IL est donc soulagé, il veut lui faire droit, lui procurer
plaisir, une de ces joies qu'avec ELLE IL a du mal à partager, conflit
d'années, de gabarit. En conduite lente, pour éviter
arrivée trop précoce, IL les amène en porte de boîte
de nuit, monument incongru aux transes contemporaines, murs de granit ceints de
fougères et genêts. Les vieux rapportent avoir en ces lieux
constaté, certains soirs de pleine lune, que l'Ankou, digitale entre
dents calvariennes, se trémousse du haut de sa charrette, dont les
grincements adoptent alors un rythme syncopé. L'alcool serait ainsi de
peu d'influence sur les hécatombes routières suivant agapes
finistériennes.
Ils entrent l’Eléphant Bleu. Une nuit augustine de l'an III, en
nostalgie de cette soirée, IL avait convaincu Tannen et son mari, eux
les visitaient quelques jours sur leurs terres, de visiter les lieux en sa
compagnie. L'antre était clos. IL ne put donc commettre le double
adultère mental qu'il s'y était promis, que Tannen le pardonne !
La salle est mi déserte lorsqu'ils s'y présentent. Il est
encore bien tôt, il est vrai, dans la soirée.
Il leur est ainsi facile de se choisir place stratégique au
comptoir, juste au bord de la piste qui s'emplira sous peu de jeunes
vagissants, face au vaste miroir renvoyant leur image de couple vacancier aux
yeux emplis d'amour, proches enfin des serveurs, tout emparéotés,
cette nuit fut décrétée tahitienne, dont il sera
aisé d'attirer l'attention pour breuvages multiples, quand la soif les
prendra.
Après l'arrivée des notables, familles endimanchées
de bourgeoisie locale, les clients habituels pointent leurs dix-huit ans. La
musique s'affole en rythmes de violence. Les projecteurs trouettent
l'atmosphère enfumée. La piste résonne fort sous saccades
déhanchées.
Du haut d'un tabouret, IL parcourt, sans déplaisir mais sans
excitation, ces corps de jeunesse frétillante. IL s'attarde au hasard
sur tel joli minois peinturluré de vert par effet de lumière,
remarque l'ondulation d'une croupe tendue ou le frémissement d'une
mamelle fière, IL évoque le soyeux d'un catogan timide, bref,
voyeur, IL joue le spectateur distancié.
ELLE, cependant, ondule à ses côtes. Son pied martèle
les barres du siège où ELLE s'est perchée, tandis que de
ses doigts elle tapote la musique sur un zinc trop poli.
Vite, furtive, ELLE dit: Je veux danser, tu le permets ?
A peine entrevu le sourire du oui, ELLE se précipite en cœur
de grappes en contorsion. Elle ferme les yeux, baisse la tête, tend les
bras vers un Dieu qu'on nomme Décibel, prêtresse entame alors son
rite d'allégeance.
ELLE a dansé, lecteur, et c'était un miracle. Rien, dans
les gestes de transe qui alors l'animaient ne pouvait rappeler sautillement
oiseux des succubes locales. La danse l'habitait jusqu'au fibres des muscles
saillant de toutes parts sur son corps possédé. C'était
beau, émouvant, cela attirait l’œil, et tant d'yeux la suivaient,
cela lui faisait peur.
Jamais IL ne saurait apaiser ces émois, la fièvre qui
l'habite, qu'ici ELLE transsude, comment pourrait‑il espérer la
calmer ? Ces rythmes qui la portent et qu'ELLE véhicule, osera‑t‑il
un jour les prendre sous son bras, pour avec elle une fois les égrener
enfin ? Ou bien n'est‑ce pas là un autre des symboles, une autre
des barrières qui lui rappellent tant les différences entre leurs
prés‑carrés, âge, beauté, coutumes,
colères, tant d'obstacles les séparent toujours.
Ce soir IL a l'impression, tandis qu'il admire et s'effraie, que cette
Vestale là, dont le culte envahit maintenant la moitie de la piste, sous
regards ébahis du trémoussoir classique, en fait il n'est pas de
demeure assez grande pour lui trouver une pièce de vie commune, une
pièce réellement vaste en toutes dimensions, où ils
pourraient poser l'ensemble de leurs sacs, sans que l'entassement
n'écrase tour à tour les bagages de l'autre.
IL frissonne à ses transes, mais le garde, bien sur, pour lui,
comme IL ne lui dit pas son soulagement, lorsqu'ELLE revient vers lui,
prunelles débordant du feu de la passion, la fierté de la danse
sublime hérisse encore ses bras, l'embrasse à pleines lèvres,
lui dit: C'était bon. Maintenant nous pouvons partir.
IL lui rend le baiser, enserre ses épaules avec la fougue de celui
qui, victime d'un mirage, souhaite s'assurer de la chair revenue,
répond: Tu étais belle, si belle, tous ils te regardaient,
j'étais un peu jaloux. ELLE rit fièrement, ils rentrent et ils
s'aiment.
Le jour suivant est le dernier en escapade. Ils ont décidé
de reprendre leur tournée des plages.
Avant, IL aura appelé en maison, non pour contacter l'Epouse, mais
pour s'enquérir de l'arrivée de Sœur, sa sœur à
lui, devant vérifier à l'occasion d'un bref passage le
bien-portant de nièces abandonnées.
IL voulait en effet présenter à celle du même sang la
transparence d'ELLE, déjà brièvement décrite en une
curieuse soirée parisienne, Pâques de l'an I étaient
passées, nous étions Saint Fidèle.
Raison avancée pour ce contact, cadeaux ramenés
d'Amériques pour les nièces, les autres, celles par qui Sœur
avait fait de lui un oncle, d'ailleurs à l'ordinaire bien peu soucieux
de devoirs collatéraux.
Cette fois cependant, comme IL souhaitait à la fois l'introniser
en giron de famille, et combattre une solitude affective qu'il pressentait en
se rapprochant de la branche originelle, les formes d'affection
coutumières lui étaient revenues, présents formant
appât pour ferrer le social.
Peut‑être le bouchon était‑il trop visible, et
message ne fut pas transmis aux alevins. Peut‑être ces derniers
n'ont‑ils pas voulu mordre, Sœur trouvant trop saumâtres les
eaux où IL navigue, craignant aussi, qui sait, de s'y trouver
plongée à son tour par mari en guilledou inspiré de
l'exemple.
Dans tous les cas, il n'y eut cette fois nulle suite à ses
approches. La fracture de septembre empêchera contacts en devenir.
Sœur et ELLE ne se connaîtront donc que par phrases
échangées au milieu de l'an I en téléphone furtif.
ELLE avait désiré, tous deux stagnaient au cœur d'une de
leurs multiples périodes intérimaires, en traversant Paris
rencontrer un membre de famille dont ELLE savait, puisqu'IL le lui avait
rapporté, qu'il connaissait son, leur existence. Rencontre
proposée cependant demeura virtuelle, à sa demande expresse. IL
craignait en effet le possible ressac d'une complicité trop grande entre
Sœur et l'Epouse. A cette période, ELLE et lui avaient
officiellement rompu, censément s'ignoraient bien qu'ils
clandestinassent régulièrement. Obscur besoin de protection
contre les flammes dévastatrices dont ELLE risquait d'embraser un
territoire familial patiemment, mais difficilement conquis, Sœur ne
s'offusqua pas lorsqu'au dernier moment ELLE se décommanda.
ELLE, décidément, demeure marginale. Tous deux n'en ont pas
moins batifolé ce jour.
Leurs pas les ont menés par grèves et jetées,
chemins creux, autoroutes, les ont vus circuler, ils ont payé tribut
à calvaires et margelles, l'empreinte des fessiers y témoigne de
la lassitude des jambes.
Sur le soir, ils échouent en un port enrobé de soleil
rouge, s'installent en terrasse, contemplent estivants remisant planche
à voile. Vainement, IL tente encore de débusquer Sœur, beau-frère
et nièces, renonce face au silence.
Le gril, seul restaurant en charme portuaire, les attire un moment.
Aîtres sont trop étroites. Ils regagnent donc l'hôtel de
leur confort, s'extasient à nouveau en palourdes charnues, regagnent lit
d'amour. Il goûte alors le sel déposé sur sa peau. IL se
plaît à lécher alentours de la grotte, tandis que ses
lèvres, avides elles aussi de l'iode bienfaisante, enrobent de salive le
gland émerveillé.
Débarquer à Paris,
rendez-vous avait été pris avec Mère, sa mère
à lui, par souci de clarté IL l'appellera Belle‑Mère,
pour le dîner du soir. Il leur reste après-midi entière de
flânerie capitale. Lors de leur premier séjour parisien, en
juillet de l'an I, IL lui avait fait découvrir tout l'ouest de la rive
droite. Il décide cette fois de la gauchir un peu.
Sortant de leur étuve face à Gare de
Lyon, venant de la Bretagne ils avaient transhumé pour s'approcher des
embarquements genevois, ils traversent la Seine. Jardin des Plantes, les lieux
sont presque vides en chaleurs estivales. Touristes semblent ne guère
priser les archives naturalistes. S’ils contournent les serres et les maints
pavillons, eux, cependant, apprécient les allées.
Ils prennent diagonale, sortie par porte calme, des lions y
dévorent explorateurs stoïques. IL fait cligner son oeil à
la vue des Arènes, puis la Mutualité et la rue Mouffetard.
Lui se sent fier alors du savoir de sa ville, de son quartier. Jamais IL
n'eut besoin de consulter le plan. Par ruelles tranquilles ils ont gagné
Denfert, déjà beaucoup marché.
ELLE qui en Chine du sud, un peu plus tard, rechignera aux excursions
trop longues, ne se plaint pas alors. Elle découvre un Paris que trop de
gens ignorent, Paris où l'on habite, Paris du soir douceur, des
immeubles anciens souriant en façade ravalée, Paris des rues
laissées aux piétons sur trottoir, tant les voitures sont peu en
ces lieux, à ces heures, Paris de la musarde sans le souci d'histoire,
Paris des Parisiens.
Arrivé en porte d'HLM, IL se demande un peu l'accueil de Belle‑Mère.
En somme, IL ne l'avait pas informée de ce changement incroyable dans sa
vie, elle n'en avait eu l'écho que par plaintes d'Epouse, avant que de
Bretagne enfin IL ne décide de la solliciter pour recevoir sa bru en
nouveauté. Son impréparation l'inquiète derechef, IL
découvre bien des trous à son filet social.
Belle‑Mère cependant leur tend les bras. Sans
hésitation, elle accepte le présent qu'ELLE avait eu le bon
goût d'acheter à Roscoff lors de son déplacement solitaire
du lundi. Collier de pierres semi brutes est aussitôt passe autour du cou
de l’aïeule, il ne détonne pas sur la peau qui se fripe, ELLE a
choisi en prescience.
Depuis, IL n'a pas osé questionner Belle‑Mère. Ce
colifichet trône‑t‑il toujours dans l'écrin de ses
parures ? Le nom d'ELLE, il est vrai, n'a plus jamais été
prononcé en cercle familial.
Apéritif tranquille, whisky pour lui, anis pour ELLE. Comment
avait‑elle deviné que ce faisant continuité était
créée avec l'Epouse, dont c'est également le breuvage
favori ?
Le temps s'étire un peu, on va vers les huit heures, il est bon de
rejoindre terrasse restauratrice. Seulement une avenue à traverser, les
jambes de Belle‑Mère ne trottent guère plus loin.
Il lui semble participer à un spectacle reconstitue, une de ces
évocations historiques où les acteurs prennent la place de
personnages réels, à cette exception près que, sur trois
occupant la scène, deux tiennent leur propre rôle, tandis que la
troisième, assise en place d'Epouse, compose sans modèle. ELLE,
bien sûr, n'a pas, ne peut avoir sentiment de factice. Pourtant, c'est
quelque peu ainsi qu'IL ressent la soirée.
Ils avaient si souvent, Epouse, Belle‑Mère et lui,
dîné en ces mêmes lieux en escale vers Bretagne estivale ou
vers Genève de retour, qu'il ne peut s’empêcher de contempler, la
surplombant, l'auréole de l'autre qui s'agrippe à la chaise.
Sent‑elle comme un malaise ? Alors que lui constate pénurie
de cigarettes, leur marque est un peu rare pour une pizzeria, ELLE s'offre
à rechercher l'estaminet propice, laisse mère et fils en
tête à tête quelques instants.
Question: Es tu heureux ? Réponse: Très. Question: ELLE a
l'air bien gentille. Réponse: Très gentille. Question: As tu vu
tes filles ? Réponse: Oui, elles l'ont aimée du premier regard.
Question: Tu l'emmènes en Chine ? Réponse: Nous partons dans une
semaine. Question: Pourquoi Epouse ne veut‑elle pas que je rencontre mes
petites-filles ? Réponse: Je lui en ai parlé, cela se
réglera, bientôt elles passeront par Paris, exprès pour
toi. Question: Quand nous reverrons nous ? Réponse: Dès que
possible. Dans tous les cas, ELLE, dans son intérim d'Europe, tout le
temps restera en contact avec toi. Question: Tus es sûr d'avoir bien fait
? Réponse: Plus que sûr, et d'affection IL touche la main
ridée comme ELLE surgit à nouveau, le sac empli de nicotine
salvatrice.
Le repas continue et s'achève en semi fraternité, mutuelle
acceptation. Le jalon ainsi planté est solide. ELLE a désormais
ancrage réel en sa famille.
Après avoir ramené Belle‑Mère à sa
porte, ils repartent, vaillamment piétons, remontent vers le Lion,
descendent Saint Michel, traversent le Pont Neuf. Ils toisent Notre Dame,
traversent à nouveau, la Mairie de Paris, on dit ici l'Hôtel de
Ville, ses genoux se dérobent.
C'est ELLE, la sportive, qui lui demande grâce. Ils ont en fait, IL
s'en rend compte alors, déambulé plus de six heures dans ce Paris
qu'il resavoure.
Né au piétinement urbain, lui ne subit pas la fatigue,
l’enthousiasme le porte au long de ce périple. Mais, comme ELLE se
plaint, IL sent enfin ses pieds qui le portent à peine. Alors IL
condescend au taxi qui maraude, se rengorge au sifflement du chauffeur à
qui il relate par le menu leurs exploits pédestres de la journée.
Voiture fend les quais vers le pont de Bercy, demain est retour sur
Genève.
*
* *
Il leur reste cinq jours avant qu'IL ne bretagne à nouveau. Deux
jours sans ELLE, puis deux soirées encore lémaniques, alors ce
sera Bangkok et puis Pékin, alors ce sera une autre histoire.
La période qui suit, quintette intérimaire, les a vus
très actifs.
D'abord ils ont poussé une pointe chez Georges, qui avait
invité, du haut de ses montagnes, leur couple formidable à
dîner de contact
L'accueil fut donc enrobé de curiosité, d'autant que le
mois précédent, transitant par Genève, Epouse, s'appuyant
sur Tannen et mari comme autant de béquilles, était venue
quémander en ces lieux quelque sollicitude, un peu de réconfort
pour son abandonner.
Les Georges ont choisi de vivre en terres reculées, entourés
de chiens et de chevaux. La maison, vacillant presque au bord de la
vallée qu'elle surplombe, fut oeuvre de leurs mains, du moins pour
l'intérieur. Une terrasse en bois fut adjointe au corps de logis. Ils
s'installent en abri de tonnelle.
La fille de céans, contemporaine de Cadette, avec qui certain
temps elle partagea amour inconsidéré de l'équitation
champêtre, après avoir longuement dévisagé l'intruse
(c'est ELLE qu'IL désigne ici de ce vocable circonstanciel), s'est
enquis des ébats de son alter ego, a bu fraîches nouvelles qu'IL
ramenait de Bretagne puis, repas avalé, s'est engouffrée sous la
tente abritant tous les jeux vidéo, sa chambre de puînée.
Adultes demeurent en quatuor, sous la lune qui monte à l'assaut du
Salève.
Et la conversation s'installe sans ambages, volette de potins en ragots,
de voyages en musées, de théâtres en films. Pour lui qui
sait, ELLE l'ignore encore, le passage si frais de l'Epouse, ce lui est
réflexion, quasi inquiétude, qu'un drame ainsi vécu, si
fort résonnant à ces mêmes oreilles, que l'on croyait
amies, donc de compassion, n'ait en somme laissé aucune trace dans
l'inconscient de l'heure.
Tout apparaît comme si leur couple adolescent était
pérennité, comme si leur bonheur ne se bâtissait pas sur
des décombres, comme si Epouse et lui n'avaient jamais
été.
IL avait naguère éprouvé, il est vrai, une
impression voisine, quand Tannen et mari les avaient visités, ou lorsque
Belle‑Mère fêtait nouvelle bru. Le sentiment, fragilisant,
du tout grand relatif des destinées d'ici frappe cependant ce soir un
tant plus fort.
IL ne peut en effet se raccrocher aux non-dits de Tannen, au manque
ressenti d'une complicité dense à l'instar de celle qui les
unissait jadis tous quatre en connivence, IL ne peut non plus justifier la
persistance du passé au bruit des Sept Questions que sa mère lui
posa, témoignant toutes et chacune qu'il y eut un Avant.
IL ne dispose pas, aujourd'hui, de telles références.
Connaissance de Georges est en fait bien récente, trois ans
à peine. Jamais IL n'a tenté d'approcher la conjointe.
Première rencontre en inhibition post‑africaine, IL était
léthargie de chevauchées extra‑conjugales, puis ELLE est
survenue.
C'est donc un constat social brut, dépourvu d'émotionnel,
qui le confronte. Relations bilatérales se construisent en ignorance de
l'autre, en ignorance du passé.
Si d'aventure, se dit‑il, ELLE demain venait à
disparaître, Epouse revenant, repassant par ici, il en ira de même.
C'est ELLE désormais que l'on enfournera en poubelles de
mémoire. L'autre resurgira comme si de rien n'avait été.
Quant à lui, le vertige, doublement tourbillonnant, qui alors
l'étreindra, IL n'aura pas loisir de s'en défaire en s'agrippant
aux basques d'une résurgence amicale. Le monde extérieur ne
tolère, frileusement, que le présent des choses et des
êtres.
Un tel constat d'indifférence blasée, cet accord tacite sur
le principe d'oubli, le choque et le perturbe.
Il en dérive l'idée, déconcertante, qu'en
épousailles d'ELLE, IL s'est déraciné. Il n'est plus de
moyen d'évoquer un passé dont ELLE ne fut pas. Paradoxe
cependant, ELLE qui a souffert, en interlude d'eux, affres de solitude
affichée, tempérée cependant par un environnement complice
dans et autour de Maison Commune, peut exhiber des tranches de vie
vécues sans lui, car celles-là étaient exemptes de
compromission maritale. L'essouchage est inégal.
Lui se retrouve donc comme nu sur place de village, tel ce roi
persuadé de la beauté de ses atours, dont le clinquant
n'illuminait que son imaginaire.
Souvenirs qui l'habitent ne seront plus communs. IL fut
décérébré pour pouvoir convoler.
IL en frissonne un peu. Georges qui se méprend sur le motif de sa
trémeur lui sert un nouvel hanap plein du jus de l'oubli. IL boit et,
buvant, se rassure, rejoint l'insouciance enjouée du groupe dont IL est
membre et qui pourtant l'entoure.
Les adieux carillonnent. Etoiles signalent l'avancée dans la nuit,
le chemin sera long jusqu'aux bords de Saint‑Jean.
Hôte prévenant, Georges les guide au croisé de routes
principales, les salue et s'en retourne. Ils ne peuvent décemment pas
s'égarer.
C'était compter en fait sans la douceur du temps, sans le douillet
du vin, sans l'odeur, entêtante, d'être ensemble. Ils ont tant
bavardé sur la route qui file, ils ont tant effleuré leurs
cuisses et leurs mains, ils se sont tant souri aux bonheurs de demain, qu'ils
ont geint de plaisir en se voyant perdus.
N'est‑ce pas signe, éblouissant, d'indéfectible ?
Absorbés à ce point l'un par l'autre, nous nous sommes
déviés de chemins si connus que, même par instinct, nous
les aurions dû prendre. Il leur fallut quatre heures pour trente
kilomètres, six fois ils ont franchi le Rhône en trois endroits.
En veille de départ pour son second
pèlerinage, ils ont reçu visite d'un complice, un de ceux ayant
connu l'an I et les débuts de l'an II, qu'ils n'auront pas le temps
d'égayer sur l'an III.
Celui‑là retrouvera place plus tôt dans le
récit. IL croit donc bon de le nommer. Ses fonctions l'on conduit dans
bien des coins de France. L'aire où ils le fréquentèrent
est proche en lyonnais, IL l'appellera Forez.
Forez est son contemporain, son contemporain à lui. Leurs
formations furent proches, leur terrain professionnel de prédilection
est le même. IL l'avait rencontré, et apprécié,
trente mois avant l'an I, alors qu'envoyé sous contrat temporaire de
Maison Commune visiter les savanes d'Afrique, Forez en revenait en capilotade
hépatique. Etait‑ce abus, ou bien virus, nul ne le sait,
probablement un cocktail mal composé. Forez s'en est remis, il continue
de boire, de raisonner, d'agir et de rêver.
IL l'avait contacté dès son retour pour s'enquérir
des formalités à accomplir pour s'amputer d'Epouse. Forez avait
offert de porter en personne les données recueillies auprès
d'éminents juristes de son entregent. Il pourrait ainsi se
prélasser en leur compagnie presque une pleine journée.
Forez viendrait en voisin. Il pratique en effet conjugalité duale
en résidences séparées.
Stéphanois la semaine, il ôte vendredi soir l'habit de
concubin, pour devenir époux savoyard. Jamais il n'a osé franchir
le Rubicon des larmes de la séparation. Les distances,
enrubannées d'astuces collégiennes, aplanissent les
difficultés schizophrènes.
Grâce à sa position, Forez n'a pas le
téléphone dans le studio qu'il habite officiellement près
son lieu de travail. Le haut cadre ne veut pas risquer d'être
dérangé par d'incongrus appels, la liste rouge n'est pas garantie
suffisante de calme.
L'épouse légitime, qui ne peut prendre l'initiative de le
joindre qu'aux heures de bureau, s'imagine n'avoir pas deviné
qu'ailleurs est son chez lui d'après labeur. Forez s'estime Machiavel de
l'adultère, bien qu'il doute parfois du manque réel de
discernement de la mère de ses enfants, soucieuse peut-être de
préserver, par ce biais d'aveugle candeur, qui conforte
l'indécision de l'autre, des liens dont elle craint d'autant plus la
rupture, qu'il n'est pas de filet où elle pourrait tomber.
Un peu avant midi, voici Forez qui grimpe les rampes de Saint‑Jean.
Ils étaient convenus de déjeuner en terrasse. L'une des
guinguettes qui parsèment le vignoble alentour de Russin leur offrirait
l'ombre de sa treille.
Ce n'était pas hasard s'IL avait voulu ce lieu. La cuisine
d'ailleurs n'influa guère sur son choix.
En fait IL recherchait, en ce point de rencontre, exorcisme
d'envoûtement créé, par maladresse, au début de leur
retour européen.
Il était un dimanche après-midi, et le temps était
beau. Après leur escapade en voisinage de piscine, ils ont pris chemins
écoliers pour regagner leur port. La soif était pressante. Tandis
que la route sinuait en viticole, IL surveillait les gargotes.
Fermeture semblait être la règle. Ce n'est qu'au sortir du
dernier village avant plongée sur France qu'enfin un brouhaha annonce
l'abreuvoir. Aussitôt IL se gare, ELLE ouvre sa portière,
aussitôt IL frémit en constatant l'endroit.
Dans leur passé de naguère, Epouse, Filles et lui l'avaient
plus que fréquenté. Ils en étaient utilisateurs
réguliers. Chaque fin de semaine les voyait savourer morilles et gratin,
tâter du Fut de Chêne, flatter l'énorme chien qui leur
sautait au cou, bavarder en tiédeur avec la jeune patronne, connue un
lustre auparavant, alors que, soubrette, elle officiait en auberge rustique et
montagnarde, avant qu'un mariage d'amour ou de raison ne la ramène vers
les plaines.
IL a grincé des dents en constatant l'impair. Leur commune
existence est encore bien récente. IL n'a pas d'expérience quant
à l'effet, sur ceux n'ayant connu de lui que le seul père‑époux
affiché au fil des saisons passées, du surgissement d'ELLE
à ses côtes.
IL grince, mais ne peut reculer.
Portières à peine claquées, le gigantesque de la masse
briarde pèse sur ses épaules et l'embrasse. Les effusions du
berger éclairent subitement ces lieux d'un jour nouveau. ELLE sarcasme:
Tu es connu céans, dirait‑on pas ? Lui ne peut qu'opiner, mais il
voudrait s'enfuir.
Eux à peine attablés, la patronne survient pour prendre la
commande, s'exclame en le reconnaissant: Comment, retour de Chine, comment se
portent Madame, et les enfants, quand vous rejoindront‑ils, que le bon
temps revienne ?
IL balbutie, sent un feu de vergogne lui embraser le front qu'il baisse
malgré lui: Séparés, nouvelle vie, nouvelle compagne ...
La patronne hoquette de surprise, tourne sans plus de mots sur ses talons
charmants. C'est une autre serveuse qui délivre les boissons.
L'apéritif fut maussade. ELLE, qui comprend les raisons de son
silence, et qui en souffre, boude un peu dans son coin. Elle suggère
cependant, est‑ce pour l'obliger à secouer son embarras:
Dînerons nous ? L'endroit me plaît, il est charmant.
Lui, bougon, honteux d'être mal à l'aise, la rabroue
injustement, jette mitraille sur la table, l'oblige à se lever. Ils
fuient en capons clandestins vers autre restaurant en passer de
frontière. Il faudra plusieurs verres pour le rasséréner.
Voici donc l'exorcisme qu'IL venait rechercher en ces lieux, Forez
attesterait. Leur présence conjointe avait pour but principal, sinon
exclusif, de se prouver, de lui prouver que maintenant IL avait acquis le
Courage, la Détermination, la Volonté, inébranlables, de
leur futur ensemble, de leur être public.
Démonstration, cependant, n'eut pas lieu. C'était jour de
repos pour la patronne, subalternes assumaient l'entière charge de la
gargote.
Puisqu'IL ne pouvait démontrer au monde ni à ELLE sa force
regagnée, il s'est concentré sur le manger, le boire et le
parler.
Un incident toutefois émailla le final du repas. IL était
en confiance, rassasié et béat. Forez jouissait aussi en se
déboutonnant. Alors IL commanda, pour couronner la fête, pour
demeurer encore en cette ombre si fraîche, une deuxième bouteille
de Pinot noir, si flatteur aux papilles exercées de leur trio bachique.
ELLE lui reprocha ces excès libatoires, certes à mots
mesures, puisqu'ils étaient publics, reproche tout de même, cela
l'a affecté. Il n'aime pas, c'est dire le moins, qu'on critique ses
gestes quand il pense bien faire.
Sans doute avait‑elle au fond raison. Forez devait prendre la
route, ils avaient redoublé le whisky pré prandial, la grappe vermillonne
avait coulé à suffisance pour étancher soif plus que
médiocre. L'excès devenait notoire. Le vin ainsi commandé
en sortie de repas ne pouvait être conçu accompagnement de mets.
Il témoignait d'un coupable penchant vers la débauche alcoolique,
celle qu'outre-atlantique on dissimule entre des murs privatifs pour mieux en
nier l'existence.
Mais que lui importait le jugement des autres ? Jamais IL ne s'est
soucié d'apparaître respectable quand il se sent heureux. Au
contraire, convenances sociales, dans de tels moments, lui semblent barbarie
antinomique aux joies, subtiles, de l'éphémère sybarite.
Or IL était heureux, IL était heureux alors, quand il
s'épanouissait près d'ELLE et de Forez, mais la voici qui
piétine les fleurs de son instant. Respectabilité est mot qui les
sépare.
Forez a fait honneur à leur second flacon, et c'est sans zigzaguer
qu'ils ont gravi les pentes ramenant en balcon tutélaire. Il leur reste
quelques poignées de minutes pour bavarder encore.
L'hôte propose, pour fêter l'amitié, de sabrer en
clôture le champagne apporté par ses soins, reposant
douillettement en réfrigérateur depuis son arrivée.
Forez est un adepte du pétillant rémois. ELLE, qui vient de
reprocher un excès de bouteille publique, applaudit cependant au raffinement
de l'idée. Comme IL n'apprécie pas cette volte face sociale, il
le montre en n'offrant que deux verres sur plateau. La vengeance est mesquine,
mais le symbole présent. Les deux autres, d'apparence, n'en ont cure. IL
estime pourtant avoir marqué un point (à l'heure des comptes, il
n'en aura guère plus).
Ainsi, victorieux au score, ou du moins égal au tableau, prend‑il
de nouveau part à la conversation.
Outre conseils juridiques, d'ailleurs peu novateurs, Forez, qui se pique parfois
d'occultisme, avait amené à leur intention un ouvrage
décrivant l'harmonie des couples à la lumière scientifique
de l'horoscope chinois.
IL est Tigre, ELLE se drape en Souris, animalcule moins repoussant que le
rat de son année de naissance. Lui avait toujours cru que la force
féline protégerait le rongeur, mais La Fontaine est inconnu des
Fils du Ciel.
L'impression retirée de l'ouvrage lui semble bien mitigée.
Lecteur entre les lignes, Forez aura beau expliquer que, globalement, le bilan
est positif, le diagnostic encourageant, autrement il ne se serait pas
risqué à le leur soumettre, gardant alors pour lui l'incertitude
qui désormais lui rongerait le cœur, IL y perçoit un trop
plein de menaces: efforts sont nécessaires pour mutuelle
compréhension, tolérance réciproque et grande
s'avère indispensable, l'un ou l'autre doit apprendre à
céder à son tour, dans de telles conditions, le couple Tigre/Rat
souvent sera solide.
Cet amas de peut-être l'accablerait déjà au vu de
l'expérience. Compréhension, tolérance,
flexibilité, ne sont certes pas marque syndicale de leur fabrique.
Pourtant, IL a l'impression, voyant sourire d'ELLE au savant
énoncé, que la confiance règne, alors IL se réjouit
aux dires de l'oracle. Après tout, n'est‑ce pas ELLE le disciple
éminent du tout transcendantal ?
IL ignorait cependant qu'en Tigre respectueux il devait se tourner vers
Cheval, Chien ou Cochon. Epouse dont il se dédit est Cochon. Quant
à Frédéric, il conserve des chances, dès lors que
sa naissance aura été simiesque, dragonne ou bovine. Si ses
calculs sont justes, au vu d'indications par ELLE naguère fournies, IL
craint que Frédéric ne mime Eliott, et cela l'exaspère.
Tu pourrais t'étonner, Lecteur, que lui, libre penseur, s'adonne
à la frivolité, aliénante, de la divination.
Ce travers le saisit très tôt, alors que, en réaction
sans doute contre le Père, IL ne se résolvait pas à
demeurer athée. Il a donc lu la Bible, pense la posséder mieux
que nombre de fidèles. Encore maintenant, parfois IL feuillette le
Livre, sans pour autant revenir sur l'agnosticisme retrouvé.
Plus tard, Souricette des Murailles avait continué son
éducation en rites superstitieux.
IL avait ensuite fait l'achat d'un guide chiromancien, tout
imprégné du désir de savoir, de connaître,
d'embrasser réellement l'univers. Il se voulait homme nouveau, homme
complet. Homo sum, et nihil humani...
Ce guide des arcanes de l'improbable l'avait séduit par sa
simplicité réductrice. Il y avait trouvé un mode d'emploi
confortable, bioxyde de manganèse pour fixer les empreintes, puis
décryptage aisé des lignes principales.
Faconde naturelle pour bien lier la sauce, IL s'est taillé ainsi
beaux succès de salon. Un jour, IL parvint même à faire
pleurer une éphémère fiancée, qu'il avait voulu
joindre en surprise-partie lyonnaise, à cette époque IL
n'hésitait pas à franchir des centaines de kilomètres pour
une après-midi.
Quand IL a proposé une lecture palmaire, toutes les midinettes
aussitôt l'entourèrent. Fiancée d'un été se
trouva délaissée, trahie par celui-là qui devait
être clou de sa fête. Bien sûr un peu plus tard ils se
réconcilièrent, ils ont marché ensemble par bocages de
l'Ain. L'idylle cependant n'a pas duré plus d'une saison et demie. Lui
mûrissait trop vite. Il dévisageait les filles bien mieux qu'auparavant,
et ne constatait plus, lorsqu'il la regardait, qu'un nez un peu trop fort,
comédons sur les seins.
Quelques années plus tard, en un premier retour d'Afrique
où IL avait fait emplette d'un masque dont l'authentique l'effrayait, il
en vint, escale chez sa mère, à cauchemarder d'envoûtement,
pour enfin s'éveiller en étuve de sueur. Faciès le
contemplait, IL se crut délivré d'une emprise ignorée.
Emprise est également le terme qui convient lorsqu'il repense
à ELLE.
Il est vrai que très vite leurs relations se sont entichées
de paranormal. Son credo de l'époque s'appelait le Yi Qin, livre
divinatoire qu'à l'affût des modes américaines, par la
bénédiction de Jung sinon de Freud, ELLE manipulait et le jour et
la nuit, balançant des piécettes pour savoir l'avenir.
Un midi, très fièrement, ils n'avaient pas un mois, ELLE
lui exposa tirage de la veille, en réponse à la question
posée de l'avenir ensemble: "Le cygne s'est envolé".
L'interprétation devenait, en science confucéenne, une jeune fille
quittant le foyer, voyageant sans trouver une aire pour nicher, mais se posant
enfin sur un chêne robuste, l'enfant viendra au bout de trois
années.
Trois années sont passées, ils auront avorté.
Surtout pendant leur interlude de la fin de l'an I au milieu de l'an II,
IL s'échinait à trouver en horoscope de magazine commandé
par Epouse les coïncidences de destin et futur de lumière animant
Vierges et Poissons.
Tous ces mois là, leurs signes marchaient ouïes dans la main.
Il a cessé de consulter l'oracle lorsqu'ils ont pratiqué leur
fusion estivale. Peut‑être a‑t‑il eu tort, manquant
alors les signes qui auraient éveillé vigilance d'amour. Un grain
d'astrologie ne les aurait sans doute pas préservés, mais aurait
pu fournir tel signal alarmant, qui eût fait réfléchir
avant l'irréparable.
Hausse donc ton épaule, Lecteur, si tu le souhaites. Il radote, il
le sait, mais on ne choisit pas la bouée où s'accrocher.
Aujourd'hui encore, le magazine est revenu en bagages d'Epouse, IL
parcourt prédictions et, mesquinement, se réjouit des nuages
sombres qui s'amoncellent ces temps dans le ciel de la Vierge.
Hausse donc ton épaule, il s'obstine à gober ses propres
balivernes. Toujours IL s'extasie au triangle merveilleux qui couronne sa Ligne
de Soleil. Toujours IL est perplexe, en constatant que si la main innée,
la gauche, ne lui accorde que deux enfants, la main acquise lui en
prédit quatre, au moins trois et demi. Son ventre n'est plus pour lui,
en quel ailleurs va‑t‑il ensemencer ?
*
* *
Forez s'en est allé, la Bretagne l'attend.
IL avait cette fois choisi transport aérien. Le temps lui est
précieux quand il s'éloigne d'ELLE, ne fût‑ce que
deux jours. Car ELLE ne l'accompagnera pas en voie de récidive.
Lorsqu'elle a excipé, pour justifier la solitude dont elle l'accablait,
de labeurs excessifs en veille de départ asiatique, IL n'a pas
protesté.
D'abord IL ne souhaitait pas risquer accroc pouvant s'élargir en
déchirure dans une période pressentie délicate, où
ELLE romprait des liens tissés isolément au long des douze mois
de leur croissance en ségrégation. Or, proximité d'Epouse
serait tout, sauf facteur de quiétude.
Ensuite, IL couvait pour sa part envie non formulée, en
orée de définitif, de retrouver sans espionnage d'ELLE ceux qui
pour lui ont tant compté, ceux dont IL ne peut se résoudre
à nier l'existence, Epouse, Filles et Chien. Ce faisant, IL prend risque
sentimental. IL le sait, il connaît bien certaines de ses faiblesses,
ainsi la larme à l’œil qui souvent le bouleverse dans les moments
charges d'émotionnel. Il lui faudra donc, au fil de ces quarante-huit
heures, demeurer vigilant, s'IL veut lui revenir intègre en son amour‑pureté.
IL se le promet, pour ELLE, pour lui, pour eux, mais IL ne prêtera
pas serment sous la main qui le bénit. ELLE aurait aboyé trop
fort aux vagues d'incertitudes qu'IL semblerait alors chevaucher.
Reprenant possession de la chambre morlaisienne, IL l'appelle en primeur,
pour délivrer message d'arrivée, et conforter sa foi en
écoutant le dogme de passion avenir dont ils peuvent ensemble
égrener les litanies. Téléphone sonne en vain cependant.
Il est plus de neuf heures du soir, le Siècle l'a accaparée de
nouveau. Sans doute dîne‑t‑elle en ville, y expose par le
menu à des oreilles alléchées mais peut-être jalouses
la corbeille des fruits de leurs amours nuptiales, passées,
présentes et à venir.
IL soupe solitaire, restaurant presque désert, touristes sont
déjà en prérapatriement. Epouse est contactée. IL
les embarquera en fin de matinée pour une journée familiale. IL
dort mal, bien qu'en Bretagne chaleur soit tout sauf étouffante, mais il
était passé minuit qu'ELLE n'avait toujours pas
réintégré Saint‑Jean.
Lendemain, IL la cueille au réveil, sur le coup de dix heures.
Bien sûr, ELLE a explication facile pour la soirée. Amie perdue de
vue depuis foule d'années repassait par Genève. Elles en ont
bavardé jusqu'à tard dans la nuit. Mais oui, grand bête,
que je t'aime. Jamais mes sentiments n'auront été si doux et si
profonds. Reviens moi vite et fort, que notre nous culmine...
Confiance le requinque, du moins IL s'en persuade. Après quelques
baisers, émus, au récepteur, IL va donc retrouver la part de
l'autre lui.
Leur journée fut simple, sinon gaie. Epouse lui a remis le
parchemin authentifié. Quand IL le relisait, c'était à
chaque mot comme confirmation de l'existence d'ELLE, bonté, bonheur et
joies, mais aussi des risques qu'il prenait en rompant les amarres. Sa barque
ne pourrait plus désormais ballotter à loisir au clapotis
rassurant d'une mer toujours étale, inquiétude,
délaissement, tempêtes à venir.
Ainsi que de coutume pour sorties familiales, premier arrêt sera
gastronomique. Couscous de relevée, c'est leur plat. Le restaurant
diffère cependant. IL n'avait pas souhaité que la grande ombre
d'ELLE fasse frissonner trop d'épaules en ce midi radieux. Ils
fréquenteront donc Berbère morlaisien.
Eux sont les seuls clients de la Casbah reconstituée. Faute de
dérivatif commensal, IL se prend à contempler
réalité de l'heure.
Celle‑ci prêterait à sourire, si d'autres la
narraient. Il est commun en effet qu'en couple séparé chacun des
conjoints garde droit de visite, Filles sont à leur place. Mais il n'est
guère usuel, du moins lui semble‑t‑il, que le droit de
visite inclue l'épouse délaissée, surtout lorsque la
rupture est à ce point récente ...
Or lorsqu'IL s'envisage, ici il aimerait disposer d'une tournure proche
du Chinois, où l'on peut spécifier que "nous" enrobe
"je", il écrirait alors avec délectation
"lorsqu'IL s'envisagent", IL les constate noyau d'apparence aussi peu
fracturé qu'il est possible d'être.
Conversation est même plus animée que naguère.
Fille Cadette insiste et réinsiste pour fixer la date de son
séjour en Chine pour visite scolaire, et puis elle affabule sur
lycée à venir, dans le Public rennais. Epouse leur a
trouvé logement confortable où elles emménageront
dès l'approche de la rentrée. Il est donc important que lui
rapatrie les meubles depuis Pékin aussitôt qu'arrivé, liste
d'ailleurs en fut dressée et dûment remise.
Fille Aînée s'envole vers les délices d'études
médicales qu'elle poursuivra à Lyon à partir de septembre.
Studio fut retenu, visite, arrangé. ELLE le partagera avec amie
traditionnelle, comme ces jeunes filles en avaient décidé bien
à l'avance, c'était même plus tôt que l'an I.
L'intermède chinois n'aura donc rien changé à leur
cohabitation planifiée.
Epouse participe, elle aussi, aux phrases qui se croisent, corrige point
de détail, expose les devoirs de la récolte, pommes de terre ne
s’extrairont pas toutes seules, Filles devront s'impliquer. Les donzelles
s'exclament, rechignent au labeur, bref tous ces mots qui volent ont goût
de l'habitude, leur saveur est pérenne.
Lui se rend compte alors comme il serait aisé de
décréter ici qu'ELLE n'existe pas, de la nier tout d'un bloc en
affirmant bien haut qu'ELLE ne répond pas, en fait, à un besoin
réel, qu'IL peut se rassasier jusqu'en vraie plénitude aux mets
encore disposés sur la table familiale où il ne tient qu'à
lui de se rasseoir.
Pourtant, ELLE emploiera ces mots fin octobre de l'an III, quand
Frédéric l'engluait toute entière, il est trop tôt,
il est trop tard.
Trop tard, rupture fut consommée. IL aurait honte de reprendre le
chemin à l'envers alors qu'il vient à peine de s'engager sur une
branche nouvelle. Puis il n'oserait pas même imaginer affronter sa fureur
lorsqu'il viendrait quémander auprès d'ELLE, à Saint‑Jean,
restitution de son baluchon. Trop tôt, car IL n'a pas alors preuve
tangible de l'insuffisance d'ELLE, non plus qu'IL ne saurait affirmer le manque
de besoin. IL s'avère un drogué victime d'accoutumance, accro
d'ELLE, impossible de déferrer.
Alors, soucieux de réarmer la volonté qui flanche, IL
propose promenade par des lieux inconnus de la famille, refait de poste en
poste le trajet qu'ELLE illumina quelques jours auparavant.
Epouse l'interroge sur les raisons de l'itinéraire. IL explique,
mesquin, sa découverte, leur découverte de la semaine
passée. Puisque cela ombrage le visage de l'autre, Epouse dans son coin
rêvait sans doute aussi à un rafistolage, porcelaine vient de se
briser à nouveau, la colle artisanale n'a pas su retenir puzzle
reconstitué, IL a pu s'arrêter au milieu du faux plat l'amenant
doucement, en glissade tranquille, vers le cœur grand ouvert du giron
familial.
L'après-midi s'achève. Il leur faut accéder aux
suppliques des Filles, soucieuses de regagner leurs parages habituels en avant
du souper, précoce, des estivants locaux et leur progéniture,
pour préparer savamment, en clandestin de granges et de murets, les
débauches innocentes de la soirée.
IL accepte, pourquoi refuserait‑il, seul à Morlaix, rien ne
le pousse à partir, de dîner avec elles en maison.
Tout, alors, reprend cours usuel. IL sirote son verre devant
télévision. Epouse s'affaire en cuisine. Le beefsteak saignera,
la salade jardina, et les pommes rissolent.
Différence pourtant, IL reste seul à boire. Le père
de l'Epouse, qui d'ordinaire le joignait en cérémonial
apéritif et quotidien, ne viendra pas. Gêne pestiférée,
le soufre du relapse.
Eût il cependant franchi le seuil, et se fût il assis,
silencieux, face à lui, IL croit, Lecteur, qu'alors il choisissait de
demeurer chez lui. Comment refuser en effet de reprendre ici même le fil
interrompu du bavardage lent sur la vie des villages, quand dehors il fait
encore si beau, si clair, qu'il fait si doux entre ces murs, que l'air
frémit à peine aux chants, sereins, de l'ordinaire. Oui, Lecteur,
si on l'avait poussé, IL se serait tombé, mais on ne poussa pas.
Les voix se tendent un peu car le repas s'avance. Moment de grâce
est évanoui. Epouse s'est aperçue qu'elle ne le retiendrait pas,
qu'IL va donc s'envoler avec l'autre, l'usurpatrice, la retorse.
A son tour, il lui fait hâte de partir. IL craint en effet, après
cette journée de marques retrouvées, un lâcher tout subit
de l'ensemble des valves, pleurs et cris de retour. IL craint de s'irriter si
cela survenait.
Pire même, IL craint de s'affaiblir, et de voir s'effondrer, comme
château de sable ronge par la vague déferlante, l'édifice
si durement construit au bord de flots inconnus, que les larmes d'Epouse
mineraient à jamais.
IL est sur le départ. Epouse aux yeux mouillés l'embrasse
et se détourne. Cadette s'est enfuie vers un autre village pour
retrouver la chaleur défendue de sa bande adolescente.
Aînée s'est retirée dans la maison voisine (elle leur
appartient également. Lui avait décidé, dans
l'été de l'an I, lubie de mauvaise conscience, subitement de
l'acquérir. Il s'agissait, pour son esprit malsain envisageant
déjà, alors que tous quatre allaient rejoindre la Chine, le drame
qu'IL suscitera par fusion avec ELLE, d'un pré‑cadeau pour rupture
à venir).
Fille Aînée y trouve tente acheuléenne. Patrocles
sont nombreux lorsqu'IL pousse la porte. Le baiser d'adieu est rapide, rapide
est le conseil prodigué par le père infidèle: Occupe toi
de ta mère, elle en a bien besoin. Piteux est décamper vers
l'exil morlaisien.
La bruine commence d'étoiler pare-brise. Mais dans la nuit qui
tombe, c'est un double rideau humide qui obscurcit sa vue. Essuie‑glaces
n'ont pas suffi, il a fallu aussi qu'IL s'éponge les yeux.
Ce soir, IL aura la chance de l'atteindre au téléphone.
Les paroles qu'ils échangent en couple désormais
installé ne peuvent assécher les brumes de son cœur. Il se
sent triste et las. Pour la première fois depuis le juin fatal, lui
naguère si faraud en certitude de bonheur, s'interroge. Le bel
oiseau-lyre qui vole à ses côtes vaut il les martinets qu'IL
serrait dans son poing ?
La proie pour l'ombre ...
L'image le poursuit encore le lendemain, quand IL prend les avions qui
ramènent vers ELLE. IL doute, et comme IL doute, il boit. IL boit entre
Brest et Orly, IL a bu à Roissy en attendant l'appel, IL boira derechef
de Paris à Genève.
ELLE, calmement, l'attendait à Cointrin. Lorsqu'IL la retrouve, il
ne ressent pas le picotement de joie qu'il voulait éprouver. Les
effluves qui l'envahissent trop lui portent des bouffées du calme de la
veille.
En son indignité, IL la rend responsable de ce qu'il a choisi de
perdre en revenant, les Filles et l'Epouse, certes, mais aussi le Chien, la
Cheminée, la Toile Cirée, le Jardin, le Village, la
Pétanque, le Tracteur, les Fagots, le Beau‑Père, les
Brebis, la Gavotte, l'innocence, la droiture, la famille.
IL s'irrite, absurde en repentir non dit. IL crucifie son
indifférence, décrétée, envers lui. ELLE s'emporte
à son tour, on le ferait à moins. Ils quittent à grands
pas l'auberge ou ELLE avait jugé opportun de restaurer son début,
manifeste, d'ébriété. La voiture et son sac, contenant‑contenu,
attendent devant la porte.
Lui se constate alors comble du ridicule, cela avive encore sa
rancœur exhalée.
Au lieu de sagement réoccuper sa place, c'est ELLE qui conduit, IL
va ouvrir le coffre, extrait d'un geste qu'il veut décisif et noble le
maigre bagage de son escapade, le jette sur l'asphalte, et crie des mots qu'IL
pense de rupture: Va‑t‑en, va‑t‑en seule, je ne veux
plus de nous, je sais, tu ne m'aimes pas, sinon tu t'abstiendrais de critiquer
mon spleen.
Refusant à nouveau la vérité trop nue, IL
s'acharnait ainsi à la rendre coupable, couard face au remords, refus de
l'assomption.
ELLE s'est rendu compte, au grotesque de l'outrance, du risque ainsi
couru de scandale public.
ELLE a envisagé l'opprobre qui pourrait, demain, se
répandre en couloirs de la Maison Commune, si leur séparation,
éthylique, venait à s'éventer. Elle a aussi frémi
aux rires sarcastiques colportant l'histoire, incroyable et si juteuse, du
parangon de séduction rejeté après moins de deux mois, par
l'homme de sa vie ne pouvant plus souffrir ses frasques innommables.
ELLE craint la rumeur encore plus que l'outrage.
La brèche doit donc être colmatée, avant que le
navire ne gîte trop fort. Aussi ELLE se fait tendre, en velouté de
pêche, câline l'ivrogne incertain du geste qu'il vient de
commettre, ramasse les oripeaux épandus sur la voie, prend son bras, ses
lèvres et son cœur, ils ont rejoint Saint‑Jean.
Le lendemain est leur dernière soirée européenne. IL
s'est entre-temps, à force de caresses et de baisers offerts, refait une
santé conjugale de marbre.
IL boude un peu, c'est vrai, lorsqu'ELLE lui annonce, comme un feu
d'artifice à l'imminence de leur départ, qu'elle a
organisé dîner avec consœur, l'amie dont le débarquer
l’empêcha de la joindre depuis Morlaix.
Lui aurait préféré autre bouquet final, tête
à tête en luxe de chandelles, ou bien franche gaieté parmi
Georges, Tannen et consorts.
Mais quel choix reste‑t‑il, comment s'opposer à la
décision prise, puisqu'IL commit hier péché impardonnable,
faute de goût en retrouvailles. IL lui est redevable des travaux de
stoppage, il lui faut expier.
La soirée bord du lac ne l'émoustille guère. IL
écoute en bayant les potins des compagnes.
La fille n'est pas laide. Certaine classe, une jeune assurance. Alors,
pour montrer, malgré tout, son intérêt, IL veut ainsi
exprimer, lui exprimer à elle, qu'il respecte ses choix en
amitié, IL se mêle au discours et, comme IL sait parler, accapare
peu à peu babil du vis-à-vis.
C'est ELLE maintenant qui se renfrogne. ELLE ignore Diogène, IL
n'est pas Alexandre et la nuit est tombée, pourtant ELLE fait sentir, en
peu de mots revêches, qu'il est grand temps pour lui de quitter son
soleil.
IL se retire alors quelque peu vers l'arrière. Plus tard, retour
vers Saint‑Jean, c'est pourtant de ce manque d'ardeur qu’ELLE fera grief.
Le ciel de leurs amours ces jours est pommelé. Demain,
néanmoins, ils feront le grand saut, Genève, Amsterdam, puis
Bangkok qui les attend déjà dans son drapé de fête.
Savourant à l'avance les délices siamois, IL s'installe en
terrasse, y boit sous les étoiles à la santé du bonheur
infini embrasant l'horizon.
ELLE devrait commencer de boucler ses valises ...
VERS ALGONQUINES