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Début novembre, an III

FRACAS

 

IL ne finira pas, Lecteur, Emmanuelles. Maintenant, il lui fait hâte de passer au dénouement.
Tu le devinais bien, ce drame qui couvait. Toi non plus, tu n'y croyais guère, au couple-accordéon dont tu te prédisais la faillite imminente.
Il s'en fut donc tout seul au devant du supplice. IL a repris l'avion, ce début de novembre de ce qui était encore l'an III, arguant de fausses tâches pour se déconjugaliser. Il l'en avait prévenue, ELLE n'avait pas accepté. IL avait persisté.
Ce qui vient reprend la substance de leur affrontement, ou plutôt de leur non-rencontre, dans la violence crue de sa propre perception.
*
* *
Comme promis, ELLE était venue l'attendre. Stricte, sans un sourire au coin des lèvres qui effleurent sa joue. Ils atteignent l'hôtel et pénètrent la chambre, celle qu'IL a dû louer, puisque ELLE refuse son toit. Chacun sur une chaise. Grave et prude, ELLE trace l'ordre du jour: D'abord, les raisons pour lesquelles elle ne souhaitait pas cette rencontre à ce moment; ensuite l'emploi de son temps à lui, pour les jours qu'il lui reste, une dizaine.
C'est en vain qu'IL suggère: Inversons les facteurs. Parlons d'abord de nous. Quand nous voyons nous, quand seras tu absente ? ELLE refuse et embraye. Sa bouche mécanique dévide les sons de la banalité. Il lui semble un moment rêver tout éveillé tant le sinistre désincarné de ce monologue pourrait se tenir en son absence, tant sa réalité, ces longues heures pour venir la rejoindre, et pour cela seulement, la laissent indifférente, tant ELLE récite, sans aucune flamme, un texte de raison qui semble appris par cœur, où s'entrecroisent les mots du terre à terre: Il n'y a pas de choix, et je ne choisis pas. L'un est là, tu n'y es pas et c'est pour lui, en face, qu'ainsi ELLE discourt, quand il vient d'arriver, quand il a peur et froid.
L'antienne continue, IL n'y a pas de part. Il se lasse et se lève, dit: Les bagages sont restés dans l'automobile, il me faut les récupérer. Ils vont pour les reprendre. Sur le seuil de l'hôtel, IL lui dit merci, merci pour tout. Il entend de sa chambre le moteur qui démarre. Mais IL ne pleure pas, rejoint de vrais amis, qui le connaissent lui, qui la connaissent ELLE et les ont connus eux. Il dit son désarroi, puis rentre s'assommer pour quelques heures, après avoir tenté d'appeler chez ELLE où nul ne décrocha. Nous étions jeudi soir.
Le lendemain, jour de travail, IL cherche en vain à la rejoindre au sein des longs couloirs de la Maison Commune, déjeune par habitude, remonte vers sa porte qu'il occupe et qu'il clôt, jusqu'à ce qu'enfin ELLE survienne, ait l'air à peine surpris de le trouver ici, s'excuse pour la tardeur, quelques minutes seulement qui lui restent. Il doit savoir, après leur fâcherie de la veille, ELLE a pris pour ce week-end un engagement sur lequel elle ne peut revenir, car ses engagements à elle sont sacrés.
Poursuivant: Elle pourra le retrouver plus tard, avant de prendre la route. Ils auront quelques heures au début de la soirée. Rencontrons nous dans ce petit café où nous fûmes souvent. IL se souvient d'une bière ensuite d'amour l'après midi, c'était leur première fois, c'était, voyons, la fin mai de l'an I, il faisait déjà chaud. IL se souvient d'attentes lorsque ELLE rentrait tard de ses répétitions. IL se souvient du grand coup de cœur quand ils s'y sont rejoints au retour de New York. IL se souvient, nostalgique il acquiesce.
Lorsque IL apparaît, naïvement joyeux, ELLE est là qui l'attend, toujours un peu morose, mais le cadre-souvenir lui redonne de la valeur. Leurs chaises se rapprochent. Il la trouve jolie à nouveau. ELLE lui dit qu'il peut, bien sûr, la toucher, qu'elle n'a rien à y redire, mais IL esquisse à peine le geste.
Cette fois, c'est lui qui parle. IL veut lui expliquer que les choses sont simples. Qu'il a fait ce long voyage pour elle uniquement. Que nul n'est dupe des raisons invoquées pour ce déplacement subit. Même la fille aînée, appelée hier soir, l'a reconnu sans hésitation. Quant à l'autre, l'Epouse, elle en est convaincue, que son envol fut dû à leur retour ensemble. Qu'ainsi la rejoignant c'est bien un pas vers elle, un pas immense qu'IL accomplit. D'ailleurs il l'a écrit, mais la lettre s'est perdue au sein de grèves saisonnières. Alors IL montre des textes plus récents, les pages qui précèdent dans ce livre d'amour, souligne les passages qui devraient l'attendrir, qu'ELLE lit, scrupuleuse, en souriant parfois. ELLE est un peu émue aux souvenirs d'antan.
IL la sent s'émollier. Il croit avoir franchi au prix de sacrifices d'orgueil dont peut être demain il aura honte le fossé absurde qui semble les séparer IL énumère encore toutes les concessions. Oui, qu'elle aille retrouver Frédéric puisqu'elle vient de s'y engager (il apprendra le lendemain que la rencontre, familiale, était préparée de longue date, mais cela ELLE n'a jamais osé le lui avouer). Oui, il l'attendra à son retour ce dimanche, vers vingt heures. Oui, alors ils verront s'il reste un peu d'ensemble. Oui, il a compris que Frédéric, profitant des fêtes françaises, souhaitait l'accompagner pour son déplacement professionnel vers l'Italie, à la fin de la semaine prochaine. Oui, il la remercie de bien vouloir envisager de décliner cette offre, auquel cas IL pourrait peut être, qui sait, si cela ne la gêne pas trop, être un discret chevalier servant.
IL a tout abdiqué. Il ne demande rien, tant il veut la garder, ou plutôt garder une petite chance de la garder, lui qui vient de si loin, si malheureux et fatigué, lui qui sans ELLE pense n'être rien dans cette Europe brune, lui dont l'alternatif ne va pas au delà du bleu de ses yeux que depuis hier IL n'a pu rencontrer, ELLE ne le regarde même plus.
Alors ELLE lui demande, toujours les yeux baissés, la seule fois où elle les relève c'est pour se commander un nouveau café, ce qu’il pense faire maintenant. IL la voit se raidir, sécrétions d'amidon lui engluant le cœur, lorsqu'il suggère, comme elle doit partir, qu'au moins elle l'accompagne à la chambre d'hôtel, l'aide à s'y retirer puisqu'il doit dormir seul, seul attendre son retour.
Et la réponse claque, démesurée. La relation entre eux, ELLE la veut intime, mais plus, tu m'entends, plus amoureuse. Lui, qui se souvient des mots datant d'à peine quelques jours, des dits ou des écrits, des gestes évoqués d'amour au téléphone il y a moins d'une décade, s'emporte à son tour d’une colère de glace.
Elle ment, ELLE a menti. IL se lève d'un bloc, veut payer. Elle murmure: J'ai de l'argent. C'est tout ce qu'elle dit. Il prend dans ses deux mains qu'alors il sent battoirs et instruments de haine les textes de ce livre, les déchire sans effort, les jette sur la table, et éructe ces mots qui encombrent sa gorge: Tu es vraiment, vraiment une ordure. Tu es vraiment, vraiment une salope.
Puis IL sort, s'en va vers la voiture prêtée, revient sur ses pas car il ne sait où aller, retraverse la rue au moment qu'ELLE sort. Ils se croisent, inconnus, les brumes de Genève.
De retour à sa chambre IL s'effondre à nouveau. Le lendemain, samedi, il appelle au secours un autre compagnon, aussi confident d'ELLE depuis tantôt deux ans, s'invite auprès de lui tout au long du week-end. Ils parlent et reparlent. L'ami dit ne pas comprendre, tant il est clair pour lui qu'ELLE l'aime plus que tout. Elle l'a répété peut être l'avant veille, ELLE reviendra donc, ELLE lui reviendra, dimanche comme prévu, sinon dès le lundi.
Dimanche, ils étirent l'après midi au pied de quelques bières. Puis IL rejoint l'hôtel. Un message l'attend. Elle vient de l'appeler, il est sept heures trente. Il rappelle, elle arrive.
ELLE arrive sans fards, sans apprêt, en bottes de campagne et sweater de confort, comme celle qui, à peine de retour, est accourue vers lui, et c'est sans doute vrai. Ce soir, se yeux sont clairs, son sourire est réel, si frais est le baiser qui humecte sa bouche.
Ils décident alors de garder leur raison, de prendre fort sur eux d'éviter toute autre déchirure, de parler calmement d'hier et de demain. Lui, tout d'abord, regrette le ton qu'il adopta vendredi. Ces mots, ces mots violents dans notre lieu public, étaient un cri d'amour, puisqu'il fallait crier à tes oreilles sourdes.
ELLE dit avoir compris, le rejoint sur le lit pour un bref côte à côte. La pointe du sein droit est dure et fine. Elle gémit un peu lorsqu'IL la lui suçote, mais d'un coup se relève. Elle a pris sa décision, là, en, quoi, huit minutes, dix peut être. Il lui faut absolument téléphoner à Frédéric pour l'informer de son arrivée. Non, pas de l'hôtel, même si le combiné se trouve dans le couloir. Non, IL ne peut pas venir, même s'il promet de ne pas écouter. Oui, c'est vrai, Frédéric, elle commence de l'aimer. S'IL veut, elle peut le lui présenter.
ELLE se rajuste, prend son sac, se regarde dans le miroir. IL lui dit quelque chose comme: Si toi, tu pars ce soir, demain c'est moi qui rentre. ELLE le toise un peu, assis au bord du lit vacillant qu'elle surplombe, ne dit mot, sort. Nous sommes dimanche soir.
Qu'espérait il encore pour ce lundi matin ? IL la tire du lit, certes pas lui présent, mais par l'intermédiaire encore du téléphone. Sept heures quarante cinq, IL a fait ses paquets. Il sait qu'ELLE ne reviendra pas d'elle même. Il la sonne, ELLE est là. IL soumet ce qui pour lui est la dernière supplique, un petit déjeuner dans sa chambre, elle a le temps de venir.
Elle ne dit ni oui, ni non. Il l'entend qui s'étire. Puis ELLE tergiverse, propose un repas de midi auquel IL n'agrée pas. Probablement elle va venir, mais peut être que non. Ils raccrochent. Il attend, commande, pour ELLE qui sans doute va paraître, du café, des tartines.
Le temps qui s'effiloche. ELLE ne viendra pas. Il est urgent pour lui d'aller cacher ailleurs sa détresse. IL revient de charger sa première valise, lorsqu'au retour près du guichet il apprend qu'une dame vient juste d'appeler, qu'informée prématurément de son départ, elle a simplement dit: Tant pis. IL pourrait rappeler, mais il ne le veut plus.
Il prend le volant, s'évade de quelques kilomètres, rejoindre la demeure des amis absents, et sachants, dont il empocha les clefs dès jeudi soir. De là IL appelle non pas ELLE, mais l'Autre, sa femme, qui en fait n'avait rien deviné tant elle lui donnait à nouveau sa confiance, l'ameute à son secours, qu'elle vienne à son aide et qu'elle le ramène.
IL redevient alors Grand Décideur, réserve le billet avant même l’acceptation d’Epouse.
Maintenant IL l'attend, elle, l'autre elle, celle qui, sans majuscule, ne l'a jamais haï, ne l'a pas méprisé pour l'avoir fait souffrir, celle qui est là, sera là, oui celle qui l'écoute, celle qu'il a déjà fait revenir quand l'autre se brisa une première fois, celle qui n'est ni faible ni trop forte, celle qui restera quand ces lignes s'épuiseront, celle là dont maintenant, maintenant, IL est sûr qu'il l'aime, puisqu'il n'a pu accéder aux aboiements qui voulaient le convaincre que l'Epouse est mauvaise, et qu'il fallait quitter ce foyer qu'il recrée. Comme il finit ces lignes, IL se demande déjà comment il va pouvoir expliquer tout cela, les pages qui précèdent, son nom qui n'y figure pas, ou si peu, ou si mal, comment IL pourra la convaincre une seconde fois. Il croit qu'il pleurera, que leurs larmes se joindront, qu'ils s'étreindront bien fort, et qu'il refera beau.
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* *
Ce livre, puisqu'il ne pouvait plus être d'amour, IL a souhaité un moment qu'il fût de vengeance. Il se rend compte que cela serait vain. Elle est inexpugnable, si imbue d’elle qu'elle ne le sait même pas. Dès qu'ELLE souffre, c'est parce qu'elle veut expier, quoi, nul ne le sait, ELLE sans doute non plus. Un grelot tintinnabule entre des côtes de fer. Elle a trop accumulé, trop de contradictions s'entrechoquent. Il faut évacuer, partir d'un nouveau pied, comme hier et demain, pour être confortable.
Cette femme, Lecteur, il lui semble qu'elle ne peut guère aimer. Si tu la vois, méfie-t-en, plus qu'IL n'a su le faire. Ou prépare toi à souffrir, car elle est disponible.
Souffre trois ans comme lui, qui fut l’un des plus résistants, ou des mieux persistants, des plus absurdes en somme. Souffre trois mois comme le commun des autres, mais tu souffriras.
Et cette souffrance sera bonne. Car elle est belle, si belle, Lecteur. Et tant que tu l'aideras, elle donnera du plaisir. Plaisir dur, âpre au lécher, mais plaisir tout de même d'une Elle inconcevable.
Un jour peut être tu te demanderas si tu es autre chose qu'une sorte d'étrier, grâce auquel elle enfourche des étalons gigognes et mythiques. Alors, tu t'efforceras de lui faire lâcher le pommeau de la selle d'argent qu’elle agrippe déjà.
Sa cravache est cinglante, les valets l'indiffèrent. Si tu veux d'aventure, en guise d'hommage lige, lui embrasser le pied, prend bien garde à tes joues: Son éperon est vif, et par trop acéré.
IL le sait bien, Lecteur, ces mots non rien d'utile. Lorsque tu la verras, tes yeux seront aveugles de sa clarté candide, si c'est cela qu'elle souhaite. Tu ne pourras qu'aller par le chemin qu'elle aura désigné.
Ce chemin, pour ce qu’IL a connu, viens donc le parcourir sur ses traces brûlantes.
 
VERS REMINISCENCES