Mi-septembre, an III
FREDERIC
Il avait été étrange, ce coup
de téléphone d’une veille d’automne, lancé pour la saisir
au cœur de son bureau, à quelques milliers de kilomètres et
quelques heures de distance. Depuis longtemps, IL n'avait pas eu l’occasion de
la contacter ainsi, discrétion d’une chambre d’hôtel, verre
à la main, cigarette au bec, pieds sur la table, récepteur
à portée immédiate.
Sans doute l’appel était il lancé
trop tard dans la soirée, quand les obligations sociales ajoutées
aux perturbations, inévitables, d’un déplacement provincial le
rendaient plus agressif, ou plutôt moins réceptif, davantage
soucieux de savoir et d’interroger que d’écouter. IL le savait pourtant,
c’est par l’attention aux autres qu’il peut être non seulement le plus
agréable, mais aussi, dans son propre intérêt, le plus
efficace.
Curieux téléphone, donc. Les
préliminaires évacués (Comment vas tu ? Je t’aime, tu
m’aimes. Je suis heureuse que tu m’aies appelée...), IL monte à
l’assaut. Ce qu’IL veut savoir, transi d’appréhension au résultat
possible de cette démarche, c’est où elle était, ce qu’elle
y faisait, durant ces quelques jours sans nouvelles.
Bien sûr depuis là bas, depuis Paris,
par un de ces appels entourés d’une discrétion lui ayant remis en
mémoire les tours et les détours dont il devait user pour la
contacter quand lui séjournait en famille, ELLE lui avait dit,
finalement, que cet autre n’était qu’un "passage".
IL n’avait pas souhaité reprendre le mot, et
lui faire valoir le baroque de son vocabulaire. Le terme de
"passage", qu’ELLE utilisait pour le rassurer, lui avait fait peur.
C’était comme érafler la nacre de l’orgueil qu’IL recommençait
à sécréter sur fond d’un avenir commun.
Pour lui, passage faisait d’abord
référence à mouvement, changement d’état, aller
d’un point à un autre, mais sans qu’IL soit réellement partie ni
du départ, ni du trajet, ni probablement du point d’arrivée.
C’est pour cela qu’IL écrivit alors, à son intention à
elle, mais aussi pour se raisonner lui, quelques paragraphes se voulant
à la fois légers et sincères, jouant avec l’expression
qu’elle même avait employée.
L’exercice de style ne pouvait suffire à exorciser
l’angoisse. IL sentait qu’un danger était là, que le péril
rôdait d’une substitution durable, et que ce n’était pas la fadeur
d’un ersatz volatile, ce sentiment par ELLE éprouvé d’une saveur
humaine.
Non plus les quelques lettres qu’il lui avait
écrites (Tout ceci se jouait sur peu de jours, en moins d’une
décade) ne purent le détendre. Hâtivement tracées
dès qu’ELLE l’avait informé de son escapade à venir,
où IL réaffirmait tout son amour, minimisait son
inquiétude et faisait valoir d’un court poème les raisons
historiques pour lesquelles il estimait avoir le droit de l’aimer et celui
d’espérer être aimé, ces lettres seront arrivées
trop tard.
ELLE les avait reçues, encotonnées
telles un paquet cadeau. Elle les avait lues. Elle était heureuse d’y voir
qu’IL ne poussait pas l’anxiété jusqu’à un stade où
son amour en aurait été obscurci. A ce moment, IL était
content qu’ELLE soit fière de lui, de sa manière de
réagir. Il marmonnait quelque chose comme: Rien de plus naturel,
voyons…, mais IL souffrait toujours.
IL souffrait surtout lors de ces moments de
désœuvrement, quand aucun stimulus ne vient solliciter ni l’esprit
ni les mains. Alors, au lieu de simplement évoquer son nom dans un
silence murmuré, il laissait un courant froid, brumeux, circonvenir son
cœur. Et les mêmes questions, informulées mais si
présentes, l’accaparaient: Où est elle ? Que fait-elle ? Il est
maintenant ici douze heures, six heures du matin pour elle. L’heure de l’amour.
Où le touche t elle ? Et lui, que lui fait il ? A t elle gémi
hier quand il l’a pénétrée ? Lui dit elle qu’elle l’aime ?
Et lui, que lui dit il ? Le croit elle ? Et lui, est ce qu’il la croit ?
Combien de temps dureront ils ? Tout cela ne va- t- il pas m’écraser et
nous anéantir du même coup, Elle et moi en tant que nous?
Chacune de ces interrogations était comme un
cilice. La couronne de fer entenaillant ses viscères portait
gravés, lettres de doute, les terribles caractères de la jalousie
étouffant celui qui n’est pas avec ELLE, lorsqu’ELLE se trouve ailleurs,
jalousie dont le suc d’amertume provient, IL le sait, de ce que c’est lui qui
n’a pas pu, ou pas su, être durablement.
La jalousie liée à l’échec, la
jalousie issue de la conscience de sa propre défaillance.
C’est dans cet esprit qu’IL aborda la substance de
leur conversation. La batterie de questions donna à pleine voix: Qui
était il, quel âge et quel nom, et depuis quand, que savait il
d’ELLE, de lui et d’eux, faisait il l’amour comme ELLE l’appréciait,
s’était elle rasée pour lui, pourquoi une semaine
organisée dans le silence de la préméditation, puisqu’ils
se connaissaient depuis un mois et plus ?
Le feu roulant aurait pu continuer: Ceux qui nous
connaissaient, ceux là qui sans doute savaient, en riaient ils à
ses dépens, ou bien est ce qu’ils se félicitaient qu’ELLE ait su
enfin rompre les liens nauséabonds qui les unissaient ?
L’obscénité était dans
l’exutoire.
La seconde charge n’eut pas lieu, alors qu’elle
aurait pu être destructrice est le mot que plus tard ELLE employa
à propos de cet épisode. Sans doute est ce pour cela, pour
éviter de commettre une fois encore l’irréparable, qu’il ne
lança pas de nouvelle bordée. En dépit de son ivresse
montante, de l’alcool exacerbant ses fibres irritées, IL sut enfin
l’entendre.
Alors que lui, piteux inquisiteur, s’obstinait
à vouloir la rouer de coups secouant en définitive plus fort
celui qui les assénait, ELLE, calme, sereine, affectueuse,
répondait, et répondait encore. Sans jamais s’éloigner,
consciente de n’avoir aucunement fait le mal durant cet avatar de leur
existence commune et séparée, ELLE réitérait et
l’amour et la foi, sa douce obstination étant celle de l’amante qui sait
avoir raison, ce dont elle convaincra l’amant au bord des larmes de
l’incompréhension.
Ainsi, IL put l’écouter, accepter un
Frédéric bien plus libre que lui mais sans doute, par son
âge, proche de lui en expérience accumulée, ce qui le
faisait frissonner d’inquiétude.
L’inquiétude du mâle en rut, captif,
voyant au travers des barreaux de la cage où il s’affale une croupe
femelle proche d’un mufle hardi qui lui ressemble tant, alors que des gardiens
obstinés l’entraînent vers des lieux d’où il ne pourra
qu’imaginer la saillie au gré de fantasmes impurs, tandis que ses
entraves l’empêchent de bondir.
IL avait donc accepté
Frédéric. Mieux, IL l’avait comprise, IL l’avait comprise elle.
Et, fier de cet acquis, IL voulut continuer, plutôt contre attaquer.
Il s’évertue à lui dépeindre
sa croyance revenue, les plans qu’il commençait d’échafauder pour
leur retour ensemble si ELLE devait s’installer, comme tous deux disaient
l’espérer, à Bangkok, ou dans toute autre hypothèse. Il en
est sûr, cela sera, et IL souhaite lui dire qu’il leur faut se
rencontrer, vite, très vite, mais il ne sait pas quand, ni où, ni
comment, cela on trouvera, plus tard, le moment venu...
Il s’enflammait en une exaltation renouvelée
d’un avenir qui lui semblait tangible. Il s’irrita, lorsque par sa voix, douce
toujours et calme (ELLE n’avait pas bu, elle était au travail) lui
parvint un message de raison, que tout cela était bel, et bien bon, mais
qu’elle attendait, chat naguère trop échaudé, de le voir
pour y croire, même si, pour lui, elle serait là, toujours.
IL perd pied et s’enlise dans les boues de
l’alcool. Il fustige ce qu’il appelle son manque d’enthousiasme, ou son
hypocrisie. ELLE geint, IL raccroche, s’effondre sur une couche dont il
remarquera demain les effluves avinés qui l’imprègnent encore.
Demain, IL a honte bien sûr, la rappelle, la
réveille il est treize heures pour lui, sept heures pour elle. Il
s’excuse, une fois encore, une fois encore s’émerveille qu’ELLE continue
de l’accueillir tel qu’il se montre, et qu’elle lui redise que leur amour est
pur, solide, un roc de connivence, qu’il l’a rendue heureuse à nouveau
en l’éveillant ainsi, qu’elle a pleuré, mais qu’elle comprend,
pardonne, accepte, qu’elle a foi en eux: Je crois en nous, dit elle , et que
décidément il faut très vite se revoir, très vite.
ELLE en éprouve aussi le lancinant besoin, pas seulement pour toucher
ses lèvres et ses yeux, mais encore pour sceller aux joies de
retrouvailles leur pacte d’avenir.
Ainsi allaient les choses, à mi-septembre an
III, pour ce qu’IL en savait, pour ce qu’IL éprouvait.
Elle avait reçu, comme d’autres
années, son cadeau d’anniversaire. Mais, au contraire de ces
années là, IL lui avait fallu faire usage de la poste pour qu’il
lui soit remis. C’était un pincement, un vrai regret, que lettres,
télégramme et conversations téléphoniques ne
pouvaient adoucir.
Comme IL sait, car ELLE le lui a dit, et sa voix
était triste, qu’elle aussi éprouve de la gêne de
n’être pas ensemble ce jour qui, à ses yeux, revêt tant
d’importance, il est un peu heureux, malgré tout, que cette souffrance
là, ils la partagent.
Et ce soir, sur la couche où ne flotte plus
que le parfum du rêve, IL se masturbe en son honneur. Le chemin peut
reprendre, qui remonte à la source, et qui l’aura mené aux
froideurs de Brumaire.
VERS JURASSIENNES