événement, IL l’apprend à
peine débarqué, quand il appréhendait des joutes
familiales, un aveu extorqué à force de mari, une décision
de rompre par respect pour l’Epouse, un repentir tardif, fleur de
confessionnal, la rencontre, ineffable d’un amant jeune et beau, est plus
irrémédiable mais les affecte moins.
Une des amis communs, plutôt une
connaissance, vient de se voir contraint à délaisser le monde.
Son cœur était fragile, chacun d’eux le savait, les tensions
syndicales auront précipité une issue pressentie. Leur matin du
lundi sera de cimetière.
Morbides retrouvailles. Les tombes auraient pu leur
enterrer l’amour. Il lui semble pourtant, dans le soleil voilé qui sied
au demi deuil, se rapprocher de son futur objet. La cérémonie
s’agence, plus que laïque, au rives d’athéisme ou de
libre-pensée. Ni prêche, ni couronne, simplement méditer, assemblés
dans l’austère hangar, ceindre le crématoire de recueillement
pur.
Passé l’instant premier de ces trois cents
secondes où IL a fait l’effort de rappeler l’image du défunt, les
qualités qu’il fallait bien trouver, la mort sublime tout d’un halo de bonté,
il se laisse dériver vers d’autres rhétoriques.
ELLE, à son côté, les yeux
clos, la main droite posée sur la paluche gauche, rêve lui
semble-t-il tout aussi bien que lui. IL marmonne, intérieur. Le visage
du corps ne vient plus l’habiter que pour bénir d’avance cette union
assumée dans les solennités entourant le décès.
Car c’était ce jour là leur
inauguration, et le cérémonial de deuil fut leur baptême.
Ils auront été deux en séance publique, au point
qu’à la sortie, nul parmi les compagnons venus pour communier n’esquissa
de démarche pour les agglomérer au retour programmé vers
la Maison Commune.
Leurs doigts se sont croisés dans les
allées fleuries. Ils ont, très scrupuleux, vogué de dalle
en stèle, ont épelé les noms, recensé les familles,
ont dénombré les croix, les croissants, les étoiles. IL
lui a raconté la paix des cimetières, celui de Montparnasse et
celui de Lachaise, celui des Alyscamps, le marin, les lunaires, la tombe de son
père qui souhaitait un platane.
Ils se mettaient en congé sépulcral.
Ils avaient vie commune en présence des morts, cela légitimait
leur force d’avenir.
Après l’introduction aux mânes des
ancêtres, ce n’étaient pas les siens, mais qu’importe, les
âmes se fréquentent, il lui fallait passer un test de vraie vie,
avant que de pouvoir leur publier les bans. Forez fut le goûteur de ce
jus encore vert.
Un de ces déjeuners où l’avril de
Genève réchauffe plus que l’août de la Bretagne. Une table
pour trois, des bavardages, des regards. ELLE qui se déplace pour
besoins naturels. Deux paires d’yeux la suivent onduler la terrasse, se
croisent, se sourient. Forez dit : « Ah oui ! ». IL répond : « N’est-ce
pas ? ». ELLE est intronisée.
Plus délicat sans doute, l’examen familial.
Il n’avait cependant ni la superbe, ni la folie requises pour l’amener en chair
rencontrer sa parentèle. Cela ne se fait pas lorsqu’on hésite
encore, que les liens de mariage pour les autres demeurent, ELLE pas plus que
lui n’étaient désenlacés. Mais IL pouvait tenter, par allusion
subtile, d’instiller à l’esprit de ceux de son côté
l’idée qu’une vie différente s’ouvrirait devant lui.
Maison Commune le dépêche pour
quelques jours au royaume d’Hamlet. Une escale par Paris, IL dîne
maternel. Sœur est présente, idem du père de l’enfant
qui vient presque de naître, dix mois à peine.
Belle Mère s’est déjà
retirée, satisfaite d’avoir pu les assembler, plaisir de constater que
lui, son Fils, son aîné, avait en fin de compte accepté de
jouer le rôle avunculaire. Au long de la soirée, IL avait en effet
déployé une patience qu’il ne se savait pas. L’enfançon
becquetait les cuillers qu’IL tendait. IL ramassait les jouets pour permettre
à nouveau leur chute péremptoire du balcon de la chaise haute. Il
guidait même quelques pas trébuchants, entre les meubles qui
parsemaient le manque d’un espace trop encombré de souvenirs.
Bref, IL se préparait, lui naguère si
distant de la progéniture, à devenir l’un de ces nouveaux
géniteurs, pères tardifs, attentionnés, si jeunes dans
leur maturité, dont les journaux vantaient l’enthousiaste
expérience.
Car dans sa tête, le pas était
franchi. Bientôt, bientôt sans doute, au moins bientôt
peut-être, ELLE et lui allaient rompre les amarres obsolètes,
naviguer de conserve vers une vie de palmes, et ELLE lui pondrait un ou deux
rejetons. IL serait enfin jeune, avant d’être trop vieux.
Sœur et son compagnon l’écoutent leur
dépeindre la beauté de lendemains qui chanteront si fort. S’ils
n’encouragent pas, non plus ne désapprouvent.
Sœur daigne ces mots : Son effort paternel,
auprès de ce bébé dont IL avait jusqu’ici superbement
ignoré l’existence fut certes remarqué. Comme fut
remarquée la flamme dans ses yeux lorsqu’IL a parlé d’ELLE. Dix
ans d’écart, ma foi, cela n’est pas immense, nos parents les portaient.
Nous avons un peu souffert d’être tôt orphelins, mais la vie a
repris bien vite tous ses droits. Epouse quant à elle parcourra son
chemin. Fille aînée surmontera, la force est avec elle. Fille
cadette, elle oubliera, son âge est insouciant. La Mère, si cela
vient de toi, elle accepterait même que tu te fasses moine, tu
étais le chouchou, restes le favori ...
Ce n’est pas le triomphe des bras ouverts, mais ce
n’est pas le rejet. Sœur a même accepté, toutefois
conditionnelle, de lui parler, si d’aventure ELLE souhaite ce contact avant que
de franchir le pas irrémédiable. Victoire bien timide, dont IL
lui refusa, plus tard, le risque du bénéfice.
Dans l’ensemble, la soirée fut bonne. Du
moins s’en persuade-t-il à longueur d’une nuit où le sommeil le
fuit, angoisse d’avoir trop dit, d’avoir mal expliqué, de s’être
trop confié, d’être mal acceptés.
Lorsque le jour l’extrait du fatras de ses
rêves, toute la maisonnée s’est déjà
dispersée. IL liquide en deux mots l’Epouse au téléphone :
Oui, la soirée fut calme. Belle Mère est vaillante, Sœur
très aimable, l’enfant des plus charmants, je rappelle ce soir
dès que je Copenhague. Puis c’est ELLE qu’IL joint, ELLE la magnifique,
ELLE la sublimée par l’absence au matin des obscurs de la veille.
Les mots qu’IL lui assène dégoulinent
d’espoir : Ma famille t’attend, ma famille t’accepte, tu es notre Messie, notre
bonheur prévu, amour il est possible désormais d’avancer.
Elle enregistre, paisible, souveraine, le rose
bulletin de ses espoirs extrêmes. La route qu’IL lui trace est belle,
bien tentante, sans doute ils vont pouvoir l’emprunter pour de bon. Nous en
reparlerons le jour de ton retour, nous en reparlerons pour vraiment
décider. Je te le garantis, c’est presque fait. Mon mari le saura. Je
lui imposerai la force du destin qui veut nous réunir.
Ces promesses de sucre le bercent en continu. A peu
près la minuit, arrivée au Danemark. C’est tout à son
nuage qu’IL contacte l’Epouse pour rendre dûment compte de son
atterrissage.
L’accueil est chant de pleurs. Epouse se
méfiait. Le ton de son discours ce matin là depuis Paris lui
faisait pressentir la relapse du sexe. Sœur, appelée d’urgence,
n’avait pu lui cacher l’avoir trouvé bizarre, lui avait
répété certaines bribes de phrase, ces projets d’avenir
qu’IL avait étalés, ce déroutant souci du plaisir
nourrisson, ces références, à peine voilées,
à de la chair bien fraîche à demeure dans son lit.
Sœur avait donc trahi. Même en
édulcorant les aveux de la veille, elle avait transpiré
suffisamment pour raviver les souffrances d’Epouse aux braises du
soupçon.
IL s’embrouille dans des explications qu’il ne sait
pas trouver. La brume d’optimisme qui voilait le réel se déchire
d’un coup. IL ne sait pas lutter, faire mal au grand jour, assumer le destin
qu’il a souhaité forger. Lorsque sa main à elle n’est pas
là pour pousser, le saut, même minime, IL n’ose le tenter.
Parer au plus pressé. IL titube des excuses.
Sa langue aura fourché, Sœur aura mal compris, aura
extrapolé, trop de vin embrouillait son discours familial. Ce qu’IL
croyait conter, c’est la faute passée. Tout est calme, ma mie, ne
t’inquiète donc pas, l’harmonie moscovite demeure la
référence, heureux, c’est avec toi, toi seule, que je le suis.
Epouse pleure toujours mais sa voix s’affermit. Si
le pleutre l’enrobe, c’est qu’elle a touché juste. Je n’en crois pas un
mot de ton discours de lâche, de séducteur impénitent, mais
séducteur honteux. Epouse je demeure, et prends les choses en main. De
ce pas je m’en vais défier ta nymphomane. Putiphar saura tout, et il la
dressera ! Ta cabane de stupre, crois-moi, va s’effondrer. Epouse a
raccroché, le laissant affolé, son cœur qui choque au rythme
de ses peurs prospectives.
Le risque est avéré. Epouse ignore,
certes, le nom de Dulcinée, méconnaît la maison où
ELLE doit maintenant dorloter son époux en veille d’abandon. Mais il est
des moyens de contourner l’obstacle. Epouse a des relais, et sait mobiliser. Le
scandale se profile, IL se doit d’y parer.
La seule initiative qui lui vient à
l’esprit, c’est de se décharger sur l’autre du fardeau. C’est ELLE qu’il
faut prévenir sans attendre, mais sans la compromettre, de ce raz de
marée qu’Epouse leur prépare et qui va déferler sur sa
paix domestique.
IL se déguise, pour justifier de cet appel
nocturne, car comme il le craignait le mari décrocha, en un haut
fonctionnaire dérangeant de Rio la collaboratrice de la Maison Commune,
pour une information d’urgence malheureuse.
IL l’entend qui s’exclame quand son conjoint
l’appelle : « Brésil ? Tu en es sûr ? Mais ce pays n’est pas
compris au portefeuille ! Et comment ont-ils su mon numéro privé
? ». C’est donc en regimbant qu’ELLE atteint l’appareil, et coupe le micro,
reconnaissant son timbre.
Des phrases hachées qu’ELLE ne comprend pas,
IL parlait Portugais pour mieux donner le change. Les phrases
répétées, IL la sent qui blêmit, puis qui se
ressaisit lorsqu’il peut détailler : Epouse ne connaît pas ton
nom, non plus le téléphone, débranche-le pourtant, car on
ne sait jamais, j’aurais pu le noter sur un bout de papier qu’un
dénicheur adroit saurait identifier. Elle ignore la rue, sait à
peine la cité, il n’y a pas, logiquement, de péril, mais
malgré tout j’ai peur, et je frémis pour toi, car je
frémis pour nous.
C’est ELLE qui le rassure, avec des « cher ami »,
des « nous y veillerons », entremêlés de « pas de raison de
s’inquiéter », « situation sous contrôle », « nous en reparlerons,
dès votre retour », pour conclure, perfide
rassérénée, sur un sublime « Mes amitiés à
votre femme ».
Lorsqu’ELLE a raccroché, IL reste pantelant,
mais tâche de raisonner. Comment avait-il pu, à ce point ridicule,
imaginer qu’Epouse sur de vagues soupçons s’en allait mettre à
feu tout le Pays de Gex, pour dénicher , qui sait, une absence de faute
? Le scandale, c’est sûr, l’aura fait reculer.
Il lui fallut pourtant le contenu entier d’une
flasque maltée pour oublier la panique absolue qui l’avait
submergé, lorsque les circonstances l’avaient presque forcé
à commettre tout seul le geste décidé.
Cette frayeur intense aura porté trois
fruits : La méfiance d’Epouse atteignant son apex ; la confiance d’ELLE,
assurée de pouvoir dominer celui qui se consume au point de
défaillir, dans une nuit danoise, à l’idée qu’elle puisse
souffrir du moindre mal ; surtout, la défiance de lui, pusillanime,
envers ses propres facultés de jamais décider, envers sa force
armée pour franchir les obstacles surgissant, imprévus, au
détour d’un chemin qu’on croit jonché de roses.
IL s’est rapatrié aussitôt d’Elseneur.
Maison Commune goba les raisons de la fuite, une réunion
décidément trop insipide pour mériter sa présence
durable. Il laisse derrière lui une note salée d’unités et
de larmes, celle du téléphone universitaire
détourné pour se rassurer d’ELLE, pour rassurer l’Epouse, pour
assurer sa place sur un vol immédiat.
Puisqu’ELLE n’avait pu vérifier le danger,
la nuit gessienne l’ayant, au dernier moment, dissuadée de foncer au
hasard pourchasser le Dragon qu’il fallait terrasser, Epouse extirpa le nom,
l’identité, le domicile de celle dont l’ombre, immense, trop certaine,
l’accaparait.
Puisqu’ils n’étaient pas prêts
à s’élancer ensemble, ELLE et lui décidèrent de se
calmer le jeu. C’était donc une trêve qui s’installait.
Ses Pâques familiales, les scolaires cette fois,
l’amèneraient en Bretagne comme à l’accoutumée.
La petite semaine précédant cet exil,
depuis qu’ils se fréquentent jamais ils n’ont rompu un demi mois
d’affilée la chair de leurs contacts, se meuble de serments, de projets,
de promesses, de doutes évacués. Au creux de leur caverne ils
font le tour des choses. Conviennent de l’importance pour eux d’être
synchrones : Puisqu’il leur faut tracter le traîneau de la vie, leur
attelage doit s’élancer d’un seul corps au « Mush ! » libérateur.
ELLE reste sereine devant leur perspective. Lui
s’inquiète pourtant, renifle dans les coins, comme un chien qui s’attend
à devoir atteler.
Ces jours-ci, il est vrai, Epouse l’insupporte.
Cette quasi battue nocturne, l’humiliation pourtant subie de devoir se renier,
le sourire moqueur qu’IL a cru deviner lorsqu’ELLE a constaté l’inutile
affolement, tout cela pèse fort.
IL a peur, quand le temps sera mûr, que
l’abasie ne contraigne sa volonté fébrile. Il vaudrait mieux le
franchir maintenant, ce pas qu’IL a promis à ELLE comme à lui.
Nichés dans leur cocon de la Maison Commune, les pics semblent s’offrir
pour tenter l’escalade. IL ne veut plus de sa famille. Il va fuguer,
aujourd’hui même. L’occasion est propice : Epouse, Fille
aînée, Fille cadette, y compris le vieux chien qui a connu
l’Afrique, tous sont déjà montés dans le compartiment. Une
demie heure, et le convoi s’ébranle. Si je ne me présente pas,
elles n’oseront descendre. Je me trouverai libre, libre de t’aimer.
C’est ELLE qui décille ses yeux trop
enfiévrés. Nous avions résolu, t’en souvient-il, mon
cœur, de concerter au moins le rythme de nos pas. Moi aussi je nous veux,
et je suis presque prête.
Pourtant certains boutons dépareillent nos
guêtres. Mon mari, tout d’abord, il faut le préparer. Tu as pris
de l’avance, laisse-toi grignoter. Idem pour le bercail où nous pourrons
nicher. Nous devons nous bâtir une vraie forteresse, de celles que
l’Epouse ne peut circonvenir, un donjon où flotter la bannière
d’amour, où nous nous revivrons à l’abri des regards.
Puis, son œil se fait plus grave, il faudra
vérifier que nos corps se répondent aussi bien que nos âmes.
Nous devrons être amants avant de convoler.
IL admet, mais rechigne. C’est ELLE qui l’extirpe
de sa torpeur boudeuse, le fourre dans un taxi qui fouette vers la gare. Epouse
et cetera soupirent de soulagement quand ils le voient grimper le marchepied
fatal. Le train peut démarrer. Mais s’IL vient à reculons pour
rejoindre sa geôle, dans le cartable noir qu’il serre entre ses bras,
chaque promesse d’ELLE est un cheval de Troie.
Epouse aura souffert au long de quinze jours.
Puisqu’IL s’en veut toujours de n’avoir su conclure, l’entourage vivra sous
l’emprise du doute. Chaque moment qu’IL peut, une pique est plantée.
Le silence d’abord, et les yeux dans le vague. Les
rogues aboiements au visage d’Epouse quémandant sinon une caresse, du
moins une parole. Les fines allusions en présence de tiers à des
changements peut-être, qui s’ils intervenaient pourraient naître au
solstice. L’abrupte décision et de ne plus fumer, et même de ne
plus boire, cela lui a coûté, mais au moins lui prouvait qu’IL
pouvait décider ...
Oui, Epouse a souffert. Les soirs, elle partait
promener le vieux chien. Ses périples duraient parfois bien plus d’une
heure, et lui qui s’inquiétait, malgré tout, du scandale, la
dénichait sanglotant sur le rebord d’un puits dont la margelle appelait
à sauter.
IL avait honte, non de ses turpitudes, mais des
faiblesses mêmes affichées par l’Epouse. La cruauté des
certitudes lui aveuglait l’esprit, qu’IL souhaitait impavide.
Les jours se sont coulés en pleurs et sans
éclats. A deux reprises seulement, Epouse a regimbé.
L’autre avait en effet exigé qu’IL conforte
la décision précoce dont il l’avait faite grosse, par des appels
fréquents. Elle l’avait d’ailleurs nanti à cette fin, pour qu’IL
ne puisse se cacher derrière aucun prétexte, d’une de ces cartes longue
durée que France Télécom s’essayait à
généraliser. La Bretagne d’alors retardait cependant, les cabines
du coin n’acceptaient que les pièces. Et ces cabines là sont
très loin du village où l’Epouse veillait au travers de ses
larmes ; jamais IL ne restait vraiment sans surveillance.
Lorsqu’Epouse devait le jour s’achalander, et qu’en
mauvaise humeur IL refusait de suivre, les Filles au logis gardaient sans le
savoir l’œil sur le combiné. L’heure de Dorothée, celle de
Goldorak, les tribulations d’Albator, la ruche de Bouba ou le miel de Candie
les cloîtraient à demeure, merci télévision !
Un matin toutefois, quand IL appréhendait
les foudres, ravageuses, de son accueil après toutes ces plages de
silence gardé, ELLE aura déjà acté les preuves de
sa fuite, IL croit déceler l’ouverture. Les filles sont parties
chevaucher sur la lande. Epouse a annoncé des courses plus lointaines,
qui le laisseront seul au logis.
Hâte de réparer, hâte de
s’expliquer, IL pianote les touches, peste contre le silence qui lui répond.
Au lieu que de l’attendre, ELLE aura déserté pour un café.
Mais elle va revenir. IL raccroche, repianote, repeste, récidive ...
Epouse qui survient, c’est un flagrant délit.
L’excuse qu’IL balbutie, chercher un restaurant, ne
la satisfait pas. Par chance la touche « bis » que depuis il exècre
résonne dans le même silence.
Cet après-midi là, IL n’y peut plus
tenir, grommelle que le chien a besoin d’exercice. La ficelle était
grosse. Jamais auparavant IL n’a condescendu à tracter l’animal, dont il
n’accepte pas d’assumer les contraintes. Epouse semble le laisser faire. Sur la
route du bourg où l’attend la cabine qu’IL espère salvatrice, les
pièces lui cliquettent dans le fond de la poche, quand le
triste cocker halète à ses côtés.
A peine a-t-il le temps d’ensemencer la fente,
qu’une voiture stoppe. Epouse qui jaillit. Tout ce qu’IL numérote, ce
sont ses abattis ! C’est dit, IL restera muet jusqu'à Genève.
ELLE lui fera grief de sa longue abstinence. Leur
fâcherie autour du téléphone durera pour le moins deux
heures sinon trois. IL se battra la coulpe, accusera l’Epouse.
Leur futur brinquebale.
Certes, les habitudes les ont vite repris. Mais le
vide sanitaire qu’ils occupent toujours au creux de la Maison Commune leur
paraît bien étroit. Puis le doute les hante, lui timoré
chronique, ELLE qui reste encombrée d’un mari entravant son bond vers le
futur. C’est pourtant ce mari qui s’en vient leur offrir l’occasion attendue de
se hausser d’un cran.
Le WASP était un pur produit de
manécanterie. Il avait continué de solfier dans un chœur
l’appelant pour deux jours à officier ailleurs. La mariée
était belle. ELLE s’en est saisie, l’invite à déjeuner
dans sa maison gessienne.
Puisqu’ils seront à l’aise pour bavarder
vraiment, chacun s’est octroyé la pleine après-midi. IL ira la
rejoindre au flanc de sa montagne, lui laissant juste assez d’avance pour
mitonner les plats.
Tout le poids du destin affaisse son épaule
quand IL pénètre le havre de la belle. Comment ne pas sentir
qu’ici tout se décide, qu’ils vont vraiment fauter, que l’étape
est franchie ? IL s’est senti coupable au point d’insister pour qu’ELLE le
laisse abriter son auto au fin fond d’un garage, craignant regard d’Epouse qui
s’en viendrait rôder dans ces parages, si d’aventure elle l’absentait au
bureau.
Le repas est hors d’œuvre au dessert qu’ils
attendent. A peine s’IL a pu goûter la sauce au poivre, si le feu du
Morgon lui humecta la glotte. En hôtesse accomplie, c’est ELLE qui
dispose. Une sieste est requise après de telles agapes, la chambre est
au premier.
Ils montent. Matrimonial, le lit occupe son regard.
IL prend bien soin pourtant avant que de s’étendre d’ôter son
pantalon, de le plier sur un dossier. A ELLE qui s’étonne de cette
minutie, IL explique la hantise du faux pli, Epouse détesterait le voir
rentrer froissé. IL a failli briser leur amour sur ce pli. Comme ELLE
avait pourtant résolu de conclure, elle s’est avalé l’affront de
l’indolence.
Le temps est déjà chaud. Dehors, des
enfants jouent. La pièce est mansardée, le ciel seul les
contemple. La vraie cérémonie peut enfin débuter.
Lecteur, tu t’en souviens, le sexe les ignore
jusqu'à cette occasion de Pentecôte. Allongés mais
vêtus, ils se touchent à peine, vérifiant simplement par le
bout de leurs doigts la présence de l’autre. C’est ELLE bientôt
qui s’enhardit un peu, l’accès lui est aisé. Seul le slip la
sépare du membre qui grossit, qu’ELLE encercle d’abord, puis qu’ELLE
extrait, redresse doucement vers l’équerre pubienne, alors qu’IL
clôt les yeux au plaisir pressenti.
Elle ne renonce pas à son initiative. La
hampe prend ressort aux mains qui mobilisent. IL ne peut que frémir
derrière ses paupières au va-et-vient soyeux de sa
rigidité. A peine s’IL esquisse un geste de défense quand il sent
la semence prête pour s’échapper. Cette première fois,
c’est ELLE qui domine, qui accélère un peu, qui le fait
dégorger.
IL a crié tout bas pour ne pas
déranger les marmousets tapant un ballon sur le seuil. ELLE
s’était penchée au moment de la lave juste assez pour cueillir
aux manches et au col les taches bienfaisantes du sperme délivré.
IL lui a tout remis, car ELLE aura tout pris ...
Désormais l’impudeur peut venir s’installer.
ELLE quitte ses défroques souillées. IL ôte sa chemise
avant qu’elle n’auréole. Comme ELLE se rallonge, IL étire les
bras. Son premier mouvement, gisant après la traite, défaire la
mince agrafe d’un mini soutien-gorge. C’est ELLE qui s’extirpe les hanches de
la culotte, lui qui fait valdinguer le slip au bout des pieds. Le saut est
accompli, ils sont nus sur un lit.
La logique voudrait qu’ensuite IL intromette. Mais
leur logique à eux, Lecteur, n’est pas si simple. D’abord IL lui
faudrait, c’est sûr, quelque repos, ses huit lustres passés
retardent le doublé. Surtout, ils ont beaucoup la peur de l’inconnu.
ELLE a séjourné vers le Golfe de Guinée, où elle
fut peut-être contaminée, mais jamais le courage de tester. Lui
aussi fréquentait sur ces terres d’ébène, Mélanie
et certaines autres pourraient en témoigner. Lui non plus n’a pas
vérifié son état.
Pour ELLE et son époux, la capote toujours,
ambivalence du caoutchouc, contraception et prévention. Il vient d’une
autre époque, celle du membre nature, et ne peut se résoudre
à fourrer du latex. Quand IL a essayé, lors d’un retour vers l’Afrique
quatre ans auparavant, après que du SIDA le nez se soit montré,
l’échec fut trop patent pour vouloir insister. IL ne sait
dérouler autour du doigt d’amour, et son pénis flaccide
dès qu’on l’encapuchonne.
Le coït est exclu avant qu’ils ne consultent,
telle est la conclusion de l’interview bulgare. Quand ils se mêleront, ce
sera pour gésine. Sexe procréation, mais avec précautions,
telle était la logique de ces pentecôtistes.
Leurs sages intentions n’excluent pas le
désir, et le frotter des corps, baisers, attouchements, redressent en un
quart d’heure son membre palpitant.
Comme IL veut la gâter à son tour de
la main, doucement ELLE plaque son corps sur le sommier, le chevauche en
centaure superbe de soleil. Le gland qui magnifie, ELLE en balaie sa chatte.
Il ne peut échapper au plaisir de ces chairs
qui ruissellent autour d’une hampe folâtre. ELLE entrouvre la grotte,
l’introduit à mi-frein, l’extrait et le renfourne, l’agite par son
buisson, et tous leurs yeux se ferment. La couronne s’emmêle dans la
forêt pubienne. ELLE lui fraie passage, comme son guide est doux ...
IL les sent qui se crispent. Deux presque cris se
joignent. Une brève torsion. Les gouttes ont giclé. Dehors il
semble bien que les enfants se taisent.
ELLE détend ses cuisses de pouliche, lui
donne un peu le sein pour occuper sa bouche, admet que de la main il flatte le
bouton, se laisse aller les nerfs. Elle accepte de jouir. Les enfants ont
compris, qui reprennent leur jeu.
L’après-midi entame son déclin de
vesprée. Le soleil n’entre plus la lucarne gessienne. IL voit comme un
signal, IL se ressent coupable, se lève et se revêt.
ELLE ne comprend pas. IL dit avoir promis à
la Maison Commune de la réintégrer aussitôt que possible.
ELLE dit qu’IL ne doit pas, que ce n’est pas justice, qu’après l’amour,
c’est ensemble qu’il faut reprendre son souffle.
IL persiste. Peur toujours, mais IL n’avouera pas,
d’Epouse débusquant les tourtereaux au nid. Il explique, malhabile,
s’empêtre dans son latin, post coïtum ... Et puis IL positive :
Allons nous requinquer ! Une bière, tiens, je te l’offre. Montrons
à l’extérieur l’éclat de ce bonheur. Le brillant de tes
yeux après notre plaisir, que d’autres le remarquent, que d’autres me
l’envient. Il faut que tu t’exhibes, que nous soyons visibles.
ELLE se laisse convaincre parce qu’elle veut bien.
On ne peut pas risquer de scène maintenant, la toile est trop fragile
où IL s’est empêtré.
Les enfants les regardent à peine au sortir
du repaire. Ils rejoignent le bar où, un soir de l’an III, ils se
déchireront de violente manière.
Ce soir, IL rentrera à l’heure pour le
dîner.
Epouse cependant érigeait ses
défenses à coups de témoignages extorqués ça
et là. L’attaque est rigoureuse pour détrôner l’idole.
Fidel aurait avoué toute l’inculture d’ELLE,
quand l’autre aurait décrit les dix-sept aventures que la Maison Commune
dès avant lui prêtait. Ne voit-il pas, dans son aveuglement,
l’arrivisme guider son sexe gourgandine ? Comment peut-il oser espérer
que sans arrière-pensées ELLE veuille ainsi flatter son âge
ventripotent ?
Mais lui n’écoute pas. IL se clôt les
oreilles, se bouche les narines. Le cerveau se refuse à lui guider le
cœur. Refus de tout, en vrac, la jalousie d’Epouse et son acharnement, les
fétides ragots de collègues rancis, même l’intransigeance,
excessive, de Fidel, qui ne peut accepter les lettres anglo-saxonnes.
Maison Commune, salvatrice, lui permet
d’échapper au harcèlement conjugal. Cette fois la Baltique attend
son savoir faire, trois jours de séminaire pour Solidarité. Ils
seront à plusieurs pour rencontrer les frères défrichant
soi-disant le chemin liberté.
Varsovie, première étape. Sa seule
hâte, communiquer. Non pas avec l’Epouse, IL ne sait plus que dire, leur
cohabitation en armes le déprime, mais avec ELLE, ELLE qui avait promis,
apprenant ces dénigrements colportés sur leur compte, d’assurer
l’avenir en déblayant la voie.
Le fil connecté à grands coups de
dollars rassérène la foi. Elle a parlé, dit-elle, à
son mari. L’homme était abattu, mais après s’enivrer a dû
la reconnaître, la sublime évidence. Leur couple ne pouvait ainsi
perpétuer, il lui fallait céder la place devant
l’immensité de son bonheur promis.
Ils en étaient rendus,
précise-t-elle, aux détails domestiques, le partage des biens.
L’époux gardera le logis, l’armoire, la table et puis les chaises. Elle
prend la voiture, le lit, ce lit qui grince mais qui les a connus, le bar
d’appartement, c’est un présent dotal.
Dès que tu rentreras, mon amour
éternel, toi mon amour ardent, dès que tu rentreras, nous saurons
où et quand planter la toile de tente qui nous abritera, dès que
tu rentreras, mon amour haut et fort.
IL se laisse emporter par ce flux de promesses, les
certitudes gagnent de lendemains radieux. C’est l’humeur reposée qu’IL
peut rejoindre Gdánsk.
Les Polonais ont fait du séminaire
champêtre. La journée se passe dans la forêt, à
parcourir des chemins qui mènent invariants d’un manoir à la mer,
d’une plage au château.
Le soir premier dîner en cantine rustique, le
soir, première angoisse, comment téléphoner ? Les dollars
n’ont pas cours, plutôt pas d’influence sur la gardienne des lignes,
austère paysanne attachée au passé, rigoriste mais fier,
de l’ère communiste qu’elle ne veut pas quitter.
S’IL ne peut soudoyer, il lui faudra
séduire. IL use tous les mots du parler petit slave, sait retrouver le
ton des combats historiques. Le Mur des Fédérés, puis le
Front Populaire, refrain de Varsovienne, les couplets de Pottier. La vieille
condescend à la tonalité.
Puisque le mari sait, foin des précautions.
IL sonne à domicile. C’est ELLE qui répond, lui chuchote à
mi-voix que l’autre s’avachit, qu’il boit de plus en plus en la sentant
heureuse, mais qu’il a accepté presque tout du partage, que leur dernier
litige est pour l’automobile, il exige une reprise, elle la négocie.
Mais qu’IL lui rentre vite, elle l’aime et l’attend ...
La babouchka de l’ouest à ces mots a
coupé. Malgré son bon vouloir, un contact si distant ne saurait
excéder les trois minutes. Cela lui a suffi. La parousie est proche. Il
peut se retourner avec l’esprit calmé vers tous les compagnons de cet
exil rural que dès après-demain, aux aurores précoces, IL
quittera joyeux pour des courses lointaines.
L’affinité boisson a formé certains
groupes. Il y a le thé - café, des hommes plus vieux que lui,
syndicalistes étrangers pour la plupart, aussi quelques locales tout
aussi respectables en âge et en volume. Il y a le groupe bière, le
plus nombreux, le plus bruyant, regroupant la cohue de la base ouvrière.
Aussi le schnaps et bière, beaucoup de vague à l’œil et de
langues pâteuses. Dans un coin, cinq ou six jeunes gens forment le groupe
eau de feu, c’est l’intellectuel.
IL s’approche d’instinct de cette table-là.
En Pologne, IL le sait, la vodka respecte les lendemains si elle demeure pure.
La bière, au contraire, vous tordra les boyaux, car leur cervoise est
tiède et leurs brasseurs médiocres.
Le groupe l’absorbe, admire sa descente, glose sur
l’entraînement que procure le malt, tout ceci dans un sabir
anglo-polono-tchèque, un peu de russe qu’on lui tolère.
Les conversations roulent vite vers l’essentiel, de
la chute du mur à celle des soviets. Il se trouve le seul à
plaider pour le rouge. Mais pourtant IL demeure, car dans ce quatuor qu’il lui
faut affronter, deux membres ont déjà rejoint les cervoisiers,
une jeunesse étrange est la plus acharnée, qui le séduit
d’entrée.
La braise de son œil, la force de sa voix, la
hauteur de sa taille, les seins dont IL devine le galbe sous le cuir d’une
combinaison ouverte à fleur de gorge par une crémaillère
sur rails vers le nombril, tout cela l’apostrophe, éveille en lui des
sens qu’il croyait réservés. Puisqu’IL se remarie, nous sommes
veille de noces, c’est sa vie de garçon qu’il lui faut enterrer. Il va
se l’enfiler, le couloir de Dantzig !
L’extinction des feux lui coupe son élan.
Demain sera labeur, il faut se retirer. Au soir qui vient ... Le sourire
était là dans l’adieu polonais. On a beau s’opposer, toute
logomachie mérite la reprise lorsqu’elle est arrosée.
Au soir de revenue, ils sont fidèles au
poste, mais les vents ont tourné. Leurs propos de ce soir s’alcoolisent
écolo. Nous sommes la fin mai, et le temps est fort beau. Buvons ce
soir, amis, buvons jusqu’au soleil que nous verrons éclore, signal de
prétentaine, de lendemains qui chantent au golfe de Borée !
Lui s’enquiert malgré tout de l’heure
d’émergence. Quatre et demie. Son départ est fixé pour six
heures. Le périple vers Genève sera très indirect,
Hambourg, Francfort, Zurich, qui le ramènera en fin
d’après-midi mettre une fois encore Epouse sur le carreau. Il lui
annoncera, d’une voix calme et rogue, les progrès fulgurants de sa
seconde union, celle qui ne comptera d’autres cris que de joie. Il lui faudra
dormir à suffisance, pour se garder la force du pas définitif.
Pas de soleil levant, donc, pour cette nuit.
La blondeur des cheveux, la chaleur du seigle, le
carmin de ses lèvres, et puis la crémaillère qu’IL
voudrait tant baisser en auront cependant, une nouvelle fois,
décidé à sa place.
Convaincre la sculpture d’abandonner les siens, de
venir contempler les rayons au travers des carreaux de la suite qu’on lui a
octroyée, fêter leur connivence, l’été qui se
rapproche, trinquer à l’avenir de la démocratie, tout cela prend
du temps. Il est près de trois heures quand la victoire est là.
Du quintette de hasard seuls émergent son chef et celui de la belle. Les
autres polonais viennent de défaillir, lovés dessous la table ou
enroulés dessus.
Un bras qu’IL voudrait ferme autour de sa compagne,
ils titubent ensemble vers l’alcôve promise. Le havre est divisé
entre un petit salon et une pièce de repos. Sofa dans le premier, avec
deux, trois fauteuils, grand lit dans la seconde. De hautes baies assombrissent
chacune des parties. La nuit demeure pleine, il s’en faut bien d’une heure
avant qu’elle ne blanchisse.
La caryatide a choisi le sofa, les yeux
tournés vers l’est pour y regarder poindre l’astre miraculeux. Comme
pour une prière païenne au point du jour, ses yeux se ferment un
peu et sa bouche s’entrouvre. IL se penche au travers du souffle
alcoolisé, quémandant le baiser qui lui était promis. Mais
le souffle est trop calme dans cette nuit de mai. Sa proie est endormie : Eos a
succombé dans les bras de Morphée.
IL se réjouit de cette défaillance.
Ce corps abandonné, la livre de vodka qu’IL dut ingurgiter pour en
arriver là l’aurait bien empêché de l’honorer puissant. Le
voici donc sauvegardé de l’impotence. Il s’est préservé
même du devoir