VERS LE SOMMAIRE

Début août, an III

LONDRES

 
Il lui aurait été difficile de faire l’amour, malgré la chambre d’hôtel qu’ils partageaient, deux nuits dérobées au glas des circonstances, au cœur de la Cité mais arbres sous fenêtre et pas trop de trafic.
Cette rencontre de milieu d’été, trois jours en terre anglaise, IL y avait été poussé par l’Epouse, alors qu’ils nonchalaient dans leur villégiature. Deux tâches leur incombaient: Aider la fille aînée déménageant à l’autre bout de France; visiter à Londres un collègue hospitalisé. Ces démarches, successives, ils devaient les accomplir en famille, c’est à dire qu’ELLE n’y aurait de place ni d’existence avouées.
Le seul épisode qu’IL avait envisagé pour continuer l’intermittence de leurs contacts cet été de l’an III était invitation à un repas de mâles, congénères perdus de vus il y a quelques lustres, mais contactés depuis Pékin juste avant les chaleurs de l’exode.
Rendez vous avait été pris à Paris pour le quinze juillet, un dîner sans femmes où il se promettait cependant de l’amener elle, pour ainsi l’introniser, et dont il savourait d’avance les regards concupiscents à suivre leur départ de cette table qu’il n’imaginait que rafistolée. L’invitation ne se concrétisa pas.
Ce repas, ELLE lui en reparla lors d’une des nombreuses conversations, dévoreuses de tunes, qu’ils entretenaient de Bretagne à Saint Jean ou Genève, contacts dont IL s’étonnait un peu de la facilité pour les nouer cet été là, alors qu’il lui en coûtait tant aux Pâques de l’an I. Peut être était il devenu plus madré, ou plus sûr de lui , plus directif pour trouver l’occasion de l’aller appeler ou de lui écrire sans éveiller de soupçons. Lorsqu’ELLE lui rappela ce possible dîner, qu’il avait évoqué avec elle, le transformant en une sorte de gage de proches retrouvailles, au moment de leur séparation, douloureuse, d’après New York, IL avait dû reconnaître son impuissance devant le manque de suivi convivial de ses hôtes, et n’envisageait pas d’alternative à ce rendez vous manqué.
Ce fut ainsi une divine surprise lorsqu’Epouse lui fit don de possibles instants bien plus amènes que ces médiocres ripailles parisiennes. L’une se rendrait seule déménager la fille, l’autre effectuerait, seul aussi, le déplacement londonien au chevet du collègue devenu alibi.
Devant cette ouverture, il connut un bref moment de recul, un brin de suspicion. Quelle anguille pouvait bien se lover sous la roche? Il en vint à imaginer qu’Epouse entendait l’éloigner pour rejoindre l’amant dont, elle le lui avait confié, elle avait rêvé et presque fait usage lors de leur brisure de l’été passé.
Mais qu’importait. IL ne s’était jamais montré sourcilleux sur le chapitre de la fidélité, qu’il s’agisse de lui, qu’il s’agisse de l’autre. Une alternance d’aventures sans lendemains, dont chacun avait pu lécher le sel, contribua presque paradoxalement à leur durée matrimoniale. Si le fantasme prenait corps, si la visite provinciale devait couvrir une rencontre plus émotionnelle, il en éprouverait d’abord de la satisfaction. La certitude d’une nouvelle relation initiée par Epouse ne lui rendrait elle pas plus aisés, le moment venu, les pas qu’il devrait prendre pour la rejoindre, elle l’obnubilante et la toujours aimée?
Pourtant l’échafaudage semblait trop rutilant pour demeurer bien stable. Ne l’avait elle pas informé, il n’y a guère, de ses projets de déplacement de fin de semaine, précisément à cette période? Puis, ne lui avait elle pas fait part, ces derniers jours encore, de son début d’irritation à devoir, elle, toujours elle, accommoder les démarches requises pour le rejoindre là où il se trouvait lui, où IL la convoquait en somme, fût ce pour leur amour et leur continuité?
C’est donc timidement qu’IL lui soumit cette proposition: Trois jours à Londres, ELLE, lui, seuls entre deux cœurs, les visites au collègue qu’ELLE aussi aimait bien, qui l’entourait d’ailleurs d’une grande affection, et dont elle avait su un peu atténuer les souffrances morales, après le terrible accident qui l’immobilisa, il y a déjà plus d’un an, au moment où, heureuse encore, ELLE rayonnait à Pékin.
Ce furent délicates saveurs quand il l’entendit accepter avec joie, presque reconnaissance, l’offre ainsi balbutiée. Oui, elle viendrait à Londres, oui, ce serait bon, oui, elle s’en réjouissait d’avance, oh oui, comme ils allaient s’aimer!
Routine pour le reste: Billets retenus pour des heures d’arrivée quasi concomitantes, afin de pouvoir se retrouver dès les dédales de Gatwick, réservation d’un hôtel avec déjà l’idée d’en changer aussitôt qu’atterris, pour qu’il demeure à l’abri de téléphones familiaux, par essence incongrus dans la situation qu’ils s’apprêtaient à vivre, lorsqu’un rouage s’avisa tout soudain de gripper tant et plus.
IL avait déjà connu quelques unes de ces attaques gastriques auxquelles il succombait d’ordinaire après avoir réellement trop, et trop souvent festoyé. D’habitude, il les traitait de son mépris hautain, les ignorait et faisait en sorte que, de guerre lasse, elles s’évanouissent en maugréant.
 Il voulut agir de la sorte cette fois encore, et préféra ne pas s’appesantir sur le mal lancinant qui lui tenaillait le plexus tandis qu’il faisait route vers l’aéroport. Il décida de traiter sur l’avion les symptômes par le retour à leur origine, ingurgita deux miniatures d’alcool, et se croyait fermement, dans une douce euphorie, délivré de tout mal lorsqu’il la vit courir à sa rencontre.
Un fou rire les prit quand, calés à l’arrière du taxi, ils voulurent à la fois se pelotonner l’un contre l’autre et obéir aux injonctions d’un chauffeur prosélyte port de ceinture obligatoire.
Le lien était trop court pour les enserrer tous deux. Jeunes, ils s’acharnaient pourtant à l’étirer encore, puis, renonçant et sages, s’accrochèrent les doigts, se regardèrent enfin. Leurs lèvres se joignirent par delà les deux boucles. Et la douleur revint, puissante, moins locale, comme paralysant de ses ongles le ventre sur tout ce qui sépare le sexe du sternum.
IL dut alors l’avouer, ne pouvant plus cacher les spasmes qui bloquaient son désir, ni l’inquiétude occultant sa présence. Tout s’enchaîna, mal.
Persistant à vouloir mépriser les bassesses d’un corps qui, jusque là, ne l’avait guère trahi, IL la convainquit d’un verre à leurs amours, puis de manger un peu, et de tâter du vin.
Il en vomit bien sûr, et nul apaisement, faiblesse confirmée, devant ses yeux à elle. IL s’effrayait de l’ironie possible, tellement qu’il n’osa pas même lui croiser le regard. Il avait oublié l’hôtel alternatif, devenu incapable de concilier la lutte contre le mal et la poursuite d’un plan exigeant une mobilisation de fractions du cerveau déjà utilisées pour nier la douleur.
Celle ci demeurant, lui incapable du moindre mouvement, succombant aux ondes qui le traversaient par saccades, ELLE décida d’aller seule honorer le rendez vous fixé à leur ami commun. Elle le laissa donc souffrir hors sa présence, ou plutôt espérer le départ de son mal avant son propre retour, et IL l’en bénit.
Dès la porte fermée, IL pense à s’acquitter des corvées familiales: Prendre les devants et rassurer l’Epouse cependant arrivée au lieu de leur résidence séparée. A la hâte IL se traîne auprès du combiné, mais c’est en vain qu’il s’acharne sur les chiffres du cadran.
ELLE lui dit plus tard avoir remarquée cette hâte, puisqu’IL avait demandé la ligne juste au moment de son passage devant la réception. Si elle en avait ressenti un goût de fiel, elle s’était raisonnée: Ainsi, au moins, tous deux auraient plus tard quiétude de soirée IL a beau s’acharner, nul, à l’autre bout, ne répond.
Résigné, IL s’allonge, dans le muet espoir d’atténuer ainsi les affres de son corps. Il n’en est rien. ELLE est de retour, le mignarde un peu quand le téléphone, comme il le redoutait, résonne d’une voix signalant sa présence et vérifiant la sienne. Tout brusque qu’IL soit dans ses réponses, ELLE est présente aussi, témoin de cet appel ravivant la blessure d’être là subsidiaire.
C’est alors cependant qu’IL l’aima plus encore.
En d’autres temps, ELLE aurait usé d’une diatribe boudeuse pour marquer sa frustration, dont IL ne pouvait lui tenir rigueur, mais qui l’irritait puisqu’il en était responsable. Cette fois, désireuse sans doute de ménager son mal, ELLE ne pipa presque mot, eut l’air à peine triste, fugitivement, et revint se blottir. IL l’en bénit une seconde fois.
Cette nuit là, il lui eût décidément été bien difficile de faire l’amour. Pourtant, en avait il rêvé de ces moments, et comme il s’était promis de la faire jouir autrement, moins subtilement que lors de leur dernière rencontre. Comme IL aurait voulu cette fois la pénétrer sauvagement, tel, lui avait elle dit un jour, ELLE souhaitait l’être par lui.
Elle aspirait au corps à corps farouche, le vit au fond de son ventre qui roulerait d’extase. Ce mouvement dansant qu’IL avait suggéré aux premiers jours de leurs amours. ELLE voudrait crier sous l’envahissement, la force de son poids s’imprimant sur les seins qu’IL maintiendrait chacun de quatre doigts, les pouces parcourant les pointes, et l’érection battrait au rythme de son pouls quand leurs corps ahaneraient d’ensemble.
IL l’avait d’autant plus désiré, ce plaisir qu’il pourrait lui donner, que le coït réel, violent, impulsif, serait preuve pour eux de désir et de foi. Amarrage sans fin en veille de départ, comme un prélude hurlant une séparation prochaine qu’ils ne pouvaient accepter mais qui, ils le savaient ou le craignaient, rôdait déjà. Fantôme que le sperme mêlé aux humeurs de sa chatte pourrait peut être engluer tout entier dans une pluie d’amour.
Mais il ne pouvait même penser à ELLE ce soir là. Elle, qui le sentait, s’ococoulait contre lui. Leurs nudités conjointes formaient au bruit des feuilles, ruisselant de l’orage venu, le seul attouchement auquel ils se livrèrent.
La nuit fut longue et dure. ELLE lui dit ensuite les coups qu’il lui porta dans la demi-conscience de sa douleur, du creux de la torpeur où quelques comprimés l’avaient, de brefs instants, plongé. L’aube aurait pu prêter à sourire s’IL en avait eu la force, aube qui les vit marcher, ou plutôt clopiner, l’une treuillant presque le quintal de l’autre, vers un service d’urgences obstinément clos aux écharpes d’aurore, puis retourner sur leurs pas hésitants pour dénicher enfin un praticien de garde et se voir délivrer le cachet du miracle, celui qui apaisait l’angoisse du souffrir, en rendant aux symptômes un degré plus humain.
IL avait honte de sa décrépitude. Il s’appesantissait sur cette dérision, d’un couple bien fragile au moral des ruptures qui devenait bancal à peine reformé. Il accusait les mystères psychiques, pensant que l’idée même de la revoir ici, si tôt relativement, de façon si subite, pouvait par réaction avoir tout enclenché.
ELLE le regardait sans comprendre, écarquillant l’or de ses yeux. ELLE qui souhaitait tant qu’ils ne se quittent plus, elle qui souffrait tant de leur intermittence. Comment osait il donc prétendre qu’ils se seraient trop vus? Des larmes d’impuissance, de sourde rage, devaient s’apprêter à perler, mais ELLE les contient.
Et ELLE le soigne, tendre, douce et chaude, bien mieux qu’IL n’avait su le faire quand son corps la heurta et qu’il était présent. La journée s’en va donc, amours d’apothicaire. Une brève soirée avec l’ami blessé, le retour à la chambre, toujours pas le désir, capacité absente serait-ce d’esquisser les gestes de la joie avec, seconde fois, le grelot menaçant de l’Epouse lointaine, obscurcissant encore les contours de leur être.
C’est après qu’ELLE dit, pour marquer le terrain, pense- t- il, et son indépendance du vieillard cacochyme qu’Il croyait devenir, comment la dénichée d’un autre Mario, Philippe de son nom, l’amusait comme un jeu tout neuf que l’on découvrit un soir où l’on ne savait plus que le jeu existait, avec qui se forgeaient des vacances romaines, certes brèves, pourtant qu’elle attendait comme un dérivatif au non-plaisir dont IL l’abreuvait (Ces derniers mots ne furent pas prononcés, mais IL les inventait pour compléter ses phrases et mieux se fustiger).
Il se trouvait résigné, sans le ressort voulu pour parler à son tour, ne pouvant opposer que sa faiblesse, en exciper lâchement pour ne pas répondre, complaisant à l’égard de soi même au point de risquer de la perdre par son désintérêt.
Une fois encore, ce ne fut pas le cas, du moins le pensa- t- il. ELLE se refit douce pour le porter s’étendre, couche voulue nuptiale mais demeurant litière. Ce fut la seconde nuit, la dernière de leur interlude estival, où le sommeil les prit, enlacés, fraternels.
Quand le matin les ranima, ils firent quelques lieues en se tenant la main, comptèrent les canards, les Anglais et les fleurs. Ils s’assirent, étourdis par l’air et le temps qui filait: Deux heures seulement restaient à leur horloge, avant que des avions ne les séparent encore, peut être pour longtemps, mais c’était un non dit.
Alors la contemplant, alors le contemplant, leur regard se fit grave, et ils sont revenus vers la chambre d’hôtel, se dénuder une nouvelle fois, pour qu’un frémissement agite leurs deux corps.
Etendu sur le drap à côté de sa chair, IL sait bien que la sienne ne peut encore agir. Tout doucement alors, et presque en s’excusant, IL la touchette un peu, comme il ose le faire. Sa bouche découvre son parcours, se soude au bas du mont qui précède la grotte. La langue s’entortille tout autour de sa crête, explore les replis qui cachent le bouton. IL boit à la source que le buveur suscite. La paume de ses mains, moite un peu du désir et de son membre flasque, remonte sur les seins dont le globe se tend. La torsion accélère, les bourgeons se font durs sous les doigts qui les flattent, et la langue qui fouit, le poivre délicat monte en sa bouche pleine. Il sent que son corps vibre de tous les nerfs. IL voit, des yeux des lèvres, la contracture sourdre. ELLE crie, ELLE l’aime. ELLE jouit dans un spasme unissant chair et cœur. ELLE lui dit merci avec les sons voilés qui feutrent son plaisir.
Ils dorment un peu au creux des draps enfin froissés. Vient l’heure, il faut se quitter. Comme un regret, ELLE lève les plis, se penche dessus lui, salue la verge molle, décalottée à peine en son hibernation, l’embrasse doucement et lui souhaite bonjour.
IL ne distingue que ses cheveux frôlant le bombé de son ventre. Il ne ressent que la tiédeur des mains posées chacune sur le haut d’une cuisse. Quand une bouche aimée enserre un peu le gland, se meut tout doucement autour du membre mort, humecte le prépuce pour libérer les chairs qui gonflent, languissantes, tout au creux de sa langue. La couronne flattée, ELLE effleure son frein.
Ses mains se crispent un peu, ses mains à elle, mais ELLE les néglige et sa bouche s’emplit d’une hampe réelle. Il ne voit pas ses yeux, les imagine clos. Il caresse ses cheveux en murmurant son nom, son nom qu’il fait clameur tant le plaisir remonte. La sève est là, ELLE l’a suscitée. Dieu, mais comme il l’aime, et que sa bouche est belle ! Le volcan va jaillir, les laves ascensionnent. Des lèvres chevauchant le sexe bondissant sont là pour accueillir... Ce fut leur grand plaisir, lui lorsqu’il put emplir sa gorge bienfaisante, ELLE dans son sourire où perle la semence, heureuse de savoir l’extase provoquée. Tout le bleu de ses yeux scintille des paillettes que seule une vraie joie peut y faire fleurir.
Puis la séparation, à chacun son envol. Les distances permettent que de sa route IL la joigne, nichée déjà sur son balcon à contempler les feux qui embrasent les fêtes de Genève, pour lui redire qu’il l’aime et qu’il a honte de l’avoir cloîtrée au chevet de sa panse. Il a bu ses paroles d’alors, que Londres restera pour elle mémoire heureuse, qu’elle l’aime plus en fait pour avoir pu l’aider, qu’ils ont décidément un futur de lumière.
Le mois d’août continuait d’égrener ses quantièmes, et le jour s’approchait où il faudrait partir, rejoindre ce qui demeurait pénates du bout du monde, cadette, chien, épouse voyageant de conserve.
IL est alors surpris, lorsqu’il mentionne la date du retour, qu’ELLE s’en choque tant, qu’ELLE en perde le souffle. Quoi, tous ces mots doux échangés sur l’été, et nous recommençons. Je dois souffrir encore, la savoir près de toi, et toi si loin de moi. Alors que j’espérais, que j’y croyais déjà. Et tu ne vas pas même repasser pour me voir, pour essayer au moins de raviver l’espoir !
Rien, IL n’avait rien perçu avant ce désarroi. Il la croyait patiente, soumise à la fatalité d’attendre, même s’il lui disait ne pas devoir s’étioler d’expectative. IL n’avait rien compris.
Puis, vers la mi-août, leur dernier contact téléphonique avant le grand départ. ELLE lui dit que sa tête était claire. Bien sûr, elle l’aime, et l’aimera toujours. Mais malgré cet amour, qui maintenant prend sa forme dans l’acceptation de la singularité de chacun, oui, malgré cet amour lointain et contrarié, ELLE se sent redevenue capable de bonheur, apte à vivre à nouveau sans renoncer aux joies qui, un jour, seront leurs. Buté, analphabète, IL prend la fuite et ne lui parle plus.
Il ne l’apprit qu’ensuite: C’est ce jour là qu’ELLE rencontra Frédéric. Mais elle non plus, alors, ne le savait pas. Ignoraient-ils pourtant que le Fracas viendrait ?
 
VERS FREDERIC