Début août, an II
CONTINENTALES
Avant qu’IL ne la laisse ainsi en
délivrance, portes d’aéroport de Pékin, lui restituer la
vie qu’il croyait envoûtée, l’Europe avait vécu de grands
moments de gloire.
Trois mois de justes noces les auront
transportés par trois des continents.
Lecteur, tu viens de rencontrer les migrateurs
exsangues. Lui demeure cloué aux solives de Chine, alors que son envol
la mène vers le port.
L’escale européenne ne fut que trait d’union
entre cieux d’Amérique et bleu de porcelaine. IL se dit maintenant que
la halte fut brève, qu’elle ne permit pas de nouer assez profond des
racines pour arrimer une si jeune pousse, exposée aux tempêtes
balayant le plateau continental de Finistère en Sakhaline.
Le sol noir était riche, l’humus en
abondance, même au fond de leur pot on sentait la rocaille. Il manquait
cependant la durée, qui seule permet l’ancrage. leur plante bien trop
vite était montée en graine...
*
* *
Le retour sur Genève fut marche triomphale.
Ils avaient consommé leurs noces algonquines, départ vers la
mousson ne perçait pas la brume.
En déboulé d'aéroport,
tôt encore le matin échancre le Léman, ils doivent se
hâter vers la Maison Commune. ELLE y officiera, prêtresse inter
pares. La pourpre lui en avait été transmise par ses soins, lors
de son départ pour Pékin, en octobre de l'an I.
Aujourd'hui la grand messe est semi Te Deum.
Défaite fut évitée en négociations
américaines. Le temps, précieux ingrédient, fut
gagné à force d’opiniâtreté. Une année reste
donc pour ériger barricades morales, qui éviteront submersion annoncée
par des flux rétrogrades. Tu l'auras deviné, Lecteur, il s'agit
là du compte rendu d'un mandat syndical. La suite, qui interviendra en
juillet de l'an III, un précédent chapitre l'a déjà
évoquée.
Donc, au déboucher d'avion, ELLE et lui se
sont rués vers local de fonctions officielles. C'est la première
fois qu'ensemble ils abordent ces lieux depuis plus de huit mois de leur
séparation résidentielle. Ce lui est clin d’œil primesautier
que de la voir, prestement, s'extirper des nippes de voyage, éclair de
chair entrevu, pour aussitôt enfourrer la robe sage et noire qui sied aux
assises qu'ELLE doit présider. A peine acoquinantes sont les deux
boutonnières autorisant jeu du genou et du bas de la cuisse, la
première closure il est vrai a sauté il y a lurette, incapable
d’accommoder la longueur de son pas.
Lui, en ces circonstances, est acteur du commun. IL
n'aura pas accès aux lustres du pinacle, il peut donc conserver
vêture de transhumance.
Quand ELLE entre la salle, par porte
dérobée, collègues assemblés, ils sont presque
légion pour cet étiage de mi-été, l'accueillent en
bravos. Ils avaient, par propagande sage, à l'avance été
informés du succès, relatif, de leur lutte.
Tandis que lui aussi applaudit,
cérémonial, IL regarde attendri la silhouette lointaine qui,
devant le micro, comme si de rien n'avait été, comme si sa vie
était demeurée immune au cours des semaines
précédentes, comme si ELLE n'avait trouvé au même
moment ami, amant, camarade et mari, imperturbable symbole de son désir,
parangon de fierté, mais de cela IL ne se rendra compte que plus tard,
déclare ouverte une séance pour lui inaugurale de leur
indéfectible union, enfin reconnue sur la patrie d'Europe.
Débats ont confirmé sa maîtrise
des foules.
A peine eut il besoin, en routier exercé, de
relancer une fois ou deux la machine ronronnante de supporters blasés,
tranchant des querelles byzantines au fil du gros bon sens dont IL sait faire
usage pour forcer les décisions.
Même s'IL a renoncé, son prestige
pourtant l'y eût autorisé, à proclamer ici, publiquement,
la fusion de leurs âmes, il suffisait alors de faire allusion à la
nuit commune où ils viennent de franchir l'Atlantique, au dernier moment
une sorte de pudeur, ou bien était-ce prescience des faillites à
venir, l'a tiré par le coude, chacun ici, IL le devine, IL le souhaite,
comprend que leurs deux corps désormais sont soudés.
La séance levée, c'est lui qui va
vers ELLE. S'ils ne s'embrassent pas, ils se baisent des yeux. C'est en doigts
emmêlés qu'ils quittent l'amphithéâtre.
Epouse qui savait la séance annoncée,
elle a toujours gardé espions dans le sérail, apprendra, depuis
la Bretagne qui l'abrite, qu'ELLE et lui se sont, ce jour, exhibés.
Ovations plébéiennes et
traversée nocturne affament les héros.
Comme ils souhaitent partage pour leur bonheur
nouveau, ils se retrouvent trois au restaurant de la Maison Commune. Le larron
de surcroît est celui qui, en novembre de cendres, l'hébergera
pour un week-end. En autre retour de New York, l'an III, il détaillera
des carrelages. En euphorie jurassienne, il manquera avec lui tel lever de
rideau.
Faut il dès maintenant le dénommer,
ce compagnon d'intermittence ? Son éponyme est preux chevalier, il
l'appellera Georges.
Georges est débarqué en Maison
Commune par chemin de traverse. D'abord il a vogué sur marine
française, celle qui porte pompon. Puis il s'est engagé dans la
classe ouvrière, le bois était son lot. Par raisons de
chômage et puis de parentèle, Georges s'est approché de Genève.
Il s'y est initié aux rites du clavier.
Georges était secrétaire, syndical,
sûr de lui car inquiet de nature. Aussi réussit-il à
regorger de talent, à s'imposer comme conscience agissante au troupeau
de brebis où il était mêlé. C'était toute première
fois que le pool de Maison Commune trayait le lait d'un mâle francophone.
Prophète en son pays, Georges devait gravir
les échelons de la gloire. Il monta, mais à peine fut-il
juché sur le podium, que des boutoirs ovins en ébranlaient les
bases. Machisme à rebours, comment te nomme t on ? Georges aura bien du
mal à préserver son assise.
Ils partagent avec Georges repas de leur
jouissance. Tous trois fêtent ici la conjoncture du siècle. Ils
avaient survécu la fracture de l'an I, alors
délibérée. Georges avait cru en eux, lorsqu'ils le mirent
en confidence, abstinence décrétée. Fusion
consommée, leurs chairs fument encore des lèvres
rapprochées, cicatrice est si belle à voir en ce midi de fin
juillet.
Ils ont mangé, et bu à leur amours.
Lui ne sait toujours pas, lorsque déglutit Georges, si les mets vont
bien droit. Car IL a eu l'écho, de langue autorisée, des
désirs mi-secrets que l'autre éprouve par saccades.
ELLE et Georges seraient couple possible, mais bien
plus qu'éphémère. Parfois, cependant, quand IL les a
pensés, lubie lui est venue de tenter le Diable par cette brèche.
Peut être est-ce pour cela que Georges est associé à tant
de leurs passages. L'ironie du destin ainsi est étrangère aux
multiples rencontres de leur trio disparate.
Aujourd'hui cependant pas d'ambigu, pas plus du
moins qu'à l'ordinaire. Complice bienveillant les mène vers
SaintJean. ELLE doit en effet là bas récupérer et son
automobile, et les clefs du logis sous loué durant l'absence à
couple en villégiature dans ces parages, souci économique et de
garde féline.
Georges les abandonne à l'ombre du Jura.
Le couple hôte, slave avec deux enfants,
n'avait prévu son retour que pour le lendemain. ELLE ne peut sonner pour
eux cloche de bois. A peine arrivés au bercail, ils s'exileront donc.
ELLE et lui dormiront une nuit à l'hôtel, celui,
réminiscence, où IL hébergera Epouse et chien dans
à peu près douze mois, mi juillet de l'an III.
Avant que de partir, ELLE, organisée, laisse
en gage aux colombes de l'Est numéro où la joindre pour cas,
improbable, d'urgence.
Ce faisant ELLE brisait, en naïve
inconscience, la gangue de quiétude où ils s'étaient
terrés. A peine, recrues de la fatigue, ont ils rejoint le sommier de
leurs noces françaises, que téléphone sonne.
ELLE décroche, plisse son nez, lui tend le
combiné: C'est pour toi.
Lui ne s'attendait pas au gémir conjugal.
Ayant appris grâce à contacts indiscrets, fidélités
obligent, leur retour en Europe, Epouse vient d'obtenir par volapuk que Saint
Jean livre ses secrets.
Elle veut donc le clamer, à lui qui
s'endormait en béatitude paisible d'un passé aboli: Tu ne saurais
continuer de t'abstraire, même si tu as choisi la soue d'une gourgandine.
Le temps des folies est révolu. La souffrance et la honte de notre
départ de Chine a bien eu lieu. Maintenant les enfants ont faim.
L'avenir est à prévoir. Même si jamais je ne divorcerai,
échéances arrivent, décisions sont à prendre. Quand
viens-tu, mécréant, expier tes péchés ?
Tout au rose nacré de ses rêves de
l'heure, IL ne se sent pas prêt pour de telles arguties. IL demande du
temps: Rendez vous furent pris en la Maison Commune, l'avenir en dépend.
Avenir ? Quel avenir ? Le tien sans doute, celui de
ta putain ! Ne comprends donc tu pas que cela m'indiffère, non, ne
m'indiffère pas, que cela m'exaspère, tu parles d'avenir, je n'ai
même plus de passé...
Maintenant, demain, viens nous rejoindre, viens
affronter mon père, les yeux de tes enfants. Epouse, sanglotant, lui
passe le beau-père. L'homme, bon sens et bonté, ne comprend pas,
lui dit: Es-tu devenu fou ? Lui, toujours imbu de certitude de joie, répond
que certes pas.
IL raccroche, embrasse celle qui désormais
est sa vie, lui affirme: Ce n'est rien, ce n'est que l'autre, et
téléphone mugit à nouveau. Comme abasourdie par cette
passe d'armes électronique, ELLE s'éclipse en coin de
pièce. IL a peur du bonheur enfui, IL sent par la croisée qu'ils
ont laissée ouverte pour aérer leur sieste des brises inamicales
effleurer le nuage où ils se sont assis.
Alors, très vite, pour en finir, IL promet
à l'Epouse sa venue en Bretagne aussi proche qu'il peut. Dès
demain il confirme. Ce soir IL ne saurait faire mieux, il faut
réarranger le carnet de son bal avec Maison Commune. L'autre, l'Epouse,
feint d'accepter, IL raccroche à nouveau.
Quand IL va pour étreindre celle qu'il sent
troublée, le grelot se remet à tinter. Alors, en désespoir,
IL arrache la prise qui pourrait les relier aux larmes familiales. Georges n'y
est pour rien, mais c'est pour lui sentiment de terrasser ainsi un dragon
immortel. Radieuse de certitude reconquise, ELLE bat des mains, l'embrasse, et
puis IL dit: Sortons, allons dîner. C'est ce qu'ils firent.
*
* *
Il lui restait en gros une semaine, avant que de
devoir aller battre sa coulpe sous cieux de Botherel.
D'abord IL parcourut couloirs en la Maison Commune,
grappillant ça et là certitude amicale, en dépit de
hiérarchique. S'il s'avérait que leur destin ne pouvait en terre
de Chine se dénouer, le Canton de Genève leur offrirait abri.
Epouse avait auparavant, glaive manié de
taille plus que d'estoc, tranché toutes parois de verre lorsque, par
force des choses, il lui fallut affronter répudiation sans frais. Nul ou
presque n'ignorait le délicat de la situation. Chacun ou presque offrait
cependant une aide d'autant moins intéressée, que ni ELLE ni lui
ne savaient alors quel secours il leur faudrait solliciter.
Car il fait toujours beau, en été
genevois.
Ils se sont installés sur les hauts de Saint
Jean. Lui s'est pris à tenter ces tâches qu'IL méprise,
comme de repasser liquettes et costumes, tandis qu'ELLE s'effraie, maniant
aspirateur.
Les échecs domestiques suscitent toutefois
rapide inversement des rôles. En quelques minutes, sont-elles dix ou
treize, s'IL n'a pas imprimé la marque du carbone sur tel de ses effets,
c'est simplement parce qu'après le valet, le fer et sa vapeur ont chu
sur carrelage, IL s'était empêtré dans les fils et les
pieds.
Désormais ELLE repasse, IL leur refait le
lit, époussette au hasard, balaye les moutons et abreuve le chat.
Ce chat est une chatte. Agathe
fut cadeau lorsqu'ELLE signa le bail, moins d'une année plus tôt,
pour entrer en ces lieux qui maintenant sont leurs. IL ne sait pas pourquoi,
tout aujourd'hui encore il préserve en sa rate un vieux fond
d'amitié pour le félin qui le reconnaissait, qui toujours
revenait après absences d'ELLE, jusqu'à ce que le choque
l'incongruité d'une présence qui n'était pas la sienne, IL
parle alors de soi.
Frédéric, mais que ton ombre est
grande !
Par delà le ménage, IL s'affaire en
cuistance. Au contraire de ce qu'il adviendra d'ici quelques semaines, IL se
montre ces jours précis, attentionné, efficace.
L'agencement des lieux facilite peut être son
activisme culinaire. Alors qu'en appartement pékinois, fourneaux sont
éloignés des aîtres de séjour, en auberge gessienne
la cuisine et la table partagent même espace. IL ne peut donc la voir
s'affairer sans agir. Mémorable pour lui est repas pour lequel il sut
incorporer roquefort au ketchup, IL personnalisait jusqu'au guacamole. Le
couple d'invités y trempa avec délices non feints
l'émincé de carotte et chou-fleur apéritif
qu'idolâtrent les palais anglophones.
Premier dimanche après l’atterrissage, ils
se sont rendus au marché, village voisin.
Arrivé sur la place, il se fait
déjà tard, la foule est clairsemée. IL constate
aussitôt que beaucoup de chalands pourraient le reconnaître, qu'ils
savent la vraie vie, celle de l'existence d'avant ELLE, celle où avec
l'Epouse en chaque samedi ils fréquentaient les étals.
C'était une autre bourgade, mais les marchands transitent.
IL ne veut pas reculer face au risque d'esclandre.
Puisqu'eux deux sont ensemble, ELLE et lui en radieux, que Diable peut il
craindre ? IL lui serre la main, ELLE sans remarquer le soudain du crocher
répond à la pression.
Bravement IL affronte le B.O.F. d'usage. Ce dernier
le salue, mais ne s'étonne pas du changement de compagne. La feinte
indifférence, accompagnée de battements de cils trahissant
cependant l'attention portée au regain de l’amour, se renouvellera en
chaque occasion, qu'ils achètent la viande ou bien tickets d'avion. Cela
éclairera amitiés mercantiles, le devoir de réserve
s'étend bien au-delà du cercle militaire.
Papillon est choisi, tomme déjà
pesée, le reblochon frémit sous coutelas crémier. Mais ils
se rendent compte qu'à leurs côtés emplettes sont commises
par une connaissance de la Maison Commune, collègue d'ELLE presque directe,
par lui naguère fréquentée en travers syndical.
Coïncidence s'exclame joyeusement et se fond
en babil. Collègue, si elle note les marques sur leurs phalanges que
l'instinct a crispées, l'accoutumance au public leur fait encore
défaut, ne s'en inquiète pas.
Les voici donc conviés, en franquette
optimale, à rejoindre gril de jardin qui rougit dans les parages. Rendez
vous est pris: D'ici trois quarts d'une heure, à vous revoir chez nous.
Ils courent mettre au frais butin dominical. Le
moteur vrombissait en rampe de départ, quand ELLE découvrit, en
innocence, sa coupable ignorance du siège du festin. Ses souvenirs,
déjà relativement lointains, lui dictent voie ferrée, haie
à feuilles persistantes, montée en douce pente et villa
isolée qui confronte le Lac.
Riant par avance à leur incertitude, ils
empruntent des routes alternatives. Il est juste, il est bon, Lecteur, de
souligner que, s'ils se sont perdus, et c'est vrai qu'ils le furent, aucun
courroux alors n'a irrité leur glotte.
Tardivement mais saufs, ils ont
échoué au havre.
Lui, qui grandit enserré entre murs
citadins, s'esbaudit en silence aux splendeurs de l'accueil. La haie
n'était que prélude. IL contemple villa, pelouse et puis piscine.
Autour de la grillade s'affairent en simple joie père quinquagénaire,
filles en floraison, amis de fils ou amants de la sœur, collègue
ayant troqué stricte tenue de la Maison Commune pour bikini
allègre où s'exhibent, sans retenue, les formes replètes
de la mère comblée.
IL contemple et jalouse. En fait, IL ne sait ce
qu'il jalouse.
Est ce foyer tant ostensible et stable, est-ce
beauté des filles accueillant leurs amants, est ce cadre grandiose en
Genevois paisible, est ce l'espoir enfui de pouvoir paterner, quand IL
grisonnera à l'instar de leur hôte, mignardes d'un âge tel
que leurs amies sauront l'émouvoir, rupture d'avec l'Epouse bannit
concupiscence ?
Est ce le plonger d'ELLE, le laissant sur la marge
du bassin, ses rondeurs l'inhibent trop pour qu'IL porte maillot. ELLE qui nage
ici, sous ses yeux, IL ne peut la rejoindre. Cette onde les sépare,
cette onde que jadis IL pouvait mieux que fendre, celle où maintenant il
n'ose s'immerger, de peur qu'elle ne s'esclaffe à toucher son volume.
IL ne peut la rejoindre, alors il se rend compte,
quelque amour qu'ils se portent, la différence demeure, et ELLE
s'accroîtra. IL avait résolu, en septembre de l'an III, ELLE s'en
était réjouie, de tenter de combler au moins semblable
brèche, ensemble ils nageraient dès la prochaine fois.
Celle-là ne fut pas.
Ils connurent ces jours la vie sociale qu'ils se
forgeaient.
Un soir, un samedi, Tannen et son époux les
devaient visiter. ELLE avait proposé voie de difficulté, cuisiner
au logis pour le bec fin des hôtes, un succès antérieur
venait de l'enhardir, IL s'était délecté aux mets qu'ELLE
proposait.
Lui sent un peu de ses nerfs lui effleurer la peau,
au penser d'accueillir en nouvelle compagne, en nouvelle demeure, un couple si
intimement lié au passé conjugal.
Il faudra que tout blinque, pour éblouir la
gêne qui pourrait envahir le balcon de Saint Jean lorsque soupirera le
fantôme rôdant, chacun en aura conscience, autour de leur table
commune.
Toutes les premières heures de la
matinée, ELLE, cependant, demeure imperturbable. Depuis qu'ils sont
ensemble chair et sang devenus, IL se lève d'ailleurs sinon aux aurores,
du moins avant midi, pour profiter au mieux de leur humanité,
bestialité d'alcôve ne saurait leur suffire.
Ils ont dressé les plans, fignolé le
menu, sélectionné les vins, émincé les
légumes et mitonné les sauces. Olives sont légion en bols
apéritifs, même le sabayon s'endort dans le freezer. Ses yeux qui
ont pleuré à dénuder l'oignon enfin sont dérougis,
treize heures seulement viennent de résonner.
La crispation d'attente se met à les
étreindre.
Il leur faut s'aérer. Ils partent donc en
escapade, comme toute famille en sainte fin de semaine, cheminent tout au long
des gorges du Lignon, ru à vocation torrentielle en parages gessiens, ne
cueillent pas de fleurs car ils respectent la nature, sauvent de la noyade une
mouche imprudente, applaudissent aux ébats de chiens dans l'eau
glacée, s'égarent quelque peu entre les papiers gras qui
jalonnent sentiers de flânerie, le soleil décline enfin.
Il est temps de regagner logis pour
s'apprêter au recevoir symbole, leur couple inauguré sur l'autel
d'une amitié pérenne et, croit-il, transmissible.
IL doit à l'authentique de ne rien
rapporter, car rien, en somme, n'est à retenir de ce dîner, sinon
qu'il fut.
Le repas était gai, les mets simples et
délicats, les vins frappés comme il fallait. Langues allaient bon
train, de la musique douce par les baies grandes ouvertes envahissait le balcon
et la plaine à leurs pieds.
Tout roulait, nul grincement en la machinerie.
Pourtant, lorsqu'amis, désormais c'est ainsi que leur couple peut
appeler celui de Tannen, prennent congé, il est déjà fort
tard, la mi nuit est sonnée, IL reconnaît entre ses côtes le
pincement du manque.
C'était bien, c'était parfait, mais
ce n'était pas ça.
Avant, IL aurait lutiné Tannen tandis que
l'Epouse, doctement, entretiendrait l'époux des mérites de la
méthode globale de lecture transposée aux besoins de la chimie
organique. Ensuite, l'Epouse et puis Tannen auraient valsé en diable au
corps, tandis qu'avec l'ami, ivrognes pentus, sentencieusement ils
débattraient de la manne salariale prodiguée par la Maison
Commune.
Avant, sous le regard complice d'une nappe trop
longue, les orteils de Tannen auraient, furtivement, attouché son genou,
tandis que de sa main IL lui effleurerait la bordure d'une cuisse, en
s'étonnant parfois d'un toucher bien trop ferme, alors IL constaterait
comme il est difficile d'émoustiller un pied de table.
Avant, tous quatre ils auraient bu au coucher des
étoiles, et l'aube aurait blanchi sans qu'ils soient
séparés, car ils n'auraient pas eu vouloir de se quitter...
C'est donc avec un fond, un petit fond, de
nostalgie qu'IL emplit ventre d'ELLE d'une verge mélancolique, mais
rigide.
Dîner avec Tannen était pourtant
succès social.
Comme IL avait gagné le toss, ses amis
à lui étant premiers invités parmi les cohortes de Maison
Commune, ELLE suggère qu'en fois prochaine leur hôte soit un de
ses propres féaux.
Pour celui là cependant, qu'ELLE lui a
décrit comme homosexuel intrinsèque, à savoir l'un de ceux
qui n'affichent pas partenaire tant que la vie ne les a pas stabilisés,
ELLE ne souhaite pas risquer erreur toujours possible en repas de maison. Ils
ont donc concerté, et retenu table pour trois en terrasse surplombant le
Rhône.
Vingt heures sont celles du rendez-vous, villa de
Saint Jean. L'invité, celui qu'ELLE a choisi comme premier témoin
actif de son acoquinage, est ponctuel.
C'est lui qui va ouvrir. Il s'est
précipité pour la dessaisir de ce privilège, et ELLE en
est, muettement, d'accord: c'est à lui, puisqu'ils sont un
désormais, de recevoir en ces lieux amis qui furent d'ELLE, doivent
devenir leurs.
IL avait rarement croisé, au hasard des
couloirs de la Maison Commune, ce commensal d'un soir. Alors qu'ELLE,
protocolaire, se retire en chambre pour endosser parure de fête, les deux
hommes initient connaissance.
Lui s'est juché sur un tabouret, dos au bar
dont les boiseries ont donné lieu à âpre marchandage avec
son mari d'alors, en été de l'an I, lorsqu'ELLE a signifié
son désir de partage et son droit au partir. IL met donc du symbole en
occupant le meuble. Dominant le comptoir IL la possède elle, au travers
cet objet qu'ELLE voulut conserver. Ce faisant, il montre à l'hôte
vespéral quel est le plantigrade qui, désormais, ensemence ici
bas.
L'autre, d'ailleurs, ne s'en étonne pas. Il
a déjà, visiblement, bien fréquenté les lieux,
depuis qu'ELLE y entra à peine un an plus tôt. Sans doute
même en est il plus familier que lui, qui sert maintenant breuvages
apéritifs. L'alter ego est sans alcool immédiat, mais d'emblée
simple et droit.
Couple est en formation. Il l'admet, le
conçoit, ne le dénigre pas, non plus ne s'en émeut.
Cet homme, IL s'en souvient alors, avait une
première fois traversé leur parcours, dans les chaleurs de l'an
I. IL lui avait su gré de son absence de questions. Il reviendra, croit il,
dans le sillage d'ELLE au courant de l'an III.
Là aussi, il lui semble se souvenir qu'il ne
fut pas de ceux cherchant à la raisonner, c'est à dire de ceux
qui, au fil de longs débats à morale sentencieuse et sociale
où, en certaine compagnie, ELLE se complaît trop souvent à
son gré, lorsque raisonner creux l'emporte sur l'amour et l'instinctif,
au détriment même du possible de vivre en explosion de nature,
ceux qui, donc, explicitaient la déchéance annoncée de
leur commun devenir, sycophantes redondants, les oreilles déjà
lui tintaient au bruit des pas de Frédéric.
IL ne sait pas, bien sûr, si leur hôte
lui demeura fidèle, lors du plonger dément en fosses abyssales.
Il le souhaite pourtant. IL le veut simplement imaginer ainsi, en
mémoires diaprées de cette soirée là.
ELLE est prête et sublime, ils peuvent
s'embarquer.
Accueil en restaurant on ne peut plus courtois. Ils
avaient réservé table sur le balcon, to the happy few.
Propriétaires et garçon se souviennent de lui, impasse est faite
sur l'Epouse, après tout leur triade autorise l'oubli.
Les mets sont commandés, les deux hommes
papotent. L'autre est en veille de grand départ. Maison Commune le
propulse en Afrique. Maison Commune sait aussi le désir de servir qui
l'habite, Maison Commune ratiocine par conséquent sur les avantages. Ils
échangent expériences, c’est lui qui prodigue des conseils
à incidence contractuelle.
Mais tout en prodiguant, IL l'envisage en coin de
l’œil. ELLE ne prend guère part aux échanges de l'heure. Il
la voit qui chipote sur foie gras et morilles, à peine a-t-elle
touché verre de Saint Amour. Soudain ses traits se crispent en
faciès de douleur.
ELLE s'excuse un moment. Leur silence qui l'attend.
Quand ELLE se rassoit, elle pâlit à nouveau, ELLE souffre de
douleurs, intenables, au ventre, mais elle leur sourit, et dit: On verra bien.
Lui alors consulte silencieusement son voisin de
table. Comme IL voit de l'inquiet dans le regard de l'autre, à son tour
IL s'absente, encombre la cuisine où il trouve Chef des Lieux, explique
l'abdomen, leur départ imminent, règle avec même largesse
le pris et l'attendu.
Quand IL rejoint la table, expose leur possible
départ, il voit par la grimace qui tente de sourire qu'ELLE le remercie
de comprendre ses affres.
Ils s'enfournent tous trois précipitamment
en véhicule, première étape devra être Saint Jean,
l'autre a parqué là bas.
Visiblement, celui-là ne se sent pas
d'attaque pour prolonger la soirée écourtée en
tournée hospitalière. Nul d'ailleurs ne le lui demande. Il baise
mains de souffrance, et s'évanouit dans la nuit étoilée.
Les voici deux à nouveau, mais l'un d'entre
eux qui souffre, et l'autre qui s'affole. IL suggère: Fonçons
vers l'hôpital, qu'ils te traitent, te soignent, te ramènent vers
moi, te rendent à la vie, même s'il leur faut couper en travers de
ta chair...
ELLE, cependant, refuse cette alarme. Cela passera,
que je m'allonge un peu et le mal s'enfuira, mais nulle fois, dans le
passé, pareille crampe, si longue et persistante, je ne l'ai
endurée.
Lui alors reprend ses sens, et c'est lui qu'IL
admire.
Occupant téléphone, IL tance les
pompiers, admoneste les gendarmes, jusqu'à ce que sésame enfin
lui soit remis, numéro d'appel du médecin de garde. Il n'est pas
recommandé, lui apparaît il en ces instants, de défaillir
de nuit en lointaine campagne. Lorsqu' IL parvient à joindre la voix
salvatrice, il explique à la hâte l'endroit où ils se
trouvent. Jamais IL ne fut clair en description de lieux, alors il attendra
demi-heure sinon plus l'arrivée d'Hippocrate.
Docteur est sans doute accoutumé aux
paniques concubines de la milieu de nuit, quand elles surviennent en cœur
de rural gessien, peuplé de citadins en perte de repères. Elle,
car c'est d'une femme qu'il s'agit, a donc recommandé maintien des lumières
extérieures pour la guider dans sa progression.
C'est sous lampe d'insectes qu'IL attend sa venue
en cigarettes nerveuses. Lorsque le médecin paraît, relève,
sans acrimonie mais avec lassitude, l'imprécision de
l'itinéraire, IL l'a de suite reconnue. Celle qui soignera l'Epouse du
mal fait en l'an I, celle aussi qui le traita en désespoir asthmatique,
une nuit bien avant, ce soir ne s'attarde pas sur son visage. Souci de l'heure
est de visiter la gisante. IL l'a abandonnée, quelques minutes plus
tôt, yeux clos, geignant un peu. IL ne pouvait à la fois serrer sa
main entre doigts de l'amour, et maintenir son poste à la vigie.
Le docteur dans la chambre, IL entre la cuisine,
peut se servir le verre du réconfort. Les responsabilités ont
été transférées, la compétence est
là.
Quinze minutes à peine ont suffi au
diagnostic. Contracture abdominale, rien de sérieux, analgésique
léger, cela est presque déjà passé, aller voir
radiologue, et puis gynécologue, diagnostic sera plus pointu, oui,
Madame m'a réglé honoraires de nuit, à vous revoir,
Monsieur, et tout de bon.
Le miracle s'est donc évanoui plus vite
qu'il n'était survenu. Lorsque IL va la rejoindre, ELLE pétille
à nouveau. La visite à son chevet l'a tirée des langueurs
spasmodiques. ELLE a tout oublié des craintes et des angoisses, ELLE se
souvient à peine qu'un docteur est venu, il leur est possible de
reprendre le cours de la vie interrompue.
IL ne sait toujours pas la cause de ce mal. Un peu
plus tard, ELLE consultera spécialiste du corps des femmes. Pilules lui
seront données pour prévenir ces douleurs, qu'ELLE éprouve
parfois, plus diffuses, en flot de ses menstrues jusque là
imprévisibles. La science en accusa des excès athlétiques,
désormais régulés en hormones chimiques.
Qui provoqua la crise ? Fût-ce triangulation au surplomber du Rhône, quand lui et
l'autre se suffisaient, ce dont ELLE répercuta la frustration ?
Fût-ce au contraire signe délibéré du fruit de ses
entrailles refusant de mûrir, ils n'auront pas d'enfant et se
sépareront ?
Fatalité ou jalousie, IL ne sait, IL ne
saura pas.
Mais, s'il s'était efforcé de la
secourir, maladroit, IL n'avait pas su le faire avec l'onction de douceur
qu'ELLE prodiguera quand ils visiteront Londres, début août de
l'an III. Peut être dans sa mémoire lui reprochait-elle
déjà de n'avoir pas agi la tendresse ce soir.
En tous cas, ELLE ironisa quelque peu, trois jours
plus tard, sur le manque de spécialisation de la
généraliste nocturne convoquée par ses soins. Cela, pour
lui qui se félicitait, puérile fierté, d'avoir quasi
sauvé la vie qu'alors IL chérissait, conserve goût
d'amertume. Epouse, en tout contraire, sut lui être reconnaissante,
lorsque IL l'a soutenue, en fracas de novembre, quand le choc du retour
retentit sur son corps, alors qu'elle aurait pu, logique, l'accuser.
Gynécologue vient d'être consulté,
il lui faut partir pour la Bretagne. Une semaine s'est écoulée,
l'heure des comptes vient de sonner.
IL n'accepte pas bien qu'ELLE traîne ses
pieds lorsqu'il suggère, puis exige qu'elle l'accompagne en cette
échauffourée.
Comment, à peine établis ensemble,
notre vie commune ne couvre pas encore six fois sept jours, déjà
tu supporterais séparation, fût ce d'une centaine d'heures ?
Devant l'embarras ainsi créé par l'incompréhension,
légitime, qu'IL exhale, ELLE fait taire ses réticences. Tous deux
progresseront vers l'Ouest.
Peut être alors était ce signal
précoce qu'IL n'avait pas perçu. Peut être, plus attentif,
aurait-il eu la force morale de reconnaître que ses appréhensions
initiales, de l'an I, lui faisant déjà constater l'impossible
durée de leurs divergences, étaient bien trop fondées.
Peut être, moins soucieux d'immédiat, aurait il accepté
qu'il avait eu tort de maintenir sous le boisseau pareil amas d'incertitudes au
fil de tant de mois. Peut être aurait il dû mieux écouter la
voix lui murmurant, en ces moments de coulpe non battue: Tu vois, ELLE veut
dès maintenant se libérer de toi. Même si ce n'est que pour
un petit moment, ELLE veut sans attendre s'introvertir et conciliabuler. ELLE a
tout pris de toi, agrume racorni. C'est pour cela qu'elle souhaite aujourd'hui
explorer derechef le verger tout autour, pour tâter les fruits d'or qui
flambent aux saignées de la ramée nouvelle...
Peut être aurait-il pu, mais IL ne le fit
pas.
Toujours parcimonieux, ils avaient
réservé, en guide touristique, hôtel à petit prix
dans la vicinité de la Gare de Lyon. Les contraintes horaires de la
Maison Commune et de la SNCF les obligeaient en effet à escale capitale
mais tardive pour l'aller, comme à départ au poindre de l'aurore,
ceci pour le retour.
La chambre parisienne était à l'image de
son prix, mesquine. Comme il ne leur est pas possible, dans cette
poignée de mètres, même de tourner en rond, ils ont fait promenade du quartier sans passion ni
intérêt, la ville est bien sinistre, la République est sans
appel.
Dormir était ardu en fournaise de mois d'août. Le sommeil
les a pris bien plus tard qu'espéré, le réveil en fut
décalé tout autant. Il a même fallu négocier le prix
de la soupente avec harpie des clefs, régler d'avance boui-boui pour le
retour. Les taxis étaient rares en désert estival, bref ils ont
failli se retrouver à quai faute de T.G.V..
C'est ELLE alors qui s'inquiétait aux réactions d'Epouse
s'IL désertait le rendez-vous par impécuniosité horaire.
Lui riait en courant tout au long des wagons, d'un geste IL la soulève
quand la rame démarre, ils sont enfin assis en confort
électrique.
Le voyage fut gai.
Elle avait fait emplette, en kiosque hâtif, d’un magazine salace,
promettant de dévoiler tous les secrets de l'orgasme féminin.
Quand ils l'eurent décrétée clitoridienne plus que
vaginale, encore que l’introït bien souvent la transporte, ils se sont
penchés sur plus de rareté.
En impudeur de sa voix sonnant clair, ELLE relate alors, haussant le ton
pour dominer le claquement des aiguillages, les descriptifs offerts. Tous deux
contemplent sa poitrine, lorsque le docte article décrit l'extase,
presque instantanée, que devrait provoquer l'auto succion des mamelons.
Ils rient en constatant que la longueur y manque, peut-être cependant
gymnastique cervicale permettrait à la fin attouchement porteur, ils
rient encore plus en voyant leurs voisins, jeunes et militaires,
s'écarquiller devant leur insouciante complicité.
Arrivée à Morlaix, voiture louée attendait,
hôtel retenu, cette fois sans pingrerie, les accueille. Heure du
déjeuner, tardif mais savoureux. Après midi ils flâneront,
tour des côtes environnantes.
Au lieu de prendre à gauche, comme IL avait coutume de le faire du
temps d'Epouse, ils s'orientent vers l'Est. Avec ELLE ce sont donc parages
nouveaux qu'IL découvre et qui les enchantent, d'estivants en calvaires,
de coiffes en manécanterie.
Lendemain, il lui faut bien se rendre au convoquer d'Epouse.
Nous sommes un dimanche. Dans le village où elle campe, une
trentaine de kilomètres de là, c'est journée de repos et
visites. Fermiers vont aux voisins, retraités aux anciens, boulistes
occupent la place, cancanières fréquentent délatrices.
Dimanche est à l'ordinaire jour de joie, surtout en période
estivale. Les maisons sont à nouveau à moitie occupées,
l'air qui semble chaud demeure pourtant frais, le vin amélioré
emplit des verres vicinaux et successifs.
Dans sa situation, il lui est difficile cependant de penser goûter
à nouveau ces plaisirs.
IL est devenu renégat sur ses propres terres. Dans le village
où l'Epouse naquit, chacun le montrera du doigt, lui qui commit
péché d'abandon, pire, de rejet, d'exclusion à l'autre
bout du monde, lui qui a même osé s'enfuir, sans avoir eu
décence de remettre auparavant les blessés de son fait entre
mains familiales.
C'est donc courbant l'oreille et se faisant petit qu'IL traverse en grand
hâte des chemins trop connus, espérant que la poussière
soulevée le dissimulera aux regards de mépris qu'IL ne veut pas
affronter.
ELLE, bien sûr, ne l'accompagne pas au devant des périls. Ce
jour, elle travaillera à l'hôtel sur un document commandité
par la Maison Commune, puisque Il l'a obligée à le suivre en
Province.
IL freine en catastrophe devant sa porte, sa maison. Cet huis, IL l'a
acquis bel et bon. Pourtant IL se sent étranger, malhabile, devant le
chien qui vient à sa rencontre en trémousser d'espoir. L'Epouse
repose sur une chaise longue, à l'ombre du saule chétif dont ils
ont eu du mal, quelque dix ans plus tôt, à décider de ne
pas le détruire, mais de lui laisser chance de croître, sinon
d'embellir.
Epouse qui se lève, et qui s'en vient vers lui. Epouse qui lui
dit: C'est toi, j'aurais cru que tu aurais davantage changé. Tout en lui
en effet demeure à l'identique, les jeans toujours
usés et les tennis idem, les cheveux sont trop longs et la barbe un peu
folle, décidément il ne s'est guère civilisé en
nuits américaines.
Mais comme IL est semblable, il n'en ressent que plus l'incongru du
moment.
Epouse, elle, a changé. Est‑ce volonté de
séduire, ou de porter une sorte de demi-deuil, ses cheveux, qu'elle
garde très courts depuis bientôt trois lustres, sont maintenant
agrémentés de mèches de couleur, brunes et blanches.
Ce damier cérébral, parce qu'il lui rappelle tabliers de cuisine
qu'arborent les matrones villageoises, soucieuses de montrer ainsi
fidélité au foyer, alors que par principe leurs hommes courent et
boivent, peu leur chaut qu'ils s'éreintent au champ ou au chantier,
elles seules incarnent stable pérennité par le morne devoir, ce
damier cérébral, trouve‑t‑il, la vieillit
indûment.
De même les cernes qui la marquent comme autant de stigmates
soulignant le bleu de son regard, et le pas hésitant qu'elle commet vers
lui, pour un peu IL culpabiliserait, mais il est bien trop tôt.
Ils ne se touchent pas, ils ne savent quoi dire. C'est lui alors qui
propose: Entrons.
Ils s'asseyent en fraîcheur de la pièce principale, chacun
d'un des côtes de la table familiale, comme ils avaient coutume de le
faire. La toile cirée n'a pas changé, non plus les bibelots qu'IL
accrocha au mur. La chose qu'IL remarque est l'absence de cendrier, lui seul
était fumeur impénitent en ces lieux. IL n'ose se lever pour
quérir l'ustensile, il n'est que toléré, c'est donc
l'Epouse qui se déplace, apporte réceptacle.
Enfants sont en vadrouille, ses parents en visite fraternelle, ses
sœurs n'arriveront que tard le lendemain, voisins sont effrayés par
tant de solitude, IL peut parler sans crainte. Elle,
l'épouse, s'est enquise, comme IL l'avait ordonné, des
démarches nécessaires. Il leur faut dès demain notaire
visiter, rendez-vous a été pris. Ils rédigeront protocole
d'accord, y stipuleront comment lui fera vivre ceux qui demeurent sa charge.
Séparation légale sera bien plus lointaine, quant au divorce, tu
le sais, il n'en est pas question.
Comme les yeux de l'Epouse se crispent à ces mots, qu'IL sent le
désespoir sourdre en elle à grands flots, et comme il ne veut pas
une autre fois s'enfuir en niant les douleurs qu'il aura suscitées, IL
s'accroche en bouée à l'acte notarié.
Ne pleure pas, cela ne sert de rien, tâchons d'être
pratiques, sois raisonnable, tu le peux, je le suis, puisque je suis venu
jusqu'à toi sans escorte, cet accord, qu'y mettons-nous, il nous faut du
concret.
Epouse sèche alors ses yeux déjà rougis, hausse
l'épaule en ignorance apathique, on verra bien demain.
Non, rétorque‑t‑il, soucieux de conclure. Demain, pas
de négociation devant tierce personne, qui ignore tout, de
surcroît, des milieux où nous vivons. Protocole sera
rédigé ici même, tabellion devra l'acheter chat en poche,
femme, plume et papier, que je te le commette.
Pendant trois pleines heures, ils ont donc rédigé leur acte
de rupture. Paragraphes et codicilles, pension mensuelle et nue
propriété, frais médicaux et de scolarité, ils
mettaient en lambeaux toute une vie commune.
IL a même ajouté, pensant adoucir la peine qui exsudait des
soupirs de l'Epouse, n'était-ce pas aussi le remords
éprouvé d'action point trop honnête dont IL sentait
déjà le manque de plénitude, ou bien préparation du
demain inconnu, celui qui surviendra moins de deux mois plus tard, une clause
finale annulant les susdites, dès lors qu'ils reprendraient une vie pour
leur couple.
Lendemain, tabellion a souri à cet enfantillage, mais ne l'a pas
biffe. C'est lui qui désormais légitime l'union retrouvée.
Comme IL vient d'achever son pensum juridique, il accepte un verre pour
la route, et s'en va retrouver l'autre, celle dont IL sait d'avance qu'ELLE
s'est impatientée. Fille aînée ni Fille cadette n'ont
encore rejoint le logis, d'ailleurs ils n'en ont pas parlé, si ce n'est
sous couvert de quotités saisissables.
C'est un peu soulagé qu'IL regagne Morlaix. ELLE, morose, l'attend
et se désœuvre. IL veut la dérider par la recherche d'une
fête champêtre qui devrait se tenir dans les parages proches. La
quête nocturne cependant reste vaine, ce dimanche de l'août
était jour maigre pour les gavottes d'Armor.
Les voici donc couchés, inappétence boudeuse, chacun se
concentrant sur l'ouvrage empoché à Genève, en quête
inaugurale de soirées bourgeoisie.
IL lit, croit‑il, Déon. ELLE, d'un oeil distrait, savoure du
Dickens, à moins que ce ne soit la pièce que déjà
elle prépare, où IL témoignera en Pâques, tardives,
de l'an III. Il ne sait trop pourquoi, mais sa mémoire rebelle, le
prénom même lui échappe, ce Miller, est‑il Arthur ou
bien Henry ?
Ils sont allongés mais distants, et cela l'incommode. Lui, il
aurait aimé débattre les émotions ressenties en retrouver
d'Epouse, puiser à ses côtes confiance pour la suite, conforter
entre ses bras d'amour la force d'aimer ailleurs.
Sa Vénus cependant prépare une autre étreinte.
Comme IL ne sait que dire, que silence lui pèse, il évoque
à mi-mots les obstacles restant à franchir. Rendez‑vous
pris vers les dix heures en office notarial, cela les mènera au moins
vers déjeuner. Le tantôt, IL rencontrera l'Aînée et
la Cadette, ce n'est qu'au jour tombant qu'ils se retrouveront.
ELLE frémit alors à ces inconséquences. C'est en
voix d'amertume, pas même de colère, qu'ELLE avance ses pions.
Comment, IL l'extirpa du labeur genevois, lui faisant miroiter tant de
délices bretons, mais le bilan est clair, IL n'est ici que pour Epouse
et famille. ELLE, solitaire, ne décore pas même les lieux à
ses côtes, puisque aussi en repas c'est l'autre qu'IL convie, rien ne
sert de le nier, tu viens de me l'avouer!, y compris demain soir, je risque
solitude. Décidément, décidément, j'avais tort de
venir, s'il n'était pas si tard, je rentrerais ce soir.
La véhémence molle qu'ainsi ELLE expectore le choque au
plus profond de son amour pour elle, cet amour qu'IL maintient comme flamme
vacillante, dans la cage fragile où il l'a vu nicher.
Mais IL prendra sur lui de ranimer les feux. Ce soir, IL saura inventer
les mots qui adoucissent. Il lui expliquera, et sa voix tremble un peu, comme
sont difficiles les pas à accomplir. Puis IL lui décrira trop
plein d'émotionnel, les gens et les personnes, le chien et le jardin, le
dolmen, les brebis.
IL lui dira enfin pourquoi elle est ici, décrira le besoin,
intense, de sa présence, car lui n'a d'autre fois que foi de
charbonnier, ou bien de Saint Thomas, si ELLE le souhaite plus raffiné,
bref il lui faut toucher, il lui faut étreindre pour continuer à
croire, dans ces moments de crise où tout se joue, IL ne pouvait un
instant penser lutter sans ELLE contre lui-même, IL voulait son support,
voilà qu'ELLE se dérobe, il en souffre.
Elle a réalisé l'impair ainsi commis, balbutié des
excuses en se croquevillant au creux de son épaule. Ses rancœurs,
lui dit‑elle, sont teintées d'inquiétude, car ELLE aussi,
qu'IL le croie, ELLE aussi a tant peur de le perdre, qu'elle en agit en
maladresse.
IL la croit. Les lattes du sommier peuvent enfin vibrer. Mais l'alerte
fut chaude. C'était premier accroc aux linges de leur vie.
Lendemain, dans la hâte nerveuse d'accomplir au plus vite les actes
du formel de sa résurrection, il était convenu qu'Epouse serait
véhiculée par ses soins vers le porteur des sceaux, IL manque une
bifurcation urbaine dans Morlaix qui s'étire.
Il se trouve bientôt errant par les chemins. De village en lieu‑dit,
c'est peu prétendre qu'IL hésite. En fait, il encercle son point
de départ, en ronds désespérant d'indications absentes.
Voiture de louage n'inclut pas carte routière, et les noms qu'IL avance,
lorsqu'il s'enquiert à chaque carrefour, n'éveillent nul
écho autochtone.
IL croise enfin cabine téléphonique, une de celles qui
s'abreuvent encore de pièces. Jadis IL a maudit cet archaïsme
breton, lorsqu'ELLE, en amante soucieuse de garder le contact, l'avait muni de
carte magnétique pour la pouvoir rejoindre. IL ne put du tout, faute de
fente idoine, utiliser le gadget tout au long de la quinzaine de Pâques
de l'an I.
IL demeura alors silencieux deux semaines, faute d'avoir en poche
mitraille à suffisance quand il avait loisir d'appel à
discrétion. Il est vrai que ces jours de naguère, IL ne pouvait
la contacter qu'en la Maison Commune, mari siégeait encore. ELLE ne
savait donc, lorsque lui l'appelait, contacter en retour à tel numéro
public, stratagème dont ils usèrent par contre à
satiété au courant de l'été de l'an III.
Ce fut donc presque fâcherie, quand ils se retrouvèrent
quatorze mois plus tôt. Aujourd'hui, heureusement, l'appel n'est que
local, une pièce a suffi pour qu'Epouse, déjà
angoissée par le retard, réponde et réoriente ses roues
trop égarées. Elle avisera le notaire des délais de route.
Tout de même qu'il se hâte, l'attente se transporte en bord de
chemin creux, nous gagnerons en temps, sinon en discrétion.
D'un coup de frein rageur, IL embarque l'Epouse. D'une heure est le
retard qu'ils affichent au cadran goguenard d'un scribe pontifiant. Leur pensum
de la veille pourtant économise, à peine quelques ratures et
l'acte est paraphé. La non‑innovation s'achète cependant,
auprès des gens de plume, au tarif immuable des actes originaux.
Midi sonne. Epouse et lui se trouvent devant choix immédiat.
IL pourrait aisément la ramener chez eux, chez elle
désormais, il vient de faire cession des murs et dépendances. IL se
ruerait alors tout droit vers l'avenir, à la rencontre d'ELLE,
peut-être encore à Morlaix, peut-être déjà
à Roscoff, les bords de mer devaient ce jour égayer sa solitude.
Alors IL avalerait la trentaine de kilomètres en poignée de
minutes, puis dilapiderait toute l'après-midi en quête
américaine sur les quais et la jetée, devant le calvaire ou bien
face au jubé, enfin IL la retrouverait contemplant des viviers où
ELLE comparerait son sort à la langouste, celle-là au moins peut
souffler en marée, moi je suis en étiage sous le gris du ciel
bleu. Comme ELLE se rendrait compte des bras sur ses épaules, tout en se
retournant sa gorge frémirait d'un Oh! de grand bonheur surpris. Ils
seraient plénitude à nouveau, en retrouvailles de hasard
délibéré.
IL aurait pu cela, mais il n'y pensa pas même un seul instant.
Au contraire, IL propose à l'Epouse repas de voisinage, un
restaurant au bord de l'Aulne qu'ensemble ils avaient découvert il n'y a
pas si longtemps. Et les voilà partis à deviser tous deux. Epouse
s'étonnera du franc de leur parler, si simple et naturel qu'à les
écouter nul ne pourrait douter qu'il s'agit là d'un couple.
Sortir de restaurant se fait vers les trois heures. Petit cheminement les
ramène au logis. Il se doit alors d'attendre un peu, Fille Cadette et
Fille Aînée, prévenues du passage, ne tarderont plus
guère.
C'est donc premier contact du père indigne avec
progéniture, depuis le lâche abandon de la mi-juin passée.
L'accueil est neutre, banal, comme si ces enfants, peut-on encore parler
ainsi devant de telles pousses, IL avait presque oublié l'aune de leur
croissance, Aînée a passé dix-sept ans et le bac, Cadette a
triomphé de la quatrième et toise le teen age, n'avaient en rien
noté son absence prolongée, ni les motifs derrière.
Père précautionneux, IL avait rapporté de lointaine
Amérique présents pour les donzelles.
Fille Aînée se voit gratifiée d'un manège
Disney qu'avec ELLE IL avait exhumé de Manhattan. Délice d'une
mièvrerie désuète dont, il l'espère, le romantisme
saura parler au cœur de la blonde aux yeux verts (bleus, diraient
d'autres, mais qu'importe, en breton les deux couleurs se confondent, tels le
ciel et la mer).
Quant à Fille Cadette, sa pétulance brune hérite
d'un lecteur ambulatoire de disques dits compacts, nouveauté incroyable,
à tout le moins pour lui, que la néopubère accepte avec
plaisir, puisqu'il lui vient accompagné de deux rondelles sonores.
Baladeur fut acheté en souterrain de Gare centrale. IL avait alors
oublié de le pourvoir d'écouteurs. C'est ELLE, en prodigalité,
qui a fourni les siens, pour que le cadeau devienne opérationnel. IL
devait lui en rembourser le prix lors de leur première rencontre de l'an
III, c'était une des conditions, sarcastiques, de leur rabibochage.
L'émotion du retour cependant fut trop forte pour qu'IL pense à
s'acquitter, il reste donc en dette.
Enfin, parachevant sa reconquête d'estime, IL partage entre deux
les centaines de francs indûment détournés par Epouse, dans
l'appropriation sauvage qu'elle fit, en retour genevois, de moitié des
avoirs en banques helvétiques, les comptes de la veille ont
révélé le trop perçu.
Juste et généreux, il lui est facile désormais de
proposer sortie aux fruits de son mariage.
Les deux jeunes acceptent. L'absence de tergiversation représente,
IL le sait d'expérience, pour semblable proposition l'équivalent
d'un enthousiaste oui. Encadré d'adolescentes, IL se sépare donc
de leur mère. Epouse, promis, sera revue d'ici une semaine,
prétexte avancé sera possession d'actes notariés,
motivation sera adieux avant son grand retour, avant leur grand départ.
Sur le seuil, Epouse renifle un peu. Les yeux, semble‑t‑il,
lui piquent. Car il avait suffi de ces quelques heures pour qu'une sorte
d'habitude les étreigne à nouveau. Le fil est trop fragile encore
cependant pour qu'un tissé le retienne.
IL se méfie des pièges et de ses sentiments. Il pressent sa
faiblesse. Aussi demeure‑t‑il vigilant, parvient à
décliner en instinct de sauvegarde l'offre par trop naïve de loger
en maison lors de son second passage. Il ne répond que par un grognement
ininterprétable à l'interrogation d'Epouse voyant partir ses
filles: Tu ne vas tout de même pas les présenter à ELLE ?
Vite, IL met en route, les voici sur orbite.
Première étape fut très courte. Dès le
prochain village, au prétexte de soif, IL débarque son monde en
un estaminet, un de ces cafés‑tabacs‑épiceries qui
peuplent encore le désert rural du Finistère. Il connaît
bien les lieux, car c'est de là, souvent, qu'IL écrivait pour
ELLE des lettres enflammées tout au long des vacances de l'an I.
Et c'est de là aussi qu'IL s'efforcera, en final d'août,
l'an III, de ranimer l'espoir en eux perdu après sa dérobade post‑londonienne.
IL s'agitait en vain, mais dans sa présomption il ignorait toujours, ou
voulait ignorer, que le clonage mûrissait, Frédéric
s'immisçait en fièvre de son ventre.
Le trio attablé, Perrier, Coca, Panache, IL
expose ses plans. Morlaix, il s'en est assuré, offre couscous‑plat
du jour en un restaurant calme, proche de son hôtel. Si Filles le
souhaitent, seulement si elles le souhaitent, il lui sera possible d'organiser
ce soir présentations réciproques.
Fille Aînée n'a rien contre, Fille Cadette le veut. A son
âge sans doute est‑on soucieux de constater, par la beauté
de l'être séduit, qu'en somme les parents ne sont pas tout
à fait aussi flétris du quotidien que l'on pourrait accroire.
C'est dit, IL appelle. ELLE répond. Ils se retrouveront d'ici
quelques minutes, à l'hôtel.
Lorsqu'ils arrivent, ELLE attendait en chambre leur signal. Tandis que
Fille Aînée, songeuse, s'installe dans le hall, Fille Cadette se
rue à l'assaut des étages pour être la première
à gagner le repaire.
Utilisant sagement l'ascenseur, IL atteint à son tour la porte
morlaisienne. Les deux sont bavardage. Le présage est de bon aloi, IL a
eu bien raison de forcer la rencontre.
Les voici donc quatre à table. La conversation, sans être
tout à fait générale, s'avère raisonnablement
croisée. Certes, il est encore des contextes qu'ELLE ignore, qui
nourrissent les soucis d'adolescentes désireuses de transmettre en
quelques quarts d'heure les avatars de leur vie campagnarde, les noms des
villages, des bandes, des familles l'étourdissent un peu.
Ensemble ils sont, pourtant, chacun pour soi, heureux à l'initiale
d'une cohabitation qui s'annonce sereine. L'avenir désormais porte nom
et visage, il affiche un accent et une voix, l'angélique des traits ne
se rapproche guère de la harpie sur la muraille, dépeinte par
l'Epouse à ses filles.
Le dernier grain de semoule fut patiemment trié. Aucun pois chiche
ne survécut. La boukha lui réchauffa les entrailles.
Il faudra maintenant ramener au bercail celles dont, par la magie d'un
interlude de deux mois, IL vient de découvrir à nouveau les
qualités, l'affection qu'elles lui portent et l'amour qu'il
éprouve à leur endroit.
IL insiste pour qu'ELLE l'accompagne dans ce rapatriement. Rencontre
malencontreuse d'ailleurs n'est pas à craindre, puisqu'à peine
embarquées Filles fixent le lieu pour leur accostage nocturne.
Aînée s'engouffrera en café vicinal, où sa
cour, comme chaque soir, l'espère. Cadette, un peu plus loin, rejoindra
la bande éphémère que la rentrée des classes
bientôt va disloquer. Chacune à travers champs gagnera la maison,
avant minuit, promis, à la semaine prochaine ...
Lui et ELLE, libérés, se regardent.
Ils joignent enfin leurs lèvres, enfin leurs mains sont chaudes et
ses cuisses s’entrouvrent. Pudeur, peur de choquer, désir de plaire les
avaient retenus l'un de l'autre au long de la soirée. A peine osa‑t‑il
l'enlacer à moitié en quittant la taverne, encore avait il fallu
qu'ELLE prît l'initiative.
Maintenant cependant plus rien ne les retient. Ils n'ont plus à
prouver à des yeux sourcilleux, rigorisme juvénile, qu'ils sont
gens civilisés, raisonnables, des adultes en somme, dignes d'être
parents.
Pour lui, qui appréhendait cette rencontre, l'heure est
soulagement. IL craignait en effet la morne indifférence et les muets
reproches que sait parfois distiller Fille Aînée. IL craignait
tout autant de possibles éclats de Fille Cadette, dont le nom chinois,
idéogrammes signifiant cheval électrique, ne doit rien au hasard.
Mais le temps avait passé, depuis sa fugue clandestine de juin,
lorsque Fille Cadette, dans la solennité de ses presque treize ans,
avait juré, avait hurlé ne plus jamais vouloir le rencontrer,
parricide moral rapporté par l'Epouse lors de leur bref contact
téléphonique de l'autre jour.
Quant à Fille Aînée, informée bien
après de son irréparable, nul ne voulait perturber sa
quiétude en examens cruciaux, ELLE n'avait rien dit, mais son silence,
souvent, pèse lourd.
Tout, cependant, baigna. Sans doute les rouages encrassés de la
poussière des tempêtes pékinoises s'étaient ils
lubrifiés au baume de l'absence, comme au calme estival des landes de
Bretagne.
(suite …)