Fin avril, an III
JURASSIENNES
Vertige l'a saisi face au blanc de la page. Les
bords effilés de l'A4 entamaient ses phalanges, les synapses refusaient
tout contact. Quelques jours s'écoulèrent avant qu'IL ne reprenne
le fil de ce récit. Sois indulgent, lecteur. La convalescence ne saurait
être sereine, si elle s'accompagne d'obligation de guérir. Il
poursuit donc, rétrograde, l'aventure. S’IL renoue, c'est grâce
à un Lapin parturiant hier, dont il se contera, plus tard, les
éphémères.
*
* *
En janvier de l'an III, cela faisait nonante jours
et plus qu'IL s'était séparé d'ELLE, qu'il l'avait en
quelque sorte répudiée sans oser le lui dire, à l'issue de
leur campagne estivale où amours et rancœurs, cris et soupirs
d'extase, luttes et embrassades illuminèrent tant de grandes
cités.
Trois mois et plus sans contact avec ELLE, dont IL
avait voulu troquer l'absence perturbante pour un retour à
l'antérieur, un antérieur de bien avant, celui où il
coulait des jours paisibles en compagnie d'Epouse et d'enfants
emmitouflés dans la quiétude d'une famille irréfragable.
Pourtant, quelque sincère que fût son aspiration à l'oubli,
la gomme du temps avait beau racler des pans entiers de sa mémoire, IL
ne pouvait se détacher de mémoires encore trop fraîches. Il
continuait en vain de soupirer après ELLE, ou plutôt de se languir
d'eux, de leur superbe incohérence.
L'incomplète déchirure se faisait obsession.
Ils n'avaient pas vraiment rompu. Lorsqu’Epouse en veille de retour l'avait
contactée pour marquer auprès d’ELLE son emprise à
nouveau, n’avait-elle pas hoqueté son désarroi, puisque leur
départ de l'ensemble n'était pas acte volontairement définitif,
mais juste, pensait-elle, une parenthèse obligée qu’ils
refermeraient bientôt, comme il est vrai aussi que lui, couard
accoutumé, se garda bien d'expliciter le terme qu'il souhaitait alors
mettre à leur exténuante relation, tant IL les redoutait,
eût-il été plus clair, les vagues de violence qu'ELLE
aurait suscitées, tant IL avait conscience de n'être pas de taille
non à les endiguer, mais à se refuser de surfer sur leur
crête, car il savait déjà que cet emportement
s'achèverait en lisière d'écume sur une plage d'or, mirage
halluciné dont, feulante après avoir rugi, ELLE le persuaderait
de l'authenticité.
Affrontement qui s'évase en
réconciliation aveugle, IL ne l'avait pas voulu, IL ne le voulait plus.
Il ne le voulait plus alors, c'est à dire sur l'instant du partir, de
son partir à elle qu'il en était venu, après si peu de vie
commune, à craindre et presque à haïr. La haine provenait de
son amour extrême, du combat quotidien de trop d'antagonismes
empêchant cet amour de satisfaire aucun. Nostalgies de l'hier où
la vie était simple, quand il ne fallait pas innover chaque jour, ces
jours accumulés de poussah domestique, libre tout à loisir
d'être et penser ailleurs, sans trop guère se soucier des autres
en pénates.
Il avait hâte qu'ELLE s'évanouisse, et
qu'avec son départ revienne enfin le prendre ce dont,
égoïste credo, ELLE lui avait ôté la jouissance,
Confort et Certitude.
IL s'imaginait, réminiscence hagarde, retour
vers le passé comme un phénix Eden. Il s'encourageait à
maintenir l’œil torve. Il attisait sa foi en la maudissant elle, exigence
et ardeur, force et dérangement.
La haine y était presque, mais l'amour
demeurait. Et l'amour le reprit dès qu'ELLE eut disparu. IL avait
bichonné le point de non retour, suppliant l'Epouse tutélaire de
venir à nouveau le protéger. Il ne mentionna pas alors comme il
était demeuré vulnérable. L’eût-il dit, qu'IL se
fût retrouvé solitaire, ayant maîtresse absente et femme
distanciée. Or la terreur l'habite à l'idée qu'il pourrait
se trouver un jour confronté à une vie sans compagne.
Dès lors qu'IL fut certain du retour du
foyer, il se prit à rêver les nectars du passé. IL oubliait
l'amertume profonde, celle qui provoqua son dégoût de l'abeille
sécrétant la blondeur délicieuse dont on ne peut
tâter sans mordre les rayons qui l'enserrent, ont goût plus que
d'amer et soulèvent le cœur. Le confort retrouvé, IL
s'étiole à l'absence de risque.
Car en somme, ils n'avaient pas vraiment rompu...
La dixième neuvaine allait donc s'achever.
Alors IL prit sur lui, comme un plongeur à demi asphyxié par une
apnée trop longue, de rompre ce jeûne excessif. Le prétexte
fut aisé, lendemain d'Epiphanie, il était de bon ton de
présenter ses vœux.
Il appelle. ELLE, à peine surprise, accepte
son hommage, dit son plaisir de l'entendre à nouveau, fait savoir
qu'elle n'objecte pas à des contacts à venir, mais qu'elle
aimerait bien, aimerait tant comprendre, comment le cristal pur de leurs nuits
et leurs jours ainsi put se briser, quand pour sa part elle n'y discernait pas
la moindre fêlure, tout juste était il de ci de là
rayé par leurs extravagances, à savoir ces moments erratiques
où l'un comme l'autre, l'un ou l'autre s'oubliait partenaire, lorsque
l'affrontement les submergeait soudain, mais n'avaient ils pas toujours
apaisé la tourmente ?
Puis, ELLE voudrait comprendre, pourquoi fut il si
lâche, au point de l'aviser par une lettre aux bons soins de
l'épouse, pourquoi n'eut il jamais le cœur de s'expliquer, face
à face, elle et lui ? Alors, ELLE en est sûre, la lumière
serait revenue, les fêtes de Noël, c'est ensemble qu'ils les
auraient conduites, au lieu de se morfondre, chacun rongeant ses doigts. ELLE
du moins avait souffert, tellement, plus et encore de cette quarantaine.
Subjugué, IL écoute les paroles qu’il
avait tant souhaité entendre. ELLE ne rejette pas, Elle ne renie rien,
ne condamne pas même. Tout ce qu'ELLE espère maintenant c'est une
explication, une approche plus franche à leur faillite, car tel est bien
le terme. Peut être même envisagerait-elle, si tout se passe bien,
si le calme des flots qui maintenant la portent persiste encore un peu, si lui
ne s'avise pas de souffler à contretemps au risque de faire chavirer
l'esquif où ELLE vient d'embarquer à nouveau, peut être
même envisagerait-elle, qui sait, sinon une fusion de retour, du moins
une soudure, un point d'ancrage.
IL écoute, parle aussi. Il promet,
lénifie, le contact est repris. Oui, il expliquera. Non, sa tête
n'est pas claire. Oui, il reste confus. Non, elle n'a pas commis de faute. Oui,
leurs moments furent grands. Oui, ils se reverront. Non, il ne regrette pas de
l'avoir appelée. Oui, il souhaite, oh! comme il souhaite, qu'elle ait
besoin de lui...
Parlant et écoutant, IL perd à
nouveau pied. Il s'abstrait du réel. C'est pourquoi, ce cinquième
jour de l'an III, il ne perçoit pas le cliquetis des bracelets d'acier
qui se referment autour de lui, l'enchaînent derechef à tous les
désirs d'ELLE, l'omnipotente, la maîtresse des clefs.
De janvier à avril, ils demeurent vocaux.
Dans leurs archives, nulle trace épistolaire. Pourtant ce fut bien
là, quand tout se décida. Tout, c'est à dire un nouvel
appontement, la décision partagée de s'affronter encore une fois
en champ clos. IL avait une perspective. Les devoirs de la Maison Commune
l'appelaient vers l'Europe, cela devait se faire au printemps qui venait. ELLE
avait l’impatience, et pas d’engagements. Dès le tissage des premiers
fils de leur toile remaillée, il était entendu que leur
arachnéenne fleurerait la jonquille.
Restait seulement à attendre Restait aussi
à prévoir, à éviter telle collision
d'intérêts qui le replongeant trop en milieu familial ruinerait
à jamais l'apocryphe d'eux deux.
Vers la mi-février, amant soucieux du
protocole, IL émarge au télégraphe pour que les fils
chantants délivrent la preuve de sa sincérité. Il avait
découvert fortuitement le rite de Saint-Valentin, pratique inconnue dans
son milieu familial, alors que l'adolescence lui échauffait le
cœur. L'élue était catalane. Son tout premier amour,
longtemps ce fut le seul. Ils s'étaient rencontrés au hasard
d'une plage où s'ébattent les familles, quand les adultes se
lient au motif des enfants, si mignons à cet âge, dommage qu'ils
grandissent.
Ils grandirent. Chaque été, leur
complicité se renforçait. Alors qu'IL arrivait, aspirine
ambulante à la fin du mois de juin, elle était déjà
là, recouverte du bronze que Barcelone dispense dès le mois de
mai.
Deux mois passaient. Baignades et balades,
lectures, tout est commun. L'on sait décrire l'amour dans les livres
catéchistes, ils les lisaient ensemble mais en cachette, de peur que les
parents ne s'effarouchent de leur mixité prépubère.
Ils continuaient de grandir chaque jour. Elle, son
français avançait au pas de charge. Lui, son espagnol se
consolidait en rocailles du terroir. Ils ne devisaient pas en catalan,
l'interdiction dictatoriale demeurait. Le soir, leurs parents scrutaient la
ruelle et calfeutraient les fenêtres avant que de s'installer autour une
table pour évoquer dans la langue locale les faits du quotidien.
Le reste de l'année était correspondance.
On ne voyageait guère à cette époque, encore moins les
mineurs. Le téléphone demeurait anecdotique entre la France et
l’Espagne. Chaque semaine les pourvoyait donc de flots de pages. Jamais leur
source ne se tarissait. Tout leur faisait émerveillement, devenait un
détail qu'il fallait absolument transmettre.
Pour l'extérieur, ils étaient devenus
frère et sœur, presque des jumeaux, tant leur complicité
faisait plaisir à voir, sans qu'à aucun moment
l’ambiguïté n’entache la relation devant à ces âges
enrober chastement d'innocentes créatures.
Il se rend compte que, pour lui, elle est bien plus
que dizygote, le jour qu'il reçoit, entre les feuilles de sa lettre
hebdomadaire, une photographie. Cette photo, lorsqu'IL se clôt les yeux,
illumine à nouveau sa mémoire plus de trente ans après.
Elle avait quatorze ans, IL approchait de quinze.
Celle que jusqu'ici IL se ressouvenait
élève mutine et sage était devenue femme.
Clos tes yeux, toi aussi. Imagine un cliché
noir et blanc, 9 x 13, sens vertical, avec marges. Une piscine,
l'échelle de sortie, sur l'échelle une naïade. Ses cheveux
noirs mi-longs sont défaits. Le maillot une pièce moule des
formes juvéniles. Deux seins vont transpercer le latex, le ventre se meut,
plat et ferme.
Les plis abdominaux provoqués par la
montée des degrés se laissent deviner. La cuisse gauche est
tendue par l'effort qui galbe le mollet, on voit même la mouche à
l'échancrure du justaucorps. Ses yeux qu'elle a tournés vers
l'objectif s'emplissent de la braise qui enflamme les âmes. Le cou,
incliné vers l'arrière, laissant les gouttelettes qui perlent du
jais de la chevelure enrober les épaules, bien plus gracile qu'à
l'ordinaire, elle sourit. C'est pour lui, pour lui seul qu'elle sourit. Quand
la photo fut prise, elle savait déjà qu'elle la lui enverrait.
Comme IL a de la pudeur, il mesure son émoi
dans les lignes qu’il poste hâtivement à celle devenue tout
soudain son prime amour d'adolescence.
Sa réponse, suivant d'à peine
quelques jours, comme IL l'attendait! Elle dit son plaisir d'avoir reçu
ses lignes le jour précis où toutes les jeunes filles
rêvent de prince charmant, ajoute qu'elle y voit une attention touchante,
l'en remercie donc doublement, et c'est les yeux baissés qu'elle lui dit
toute sa tendre affection.
Etonné d'avoir su frapper avec tant de
précision une cible dont Il ignorait l'existence, mais Cupidon ne
s'aveugle- t- il pas d'un bandeau, IL s'enquiert auprès des
éléments dont il dispose. Le calendrier des Postes lui fournit la
réponse. La lettre est datée, elle fut donc rédigée
... et oui, la Saint-Valentin, mais comment n'y avait il pas songé ?
Il est vrai qu'à cette
époque l'austérité paternelle refusait toute
présence télévisuelle. C'est presque en clandestin que le
chef de famille s'acheminait, certains samedi tantôt, vers un café
voisin pour y suivre les parties de rugby, écho des horions de sa
jeunesse sang et or, en compagnie africaine d'ailleurs peu motivée aux
arcanes du jeu, mais on ne recevait alors que chaîne unique, les
immigrés subissaient ce que depuis l'on nomme assimilation culturelle.
Quant à la Loterie Nationale, le refus de
tout jeu de hasard monétisé prévalant au foyer, ils
auraient sans trop de difficultés pu se trouver parpaillots, il
eût suffi de croire en un Dieu, rien qu'un tout petit peu, l'amenait
à détourner les yeux des tranches spéciales et
annoncées. Les amoureux de Peynet demeuraient simples accessoires de
phylactères.
C'est ainsi qu'IL connut la douceur valentine,
qu'il oublia d'ailleurs au long de moult années, jusqu'à son
resurgir à l'émergence d'ELLE.
Quant à l'égérie catalane, ils
partagèrent encore trois étés pleins de joie. Leurs jeux
devenaient moins platoniques. Ils eurent quelques attouchements, leurs
lèvres se joignaient plus souvent qu'à leur tour.
Taille à taille, IL était mince
alors, ils s'enlaçaient pour gravir des pentes monastériennes.
Parfois, la fleur d'un sein jaillissait du corsage, IL en baisait
respectueusement la pointe. Ni elle ni lui ne savaient comment poursuivre,
l'église n'en fait pas mention, même dans le plus avancé de
ses cours d'initiation sentimentale.
Toute la discrétion ne peut cacher un trop
plein d'amour. Deux sourcils anguleux, un pour chaque géniteur, les
éloignèrent un peu d'ensemble, l'été de ses dix
sept ans.
Quand ils se retrouvèrent, les circonstances
avaient changé. Le décès de son père, sa
mère trop abattue pour en plus chaperonner, son père à
elle, pouponnant l'inattendu enfant de l'amour, mâle celui là, qui
lâchait plus de bride au cou de la pouliche. Ils auraient pu fauter. Mais
cette interruption, puisqu'ils s'y étaient soumis, avait rompu le
charme.
Un jour, sur le quai de la gare de Barcelone
où elle était venue l'attendre, elle lui présenta son
fiancé.
Cet homme, dans le prestige de son service
militaire à peine achevé, dans la certitude de son menton
bleuissant sous la poussée de ses vingt cinq années, dans la
tranquillité d'avoir été choisi par la Famille et
accepté par l'héritière, dans la supériorité
de la présence sur l'intermittence ( ô Frédéric !),
cette homme lui démontrait que des velléités de lutte
seraient plus qu'inutiles.
Ses dix huit ans pleuraient en s'effaçant
devant la force virile. Jamais IL ne revit celle qu'il appelait Souricette des
Murailles. Parfois, elle aussi habite encore ses rêves.
Télégraphe donc, Saint Valentin de
l'an III, les mots sont bien pesés. Le billet est adressé
à celle que, IL le craint, il aime encore, ce dont, espère- t-
il, ELLE voudra bien le pardonner. Le rite était accompli, la machine
relancée.
Quantièmes, indifférents,
défilaient. Des amis visitèrent les bases pékinoises.
Leur séjour en terre de Chine dura une
semaine, alors que le printemps bourgeonnait précocement au hasard des
buissons.
Non personne et non dit, ELLE en était
absente. Cependant les protagonistes, chacun pour soi, voyaient son ombre peser
sur la clarté des pas qu'ils souhaitaient mener ensemble. Lui
n'attouchait que peu la femme de consort, celui là raclait sa gorge, se
gardait de méprise. Epouse ratiocinait aux plaisirs potentiels.
Tu as compris, lecteur, il s'agit bien sûr de
contact avec ceux qui demeurent le pivot, l’axe de ses folies mouvementant les
leurs, le couple genevois dont déjà IL te suggéra, osmose
de l'accueillir, le rôle qu'il a pu jouer dans ces années
lascives, celles qui préexistent à l'apparence d'ELLE, celles
dont IL espère que sous linceul bourgeois elles refleuriront au fil
d'ans à venir.
Tannen était rendue dans la cité
safrane. Rires et connivences sourdent certes parfois, mais Il ne ressent pas
la sobre plénitude, celle qu'il espérait en rompant avec ELLE,
quand deux couples appariés égalaient moins de quatre. Mal
à l'aise incongru de recevoir un hôte, lorsque dans sa demeure on
se méfie du toit.
Il voulut cependant, durant leur bref
séjour, conscient du décevoir qu'il risquait d'imprimer à
l’affection commensale, poser un acte de pierre, un acte qui surprenne, qui
soit une telle aberration qu'on l'y reconnaîtrait.
C'était une après midi de mars
azuréen. Il fourre dans sa voiture, après s'être
octroyé à lui même un congé que la grandeur des buts
poursuivis justifiait amplement, Tannen, Consort, Epouse, et des Chinois de
confiance rameutés à dessein. Il s'assied arrogant et narquois
face aux branches du volant. Il énonce: Je veux un chien, il me le faut
d'ici le soir.
Conciliabule frémissant de la partie locale.
Désignation d'un lieu où naguère ces transactions
pouvaient se conclure. Echec momentané par défaut de
coïncidence horaire. Cap vers un canal dont les berges abritent
maîtres et animaux, les uns, moyennant barguigner, acceptant d'en
céder d'autres à des destins qui les indiffèrent.
Pied posé sur l'asphalte, la troupe,
excitée comme lui (la Lune de la veille était bien rebondie),
passe de chiot en chiot. Ces êtres-biberon sont trop nombreux pour lui.
Il se ressent du surnombre comme d'un lénifiant, il n'a plus envie
d'être auteur ni présent. Pourtant, à la fin de la cohorte
dérisoire des chalands, il envisage le Chien, celui qui est
déjà fort sous son poitrail, le torse de ses pattes
élargissant la robe, dont le poil orangé porte de la
poussière, attirant le regard vers la truffe rosée. La langue
pend, noirâtre, entourée des splendeurs de crocs étincelant
sur un sourire feint. Les yeux sont boutonnés, châtaigne
dévernie ceinte de longs fibrilles à la blancheur extrême.
Les oreilles se dressent sans effort tant leur triangle est court. La queue est
rabattue d’un panache coudé, le bout en époussette à tiers
chemin le râble. Une chaîne pesante entrave l'animal, dont il faut
se pencher pour lui flatter le crâne.
Je veux, dit-il, et les autres acquiescent. Le marché
est conclu. La bête rejoint l'automobile, instrument inconnu auquel Il
l'accoutume, l'enserrant entre ses jambes hésitantes sur le trajet du
retour.
Humoristes sans doute, les maîtres
antérieurs, Chinois contrevenants, avaient affublé le chien du
doux nom de Calme et Tranquille. Ning-Ning est antinomie, mais l'assume.
Passées les morsures initiales, il a pris grande place au foyer, a
déjà connu l'Europe, s'impose comme il fut accepté.
Pourquoi s’est-il embarqué à narrer
cet asservissement de quadrupède déjà esclave, dont le
sort domestique est hélas bien banal ?
Chien, pour lui, veut dire stabilité, mais
plus encore devoir. L'être humain, quelque profonde que soit la relation
engagée avec lui, si tu l'en délies, ou abruptement t'en
sépares, trouvera les moyens de survivre, et toi même, en fait,
surnageras. Sans doute il te faudra avaler bien des tasses, avant de reflotter
en rus de quotidien. Mais tu tiendras. Le chien est différent. S'il
entre ta confiance, il te prête serment instantané, de
désapprendre tout ce qui lui permettrait l’indépendance.
Le chien pleure, lorsque tu le délaisses de
manière inaccoutumée. Le chien quête les mots par lesquels
tu lui fais savoir que le soleil poindra, ténèbres
effacées. Le chien, envers lui, tu as d'autant plus de devoirs, qu'il
reconnaît d'avance l'absolu de tes droits.
Enfant, Il avait eu un chien. A la mort de son
père, la mère poursuivit l'obligation magistrale.
Géniteur, on lui acquit un chien. Un matin de l'an I, Il le dira plus
tard, s'il put quitter pour quelques jours avec ELLE le foyer des enfants, ce
fut non pas à cause d'Epouse absente, fugue sans importance, pour
marquer son dégoût de ses frasques d'alors, Il s'en fût
accommodé, et l'aurait attendue, mais le chien, le chien avec qui elle
s'était enfuie, marquait, pour lui, l’empreinte indélébile
de la rupture absolue, et justifiait son propre partir.
Le chien est le ciment d'une liaison durable. ELLE
et lui ne purent procréer. Ils n'ont pas eu de chien. Le félin
qui partageait ses nuits à elle s'est enfui, lorsque
Frédéric commença de trop hanter Saint Jean.
Il était nanti de chien, ELLE avait encore
chat. Rendez vous de printemps fixé vers mi-avril. Les journées
qui lui restent, Il les emploie à la convaincre que son retour est
proche: Il n'esquivera pas la discussion, le temps ne leur sera pas chichement
compté, même si elle doit consacrer quelques soirées au
théâtre (ELLE n'est pas peu fière d'avoir pour la seconde
fois décroché un rôle principal au sein d'une des troupes
anglophones que Genève suscite), même si sa mère vient
à la visiter, mobilisant ainsi trop de précieux instants, leur
portion ne sera pas congrue, Il a déjà pris soin de ces
broutilles. La réunion qui l'amène en Europe sera solidement
encadrée par deux semaines lémaniques. Les fêtes du premier
mai seront leurs. Qu'ELLE ne tremble pas, c'est en paix qu'Il rameute. Tu
verras, le séjour sera doux, les nuits sereines et longues, les jours
embaumeront.
Ce n'est que bien plus tard, en maladresse
apparente, qu'Il lui avoua le chien, car il savait d'avance l'effet d’une telle
information, signal d'assise réaffirmée sur socle familial.
Lorsqu'Il indiqua la présence canine, il
recula aussitôt face à la réaction, une poussée de
méfiance devant ce qui pour ELLE valait trahison rétroactive.
C'était avant New York. Il voulait sa chaleur, il voila pudiquement
l'animal de la gaze légère d'un caprice d'enfant.
Décidément, Il ne sait guère assumer ses instincts.
Non plus lui conta- t- il l'épisode Lapin.
Lapin est douce Chinoise. Le nom dont Il l'affuble,
et qu'il emploie pour leurs contacts intimes, lui-même alors se
déguise en Tigre, provient de son année de naissance. Lecteur,
érudit tu l'es tant, tu as de prime abord deviné la jouvence.
Connaissance biblique fut faite du Lapin presque en
veille de sa fusion avec ELLE. Plus tard, Il décrira les circonstances
de cette relation, pour lui si surprenante, Lapin bouleversée, ELLE, qui
devina, dardée de jalousie.
Lapin avait vécu, de manière
distanciée, du moins chercha t elle à le lui faire croire, les
péripéties de leur existence bouillonnante. A ces ides de mars,
Lapin était disponible pour partager avec lui quelques jours de retraite
en province de Chine, sous l'ombrage de fonctions officielles.
Tous deux se sont embarqués pour
Cythère, en fait la province natale de Confucius, cette même
région dont Lapin est originaire. Ne dit-on pas que les filles du
Shandong sont les perles de Chine? Il est également vrai que chacun des
autres terroirs se prévaut d’une semblable prétention.
Les premiers jours de leur périple furent de
reconquête. Lapin acceptait l'intimité. Longues heures
passées ensemble, des soirées entières à bavarder
doucement, à redonner confiance. L’anglais en devenait véhicule
de charme, des rires devant les lacunes réciproques, des dîners
tout en baguettes, des ventrées de ravioli.
Lapin ne voulait pas cependant qu'on la touche, ses
flux intimes la rendaient impure.
En capitale provinciale, elle l'introduit
auprès de ses grands-parents. Ouvriers contremaîtres
désormais à la retraite, ils ont conservé le logement
sobre et étroit de l'entreprise. Jamais ils n'ont reçu un si
grand personnage, mais leur petite fille garantit sa bonne foi.
Il ne fait l'objet d'aucune inquisition. Paroles
sur les distances, l'amitié entre les peuples, la difficulté des
langues étrangères. Son chinois balbutiant suffit pour passer
l'examen. Deux quarts d'heure plus tard ils cheminent à nouveau,
amoureux, vers l'hôtel où Il a obtenu qu'elle occupe une chambre
voisine. Ce n'est pas seulement la fraîcheur des ténèbres
qui incite leurs doigts à se nouer.
Le lendemain est mobile. Il leur faudra partir la
fin d'après midi, le train les mènera vers une cité
côtière, où ils arriveront à trois heures de veille,
en pleine nuit.
Un moment de repos. Soucieuse des règles
établies, Lapin a libéré sa chambre. Il dispose d'une
suite, lui offre le partage, qu'elle accepte pour autant de ne pas être
assaillie d'hommages. Elle veut reposer avant l'épreuve ferroviaire. Il
promet et s'y tient.
Gentilhomme, Il se retire dans une pièce
dont il ferme la porte, sommeille justement. Quand Il écarte l'huis,
l'heure approche, il contemple avec tendresse son grand corps alangui sur un
sofa acculé à des verres de lumière. Elle dort,
angélique. Ses lèvres s'écarquillent en sourire. Son
rêve est doux, peut être y a- t- il une part. Le soleil illumine la
frange qui surmonte l'amande de ses yeux, l'ovale du visage évoque
l'abandon, Il se délite d'affection. Mais le téléphone
s'impose, le rêve disparaît, il faut partir.
Le voyage sera partagé. Deux
cicérones locaux, qui prendront part à la même
réunion. La nuit fut brève sur les banquettes molles. Ils avaient
été refoulés du couloir où leur intimité
pouvait se continuer, par un préposé soucieux qu’aucune parole ne
puisse être échangée hors le contrôle du collectif compartimentaire.
Nul n'éteint la lumière lorsqu'ils
gagnent leur couchette, Lapin au-dessus de lui. Il sait, car elle le lui a dit,
qu'un espace demeure entre paillasse et paroi, au travers duquel le bout des
phalanges peut se tendre vers un dernier contact avant que la pudeur des corps
n'occulte le feu des esprits.
Arrivée en station. Il est trois heures
comme prévu. Nuit noire et gluante de froid, caravane vers
l'hôtel, la disponibilité chinoise le surprendra toujours. Quelle
que soit l'heure d'arrivée, quelque important que puisse être le
retard, un comité d'accueil sera toujours présent. La troupe
éveille le veilleur, qui dort bien sûr à ces moments indus.
Ils ont encore chambres voisines. Les cicérones s'esquivent, la
barrière d'argent les empêche de résider dans un
séjour semblable.
Tous deux conviennent de se retirer pour une
intimité propre au dépoussiérage. Le temps est avec eux,
sur sa demande le début des officielles reporté jusqu'à
seize heures. C'est donc excité, rafraîchi, qu'Il vient gratter
à son battant quand l'aube blafardit.
La porte est restée ouverte. Lapin attend
en nuisette d'épousée.
Du sang me coule encore, il ne faut pas toucher.
Mais les seins, ces bourgeons dont tu me fis naguère exsuder le
désir, tu peux les honorer. Caresse-toi aussi, pour que je t'envisage,
alors jouissons ensemble. Tu verras, dès ce soir, je m'abandonnerai, je
t'accepte à nouveau... Elle dit, Il agit, elle jouit prestement tandis
qu'il éjacule.
Ils eurent trois soirées autour de
Confucius. Les journées se passaient en rires partagés, ils
étaient presque devenus marginaux aux pompes officielles. Il lui offrit
des fraises pour le plaisir de voir sa bouche purpurine en enrober le fruit, et
c'est les yeux mi-clos qu'elle croque la chair.
Un soir, leur dernier soir, des larmes viennent
à l'idée qu'ils devaient se quitter. Ils ont pleuré
ensemble, leurs larmes sont sans feinte. Elle avait peur un peu du
diamètre vital qu'Il arborait à la ceinture, lorsque le
désir d'elle provoquait érection. Comme Il la sentait triste, il
ne voulut pas prendre le risque de la pénétrer alors, de crainte
qu'ils ne se quittent sur un sentiment de douleur. C'est en bouche qu'Il
recueillit sa liqueur, c'est en bouche qu'Il ensemença. L'enfant qui
vient de naître est donc bien marital. Lapin est affection, tendresse et
amitié, Lapin a survécu aux affres de l'an III.
*
* *
En avril de cette même année,
l'arrivée à Genève était un peu complexe, tant il
lui fallait marier d'inconciliables, surdimensionnement du système
local. Il se devait aux amis, juste retour de Chine. La fille
aînée, étudiant à Lyon, réclamait sa
présence. Sa mère languissait de l'étreindre à
Paris. Elle, avide, anxieuse, le pressait de questions.
Les répétitions auxquelles ELLE
devait s'astreindre lui facilitèrent la tâche. Il sut la persuader
du caractère primordial, bien plus professionnel, de rester arpenter la
scène avec ses camarades, plutôt que de déserter pour
l'accueillir au débarquer d'avion. La concession qu'ainsi Il consentait
aux Arts lui permit d'accepter l'offre des deux Tannen, ils dîneraient
ensemble comme de naturel dès qu'Il aurait foulé le bitume
d’Europe. Quant à ELLE, ils étaient convenus, mais c'était
leur secret, de se trouver à l’hôtel une fois clos les rideaux du
théâtre. Il disposait de deux soirées juxtaposables.
Les anicroches n'entamèrent pas un plan si
bien tracé. Il y avait pourtant eu maldonne lors des
réservations, la chambre qu'Il escomptait ne serait libre que le
lendemain. Peu importait, une autre auberge, de moindre renom mais meilleure
cuisine pouvait l’abriter pour les premières heures. Il acquérait
ainsi tranquillité sans préméditation.
Il laisse donc un message au comptoir, va occuper
une soupente dont le rustique exigu lui fait douter un peu qu'ELLE
tolère d’y séjourner. Une voiture fut louée. Si elle le
désire, ils pourront à loisir deviser à Saint Jean. Il
serait autonome et pourrait fuir si, d'aventure, ELLE voulait crever ses yeux
ou lui griffer les joues.
Ce début de printemps était doux sur
la plaine gessienne. Il dîne avec le couple sur une terrasse close de
demi-murs. Dans la nuit claire obscure les arbres se découpent, l'air
est déjà vibrant des parfums de la chair.
Ils papotent et devisent, des heures paisibles
coulent. La répétition doit bientôt filer ses
dernières répliques. Ils commandent un dessert et le café
suivra. Amphitryon avise alors qu'on le demande, correspondant dont il n'a pas
compris le nom, une dame.
C'est ELLE. Elle arrive, la ville à
traverser, trente minutes encore, s'il peut l'attendre. Elle a trouvé le
message de changement d'adresse, et lui sait gré de n'avoir pas
souhaité, par le subterfuge ainsi offert, tourner le dos à leur
rencontre qui peut être sera difficile. Viens, viens donc, je t'attends,
je suis là, je n'ai pas peur, que ton cœur se rassure. Les
étoiles éclairent ta route et te guident vers moi. Il parle, va
se rasseoir, mais son pouls enchamade.
Il presse la clôture du repas, simule une
fatigue engourdissant ses mots, use traîtreusement à rebours des
subtilités du décalage horaire, pour lui, ce n'est maintenant
qu'un petit début d'après midi. Non qu'Il craigne vraiment la
rencontre, les Tannen étaient bien sûr au fait de leur ensemble,
mais ils ignorent tout de leur frais renouement, un croisement fortuit pourrait
tous les gêner. Les fuites sont d'ailleurs toujours à redouter, Il
n'a gagné ni en bravoure, ni en franchise.
Eux se lèvent, l'embrassent, à se
revoir bientôt. Tout à la volupté d'une attente certaine,
Il commande une nouvelle bouteille, des verres neufs, et se prend à
guetter.
La rue était calme passée la
dixième heure. Chaque fois qu'un trottoir résonne de talons, que
l'air répercute un claquement de portière, qu’un moteur vrombit
dans les parages, Il sent à la fois son cœur bondir, la moiteur de
ses paumes en irriguer les lignes, et les stries de ses ongles répondre
au crépitant de nerfs à fleur de peau.
Alors, tandis qu'une fois de plus ses doigts
désabusés fourrageaient sa tignasse, alors Elle apparaît.
La Lune qui perçait les maigres frondaisons lui ménage une
entrée de luxe au théâtre de l'espoir. ELLE resplendit des
fards de générale, ses yeux bleus chatoient, candélabres
complices. Un châle couvre, impudique, ses épaules
dénudées. Sa gorge palpite sous une chaîne
éléphantine dont Il lui a fait présent à la fin de
l'an I.
Le rauque de sa voix. Elle lui dit bonsoir, Il
l'invite à sa table. ELLE prend place à ses côtés,
dédaignant le face à face de la bienséance distante,
lève ses yeux dont le brillant est pur. C'est vers lui qu'ELLE sourit,
d'un sourire dont aucune dent ne pourrait s'absenter. C'est pour lui qu'ELLE
répète: Bonsoir, comment vas tu ? Alors Il sait, alors Il en est
sûr, il l'aime, mais il ne le dit pas.
A leur tour ils bavardent, se trouvent peu à
peu. Leurs mains explorent méthodiquement chacun des doigts de l'autre.
Leurs cheveux se rejoignent quand les têtes se penchent pour trinquer au
pardon. L'heure n'est pas venue du tout grand déballage. Ce soir, il
leur faut d'abord reprendre connaissance.
Pression des phalanges sur le nu de son bras. Il
sent sa peau grenue, est ce désir, simplement Il dit: J'ai froid,
veux-tu monter ? ELLE hoche, ils grimpent le colimaçon, la bouteille les
suit. Dans la mansarde ils trinquent encore, la chambre est si étroite
que la couchette leur sert de banc de palabre.
Côte à côte ils sont seuls, se
contemplent et s'enlacent. Il effleure le sein qui palpite le plus, puis
caresse son frère dont le durci s'exclame. Il embrasse son cou, ELLE
humecte ses lèvres. Il dit: Veux-tu rester ? Elle soupire que oui.
Cette nuit, il leur fallut longtemps pour que leurs
corps se découvrent et s'acceptent à nouveau, que reviennent ces
gestes que la pudeur retient, la tendre fermeté de sa main coulissant
tout au long de la verge, tandis que du majeur il effeuille le livre saint de
ses cuisses offertes, la pulpe de ses lèvres aspirant la semence pour
qu'elle vienne inonder les chaleurs de la grotte.
Graves, ils ont vécu l'amour sous les pans
inclinés.
Quand ils se furent retrouvés, ils ont
repris la parole. Ils se sont câlinés toutes griffes
rentrées. Ensemble ils étaient revenus, ensemble ils se savaient
provisoires. Mais pour eux l'éphémère avait goût de
sublime, tant l'âpre du désert qu'ils avaient traversé
avait laissé de poussière dans leur bouche.
Ainsi s'installaient-ils pour une routine
décadaire. Les journées étaient simples. Maison Commune
les accueillait tous deux, les habitudes étaient renouées au
restaurant, serveurs heureux de les revoir, comme si jamais ils ne
s'étaient séparés. Vêpres sonnant ELLE rejoignait
Thepsis, IL vaquait en amitié.
Entre dix et onze heures se déployait leur
connivence nocturne. Il aimait à l'attendre au bar de son hôtel
où, comme tel met en forme l'oreiller sur lequel viendra bientôt
reposer le chef de l'être aimé, il faisait préparer
à l'attention de ses appétits juvéniles, Elle n'aurait pas
dîné, une assiette fromagère et un verre de beaujolais. Il
devisait avec l’employé, lui disait fièrement: Oui, mon amie va
venir. Et ELLE surgissait, radieuse, maquillée, l'embrassait à
bouche gouleyante. Dans la nuit qui rôdait s'annonçaient les
délices.
Vient le jour de la première
représentation. Il la craignait nerveuse, Il la trouve sereine. La
pièce se jouait en faubourg de Genève, Georges était
invité, deux voitures procèdent vers la scène inaugurale.
Lorsqu'ils se voient rendus, il est encore bien
tôt pour les spectateurs, mais l'artiste doit se préparer en
coulisses. ELLE délaisse donc son duo d'admirateurs, qui ont promis,
juré, bien sûr ils seront là au lever du rideau. Un
café vicinal où ils s'attablent, boivent le vin fruité des
coteaux de Russin, savourent pâtes italiennes, si onctueuses sur les
bords du Léman.
Le temps passe en cancans et bavardages d'espoir.
Les amours du passé furent narrées, celles à venir
entrouvertes. L'horloge les rappelle au devoir: Les trois coups sont sur le
point d'être frappés, ils vont manquer les préliminaires.
Jamais ELLE ne leur pardonnera, si elle s'en aperçoit !
A peine ont-ils réussi à s'infiltrer
dans la salle, le spectacle est entamé depuis cinq bonnes minutes, qu'ELLE
fait son entrée.
La pièce est moderne, noire, drame familial
sur fond de déshonneur et suicides. L'on joue en costumes de ville. La
frêle silhouette qui se découpe au cœur du rond de
lumière, la salle faisant cercle autour des acteurs, est vêtue des
habits du quotidien, ceux qu'Il lui connaissait, qu'Il l'aidait à
choisir le matin au lever.
Ce pantalon qui la moule si bien au premier acte,
ils l'ont acheté ensemble, d'urgence, à New York,
l'été passé, un jour où des menstrues
inopinées avaient inondé son fonds de culotte une heure à
peine avant le départ pour Kennedy. Il se souvient, ce fut lui qui le
dénicha sur le rayon, forçant son indécision
fébrile à prendre enfin action .
La robe du deuxième acte, si vaporeuse et
gaie, comme Il l'aimait aussi, comme elle lui seyait lorsqu'ELLE s'accrochait
à son bras les chaudes soirées d'août. Maintenant encore
elle la met en valeur, même si la perte de poids subie du fait, dit-elle,
de leur séparation, l'oblige à la porter désormais
devant-derrière, décolleté transformé en dos nu,
ses épaules offertes aux yeux du voyeurisme.
Il apprécie moins la sobre rigueur du
troisième acte, quand le drame se dénoue. Il la trouve trop
longue, cette jupe qu'il ne connaît pas. La taille
exagérément basse peut être, cela la raccourcit, fait
offense à la beauté de ses jambes, il faudra le lui dire mais Il
ne lui dit pas.
Choc surprenant des émotions, voir
l'être de chair qui vous a ravi l'âme ainsi livré aux loups,
dans la quotidienneté de son absence de parure. Anonyme, la contemplant
au milieu de tant d'autres, Il s'assombrit un peu du viol d'intimité.
C'est donc cela, le théâtre,
être aimé d'une actrice et la suivre dans son jeu. La
rançon à payer, la perte de son statut d'unique contemplateur.
Ses yeux sont devenus une paire banale.
Il est vrai que seul ce soir Il peut savoir les
trésors à l'abri des défroques. Lui n'a cure de la
dévêtir du regard, ses pupilles émettent des rayons qui
transpercent le tissu pour arriver aux formes réelles. Le fantasme des
imaginaires, il n'a pas besoin d'y avoir recours, ses privilèges
demeurent.
Tels pensers libertins l'éloignent trop du
spectacle. Tout à l'heure, Il sera bien en peine pour faire un compte
rendu d'audience, si ELLE l'en prie. Il s'ébroue, se reprend à
écouter, y trouve d'ailleurs du plaisir. La pièce est simple et
franche. Elle tire son épingle avec la sobre élégance qui
la caractérise lorsqu'elle souhaite séduire. Le final est
donné, des applaudissements crépitent auxquels Il joint les
siens, c'est un succès, ELLE peut être heureuse et fière.
Quand ELLE les rejoint au foyer, pour une
verrée offerte au public le soir de première, Il perçoit
dès l'abord, au brillant de ses yeux lorsqu'elle accourt vers lui,
l'embrasse à pleine bouche et lui saisit les mains, à quel point
le triomphe irradie tous ses sens.
Il est heureux pour ELLE, triste un peu cependant
que ce bonheur n'ait pu être prodigué par lui seul, il leur fallut
se compter plus de cent pour qu'ELLE atteigne une telle plénitude.
Tu jouis quand on t'exhibe... D'ailleurs, n’est-il
pas vrai, quoiqu'elle s'en défende, qu'ELLE adore à
paraître ?
Deux remarques sur la pièce, ELLE
écoute, l'air grave, professionnel. D'abord, Il n'aime pas la
scène du baiser. Bien trop longs et réels à son gré
sont le toucher de lèvres et les langues mêlées. Elle rit,
le rassure, partenaire homosexuel. Il lui fallut longtemps pour surmonter sa
répulsion. Pour ELLE, c'est bien plus agréable, il a beaucoup
progressé en techniques buccales, mais le danger ne viendra pas de ce côté.
Puis, lorsque vous saluez, pourquoi arborer ce
masque, pourquoi ne pas montrer d’un sourire éclatant au public,
à nous autres, votre bonheur d'avoir joué? Le sérieux de
vos mines laisserait supposer que vous vous ennuyiez tout au long de ces actes,
que nous fûmes bien sots d'avoir tant apprécié. Là,
ELLE hoche la tête. Il touche un point de substance, mention sera faite
près le metteur en scène. Depuis, la troupe sourit chaque soir
aux bravos. Il aurait, lui aussi, contribué au montage.
Amis, admirateurs, l'accaparent. ELLE serre des
mains comme un politicien, dépose de chastes baisers, en reçoit
tout autant, vole de groupe en groupe et maints essaims l'entourent. Lui se
trouve perdu en foule d'initiés. Il s'abstrait, regarde le brouhaha.
Elle s'en rend compte, le rejoint dans son coin, se hisse sur les pointes pour
lui baiser le front, murmure à son oreille: Viens, partons maintenant,
soyons nous. Il l'étreint de gratitude. Ils s'enfuient vers Saint Jean
et des amours limpides.
Il devait, instructions reçues de la Maison
Commune, justifiant son déplacement vers l'Europe, s'arracher aux
langueurs de Genève pour participer durant trois jours à des
assises transalpines.
ELLE ne montra pas trop de dépit à
cette séparation. Pour lui mal nécessaire, cela lui permettrait
de satisfaire à l'une au moins des tâches familiales dont, avant
son départ, Il avait été investi. Le déplacement
coïncidait avec des vacances universitaires. Fille aînée
pourrait donc le rejoindre, si elle le souhaitait, et elle le désira,
dans son escapade turinoise.
Quant à ELLE, qui l'attendrait patiemment,
elle pourrait mieux se consacrer à son art, peaufiner le personnage dont
chaque soir ELLE était possédée, aussi se préparer
au débarquer de Mère, dont l'arrivée des Amériques
devenait imminente.
Leur séparation était truffée
d’une complicité diluant l'amertume. A son retour, Il leur resterait
presque une semaine pour évoquer l'avenir. Tout à leurs
retrouvailles, ils n'avaient en effet pas même commencé à
tisonner les braises de la rupture automnale.
Fin de dimanche après midi, alors qu'ELLE
vient de rejoindre la scène, Fille aînée s'embarque
avec lui sur l’avion régulier. Il avait dédaigné le
transport collectif et routier que Maison Commune offrait, refusant aussi bien
la promiscuité que le départ prématuré qui l'aurait
éloigné d'ELLE au moins deux heures plus tôt.
Fille aînée, Il ne l'avait pas revue
depuis l'août de l'an II, quand ELLE demeurait sa durable compagne.
Depuis, Il n'a guère eu d'autres nouvelles qu'intermédiaires, au
travers de la conversation scrupuleusement entretenue par l'épouse
mère, chaque Jour du Seigneur, avec l'adolescente, c'est ainsi qu'on les
nommait jadis, maintenant ils sont majeurs, pour s'enquérir du moral et
du physique de la blondeur perdue dans les miasmes lyonnais.
Sa nature penche plutôt vers les voies
taciturnes. Fille aînée pour sa part n'est guère expansive,
trait de son caractère où l'atavisme est indéniable. Ils
se parlent donc peu tout au long du trajet, cependant ils ont plaisir de
compagnie.
Il n'est pas peu fier d'avoir à ses
côtés cette pousse gracile sur laquelle déjà les
hommes se retournent. Lorsqu'il aura regagné Genève, un des
participants à la réunion, croisé au hasard des couloirs,
qui les avait remarqués, toujours ensemble en marge des assises, et le
connaissait peu, lui fit d'ailleurs compliment sur la grande beauté de
sa jeune épouse.
Fille aînée, nubile compagne, semble
apprécier l'aventure, seule avec lui, accompagnante officielle,
participant pour la première fois en adulte véritable à
des cérémonies mondaines, libre de ses journées dans la
ville inconnue, trônant, à la place d'honneur, au banquet de
clôture, conversant en égale avec l'hôte principal. ELLE
accueille volontiers un tel dérivatif au quotidien pesant des
études, de la solitude de la chambre d'exil, ce sont de vrais
congés qu’Il lui octroie.
Trois jours coulent, le Piémont était
alors fort humide. Les Tannen, toujours eux, viendraient à la rencontre
et les rapatrieraient dans leur automobile.
Dès après mi-journée, ils
s'élancent en assaut valdôtain. La route crapahute, les
intempéries entravent leur progression. Ils doivent souper à la
bouche du tunnel. Lui, pensers genevois revenus le hanter, commence de
s'inquiéter des heures volatiles.
Rendez vous fut pris avec ELLE comme à
l'accoutumée. Elle a promis ce soir de se hâter, il sera donc
plutôt dix heures que onze lorsqu'ELLE se présentera à
l’hôtel. Si lui n'est pas rendu, il faudra expliquer, surmonter peut
être sa bouderie, que de moments perdus pour leur
sérénité.
Le retour les amène aux portes de
Genève. Arrêt encore à l’appartement de Consort cadet,
juste une escale, prévient le conducteur, récupérer leur
progéniture, l’amie de Fille aînée, qu'elles puissent échanger
leurs désirs et leurs rêves.
Il peste contre la montre, Fille aînée
montée à l’étage ne resurgit pas. Ils vont risquer un
oeil, une tablée de jeunes en mixité se livre à des
libations auxquelles Cadet les convie. Un verre qu'Il déglutit à
la hâte. Soucieux, lui dont la glotte d'ordinaire ne rechigne jamais,
décline la resucée.
Les filles décident de demeurer en
compagnie, les parents sont congédiés. Dernière
étape à franchir, reprendre possession de la voiture louée
qui l'espère face au logis amical. S'évader du coup de
l'étrier, fatigue, travail du lendemain, plus vite que de raison
rejoindre son hôtel, dix heures trente déjà.
ELLE est là, juchée devant le bar.
Elle vient d'arriver, n'a pas encore eu le loisir d'attendre. Etreinte
soulagée, c'est à l'amour qu'ils boivent, celui qu'ils ont
vécu, celui qui les attend. Ils trinquent au succès qui
l'auréole, ils évoquent des plans pour l'accueil de la
Mère. Connecticut est dû dans quelques heures, ELLE ne pourra
guère se rendre disponible, mais lui, ne peut-il pas ?
Anesthésié de n'avoir pas
déplu par son retard, c'est sans regimber qu'Il accepte l'oukase.
Demain, Il pouponnera belle-mère avortée. Il se demande ce que,
pour elle, il représente désormais.
Le lâche abandonnant le fruit de ses
entrailles après l'avoir fait croître au suc de l'espérance
? Le gendre potentiel, séparé par la vie du cours majestueux
qu'il entendait descendre, mais dont l'espoir demeure qu'il accoste au rivage ?
L'infâme séducteur, abusant de l'innocence d'une enfant, rejetant
celle honteusement séduite, pour revenir s'abreuver, plein de morgue,
aux plaisirs qu'elle dispense ?
Une épître de son père lui
avait été communiquée, où l'homme cherchait, du
haut de son expérience septentenaire, à adoucir les sanglots de
sa voix lorsqu'au téléphone ELLE lui avait dit l'horrible
vérité. Père l’assurait que nulle faute ne saurait lui
être imputée, qu'il s'avère difficile pour un homme de
rompre des liens de mariage et de sang, que la fuite vers le passé est
attitude commune, même et surtout en l'absence de danger, alors sans le
savoir il citait presque Ghenasim, mais qu'ELLE, sa fille chaste et pure,
survivrait ces épreuves, en sortirait grandie. Confiance créait
force, la force attirerait des amours plus durables.
Ayant lu, Il aurait craint d'affronter le
vieillard, d'autant qu'il le respecte pour ses faiblesses comme pour ses douces
fantaisies, pour l'aimable piété dont il l'entoure comme pour
l'étonnement naïf accueillant chaque fois les succès au
labeur qu’ELLE ne manque pas fièrement de rapporter.
Mère ne savait rien, ou si peu, tant ELLE
craignait, rivalité latente, ergots trop opposés depuis bien trop
d'années, que l'aveu de son désarroi, de son échec,
veuvage par guillotine, ne laisse libre cours à des critiques
rétroflexes, sarcasmes ou persiflages, cela, ELLE ne l'aurait pas
supporté.
La version maternelle était nourrie de
difficultés de circonstances. Des contradictions avaient surgi entre
eux, ELLE ne pouvait abandonner son travail, alternative chinoise ne
s'était pas trouvée. Ils vivaient séparés, l'amour
en tiédissait. L'avenir leur dirait bientôt ce qu'il serait.
Version maternelle, version familiale officielle d'ailleurs, celle dont la
fratrie disposait elle aussi quand Il la rencontrerait quelques mois plus
avant.
L'édulcoré savant de la brusque
déchirure, cache pour ses blessures, son orgueil mortifié,
permettrait leur survie tout au long de l'an III. Cela permettrait aussi, mais
là Il imagine, d'introniser dans le calme d'une transition dont ELLE
saurait le rendre responsable, lui dont l'indécision serait alors mise
en exergue, n'aurait-elle pas souffert assez longtemps dans son patient espoir,
l'amant nouveau dont la venue était déjà
irréductible, comme planifiée au tableau d'avenir.
Bref, Mère ne savait rien ou presque.
D'ailleurs, ajouta t elle pour rompre les fragiles barrières qu'Il
tentait d'opposer, ne la connais-tu pas ? Tu ne seras pas contraint de
converser, sa parole suffit pour meubler tes silences.
C'est tout de même inquiet qu'Il les rejoint
au déjeuner du lendemain , restaurant de la Maison Commune. L'embrassade
est franche, Mère semble éprouver plaisir à le revoir. La
conversation s'enclenche, les sujets ne manquent pas tant sa curiosité
l'emporte vers l'Europe, la France dont elle a tardivement entamé
l'étude du langage, mœurs et coutumes si déroutantes pour
son côté de l'Atlantique.
L'après midi, ELLE doit
déférer aux devoirs de sa charge, lui est beaucoup plus libre. On
les voit ainsi se promener, mère et presque gendre, sur les berges du
Lac, s'extasier au jardin botanique sur les fleurs et boutures, toutes lui sont
connues, vertes sont ses deux mains de Nouvelle Angleterre. Elle lui croche le
bras quand il faut traverser la grande nationale pour rejoindre cygnes et
colverts. Son babil rompant les bâtons et la glace, soleil de la partie,
le temps s'écoule sans l'ombre de l'ennui.
Un rendez-vous triangulaire était pris vers
cinq heures. Quelques minutes seulement, ELLE doit se ruer vers le
Théâtre. Mère éprouve trop de lassitude pour l'y
accompagner ce premier soir de dépaysement.
C'est vers lui qu'ELLE lève ses yeux emplis d'espoir,
Il accepte sans soupirer. Mère sous son égide regagnera Saint
Jean. Entre-temps, car Il ne peut envisager de la délivrer sur le perron
comme une lettre en souffrance pour retourner vers des plaisirs urbains, il la
divertira tant que ses paupières ne seront pas scellées par les
fatigues du voyage.
Marché conclu, ELLE s'éclipse la
conscience tranquille. L’amour filial sera présent par contumace. Le
voici donc soixante ans entre les mains.
Une première étape les mène
vers un bar où Il avait obtenu que les rejoigne un complice de
naguère, l'un de ceux dont ELLE narrait, au fil de lettres familiales,
les qualités extrêmes, qui saura séduire la
génitrice, ou du moins l'entretenir un peu, dérouler des anecdotes
de vie, des maximes d'expérience.
Ce hiérarque le dépasse en âge.
Jeune homme il avait fui la dictature d’un pays de soleil, organisé
depuis Genève le noyau clandestin d’une lointaine résistance.
Avec la paix civile, il n’avait pas voulu s’en retourner trop tôt
effeuiller des oeillets dont l’odeur douce amère l’écœurait
encore un peu. Fidel, c’est ainsi qu’on le nomme, demeurait donc Romand, et ils
le rencontrèrent. Ce soir il contribue au délasser de
Mère.
La scène se déroule au buffet de
la gare de Genève. Mère savoure l'impromptu. Deux hommes
mûrs à son service, européens, plus même, latins,
donc êtres de culture, respectés pour leurs actes et leur commune
foi dans l'avenir, qui décrivent sa fille comme un fruit d'exception,
respectent son parler, écoutent et lui répondent, s'efforcent
à satisfaire ses désirs les plus fous, comme de commander un
apéritif dont elle a lu le nom, il y a peu, dans un magazine
réputé, nom qu'elle a oublié maintenant, aussi les
ingrédients nécessaires, tout ce à quoi elle peut
maintenant s'accrocher, c'est la certitude de la francité du breuvage,
le goût en était mentionné comme doux et amer,
référence devait être faite dans l'article à une
sorte de Martini, mais elle n'en est plus sûre tout à fait.
Après conciliabule avec le maître de
chais, leur choix se porte sur Noilly. Ils eurent la main heureuse. La liqueur
aurait dû être brune au souvenir de Mère, cependant les
papilles approuvent la saveur.
La convivialité l'emportant sur ses ailes,
Mère dont l'aversion à la fumée est proverbiale,
n’est-elle pas américaine soucieuse de rectitude sociale, ne cille pas
devant les volutes qui décorent la salle. Ils peuvent se délecter
des noirs cigarillos que Fidel affectionne.
Lorsqu'Il lui contera l'épisode, ELLE
s'exclamera, le complimentant pour ce travail d'assouplissement d'échine
accompli sans effort sur un milieu hostile, produisant ses effets par
delà l'imaginable. L'hommage rendu à ses dons de promoteur en
tolérance, Il se figure qu'il marque leur destin, qu'ensemble ils
devront vivre d'autant plus, que lui s'avère l'indispensable maillon
entre les disparates de sa famille à elle. A cet instant, Il ne pensait
guère trop à la sienne.
Fidel devant regagner son domicile, Mère et
lui traversent la salle, Restaurant français de la Gare, une des vraies
bonnes tables de Genève, service d'un classique dont Mère devrait
l'apprécier.
Dîner en tête-à-tête, mets
raffinés, vins choisis, conversation presque mondaine. Il ne
ménage pas sa peine, ni ne boude son plaisir. Cette parentèle ne
l'aurait pas rebuté. Si seulement la rupture avait pu être
évitée ! Mais peut-être leurs fragments pourront se
réunir.
Les cils qui lui font face tout d'un coup
papillonnent. L’heure est venue où le sommeil accable le voyageur
transocéanique. Il rapatrie doucement vers Saint Jean, informe
Mère, lors de son retrait en chambre, qu'Il restera céans, non
qu'Il doute de la qualité de son repos, mais pour rendre compte de la
mission accomplie et puis, s'il faut l'avouer, pour tâter encore un peu
ce soir aux plaisirs de sa fille.
Elle opine en baillant: Il n'y a rien là que
de très naturel, à nous revoir demain, pour le café de
l'aube.
En quelques heures Il a repris sa place au giron
familial, comme si les souffrances émaillant son parcours depuis
septembre de l'an II n'étaient plus qu'illusions nocturnes,
sublimées aux rayons de l'éveil.
Un peu anxieuse à son tour, ELLE
apparaît bientôt, s'enquiert des résultats de leur
soirée commune. Il dit, elle sourit, applaudit au récit. Elle
ajoute: Je t'aime, comme tu la comprends bien, mieux mille fois que je n'ai su
le faire. Je t'aime et te sais gré. Nous dormirons ensemble, tu me feras
jouissance, et je pourrai crier quand le plaisir viendra, Mère est si
fatiguée que nul bruit ne saurait pénétrer son sommeil.
Les grincements du lit couvrirent presque les
râles de l'extase.
Le lendemain était relâche. Ils
étaient convenus, trio inséparable, Mère, ELLE et lui, de
se retrouver au bar de son hôtel, pour profiter ensemble des plaisirs
d’un repas, puis de regagner Saint Jean. Pas trop tard, ELLE devait
ménager son influx pour la dernière représentation,
Mère y assisterait. Il jouerait les chauffeurs nocturnes, ces dames
ayant choisi le bus pour leurs emplettes.
Rendez vous avait été fixé
à la brune. Les soirées allongeaient à la veille de mai.
Il craint de s'ennuyer d'attendre, invite Georges à partager son temps.
Les femelles rejoignent l'abreuvoir, la
poussière citadine leur assécha la glotte. Tous quatre prolongent
l'interlude, l'alcool ouvre les cœurs et justifie l'ensemble. C'est pleins
de naturel qu'ils décident de ne pas se séparer, mais d'aller se
repaître de conserve au restaurant voisin.
A peine sont-ils attablés qu'un
collègue de Maison Commune, posté aux marches africaines, de
passage à Genève, leur fait signe un discret depuis le coin
où, solitaire, il médite en gourmet.
Conviviaux ils l’hébergent au cœur de
leur insouciance. Quintette en harmonie. On rit, on plaisante, cela
résonne.
Au centre de la tablée, ELLE rayonne. Lui,
si proche, plus tendre encore qu'à l’accoutumée, ne lui barguigne
pas les saveurs du sacre légitime. Trône jonché de fleurs,
ELLE jouit d'entourage, amant fidèle, mère amadouée,
Georges comblé d'être de la partie, le collègue pouvant
témoigner de la joie et de l'amour qu'elle suscite.
Le fleuve Sénégal a frémi
aux échos du bonheur qui lui fut rapporté...
A l'aube c'est tendue qu'ELLE se prend la route.
Avant de paraître sur scène, il lui faudra travailler tout le jour
dans son antre, les préparatifs doivent être matinaux. Accessoires
fourrés dans un sac, déjà l'heure l'appelle, il lui faut
se hâter. A nous revoir ce soir, après le spectacle. Mère
me rejoindra à la Maison Commune, toutes deux nous gagnerons le
théâtre.
Lui s'était octroyé un congé
familial. Il avait pris langue pour un déjeuner champêtre avec
Fille aînée, les Tannen invitaient.
Il s'apprête à aller les rejoindre,
quand il se heurte presque, aux portes d'ascenseur, il avait entre-temps
regagné son hôtel, au sac qu'un autre de ses collègues,
emménageant, charrie avec dégoût.
Comme Il s'étonne de sa présence,
n'a- t- il pas une villa neuve et cossue aux abords de la ville, celui
là, tout à trac, confie son désarroi. Violente fut la
scène qui éclata chez lui. Le trop plein a débordé,
il quitte une femme dont l'acariâtre l'insupporte à
l'excès.
Lui ne sourit pas à cette grande peine. Il a
assez connu les affres du partir pour ne pas risquer la dérision.
Il prend donc sous le bras les cinquante ans de
l'autre, le tracte vers le bar, où il peut s'épancher. Une
bouteille entière de Pouilly fut la dose requise pour soulager son
cœur.
Lui buvait doctement, plaçait, comme Il
excelle à le faire, mots courts et phrases brèves aux moments
stratégiques. Il ne juge ni ne critique, simplement il écoute.
L'autre en ressent du soulagement, c'est apaisé qu'Il le laisse passée
une heure, promettant de revenir le distraire en soirée, tous deux
pourraient dîner, avant qu'il ne se rende au théâtre.
Le nectar blanc l'émoustille un peu
lorsqu'Il rejoint la fête. Plantureux, le repas renforce le bien
être. Il est heureux.
Heureux d'avoir Epouse à la maison,
maîtresse en poche. Heureux que Fille aînée soit contente de
vivre. Heureux que Tannen soit jolie dans son débardeur blanc. Heureux
qu'il fasse beau, et que les vins soient bons...
L’après midi est solidement entamée
lorsque leur cohorte rejoint la villa. La jeunesse batifole, clef des champs au
gousset. Les adultes prolongent les agapes de liqueurs digestives. Les odeurs
de l'été déjà se font présentes, les
têtes dodelinent au rythme du cordial. Le mari de Tannen s'est
bientôt assoupi sur la table du salon.
Tannen devait se rendre chez un docteur voisin, la
marche devant être véhicule pour ce séjour local. Exempt de
somnolence, entre ELLE et Mère l’accès ne lui avait pas
été dénié à de multiples séances
d’entraînement prandial, IL s'offre à l'accompagner.
Tannen plisse les yeux par un sourire moqueur qui
épargne les lèvres, accepte l’invitation. Les voici donc partis
pour les cinq hectomètres amenant au village. Il la laisse à la
porte consultante, lui rend ses civilités, elle remontera à pied
vers son logis.
C'est alors qu'Il s'installe, embusqué en
terrasse. Le temps est bien trop clair pour rentrer à l’hôtel, une
eau minérale adoucit quelque peu les effluves des grappes. Sans but
explicité, Il s'attarde sur les lieux, recommande une boisson
pétillante. Il vient d'en absorber la dernière gouttelette,
lorsque Tannen surgit enfin dans l'ombre de la place. Sans se l'avouer
vraiment, Il attendait cela.
L'apercevant, Tannen cligne à nouveau. Le
sourire cette fois lui entrouvre les lèvres. Il dit: Je suis
resté, il fait trop beau. Puisque nous sommes seuls, allons par les
bocages, nous rejoindrons chez toi par la ligne indirecte.
La non-intimité fut toujours le maillon
faible à leur chaîne d’attirance. La frustration avait
déjà couvert trois lustres et plus.
Le premier soir de rencontre, Il venait à
peine de planter sa tente gessienne, frais émoulu de la vie parisienne,
Consort, émargeant lui aussi à la Maison Commune, l'avait
sollicité pour le raccompagner. Ils habitaient alors une maison de deux
étages dans une bourgade acculée aux pentes du Jura.
Surpris, déçu en bien de se sentir
utile dans ce monde nouveau, Il mène deux chevaux de brouillard en
frimas, vingt kilomètres d'éternité. Tannen est
à l'étage, au bruit elle descend. C'est comme une apparition
flamboyante. D'un coup, Il se sent délivré de l'angoisse des
chemins creux enchappés de traquenards qu'il faudra affronter sur le
chemin du retour.
Ils se revoient dès lors, couples jeunes et
sages, à fréquence rapide. Un samedi de fin d'automne, Epouse et
Consort échangeaient des propos de circonstances, Tannen à la
cuisine briquait assiettes et pots. Il la rejoint, elle se tourne vers lui,
c'est une initiation au regard mutuel. Leurs mains se tendent quand leurs
bouches se joignent. Vite, un baiser unit les papilles assoiffées,
silence d'à côté les sépare soudain.
Le jour suivant, le mari de Tannen devait besogner
hors de chez eux à des travaux collectifs. Prétextant un
impérieux besoin d'exercice, Il enfourche sa bicyclette et rejoint le
foyer où, peut être, elle serait demeurée, où ils
pourraient commencer de disséquer les mystères magnétiques
dont ils furent pétrifiés.
Il débarque au village, retrouve la maison.
Des aboiements attirent Tannen sur le seuil. Des voisins les épient,
persiennes pas même closes, le baiser de bienvenue restera fraternel.
Ne pas entrer, l'enfant joue, celle qui maintenant,
amie de Fille aînée, est encore plus majeure qu'elle. Enfant dont
le Rapport, avec la certitude de ses quatre ans de délation filiale,
pourrait leur nuire, si matière à rapport par eux était
fournie.
Il ne se souvient plus s'ils ont parlé
d'amour dans la pâle clarté du jour qui déclinait.
L’impression demeurant est celle du sentir, par
silences et par mots, d'un hier sublimant les pulsions de la chair. Tendres et
doux sont les liens qui pourront les unir.
Aujourd'hui, le soleil chauffe à travers les
vitres abaissées. La jupe de Tannen ne l'est pas. Ses genoux
rutilent de luxure, et ne s'offusquent pas lorsque, délaissant le levier
qui sépare leurs sièges, des doigts flattent le creux qui
précède la rotule. A peine frémissant dans le vent de la
course, les cuisses s'abandonnent au palper du désir, leurs yeux qui
s'envisagent s'enchantent du contact.
Il n'est pas trop aisé d'aimer en
conduisant, même si certains ouvrages font état d'authentiques
prouesses, pour lesquelles lui manquent des dons élémentaires de
souplesse, et de concentration bifide. Or c'est d'amour, de caresses plus
intenses, qu'ils ont soif maintenant .
Il faudrait s'arrêter, dissimuler sinon leurs
ébats, du moins leurs attouchements à la censure oculaire et
sociale. La population est dense dans ces parages. Les cyclistes occupent les
sentiers, les promeneurs les charmilles, les vaches les prairies.
Tannen demande innocemment : L'hôtel
où tu es descendu, le confort y est-il à la hauteur de la
réclame ?
Elle prétend n’avoir jamais visité un
établissement de ce standing. Il lui propose donc, primaire mais
pressé, de visiter sa chambre, seulement quelques instants, ainsi pourra
t elle se rendre compte. Matoise, Tannen accepte. Les voici donc rendus
à son antre.
Aucune fois le passé ne leur avait offert
une telle aubaine, l’isolement dans un lieu où nul ne viendrait les
dénicher rapidement. Aucune fois non plus n'avaient-ils su, ou voulu,
créer de semblables circonstances, comme si la pudeur, celle qui
anticipe sur le décevoir issu de l'ultime abandon quand il n'apporte
rien à des liens déjà intimes, et ne se place pas sur une
perspective récurrente, les avait détournés de la
consommation.
Ils avaient pourtant commis les gestes du sexuel
à quelques occasions. Comment pouvait-il ne pas en être, sur tant
d'années de concubinage mental ? Mais gestes ils étaient
demeurés.
Une fois, Epouse et Fille aînée, alors
unique, s'étaient déplacées vers la capitale, les Tannen
hébergeaient sa solitude. Leurs semaines de connaissance auraient pu se
compter sur les griffes d'un félin. Consort avait rejoint Maison
Commune, fille était à l’école, lui, autoproclamé
en congé matinal, sommeillait sous le duvet installé à
même le sol, nu à son habitude.
Il avait sans doute rêvé, peut
être de Tannen, avec qui il avait longuement ri et bavardé la
veille. Consort s'était retiré précocement, tous deux
purent cimenter à loisir l’enceinte de connivence qui les abriterait.
Sans doute avait-il rêvé. La trique
matinale confirme son bien-dormir.
Dans son demi-sommeil, Il l'entend qui descend, se
garde de bouger mais entrouvre les paupières, perçoit en
clair-obscur l'ébouriffé des crins, et le semi-opaque de son
déshabillé. L’inconscience susurre qu'ils sont seuls, que les
volets sont étanches.
Marches lentement descendues, Tannen s'approche de
la couche. Elle se penche sur la forme qui frémit en gisant,
écarte fermement la couverture, sursaute à la vue du membre qui
bondit.
Sa bouche restait bée, Tannen aussitôt
en fait usage. Le gland est avalé, flatté, mordu. Vite,
goulûment, comme celle qui a faim engouffre des volailles.
Tannen était boulimique, mais raisonnable.
La succion s'achève bientôt, aussi abruptement qu’une trayeuse
disjoncte. Sa tête s'enfouit dans l'épaule dénudée,
elle dit: Je ne peux pas, je ne peux pas. Lui, hébété
devant une fringale ainsi domptée, caresse ses cheveux, l'embrasse dans
le cou. Il ne comprend pas, mais il accepte.
Tannen, qui le ressent, lui accorde ses
lèvres. La journée peut commencer, elle s'affaire aux fourneaux.
Maintenant ils sont mûrs, quinze ans les ont
boucanés. Pourtant, c'est le même désir qui les guide vers
la chambre. Le temps presse aujourd'hui, leur escapade ne pourra demeurer
longtemps inaperçue. Les préliminaires n'ont pas de place,
hâte d'après midi.
A peine entrés, ils s'allongent sur la
couche royale. Tannen, les yeux clos, quel passé revit-elle, ou
plutôt quelles absences, murmure: Nous ne pourrons faire l'amour, la
période est mal venue. Il soulève le maillot qui l'enserre, les
seins, petits et fermes, s'offrent à la lumière.
Les bourgeons durcissent sous le regard. Il se
penche sur eux, pieusement les honore. Tannen qui gémit, agrippe ses
cheveux. Tannen qui s'abandonne, c'est là sa récompense.
A son tour, mais doucement, il interrompt
l'électrique, comme halogène qui, à petit pas, sait occire
la clarté sans la faire souffrir.
Leurs corps se dessoudent, les langues se
mêlent une dernière fois. Il ramènera Tannen à la
maison familiale avant que son époux n'émerge des vapeurs. Ils
avaient eu deux heures pleines en usufruit.
C'est mélange de regret, de n'avoir pas
exploré plus loin le corps ainsi offert, dont la beauté
l'émeut encore en dépit des années, par cette
fermeté qui lui semble hors des âges; mélange aussi de
joie, pour avoir su inspirer le désir de celle qui devine le dessous des
cartes graisseuses de son jeu, celle dont la fidélité conjugale
défraie les chroniques intimes, une fois seulement, quand Il était
d'Afrique, elle vécut une aventure masculine, mais elle n'a pas
souhaité lui en livrer le nom, cela ne dura pas; mélange de la
fierté d'avoir su résister aux clins d’œil d’une victoire
aisée sur la femme alanguie, qu'Il aurait compromise à la
séquestrer jusqu'au soir sous couvert de lutinage.
Si elle regrette un peu dans le fond de son
âme, du moins l'espère- t- il, le trop bref du moment, Tannen lui
est reconnaissante d'avoir sauvegardé l'essentiel, puisqu'à un
autre fondamental tous deux ne peuvent, ni ne veulent prétendre: Son
foyer, la routine paisible, qui lui permet, pastorale Zangra, de rêver le
bonheur sans en prendre le risque, Tannen est pragmatique.
Les amours semi-platoniques ont
réintégré la boîte qui, un jour, qui sait, deviendra
de Pandore. Il regagne l'hôtel, presque sept heures. Voluptueuse, la
lassitude s'annonce. Presque deux cents minutes avant de rejoindre le
théâtre.
Il s’avise qu'ELLE fut totalement absente de cette
journée de délices et surprises. Le mal lancinant de l'absence
l'épargna, maintenant encore Il n'éprouve ni remords ni honte
à la dichotomie sentimentale qu'il vient de traverser. Seul le plaisir
demeure. Se pourrait il qu'une vie se poursuive, soit bonne, chaleureuse et
grandiose, en dépit de sa non existence à elle, l'incontournable,
qui deviendrait alors saprophyte du cœur ?
Penser ainsi est sacrilège. Il range
l'anathème au coin de sa mémoire. Bricoleur en existence,
soucieux de préserver l'objet dont on ne distingue pas sur le moment
l'usage domestique, mais dont est pressenti le manque qu'il créerait si,
par imprudence, il était mis au rebut.
L'instant est au repos. Il lui faut une transition
avant que de courir se jeter entre ses bras. Le collègue
désemparé a déserté l'hôtel plus tôt
dans la journée (Il l'apprendra ensuite, son retour fut honorable, sinon
triomphant, lui non plus n'était ni assez fort, ni assez inconscient
pour affronter la solitude). Tout appelle la sieste. Il se dévêt,
soupire d'aise à la fraîcheur des draps, s'embrume dans la joie du
sommeil qui l'enlace, et le téléphone strie le silence.
C'est ELLE. Il a peine à retracer sa voix,
tant les sons qui lui parviennent semblent râles et cris plus
qu'articulation. Il devine pourtant, au travers des décibels de
l'angoisse, des mots comme: Catastrophe, désastre, humiliation,
atterrement.
Il perçoit l’extrême de la situation,
profite d'un moment où, dans un hoquet, ELLE cherche à retrouver
un souffle égaré, énonce, ferme directive: Respire,
respire à fond, puis dis ce qu'il advint.
Un halètement confirme le suivi des
consignes. Elle peut, d’un débit haché, exposer tout le drame.
Ce matin, elle était si pressée,
toujours au souvenir des plaisirs de la veille, le sac, ce sac précieux
où se logent les fards qui la rehaussent sous les feux de la rampe, est
demeuré dans le corridor. Arrivée en coulisses, ELLE vient juste
de s'en rendre compte. Nulle camarade ne se maquille comme elle. Il est bien
trop tard pour se ruer vers une boutique, le calvinisme les clôt
dès cinq heures, nous sommes samedi. Mère ne peut m’aider, elle
ne saurait retrouver son chemin au travers de Genève, à supposer
que je lui confie les clefs et la mission. D'ailleurs jamais je ne lui avouerai
une imprévoyance si coupable, elle se moquerait et nous nous
fâcherions.
Elle ne saurait survivre à une telle honte.
Hâve elle ne pourrait pénétrer sur la scène. Et puis
c'est la Dernière, tous comptaient tant sur moi ! Pourquoi, dis-moi
pourquoi, Dieu aura-t-Il permis que j'escalade ainsi la Roche tarpéienne
?
Les sanglots trépignent d'impuissance et de
rage. Certes, Il n'est pas Dieu, cependant il a un devoir d'intervention.
Mentalement, Il évalue les délais, les secours demeurent
possibles. Toutefois, les clés de Saint Jean ne sont pas dans sa poche.
Aller vers le théâtre et puis s'en retourner, l’entracte sera
enfui depuis belle lurette.
Le Génie des Amours Secourables vient
à le visiter. Il dit: Ton amie, celle qui chatte pouponne lorsque tu
vagabondes, est elle ce soir en Genevois ? Comment la joindre ? Elle doit,
rappelle-toi, disposer d'un passe magique, sésame ouvrant l'accès
aux poudres escampées.
Sur le point de sombrer, ELLE s'accroche à
la bouée ainsi jetée, délivre les huit chiffres du contact
digital. Dans cinq minutes, ELLE rappellera, pour vérifier que
l'ambulance est sortie. D'ici là, elle fera en sorte que ses
paupières dégonflent.
Capitaine-pompier, Il sonne le sapeur. Elle est de
permanence. Il expose les faits, elle acquiesce à l'urgence. Ils se
retrouveront aux portes de la villa, la course de relais sera gagnée, le
maquillage ne fera pas défaut.
L'amie raccroche, ELLE rappelle, Il rend compte. Un
rire d'exutoire l'accueille, ORSEC est en chemin.
Il se rhabille à la va vite, pleurant sa
sieste évanouie, et part à la rencontre du témoin
transmetteur.
En hommage à Mickey, Il la nomme Clara.
Belle, Clara ne l'est pas. Ce fut pour lui une constante surprise, que les
compagnes dont ELLE s'entoure, qu'elle lui présenta, arborent si souvent
la fadeur sur leurs traits, la mièvrerie dans leur caractère.
Souci, peut être, de s'attacher aux faibles qu'ELLE saurait dominer, ou
bien, plus simplement, stratégie du repoussoir.
Clara l'attend quand Il rejoint le seuil. Ils se
connaissent peu, bien que depuis l'an I ils se fréquentent,
intermittence des jonctions qu'ELLE veut susciter.
Pour lui, Clara est l’image même de la
victime. Son visage est d’une ingratitude banale, ses yeux ont la douceur d'une
résignation bovine, sa voix est un filet s'excusant de couler.
Elle a connu des chagrins d'amour, s'étonne
des abandons contre lesquels ne lui vient jamais l'idée de lutter. Clara
a connu des déboires professionnels, lorsqu'une promotion
récompensant ses dons, indiscutables, d’exécutante, lui valut un
poste d'encadrement où s'affichèrent crûment ses
incapacités d'initiative, elle en perdit à la fois augmentation
et droit au salaire.
Clara est chômeuse, elle est triste. Elle
demeure prête à servir, présente dès qu'on la
siffle, mais les sifflets sont rares.
Il aurait pu, précieux colis en mains, la
remercier poliment, la renvoyer à ses lugubres méditations sur l'injuste
du sort. Ce soir, instinct, vins et Tannen, Il se sent généreux,
Il se veut grand seigneur.
Aussi embarque- t- il Clara dans sa voiture. Au
mépris des feux, tous deux se ruent vers le théâtre. Trois
minutes plus tard, le couperet aurait chu, mais ensemble, fiers du devoir
rempli, de l'impossible exploit, ils délivrent avant l’heure les
bagatelles du teint.
ELLE est entrée en scène
pomponnée comme au premier jour. Quant à eux, qui n'ont pas de
billets, ils demeurent seuls au milieu du foyer. Inutiles, ils se prennent en
mains.
Clara est invitée au restaurant voisin. Ils
parlent. Clara dit son admiration pour ELLE, son envie pour leur amour, si
profond et si dur. Clara ne conte pas sa détresse.
Pygmalion de la treille, IL la requinque, lui ment
pour redresser cette âme dont le flexible l'insupporte. Il dit qu'elle
est jolie, ses yeux sont de velours. Il dit qu'elle a du cœur à
humilier Coluche. Il dit qu'il faut lutter, que même subalterne on n'est
pas inférieur. Il dit que la confiance se décide d'abord. Il dit
et prend ses doigts, qu'elle ne retire pas.
Clara est simple à émouvoir, Il a su
la toucher. Il s'en réjouit, espère une durée dans le
renforcement qu'elle vient d'entrevoir.
Le spectacle s'achève. Ils délaissent
leurs émois pour rejoindre la horde des admirateurs entourant les
acteurs. C'est à peine si ELLE se distingue au sein des nues où
elle fut portée.
La foule des grands jours. Une soirée de
conclusion entre gens de la troupe était prévue jusque tard dans
la nuit. Elle l’invite à s'y joindre, mais Il se rend bien compte
qu'elle n'y tient pas trop.
Il a déjà senti, alors qu'Il avait
plus qu'aucun fréquenté le théâtre, présent
sinon chaque soir, du moins les jours impairs, sa réticence
inavouée à l'introduire au cénacle, comme si ELLE voulait
garder un cercle d'intimité, une craie caucasienne qu'Il ne peut
transgresser. Espace réservé, espace réservoir.
Il décline donc: Trop loin, trop complexe,
trop bu déjà, Mère et Clara en charge. Il
préfère rapatrier ce monde. Demain, dans tous les cas, il se
rejoignent et fuient aux champs fêter les travailleurs.
Mère regimbe un peu. Son américanisme
l'avait fort introduite au milieu de la troupe, auréolée du
prestige d'avoir enfanté l’héroïne. Mère voulait
poursuivre, ELLE impose ses vues. Son contact lui aura été
profitable sur le chapitre d’autorité filiale...
Le rapatriement est entamé. Il se ressent
des pesanteurs d'une journée bien longue. Clara accepte de conduire
jusqu'à Saint Jean où demeura son propre véhicule. Lui
s'endort doucement au bercé du moteur, reprend ses sens au passer de
frontière, réaborde la vie en arrivant Saint Jean. Mère
s'engouffre dans la demeure, demain elle s'éclipse pour visiter Zermatt,
caprice fort répandu, paraît-il, outre Atlantique.
Clara et lui sont seuls, face à cœur. Ils
bégayent des mots qui n'ont guère d'importance.
Il lui demande si elle fréquente
discothèque, la réponse est négative. Il s'en
réjouit sans l'avouer. Sans doute se serait-il vu contraint, face
à l'alternative, de proposer un tel dérivatif, dont il a sainte
horreur.
Il va donc pouvoir enfin gagner son lit. Le
départ doit être brusqué, il se fait tard.
Ingénument, Il dit: Je peux t'embrasser ? Oh ! fait-elle. Clara recule, vade retro ! Des fantasmes ont germé sur le tapis de fleurs qu'Il déroula trop
tendrement à ses pieds malhabiles, elle s'imagine, mais que s'imagine t
elle donc ?
Vérité, Il doit te reconnaître.
Lui aussi avait envisagé un instant ce comble de turpitude, un sandwich
du jour où ELLE s’insérerait entre Tannen et Clara.
Il avait cependant vite délaissé une
idée trop incongrue. L’attirance est absente, la virilité
mécanique aurait bien du mal à suppléer au manque de
désir, après tant d'émotions, de surcharges éthyliques.
Non, jamais il n'avait sérieusement
envisagé de graver le nom de Clara au bas de ses tablettes intimes. Pour
être plus exact, Il estimait d'ailleurs que ce nom figurait
déjà sur le registre annexe, celui qui répertorie les
séductions non consommées, de loin le mieux fourni. Clara, Il en
était convaincu, et sans doute ne se trompait-il pas, avait
été séduite par sa douce valorisation. Il ne comptait pas
pousser plus avant une conquête si facile.<