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Début juillet, an III

 EMMANUELLES

 
Leur rencontre de New York, où ELLE avait à la fin accepté de le rejoindre, dégageait un fumet presque familial. Ce furent peu de jours, à peine une huitaine, mais riches cependant de rencontres, de rires, de cris et de caresses, une période pleine et ronde comme IL les appréciait.
Il y avait trois mois qu'ils ne s'étaient touchés, trois mois au cœur desquels son silence gardé lui avait instillé la peur. C'était la première fois qu'il lui avait fallu insister pour qu'ELLE accepte, réticences bues, d'unir ses pas aux siens.
Rencontre acquise, IL l'avait préparée. Lui qui à l'ordinaire se contentait d'être ou de venir, dans cette fatuité du mâle ébloui par l'éclat qui auréole le fait de sa présence, IL avait ressenti la veille du départ le besoin des détails que l'être aimé retient, gages d'unique dans la préparation.
Les offrandes étaient piètres, mais symboliques.
L'une, un briquet chantant la Chine grande et belle, où Mao triomphait à l'avers d'un camée, et qui sifflait les notes de l'espoir, l'Orient est rouge. Dédicace emballée dans un couffin de circonstance enserrant jusqu'alors un sceau de jade à son idéogramme, dont IL n'avait jamais réellement eu l'usage, préférant de beaucoup, quand l'envie lui prenait de se calligraphier, la pierre lisse et froide offerte, il y a si longtemps déjà, presque une décennie, par son initiateur aux arcanes mandarines. Une babiole dont IL était naïvement sûr qu'ELLE l'apprécierait, pour son baroque volubile, pour son étrangeté, comme pour le bonheur ainsi remémoré.
L'autre verroterie était bien défraîchie. Il s'agissait d'un livre aux pages fatiguées, noircies par le contact fébrile de doigts les tournant tant et plus, tandis que l'autre main escalade le sexe, point d'orgue du lecteur le sperme jaillissant en gouttes onctueuses qui constellent des lignes. IL avait décidé, c'était un sacrifice, car il se privait là d'un rude partenaire, de lui faire l'offrande de son Emmanuelle, du roman des plaisirs dans les nuits solitaires où, rêvant à ELLE, IL prenait une double joie à la masturbation, l'érotisme du Livre accompagnant le sien. Jamais il ne jouit tant en l'évoquant absente.
Là encore il pressent, et ne se trompe pas, qu'ELLE aimera ce don, possible de lui seul par le vécu du livre-compagnon, à ses côtés depuis plus de quinze ans et le connaissant depuis bien plus longtemps qu'ELLE, dédicacé comme un hommage rendu à sa beauté palpable, comme allégeance plénière à l'amour déployé.
IL était arrivé quelques jours avant ELLE. L'attente ne faisait qu'exciter son désir, avec la crainte trouble qu'ils ne se trouvent pas.
Il craignait avant tout, et ne savait s'y préparer, les dérapages de leurs êtres nerveux, lui qui mettrait en jeu à travers ce contact la pérennité de leur couple d'amour, ELLE toujours en proie aux brumes du passé, qui voudrait à toute force en déchirer le voile, trébucherait à nouveau sur les incertitudes.
Car IL souhaitait d’abord retrouver la quiétude en la retrouvant ELLE, le frileux du cocon que tisse l'être aimé. Il les imaginait à nouveau insouciants, libres dans leurs pensées et leurs gestes de couple. IL rêvait d'étreindre l'aujourd'hui pour fortifier ainsi le ciment de leur nid: Hirondelles rejoignant aux beaux jours l'abri dont les frimas les avaient éloignées, et dont la tâche impérieuse, immanente, consiste à raviver aussitôt le confort des pénates reprises, rendant un pieux hommage au bonheur de naguère, hélant à voix très claire les joies du lendemain dont la certitude, atavique, les emplit.
Que le passé revive, les jours de gaieté calme, une année auparavant, l’envolée de Montréal vers ce qu'ils croyaient être l'éternité conjointe. Mais IL le savait bien, ne le savait que trop, hier est trompe l’œil, un leurre qui occulte bien mal les murailles grises du réel.
Le brasier de l'espoir des amants retrouvés, les étincelles sèches des frustrations crépitantes, son pouls battait la chamade comme il se préparait pour l’accueillir.
La hâte et l’angoisse le poussaient dans le dos. Ce fut bien avant l'heure qu'il pénétra le hall.
Pour s'occuper, il déambule dans les corridors de Kennedy. Il se sent désœuvré, une bière ne pouvant meubler tant de quarts d'heure. Il continue d'errer, lorsque l'idée lui vient qu'il ne peut la recevoir ainsi, les mains vides. Mais qu'acheter ici ?
La panique le prend, oh, une paniquette, juste du genre de celles qui titillent les neurones et font agir plus vite.
IL tombe en arrêt. Un étal de peluches, de ces animaux que les femmes adorent, tandis que les garçons rêvent de les caresser aussi, mais ils s'en émasculent, car ils sont sexe fort.
Et si, dans ce fatras, il pouvait la trouver, l'image du Canard qui pour ELLE est symbole de, Il ne sait trop maintenant, pureté, enfance, amour, joie, devoir, mais bref, qui est symbole, s'il pouvait la trouver...
Le voici bec à nez avec l'anatidé le plus beau que l'on puisse espérer dans un décor semblable où rien, décidément, n'évoque la nature. IL le caresse, le jauge, le toise, éprouve son moelleux, le duvet de ses plumes et le cuir de sa tête. IL l'adopte pour ELLE.
La boule au creux du bras, IL se rend compte que les emplettes sont du temps écoulé. Il lui faut maintenant vite regagner le hall où ELLE va bientôt paraître, l'avion vient de se poser. IL veut donc se hâter, et bien sûr il se perd. Dédale piteux d'un trop grand labyrinthe, Il repasse trois fois sur des traces encore fraîches, s'irrite contre lui même, s'en excuse auprès du canard, auquel il se confie: Tu comprends, ELLE ne sait pas même dans quel hôtel je loge. Si je la manque ici, où donc nous retrouver ? J'ai égaré l'adresse parentale, qu'ELLE contactera si elle me croit absent. Que ces couloirs sont longs, tortueux, rectilignes, les minutes qui fuient... Est elle déjà sortie ?
IL s'épanchait dans des plumes sereines. Mais la divinité de l'Aéroport veille sur lui. Il débouche soudain où il voulait se rendre. Il ne saura jamais comment il l'a atteint, ce point d'heureux passage qu'il la voit transgresser, le cherchant du regard dans l’autre direction. Mais IL sait l'attraper, il lui saisit l'épaule, et ses yeux sont de joie quand ELLE l'envisage, ses lèvres sont velours. Ils s'aiment, ils sont heureux, ils sont ensemble et un.
 
[ Il lui paraît être temps, quand il relit ces lignes, et puisque au demeurant la narration se calme, ELLE et lui enlacés, transit vers Manhattan, d'expliciter ici le pourquoi de l'écrire.
ELLE sait, et IL sait, pour l'avoir parcouru ensemble ou séparés, quel fut l'itinéraire. Cependant il est bon de rappeler certaines des prémices.
L'heure du moment n'est donc plus celle de New York, mais bien celle où Il écrit, en veille de la revoir, alors que les espoirs se sont plus qu'affadis.
Ils se sont rencontrés par hasard objectif, appelés à siéger au sein des mêmes instances. Ils travaillaient alors tous deux pour la Maison Commune. A Genève, tous deux avaient choisi de s'engager au service de leurs collègues, qui les avaient élus. Le hasard devint objectif, dans la mesure où, partageant au même endroit une sorte d’altruisme, il était difficile qu'ils ne se trouvent pas.
ELLE est Américaine, jolie, plus que cela, belle, constate-t-il lorsqu'il croise son regard pour la première fois. ELLE assise en face de lui, ou plutôt lui, en retard comme à l'accoutumée, obstruant de sa masse la porte du local où se tient la réunion. ELLE levant vers lui, qu'elle ne connaît encore que par ouï-dire, tout le bleu de ses yeux qui soudain l'envahit, le surprend à un tel point que, fonçant pour confirmer son emprise dès le premier contact, IL prend le temps de penser qu'il lui faudra compter avec cette jeune fille.
ELLE est de dix ans sa cadette, enfourche fièrement la trentaine. Menue et sportive, ELLE a déjà vécu sous bien des cieux du globe. ELLE a connu quelques hommes, dont un la maria dans les années récentes et l'accompagne pour ce nouveau séjour.
Quant à lui, quarantaine entamée, il est depuis près de quinze ans ce que l'on appelle un expatrié. Assise d'expérience, force et prestige qui lui font oublier les gauches timidités de cette adolescence où il se trouvait laid, si laid qu'inhibition était lot quotidien.
Lui maintenant leader, reconnu, meneur d'hommes. Toujours fragile cependant, incertain du futur tant le présent défile, non dans sa vie de tous les jours, il est marié depuis vingt ans, raisonnablement repu dans tous ses appétits, il est père deux fois et entretient un chien, mais dans les ascensions qui s'imposent, le faisant naviguer bien au-delà des schémas d'une classe moyenne progressiste, certes, mais bien française. Lui dont les cent kilos entravent la carcasse, gommant le souvenir de l'athlète qu'il fut, qui n'aspire plus guère au renouveau du sexe depuis le dur constat, lors d’un retour d'Afrique, que le monde et lui avaient changé séparément.
Ils se sont donc rencontrés, c'était juste avant le janvier de l'an I. Puis ils se sont trouvés, et ils se sont émus. Ils se sont adorés, et entre-déchirés.
Leurs joies n'ont eu d'égal que leurs peines, leurs unions ne peuvent se comparer qu'avec leurs ruptures. Ces trois années de heurts, d'extases, d'abattements, de croyance et d'apostasie, elles seront narrées au fil de quelques pages.
Quand IL est sur le point de fermer cette parenthèse, il ne sait pas où leurs voies maintenant les conduisent. IL a peur, alors qu'il va la rejoindre pour vivre un des chapitres que ce livre ne devrait pas contenir, c'est à dire un chapitre où pèse tant ce Frédéric qui l'obsède et qu'il ne connaît pas.
IL a peur de devoir le conclure prématurément, ce livre qu'il voulait ouvrage d'espérance, par le constat amer de sa désillusion, celle qui surviendra si la logique triomphe et qu'ELLE s'accommode de leur non-connivence pour gagner un ailleurs déjà bien fréquenté.
Oui, IL a peur en veille de rencontre, et c'est bien pour cela qu'il a commis ces lignes, pour donner à New York le temps de se revivre, pour raviver l'espoir lorsqu'il les lui lira, quatre mois plus tard, tressautant, anxieux, à chaque battement des cils de son aimée. ]
Ils faisaient donc route vers l'hôtel, cet hôtel dont ELLE ne connaissait pas le nom car IL avait décidé soudainement de déménager, pour l'accueillir dans un décor moins rustique, moins étriqué que celui où il avait passé les premiers jours.
Tout au long du trajet, IL lui tut cependant leur vraie destination, s'amusant à décrire comme un bouge infamant la chambre qui devait abriter leurs amours. ELLE en riait un peu mais doutait néanmoins, et lui comme un enfant préparait la surprise de ses yeux agrandis à l'entrée du palace, au vu du lit superbe en forme de carré. Il savourait la joie du bout de ses doigts essayant de toucher les pointes des gratte-ciel qu’ils domineraient presque.
IL pensait, toujours préparation, que le confort aidait aux retrouvailles, et qu'il est plus aisé de s'aimer sans trop récriminer, lorsque l'espace est là pour absorber les chocs.
C'est tout neufs arrivés qu'IL présente les dons. Il adore son rire aux notes du briquet. Il perçoit le grave pétillant de ses yeux qui flattent le livre-compagnon. Alors, sans se presser, le temps leur est acquis, ils se rejoignent sur la couche royale. Aussi nus que l'espoir ils s'aiment calmement. C'est un orgasme pur qui les fait sangloter, orgasme de pudeur, spasmes de recouvrance.
Ils restent là couchés à se parler de tout, quand une extravagance les entraîne. Comment, quel égoïsme, et ce pauvre canard, à peine en adoption le voilà délaissé, posé comme un rebut sur une console lointaine. Peut-il nous pardonner de l'avoir négligé ? C'est donc très solennels qu'ils portent l'animal, et lui font partager leur espace nuptial.
Ce sont gestes furtifs des plumes qui parcourent un sein, puis l'autre aussi qui se montrait jaloux, c'est bel excitement de sa peau, le bec rigide et complaisant que d'une main câline il pousse dans son buisson, déjà tout ruisselant du désir de ce cuir. La tête qui s'enfouit par dessous le bourgeon, ses doigts l'accompagnant et l'humectant encore. ELLE frémit, on dirait une accouchée recevant son enfant. Elle les embrasse, lui et l'autre. Elle ferme les yeux et jouit en souriant.
Ils ont trouvé le nom de l'adopté. Lui aussi sera désormais Emmanuelle, puisqu'il sait procurer tant de plaisirs subtils.
Et ils parlent encore, ou plutôt ils bavardent à la nuit qui les enveloppe de quiétude. Elle a quelques plans pour ces tous prochains jours, s'IL ne s'oppose pas. Voilà, elle souhaiterait un peu, elle aimerait beaucoup que leur séjour fournisse l'occasion de revoir ses parents, puis son aîné de frère transitant par New York avec, tu les verras, n'est ce pas, ces enfants que j'adore. Tu n'es pas fâché, dis moi, lorsque je pense à eux quand je suis avec toi? Cela me semble important, si important pour nous, que ces contacts nous les initiions, en tant que couple reformé. Cela me rendrait, tu sais, de la stabilité, que nous allions ensemble vers eux, oh! pas tous à la fois, cela te pèserait, à moi aussi d'ailleurs, pas trop non plus, juste un tout petit peu, ce serait nous et chacun d'eux. Dis moi, qu'en penses tu ?
Lui se demande d’abord s'il en est irrité, de cette perspective de faire entrer la vie dans la chambre d'hôtel où ils ont nidifié. Puis c'est résolument qu'il achète l'idée. Etre nous à nouveau, cela aux yeux des autres, ceux qui comptent pour ELLE et qui l'ont accepté lorsqu'il les a connus quelques semaines l'été passé, ceux que lui aussi a appréciés lors de cette rencontre, le père dont la bonté éclaire le regard, dont la voix un peu frêle attire l'affection, la mère directive, univoque, fantasque, mais qu'IL avait su amadouer, cette fratrie dont ELLE se sent fière, les voir ou les revoir, avec ELLE, avec toi, non seulement je l'accepte, mais je le revendique, c'est nous reconstitué et cela me fait chaud.
IL dit, il l'aime, il l'embrasse. Emmanuelles se lovent entre eux qui dorment bientôt, enfançons du bonheur.
 

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