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Début juillet,
an II
ALGONQUINES
Lecteur, sais-tu bien qu’IL
hésite en abordant ces pages, celles qui couvriront la période la
plus parfumée de leur cheminement. Ils ont vécu six semaines
à butiner de rose en camélia, sans presque une égratignure
au corset de leur bonheur.
Etant heureux, ils n’ont pas eu
d’histoire en juin et juillet de l’an II. A peine quelques anecdotes, pour
maintenir saveur en bouche, mais rien que d’ordinaire au couple-velouté.
Le
voici donc contraint, pour te narrer ces heures, cruciales, de leur
tout, de commettre allégeance envers une autre Ecole. IL sera
pointilliste en fresques algonquines, quant il eût tant voulu, Lecteur,
avec Diego, t’emporter sur des ailes occultant de leur ombre, gigantesque, le
souffrir de Frieda.
*
·
*
Mirabel n’est pas une prune qui,
à force d’hormones, aurait perdu son genre. Comme chacun le sait,
Mirabel est le nom de l’aéroport international de Montréal,
où les voici rendus, enfin mari et femme.
Ils ont la veille nuit
convolé à Francfort, après avoir, entre Pékin et
Saint-Jean, échangé par téléphone maints serments
d’amoureux. Ils s’étaient déclarés, plutôt IL l’avait
déclarée. Epouse puis Amoç y furent leurs témoins.
Escapade transocéane au motif d’assises internationales, du type
justifiant, en juin de l’an III, leur immersion new-yorkaise.
Ils sont tout étourdis par
les noces nouvelles. Un chauffeur kamikaze les mène au centre ville. Ils
ont cru défaillir tout le long du ruban d’autoroute, c’était
délicieux de frémir en commun.
L’hôtel fut
réservé sur la base hasardeuse d’une liste tronquée. Ils
n’ont pas même pesté contre l’exiguïté. Ils ont
entériné la vue sur cour les privant des pâles
luminescences de l’azur québécois.
Tandis que lui s’échine
à sommeiller un peu, déchirure d’Epouse et retrouvailles d’ELLE
l’avaient fort éprouvé, IL en cuvait encore, sa désormais
moitié furète dans les parages, exploration préliminaire
à la décade qui s’entame.
Quand ELLE le rejoint, IL insomnie
toujours. Lourd est le poids pour lui du décalage, dont douze sont les
heures. Ils décident alors d’affronter le bitume en solidaires.
Pour l’instant, leur projet de vie
se limite à retrouver un vieil et noble compagnon, qui les aime chacun,
ne les sait pas unis, que tous deux ils respectent, dont la narine s’emplira
des effluves de leur bonheur du jour.
Heure venue de la pension,
compagnon n’avait pu totalement se défaire de la Maison Commune. Il y
avait trouvé carrière, voyages, épouse. Lorsque
celle-là crut bon de le laisser seul pour survivre, compagnon s’accrocha
aux autres branches de sa destinée. Il fréquente en septantaine
mûre les repaires syndicaux qu’ELLE et lui ont aussi coutume de hanter.
Pipe, tignasse blanche et voix de
bronze font partie des rites congressistes. Compagnon a ravi leur affection par
charme, anecdotes et carrure. Puisque lui l’imagine en plantigrade sage, il
l’appellera Mishka.
Mishka, s’il est fidèle
à ses escapades d’ancien, devrait avoir rejoint, en jeune sempiternel,
la capitale francophone. Ils connaissent l’hôtel ou il fraye d’habitude,
leurs pas les y dirigent.
Comme ils tournent le premier coin,
leur couple en guilleret se heurte de plein fouet avec une autre paire, elle
aussi fraîchement débarquée, mais de Londres, motif est
invariant. Cette paire, masculine hétéro, forme partie d’un
sextette en devenir, agrégat s’avérant, grâce à leurs
dons saprophytes mais nourriciers, indissociable au fil des jours qui viennent.
Ceux-là joueront beau
rôle au long de ce chapitre. IL veut donc les nommer sans ambages.
Prenant appui sur leur contrée d’origine, il les désignera
Normand, Maurice, Madrid et puis Burma.
Ce sont Normand et Burma qui
déambulent dans la soirée qui coule. Tous leurs yeux papillonnent
trop fort pour envisager sortie commune. Chacun, après effusions
d’usage, reprend donc son bout de chemin.
Elle et lui ont d’ailleurs une
hâte égoïste de débusquer Mishka. Ils ne souhaitent
pas, en dévoilant leurs plans, risquer de s’encombrer d’une escorte
enthousiaste à l’idée de fréquenter le patriarche. En
guise de bénédiction nuptiale, ils aspirent à reprendre en
trio les délices du blues et la joie confortée, comme ils y
avaient goûté en sucreries viennoises plus tôt cette
année là, Mishka les avait déjà, semble-t-il,
devine.
Ils ont dressé leur camp
près du hall de l’hôtel. Mishka est attendu, leur dit
réceptionniste. L’affût cependant les a laissés
bredouilles. Mishka cette fois là s’absente des débats, ils en
portent regret. Regrette-le aussi, Lecteur. Cette absence te prive de couleurs.
Aujourd’hui encore, IL ignore les
raisons de ce qu’ils ont considéré comme une défection. Le
bouillonnement des heures ne leur permettra pas de rencontrer Mishka, ni
même de s’enquérir, plus tard dans leur an II. Qu’il sache
toutefois, si ces lignes lui parviennent, que leurs primes pensées alors
lui sont allées. Mais qu’il ne geigne pas en inventant le sel dont
présent il aurait stabilisé leur tambouille trop vite aigrie.
Alors qu’en rétrospect IL regoûte à leur plat, l’aigre de
la saveur pointait sous les douceurs dès qu’ils mirent au feu. Mishka en
gâte-sauce n’aurait pu substituer la lourdeur de leur main de cuisiniers
novices.
Ce soir, s’ils sont
déçus, ils ne renfrognent pas. Ils croient encore que Mishka
surviendra, ils parlent d’un retard à l’horloge du cœur. Tout
suants de désir ils regagnent leur antre, la vraie vie commencera
demain.
Lendemain, après salamalecs d’usage en congrégation
diurne, ils s’étaient retrouvés, je veux dire ELLE et lui,
dès le premier midi en restaurant vicinal. Chef débarqué
de France, professionnel celui-là, cuisine du terroir. Le Provence, un lieu qui deviendra sorte de quartier
général pour leurs rencontres de mi-journée.
Malgré, ou peut-être précisément à cause de
leurs dérèglements, chacun attache grand prix à
l’habitude, aux marques extérieures faciles à déchiffrer
sur le galimatias de sols trop piétinés.
Il était convenu qu’une part
importante de l’Assemblée confluerait en soirée vers le logis
d’une délégation. La perspective était d’agapes
fraternelles, nombreuses et protocolaires.
Sextette se regroupe, inconscient
de ne plus être amorphe, dans le milieu du hall. Ils sont comme engloutis
par la masse anonyme, bruyante, d’un orchestre cacophone où ils ne
trouvent pas partition pour la jouer.
C’est d’abord par instinct de répulsion
grégaire, non par délibéré, qu’eux deux rapprochent
leurs épaules de celles de Normand, Burma dans le sillage.
Sous l’impulsion d’un Guide en
fatuité, les décisions ont été prises sans
débat. La démocratie abdique en fin de réunion … Le groupe
bêlant se réattrouperait en un lieu pré-choisi, pré-réservé,
pré-aseptisé, pour un menu pré-fixé à prix
pré-négocié, tables pour trente-cinq pré-retenues.
On embarque en taxis, cohorte pour
la foule. Trois moutons par véhicule. Ils ont, traînant les pieds
mais ne sachant d’alternative, choisi avec Normand char de queue de
cortège. Burma les précède, partageant avec Madrid et
Maurice.
Dès le premier feu rouge,
Normand s’est rebellé. Point d’abattoir de son plein gré. Il
ouvre donc portière au dam, placide, du chauffeur, se rue vers le
devant, instructionne Burma. IL voit Madrid acquiescer, Maurice bouche-béer.
Le flux qui redémarre, ils
choisissent le port au lieu de la colline. Cohorte le notant klaxonne le
rappel. Ils n’en tiennent pas compte, ils rient, ils sont libres, il fait beau.
C’est moment exutoire pour les iconoclastes, moment, unique, de l’audace
proclamée. Ils ont droit de choisir, sans devoir de rapport.
Les voici en vielle ville de
Montréal, six en quête d’auberge pour y fêter l’insouciance
retrouvée. Ils quadrillent les rues piétonnes. Un coulis de
rumeurs perce porte cochère.
Courette sous ombrage, fanaux
pendus aux branches des platanes, des tables tout en long sous de calmes
étoiles, dizaines de convives en bras nus et en rires, miracle de six
fauteuils tendant leurs accoudoirs.
Ebouriffés par le
succès de l’escapade, ils occupent, méthodiques, leur asile du
soir.
ELLE trônera en milieu de
rangée. IL la flanque de droite, Normand est sur sa gauche. Burma face
Normand. Madrid contemplera sa beauté. C’est Maurice qu’IL envisage.
L’arrangement spatial le satisfait.
IL se rengorge d’avoir su l’imposer, en abus de prestige du lutteur
vétéran soucieux de protéger l’objet de ses désirs
de privautés toujours possibles. Outre que doyen, Madrid est de taille
telle, que ses orteils ne sauraient approcher ceux de la belle de nuit.
L’accès de cuisse droite lui sera réservé, nulle intrusion
à redouter du côte de Maurice. Normand a sa confiance pour le
flanc de senestre, il craint trop les furies de l’Italienne l’accaparant en
noces secondaires pour risquer de commettre, car il ne sait celer. Quant
à Burma, qui se marie le mois prochain, il ne peut encore rêver
d’un ailleurs.
En fait IL est le seul
fréquentant tout ce monde. Présentations interviennent donc, en
croisement d’informations rapides, précises, ciblées. Le groupe a
pris conscience de sa force symphonique. Tous vénèrent la joie,
le boire, le manger, l’insouciance et la vie. Ils sont solidifiés au
moment même d’être, leur ciment tiendra bien autant que les
assises.
Ils trinquent et langoustent, ils
parlent et s’esclaffent. Tout leur est bon alors pour l’immense explosion des
sens qui se libèrent en dîner collégien.
Jusqu’à l’accordéon
et la voix de Julot, qui leur sciaient les tempes en début de
soirée, pour chauffer maintenant chacune de leurs fibres, tendues au
point de rompre par le vin et le rire.
Ils chantent cantonade et faux. Ils
braillent le bonheur du français souverain, ils hurlent leur
piété aux mânes de Brassens. ELLE, qui connaît peu
encore cette culture, s’extasie aux détails de Madrid lui contant le
Gorille, sous le chant de Normand bécote en banc public, pleure devant
Maurice et son beau cheval blanc.
ELLE règne sur la
bacchanale. IL se prend à douter des risques de débauches. Certes
Burma s’abstrait en rêveries nuptiales, mais les trois autres, ceux qui
la mobilisent en redoublant, oublieux de leur âge, d’ardeurs
juvéniles, serait-ce pas séduction qu’ils tentent de
perpétrer ?
En jalousie inquiète, IL
compte les boissons qui défilent. Bien sûr, il ne craint pas une
dérive orgiaque. IL a peur simplement, amant conscient de ses faiblesses
en société, qu’excès de collégial ne le fasse
chuter du haut du piédestal où l’ont hissé les seuls
mystères de l’Unique. En abus, renouvelé, de pouvoir, IL sonne
donc la retraite.
Dès le porche franchi, IL
reprend guides d’ELLE, abandonne les autres fêtards à leur retour
pédestre, tous deux rapatrient en taxi.
ELLE fait un peu la moue. Elle
vient de constater le frein de liberté, mais ne s’irrite pas. Elle le
sait en effet, le lit qu’ils vont rejoindre sera couche d’amour. La
volupté l’appelle, et ELLE aime son cri.
Par delà les extases de
soirée débridée, l’attroupement de la veille leur avait
fourni accès à information de prix. L’hôtel du rendez-vous
offrait aux congressistes des tarifs aussi bas que son luxe était grand.
Par l’entregent local d’un Québécois massif, ils pourraient donc
se prélasser dans une suite royale, départ
prématuré vient de la libérer.
Réfugiés au Provence,
ils en débattent consciencieusement, entre vermouth et carafe de rosé.
C’est l’approche du couple. Toute
décision, même si elle s’impose d’évidence, car comment
refuser le confort pour une poignée d’ers, doit être prise en
parfait accord, sur base d’arguments échangés, hors toute
hypocrisie.
Lorsqu’ils délaisseront, en
usure précoce, la règle de leur or, la convivialité aussi
s’évanouira. Dès le milieu de l’août, ils ne parleront
guère, se contentant d’agir en maussade contrainte. Leur couple en
deviendra fictif, virtuel comme image projetée du passé, hologramme
de ce qui fut, à peine capable de leurrer les badauds éblouis par
les splendeurs chamarrées de leurs fastes d’antan.
Pour l’heure, ils se parlent,
s’accordent, et boivent au succès, rapide, de la négociation.
Quand IL colloquera durant l’après-midi, ELLE transférera leurs
pénates. Ce soir ils offriront soirée inaugurale.
Ils sont donc installés dans
une double pièce où tout prête à rêver. Le
douillet les étreint comme une émotion mole, il est tant plus
facile d’être riches et heureux.
Quatuor empressé fait tinter
la sonnette. ELLE accueille en fierté d’un statut social reconquis haut
la main. Ils peuvent recevoir, en salon et fauteuils, préparer
amuse-gueules en coin de kitchenette. D’aucuns bavardent autour de table ronde,
d’autres, épanouis sur paire de sofas, s’abreuvent au zapping
québécois.
C’est la vie, la vraie vie. Ils
existent, puisque ils ont un chez eux. Le moment est venu pour lui de tout
avouer.
Alors IL prend sa main, l’enrobe de
ses doigts, exige le silence des bulles de champagne, et c’est en solennel
qu’il prononce les mots l’engageant à jamais : Mes amis, j’aime
cette femme.
Face au sourire ému du
quadruple complice, IL vient d’atteindre au Nirvâna terrestre. Il osa
proclamer à la face des Représentants du Monde, Burma, Madrid,
Normand, Maurice, dûment accrédités, la force de son
cœur et celle du destin.
L’émotion est vecteur de
multiples appétits.
En bande ils sont sortis dans la fraîcheur des rues. Madrid les a
guides vers une paella triomphale. Comme ils cheminent en troupe sauvageonne,
comme ELLE étreint son corps dans les bras de la foi, IL se dit
qu’être heureux, en somme, est bien plaisant, d’autant que ce bonheur,
quand il s’expose à d’autres, non pas au tout-venant, mais bien aux réceptifs,
aux altruistes, aux camarades, acquiert propriétés
étranges de physique. On a beau l’insuffler, il en grandit encore.
Le jour suivant, c’est à
peine si une ombre lui voile, un court instant, le regard.
Epouse, ayant convaincu Amoç
de révéler le lieu de réunion, lui fit passer, par le
Secrétariat du coin, une lettre électrique dont IL rougit un peu,
à l’idée des mains, multiples, par où elle avait dû
transiter avant de lui être remise en cours de session.
Les mots employés
rappelaient en effet, sans une parcelle d’ambiguïté, le lâche
délestage qu’IL venait de commettre. Le Chevalier Ardent,
défenseur des valeurs, délétères, de la justice
sociale, s’accommodait mal du portrait ainsi tracé.
Tout y était décrit,
du pleutre abandonnant tout de go femme et enfants, au lancinant refrain
d’Epouse en mal de vivre : Tu n’as pas changé, toujours aussi
couard, idem l’absence de nouvelles où IL les fait croupir, à
dessein, pour savourer, encore quelques semaines, monsieur le Bourreau, la rose
sucrerie de leur nuage pâle.
L’ombre cependant ne fut que
passagère.
Comme IL n’entendait pas rire
derrière son dos, comme les transmetteurs de flèches
empoisonnées exsudaient l’impassible, il a classé l’affaire au
fond de son cartable. C’est à bouche tranquille qu’il a pu l’embrasser
en havre provençal. Tempêtes pékinoises n’agitent pas les
Laurentides.
Faut-il croire toutefois que les
tréfonds de lui, malgré le calme de cœur et de
façade, avaient subi ébranlement par cette irruption du
passé extérieur ?
Le même soir, alors qu’IL
s’affairait en vidange corporelle, décalage empêchait encore
grande commission diurne comme à l’accoutumée, estimant accompli
le transit intestinal, il se dresse en fierté et abandon du trône.
Il essaye, avant que de torcher,
puissance mentale pour mobiliser le sexe stalactite, longueur sans la rigueur
en gland décalotté. Réminiscence de branlettes
post-enfantines, IL aime à concentrer son esprit sur cette partie du
corps, commander aux synapses, reconnaître la trompe qui frémit,
testicules qui attestent la présence d’influx, l’appareil est fin
prêt pour l’action désirée. Ainsi vérifie-t-il,
pilote qualifié, le fonctionnement de son tableau de bord, s’emplit
d’orgueil aux répons, francs et directs, de la vitale technologie.
Conforté, IL va reboutonner
son jeans sempiternel, quand un bruit de sphincters trop tard le
désabuse. Il n’y peut mais, défèque sur ses braies.
L’incident, en somme, aurait pu
être banal. Ainsi le traite-t-il, enfourne en discrétion le
pantalon souillé dans sac de lingerie, au milieu des effets
accumulés depuis quelques journées, bien sûr ne pipe mot et
change de vêture.
ELLE ne remarque rien, ou feint
l’indifférence.
Ce n’est qu’un peu plus tard dans
la soirée, alors qu’ils sont rentrés de restaurant targui,
couscous friandise est jonction d’ELLE, Epouse, Filles et lui, où ils
avaient convié leur dénicheur, en juste récompense pour
leur promotion sociale, qu’elle lui demande, d’un ton amène et
scientifique : Cela t’arrive souvent ?
ELLE fait allusion, IL l’a compris de
suite, à ce laxisme anal qu’il venait de subit, par elle constaté
en ajoutant dentelles au sac de buanderie. Lui n’a pas cherché à
tergiverser, expose l’origine, telle qu’il la détermine, du manque de
contrôle, excès d’énervement les semaines passées, changement
de climat, de nourriture, de vie, non, ce phénomène demeure
exceptionnel. IL n’a pas précisé, mais à cela ELLE pense,
et lui aussi : Nul besoin de s’inquiéter et de chercher ici
syndrome acquis. L’incident est clos, ses fesses sont roses à nouveau,
cuisses d’ELLE peuvent s’ouvrir en quiétude.
Au matin, ils posent en
réception le sac du blanchisseur, et ne s’en soucient plus de toute la
journée. Fin de l’après-midi, retour dans leur
deux-pièces, c’est heureuse surprise de déjà retrouver le
ballot dans l’entrée, service diligent, bon point pour le personnel.
Mais comme IL ouvre le colis,
maldonne est constatée.
Le linge est toujours
souillé, nul traitement ne lui fut prodigué. IL l’expédie
alors quérir explications. Quand ELLE remonte, traînant par devers
soi le paquet de l’opprobre, la pâleur de ses traits lui dit la
catastrophe : leur linge est refuse, trop sale.
Elle s’emporte en cris et en
fureurs. IL devrait se glisser sous un lit pour y cacher sa faute, IL l’a fait
humilier par insolente valetaille, maintenant IL doit payer pour le prix de sa
honte. Mais non. Ce n’est pas contre lui qu’ELLE peste. L’ancillaire est celui
qu’ELLE voue à toutes gémonies, et ses imprécations
épargnent le pêcheur.
Lui alors l’accalmit en phrases
lapidaires : On verra bien, solution sera trouvée, il ne te faudra
pas mendier de par les rues acceptation en laverie publique, je frotterai
moi-même. Maintenant, fais-toi belle, les amis vont venir, ils t’aiment
tant, autant presque que moi je t’aime, radieuse beauté, ils ont besoin
de toi, de nous, en plénitude …
Son visage crispé
récupère soudain les formes de douceur. Elle sourit des deux yeux
au bonheur d’être aimée, désirée, utile au
cœur. La sonnette qui tinte la voit bondir de joie.
Après un grand repas, IL
avait ce soir là choisi agapes en Provence, une tablée de quinze
au moins, plutôt vingt, ce faisant il souhaitait témoigner sur
trois fronts, l’un celui du bonheur épanoui de rubans, l’autre des
habitudes fomentées en cité inconnue, le troisième de
l’estime envers un tenancier jovial, ELLE s’installe,
téléspectatrice, devant une dramatique absconse, ostensible
s’abstrait du tout environnant.
IL a compris le sens de ce retrait
du monde. Empoignant donc le sac de honte pestilentielle, il s’enferme en salle
d’eau et emplit la baignoire.
De ses mains blanches sinon fines,
IL trie parmi leurs nippes celles trop emmerdées pour espérer
l’aval d’un nettoyeur hygiéniste, les plonge dans les flots et joue les
lavandières. Traces fécales, si toutes n’ont pas disparu en demie
heure de frottage, seul Persil lave vraiment blanc, embaument le jasmin du
savon de la star. Le linge demeurant s’avère propre assez, pour que les
préposés acceptent d’opérer.
Sa lessive achevée, IL
enfourne en un autre sac chaque pièce acceptable, pend au long du rideau
les effets détrempés, essuie soigneusement les mains qui ont agi.
C’est en catimini qu’IL s’en va la
rejoindre. La prunelle toujours vrillée, ELLE s’imbibe à fond
d’inepties cathodiques. Tout dans son attitude exprime le refus de savoir.
Mais, comme IL embrasse son cou par dessous mèches blondes, mignarde son
oreille et y murmure en souffle : Je t’aime, c’est terminé, tout
est propre, même ce qui est sale, il ressent dans ses paumes l’immense
détente du corps de l’humiliée :
Celle qui, à ce moment,
tourne les yeux vers lui est vêtue de lin blanc, détachée
des souillures. IL est redevenu son chevalier immaculé. Elle l’adore
à nouveau sans vergogne ni remords, sans restriction mentale.
Leur idylle
québécoise n’était pas seulement bonheur mis en commun. Le
premier samedi, ils ont décidé qu’il leur fallait goûter
l’amour en solitaires.
Sous de vagues prétextes,
ils ont donc fomenté un complot dislocateur, leur sextette en sera la
victime provisoire.
Après lever tardif et
croissants partagés, le ciel dans son azur les appelle à sortir.
Ils ont marché des heures en découvrant la ville. Jamais ils ne
se sentent proches autant l’un de l’autre, qu’en ces longues
pérégrinations.
La
marche d’un seul jour semble leur recharger les batteries du cœur d’une
dose d’amour suffisante pour continuer leur vie pendant semaine entière,
voire complète lunaison.
Ils ont marché Paris, ils ont marché
London, ils ont marché Xiamen, mais Amoç a failli.
Ils
n’avaient pas marché Bangkok, ils n’ont guère marché
Pékin. Faut-il chercher ici l’un des motifs de leur
épuisement ? Alors ils sont semblables à cette automobile,
dont les phares, trouant la nuit, affaiblissent et terrassent la volonté
de continuer d’agir, dès lors qu’elle demeure, apathique, sur son aire.
L’asphalte qui défile sous les roues use certes les pneus, mais ravigote
le chargeur.
Ils ont
d’abord suivi des cohortes immenses, portant bien haut leur foi et maints
drapeaux fleurdelisés. C’était grande émotion du chant de
liberté en français de chez eux.
Puis ils
ont bifurqué en direction du port. Ils ont croisé le porche d’une
église. ELLE l’a suspendu d’une pression soudaine, s’est
engouffrée dans la fraîcheur capitulaire. Elle prie pour leur
salut. Mécréant, agnostique aux jambes croisées, IL
attend, assis à même le perron, que l’ombre du Seigneur la rende
à ses désirs.
Les rues
sont trop désertes, ils tournent derechef, engouffrent une artère
où boutiques abondent. Enfantins ils s’amusent à compter les
ethnies stratifiées tout le long du trottoir. Une tranche berbère
suivie d’une kasher, l’italienne précède la portugaise, la
teutonne toise la scandinave, les boutiques slovènes narguent les
pan-hellènes.
Au bout
de la Rue de Babel, virage à droite. Ils se sont inclinés devant
une vitrine où trône la photo de Brel, Brassens, Ferré, et
c’est en périphrases qu’IL a su décrypter la profondeur du
cœur battant chez ces trois là.
Puis un
mail bienfaisant, l’ombre plein une terrasse. Première escale de leur
descente vers la mer. Bière pour ELLE, Perrier pour lui. IL se
méfie encore de ses boyaux.
Ils se
sont adoucis en halte séraphique, couple parmi les couples d’un
été de quiétude. Leurs yeux qui s’attardaient, en torpeur
connivente, sur les shorts avoisinants, à chaque tour de regard se raccrochaient
sans peur, alors que leurs doigts tendaient vers la paume de l’autre, comme un
attouchement pour bander le ressort, immuable, de l’infinie torsion dans la
montre d’amour.
A force
de descendre ils ont rejoint la mer, ou du moins son niveau.
Naviguant
entre les groupes saltimbanques et joyeux, c’est en pèlerinage
précoce qu’ils échouent sur les lieux où Julot triomphait
il n’y a pas lurette. Les frondaisons du jour sont calme bourdonnant d’insectes
assoiffés mais discrets. Ce fut recueillement et promesses formelles,
d’être toujours eux deux même en un tir groupé, que leur
unicité primait sur le multiple, et qu’il n’est pas de force si dense
que leur lien.
Leurs
pas les ont repris au hasard de la ville. Ils ont tout parcouru dans l’un et
l’autre sens, ivres de se sentir en tout inexpugnables. Ils s’offrent en entier
au Panthéon d’Eros, ne se préoccupent pas de regagner leur suite.
Ce soir, bonheur embaume tant les rues de Montréal, que son dais
tutélaire suffit pour les couvrir.
Lendemain,
un dimanche au cadran souvenir, sextette est reformé pour aventure
grande. Québec sera visitée.
Palabres
ont eu lieu sur choix de véhicule. Le car est retenu de
préférence au train que lui aurait souhaité, en
mémoire de Lausanne, an I, souci également de préserver
bouffée pour cigarette, gorgée pour alcoolouille si le trajet
s’éternise. Refusant toutefois de provoquer un schisme d’autant plus
vain qu’il ne pourrait justifier au fond des causes d’hérésie, il
se plie, bonne grâce, au délibéré majoritaire.
Gare routière,
pullman est annoncé. Achat en promptitude d’un quotidien local, en
dépit qu’anglophone. Le vrombissement du monstre climatisé
facilite l’abstraction au long des cent minutes que compte le voyage.
Fidèles
à hier, même au milieu des autres ils savent se protéger
dans le bivalve de leur complicité. C’est en joie égoïste
qu’ils se touchent les côtes, s’échinant, américains
dociles au plaisir hebdomadaire de l’intellect intermittent, à
gribouiller partout la grille sempiternelle.
Cruciverbistes
sereins et isolés, ils ont connu à deux l’ivresse des
énigmes, à deux se sont empreints de l’orgueil du savoir,
à deux félicités de leur intelligence, nec pluribus impar.
Normand
assumerait le rôle de chef d’escouade. Lui seul détient en effet
les clefs de la cité, guide du voyageur pressé, du touriste
authentique.
Six ont
crapahuté en heures d’abord matinales, escaladé la citadelle,
parcouru les remparts, traversé des pelouses, scruté des
horizons, jaugé le Saint-Laurent.
Faim et
soif commencent de le titiller. Coup d’oeil à droite, coup d’oeil
à gauche. IL constate, soulagé, qu’en cette occasion une
majorité sera facile à réunir. En fait parmi les six un
quatuor solide, où ELLE le joindra, cela ne fait pas de doute, mais
aussi Madrid et puis Maurice, Burma qui s’abstiendra flotte toujours sur son
nuage rose, se lasse peu à peu de gambader sans but en incertitude
monumentale.
Hardiment,
IL propose une descente plus propice à la restauration. Il échoit
désormais à Normand de se soumettre.
Retour
en centre ville par le long du grand fleuve, mais l’appétit cria
semble-t-il un peu tard. Les restaurants sont pleins, ou bien sont
déjà clos, ou même exorbitants, voire non
alléchants.
Le
groupe s’éparpille aux alentours d’une place. Vaine quête du Graal
prandial. L’exploration menée en désespoir fenouillard les
rameute au point central, une auberge dont les feux demeurent poussés,
les tables restant vides, inexplicablement. Le choix n’existe pas, il faut
croquer céans la pitance du crû.
Avant
toutefois que d’entrer dans le bouge de dernier salut, IL jette comme à
la mer une bouée réminiscence. Comme ils suaient à grimper
la colline, au bas de la rue qui maintenant les confronte, il croit avoir
perçu une salle accueillante, couscous, l’incontournable, annoncé
en vitrine.
Le bi du
bout des pavés se perd à l’horizon. A quoi bon dévaler
pour remonter ensuite, l’entrecôte voisine, assurée, ne vaut-elle
pas bien mieux que le pois chiche aléatoire et lointain ?
Contrarié
seconde fois ce jour, IL en bouderait presque. ELLE, qui le pressent, dit tout
soudain : Attendez-moi, et se prend à courir, pouliche
décrochant vers le point incertain.
Ils
n’ont pas eu le temps même de réagir, que sa
vélocité lui fait tourner le coin. IL se rend compte alors d’un
peu de ridicule. Tandis que Burma, Normand, Maurice, opiniâtres,
s’incrustent en attente face à l’étal qu’ils ont choisi, Madrid
et lui déboulent, mais à leur rythme, le Golgotha où ELLE
s’est engouffrée.
Ils
craignent en effet asphyxie de la belle au pentu du retour. Lui
s’inquiète de surcroît de possibles remontrances, son manque
fainéant d’intérêt pointé d’un doigt vengeur au
rendu de la cavale.
Ils ont
fait quelques mètres dans le sens de la pente. Déjà ELLE
remonte. C’est en soufflant très fort qu’elle dit la fermeture. C’est en
abnégation qu’elle les félicite d’avoir su s’épargner une
descente vaine, mais elle a tant pressé pour vouloir les rejoindre, que
tout son corps halète des fumées de l’effort. Elle a de la
reconnaissance pour le bras qu’IL lui tend, même s’il n’a commis alors
que trente pas.
Le
groupe ressoudé mange longtemps, et longtemps ils s’abreuvent. Il est
près de trois heures quand ils sortent de table, boutiques les
appellent, c’est maintenant d’emplettes que les touristes ont soif.
L’un
achète pour l’épouse, l’autre la fiancée, le
troisième pour ses enfants, l’antépénultième dote
son petit fils, ELLE babiole pour ses nièces. Lui hésite,
tournaille, rechigne devant les comptoirs. Achats le désemparent.
D’ordinaire en effet c’est pour Epouse, Fille aînée, Fille cadette
qu’IL achalandait, souvent en dernière minute, durant ces
déplacements trop fréquents que lui impose Maison commune.
Aujourd’hui
IL ne peut acheter, car il ne sait pour qui. C’est un brin de tristesse qui
l’interpelle sous les gouttes mesquines dune douche estivale, même le
temps se fait morose. Il traîne en queue délibérée
de cortège, refuse un regard torve aux colifichets alignés pour
étancher la soif vénale qu’ils auront su provoquer.
Comme
leur attelage s’étire sous arcades imperméables, les autres l’ont
lâché d’un double mètre et plus, sa prunelle d’un coup
irradie la trouvaille. Anneau d’or, lapis lazuli discret, l’aguiche,
impudique, en vitrine joaillière.
L’émotion
du destin l’embrase comme paille. Lui aussi maintenant peut se montrer
dispendieux. IL peut commettre un don plus beau, plus grand, plus fort que
n’importe quel autre.
Trois
enjambées, IL la rattrape, la tire sans douceur vers la boutique qu’elle
n’avait pas même remarquée, lui montre la pierre de touche de leur
bonheur, murmure : Elle te plaît ?, lui refuse droit de
réponse, la pousse en même temps que le bec de la cane, ils
entrent, IL achète.
Alors
ELLE a compris le feu de symbolique, et comme ELLE a compris, que ses yeux
embués disent ses lèvres tendres, IL peut enfin s’excuser de la
faute qu’il n’avait pas conscience d’avoir commise : Pardonne-moi, doux
cœur, d’avoir tant attendu, niais obtus que je suis, six nuits pleines
depuis nos noces teutoniques, aujourd’hui seulement pensé-je à
t’épouser, ici, en ruelle du vieux Québec, dis-le que tu m’acceptes.
C’est en soupir d’extase qu’ELLE a murmuré oui, c’est en recueillement
qu’IL a passé la bague à ce doigt révéré.
Cette
bague, Lecteur, a survécu leurs cris et leurs douleurs.
Elle a
connu la félonie de la fin de l’an II, les atermoiements du début
de l’an III, les tristes avatars de leur dernier automne.
Le jonc
doré n’a pas souffert des crises que parfois il lui fallut subir, ainsi
lorsqu’à Saint-Jean, en scène pré-siamoise, ELLE l’arracha
pour le jeter, comme crachat de dégoût, entre ses ergots de
colère. Alors IL ramassa circonférence triste, la reposa
équidistante de leurs incompréhensions sur le guéridon
arbitrant leur face à face, en humble témoignage de la paix qu’il
souhaitait leur voir réintégrer.
Oui,
Lecteur, Frédéric lui-même a reconnu la brillance de cette
bague, c’est ELLE tout du moins qui le lui a confié, en octobre de l’an
III, un soir où IL doutait, en lugubre décadence
téléphonique, du sérieux de leur devenir.
Frédéric
s’était enquis des souvenirs cachés derrière la modestie
de ce bijou ne quittant jamais son doigt. ELLE, alors, avait choisi d’exciper
du secret de l’amour, le premier amendement protégeait ce qu’IL croyait
encore communion des possibles.
En
furies de novembre, IL avait constaté que la bague n’était plus
annulaire. ELLE avait remarqué son regard vers la pierre, bien plus
conséquente, qui ces temps là adornait sa jointure.
C’était une des fois où ELLE baissa les yeux, ce fut celle
où, enfin, IL a compris ce qu’il se refusait jusqu’alors à
penser.
Anneau
fragile, anneau de quelques liards, ta place était squattée par
les milliers de francs de diamants orgueilleux. Mais tu restes avec elle,
puisqu’elle t’a conservé par delà l’implosion.
Peut-être,
quelquefois, au fond de l’écrin où ELLE t’aura remisé,
où ELLE puise pour en extraite l’opulence des autres, le bleu de sa
prunelle a-t-il croisé le tien.
Alors,
annelet, tu lui fais honte, j’espère …
Mais
cette journée-ci était feu d’artifices. Ils regagnent le car
lorsque la nuit s’étend. Elle et lui se languissent après l’ombre
protectrice qui devrait leur permettre, en tamis savamment distillé, les
attouchements d’exutoire dont Québec, depuis tant d’heures, les a
sevrés.
Ils
choisissent leur siège en haute stratégie. Alors que les
rangées tout au long sont bifides, l’arrière mobilise à
droite pour les toilettes. Le velours en triade des places de l’ultime leur
sera réservé. Point de crainte d’ailleurs pour le surpeuplement,
le transit à cette heure semble des plus fluides.
Dès
le premier feu vert, ils commencent papouilles, sa main va s’abreuver des
humeurs de son sexe. Elle se barricade à l’abri des paupières,
ses lèvres sont pincées pur celer le gémir, l’extase se
rapproche, ELLE va jouir en banquette … et c’est premier arrêt.
Ils
ignorent les lois sanctionnant l’impudeur au pays de Montcalm. Le sien, certes,
ne l’est pas. Pourtant IL en retire les doigts tant imprégnés,
guette fermeture des protes et lumières pour leur redémarrage.
Hélas
pour Aphrodite et l’extase routier, un ogre bûcheron, c’est ainsi qu’IL
le nomme en cri de frustration, dandine vers l’espace qu’ils croyaient garanti.
Puisqu’ils sont redressés en sagesse d’escale, le coussin latéral
attire postérieur sylvicole.
C’en est
fini, de l’érotisme itinérant. Muqueuses vont sécher au
fil des kilomètres, la trique va mollir aux secousses urbaines. Il leur
faudra attendre apothéose en chambre.
Ils se
sont enlacés en rire de désescalade. Seules leurs phalanges
connaîtront sexualité tout au long du ruban conduisant le retour.
L’aventure
canadienne touche à sa fin. Ils étaient convenu de brusquer leur
départ pour gagner, dès la réunion close, et même un
peu avant, le grand frère du sud. Intronisation suprême, il lui
faut sans attendre affronter les parents.
Maurice,
Normand, Burma, Madrid sont embrassés avec hâte fougueuse du haut
d’un marchepied. Promesses de retrouvailles pétillent à
l’unisson. Juré, on se revoit, avant l’août, foi d’animal, puis en
Chine, le principal.
Dérisoires
serments d’une bulle-paradis refusant d’éclater. En juillet de l’an III,
et alors seulement, Madrid et Normand les rejoindront à New-York. Burma
pouponnera à Londres. Maurice a déserté Genève trop
brumeuse, son île l’a repris.
*
·
*
La
douane à confronter est douane américaine. IL se fait donc petit,
par jeu se rend timide, exagère l’incertitude au suivi des barres
métalliques, recule devant le choix entre files attentistes menant
toutes, en final, vers le même képi goguenard.
ELLE,
ludique complice, le guide donc par signes au travers des méandres de
l’immigration, son statut national autorisant l’accès par une autre
filière. L’invite de ses doigts à emprunter tel canal
plutôt que celui-là s’imprègne de tant d’amour béat,
que gabelou du soir n’importunera pas le quadragénaire empoté
s’offrant à la mainmise de son discrétionnaire. Le
préposé a bien compris, en cette veille de Quatre Juillet, que
les seuls pétards dissimulés au fond de ses valises
préparent le Bengale de noces récurrentes.
Air
Canada les gobe en classe affaires, Maison Commune défrayait. Pour
défier concurrence sur desserte locale, la compagnie met au service de
ses hôtes, déjà privilégiés, un gadget
fascinant pour le provincial pékinois. Sans bouger se son siège,
avec carte, idoine, de crédit, il est loisible d’appeler n’importe quel
téléphone pour une poignée de dollars.
IL
attire son oeil sur l’incroyable facilité, la convainc d’introduire son
plastique personnel dans la fente médiatrice. IL souhaite, en
prélude à leur proche débarquer sur une famille dont il
ignore autant les mœurs que les coutumes, impressionner d’avance en lui
faisant commettre un geste dont le fantasque est digne de Fortsworth, geste qui
montrera, par son exceptionnel, à des parents peut-être
sceptiques, l’altitude inconnue rejointe par la fille prodigue, sublimée
au contact de son nouvel époux.
Perspective
l’amuse, appel du fond des airs vers une cabane du Connecticut. Elle se
conforme, scrupuleuse, aux instructions fournies par l’appareil, rit à
la surprise de Mère qui décroche. Elle avait en effet, il y a une
paire de quarts d’heure tout au plus, confirmé depuis la salle d’attente
leur tout prochain embarquement.
Aux
phrases qui répondent, IL comprend qu’on s’enquiert de leur situation.
ELLE qui réaffirme la hauteur de leurs pieds, qui ajoute : A
bientôt !, la descente commence, IL a marqué un point avant
que d’arriver.
Aéroport
de New-York, La Guarda. Ils ont le choix, pour atteindre au repos, entre deux
modes de transport. Autobus, sûr et bon marché, en bout de ligne
ils préviendront de leur proximité, Père ou Mère
s’extraira pour venir les cueillir, c’est l’approche logique. Ou bien, plus
dispendieux, contracter limousine privative, une centaine de billets verts,
pour les mener sans hâte ni transbordement.
ELLE,
fourmi revenue grappiller sur ses terres, prône l’économie. Lui,
superbe cigale, excipe des débours déjà tant encourus
depuis leurs épousailles, pour plaider en faveur du somptuaire
continué, demain sera un autre jour.
En
veille de fête nationale, n’est-il pas de bon aloi que de
débarquer ainsi, couple choyé par Mélusine, descendant de
carrosse en portes mêmes du palais parental ? Puis, ce sont des
cordes qu’il nous tombe, souhaites-tu vraiment risquer l’existence du
géniteur pour nous venir quérir en route sombre, tortueuse, tu me
l’as avoué, glissante de surcroît ?
Enfin,
et ce fut l’argument décisif, ne vois-tu pas symbole de notre
indépendance, de notre avènement au complet de la vie, si de
nous-mêmes, sans aide ni soutien donc de notre plein gré, nous
atteignons ensemble le port que nous choisîmes ?
Limousine
négociée pour une solide poignée de dollars, ils fendent
donc la pluie sous la conduite imperturbable d’un aurige aussi noir que
l’environnement. Milles s’accumulent au compteur. Les lumières
s’espacent : IL se prend à douter du chemin que l’on suit.
ELLE,
cependant, qui connaît, a vécu ces parages, le
rassérène par son calme. Cou tendu vers l’avant, narine
frémissante aux senteurs de la pluie, on dirait bête de race
flairant de sa distance les humeurs du bercail.
IL
devine au lointain entre deux balayages un carrefour faiblement
éclairé. Pressant sa main qu’ELLE n’avait pas lâchée
durant l’heure et plus où ils viennent de cheminer, les marques de ses
ongles sont inscrits dans sa paume droite, ELLE chuchote : Il prendra sur
la gauche. Le clignotant s’agite à bon escient. Elle ajoute : Nous
arrivons bientôt, il faut que je t’explique …
C’est un
glas qui lui bourdonne aux oreilles. IL se tasse en attente du choc,
dégage en hâte ses doigts comme s’il allait devoir parer un coup
fatal. Quels monstres philophages les attendent au bout des lacets que
maintenant ils abordent ?
IL
redoutait le pire en termes d’exigences, puisqu’ELLE n’avait pas osé lui
en faire part avant qu’il n’ait commis l’irréparable, pieds et poings
liés à l’arrière d’une berline en cœur de nuit
lointaine, sournoise, accapareuse. Quelque chose comme chambres
séparées, pire, résidence séparées, IL irait
à l’hôtel ménager la pudeur d’une famille dont la fille se
trouve en danger d’adultère, il ne faut pas risquer un divorce à
ses torts. Ou bien, encore plus douloureux, l’abstinence totale, l’alcool n’a
jamais franchi le seuil de la maison, mormons ignorent encore la fin de la
prohibition.
Voire
même, son mari, dont ELLE vient à peine d’obtenir
séparation légale, attend, tapi dans l’ombre de la cabane, pour
leur régler ses comptes, fort, pourquoi pas, de la haine des parents
pour celui, rastaquouère, ravissant le fruit de leur chair
sénescente d’entre les bras d’un WASP béni des Dieux et
nanti d’espérances.
IL
s’attendait au pire. La sanction tombe des lèvres hésitantes de
son amour tremblant : Mes parents, tu le sais, sont âgés,
Père surtout. Ils ont des habitudes et n’en démordent pas, il
faut se conformer à ces us de vieillards.
Comme IL
hausse un sourcil en crainte du diktat, ELLE bredouille, soucieuse d’en
finir : Télévision est beaucoup regardée, il faudra
consentir à ce qu’ils scrutent l’écran dès le matin. On ne
peut pas fumer, du moins intra muros, mais la terrasse est zone franche.
Quand nous ferons l’amour, je ne gémirai pas dans les cris de l’extase,
ils en seraient choqués, mais je jouirai autant, sinon plus, tu verras …
IL se
tait, abasourdi du simple à se plier aux règles.
Alors
ELLE s’inquiète, tourne des yeux qu’IL devine implorants, le presse des
doigts et de la voix : Amour nous arrivons, dis-moi que tu acceptes !
C’est d’un mimi mouillé qu’il scelle le pacte d’obédience, juste
le temps pour ELLE de crier au chauffeur, qui poursuivait sa route en bois
dégoulinants : Ici, à droite, la fenêtre
éclairée.
Limousine
se cale derrière un couple de monstres chromés.
Elle
jaillit sous la pluie, enjambe quatre flaques, fait crisser du gravier, toque
un huis qu’IL ne voit pas. IL l’entend
s’écrier : Père ! ELLE s’accroche à une
longue silhouette, il est grand temps pour lui de s’extirper du
véhicule.
L’homme
qui maintenant l’envisage, à l’abri d’un vaste parapluie accentuant
encore l’obscurité de la campagne, surplombe d’une demie tête le
regard qu’IL voudrait lui couler. Les yeux de l’autre ne croisent pas encore
les siens. La poignée de mains, pourtant, est franche, sans mollesse. Bagages
sont charriés, pas de cérémonie.
Père,
ce ne peut être que lui, gratifie le chauffeur, congédié
après explications sur la voie du retour vers la grand ville. Lui cligne
un peu en entrant la lumière, retient un geste, instinctif, de
défense, porter la main vers le paquet de cigarettes qui gonfle la poche
gauche de sa veste de toile. Mère, qui lui fait face, est bien plus
grande qu’ELLE, mais IL domine assez pour devoir se pencher au rendu de son
baiser d’accueil.
Leur
première soirée se déroule en banalités
circonspectes. L’observation est mutuelle. Parents désireux de jauger le
second de leurs gendres, tombé du ciel et non surgi des profondeurs
de la bonne société américaine, beau-fils se demandant à
quel ketchup il sera peut-être assaisonné, appréciant
d’emblée la bonhomie du père aux gestes lents, si doux, dont les
mains semble-t-il furent créées à seul fin d’effleurer,
fille en regard alternatif, vérifiant d’un coin de chaque oeil que ni
l’époux nouveau, ni les géniteurs parfois trop
zélés, ne se choquent ou s’entrechoquent.
L’essentiel
des débats tourne autour des préparatifs entamés pour leur
séjour.
Dès
demain, grande réception. Tout ce que le voisinage compte de
connaissances viendra barbeqüer en hommage à leur couple exotique.
La campagne de Nouvelle-Angleterre compte peu en effet d’oiseaux si migrateurs,
le rural y est plutôt casanier.
Puis
tous les deux pourront, s’ils le souhaitent vraiment, prendre le large et
visiter une sienne amie, cloîtrée dans les hauteurs du Vermont,
où elle espère, mais en vain, depuis presque tout un lustre, que
son Prince charmant, enfin débarrassé des chaînes
exaspérantes d’un mariage qui n’en finit pas de dépérir,
la viendra dénicher.
Entre-temps,
IL découvrira les parages, la vie réelle d’ici. Qu’IL ne
s’inquiète pas, les restaurants sont nombreux et variés.
Même si nous ne voyageons guère, nous savons bien que les
Français apprécient mal la subtilité de nos
récidives hambourgeoises.
Cela va
sans dire, une de nos modestes voitures demeurera en permanence à votre
unique disposition – l’on fait ici allusion aux cinq mètres de long qui
rutilent sous l’auvent. Majesté extérieure a beau
témoigner de l’âge véhiculaire, IL est impressionné.
La Belle Américaine surgit encore dans ses rêves de vieil enfant,
même s’IL doute fort de ses capacité à maîtriser tant
de chevaux lustrés.
L’heure
est vite arrivée pour leur retrait en chambre. Par faveur et
nécessité, ELLE occupera l’espace naguère dévolu au
frère aîné, seule chambre de la maison à vocation
matrimoniale, hormis celle, bien sûr, des vétérans.
Baisers
et portes claquent. Les voici entre les murs délimitant leur territoire
pour les jours à venir. L’espace est bien congru, après le
somptueux de Montréal. Le lit qui trône au centre de la
pièce appelle à convoler par son omniprésence.
Première
fois depuis leur arrivée. IL envisage de transgresser les règles.
Cela fait près de huit heures maintenant qu’ils n’ont pas
clopaillé, une éternité d’abstinence. ELLE, stoïque,
s’y oppose pourtant, convaincante fermeté. Cela serait mal, cela serait
tricher.
Comme
ils ne peuvent fumer, plus d’échappatoire, il faut s’aimer. Aucun d’eux
ne s’en plaint, Lecteur, c’est lui qui maintenant persifle. Ils se trouvent
encore en phase de romantisme ascendant, découvrent chaque jour de
nouvelles voluptés aux plaisirs de jouissance. Quand lui comptait ses
côtes, cherchant obstinément celle surnuméraire à
hauteur de poitrine, ELLE s’émerveillait du prépuce mobile, car
IL était en fait premier non circoncis au tableau de son sexe.
Le
premier coït de Newark – c’est ainsi qu’en mémoire incertaine IL a
rebaptisé le bourg aphrodisiaque – connut cependant quelques
épines.
L’immensité
du lit n’était qu’un trompe-l’œil. L’ampleur fut obtenue par
couches accolées. L’entre-deux est nanti d’une bordure jumelle qui leur
perce les flancs et lui meurtrit les couilles. Foin donc ce soir de
l’intromission transversale, le parcours est trop bosselé.
Difficultés aussi en longitudinal, sa taille associée à la
moitié de son buste l’amène vers Procuste : les pieds
dépassent du cadre, et le tibia s’endolorit rapidement, à trop
frotter la planche au rythme de leur danse.
Il
fallut recourir à position moins sage. La chevauchée fantastique
succédera au planter quadrupède. Quant au cunnilingus, il sera
Tour Eiffel. Le pompier giclera avec rondeur de dos. La pointe de ses seins
effleure ses rotules. IL n’avait pas pensé qu’il jouirait du genou,
rohmérienne surenchère …
Au matin
la fraîcheur efface les séquelles d’une nuit arque boutée.
Ils avaient en effet décidé de mépriser l’obstacle, et par
dessus les planches, en sommeil qui descend, leurs jambes sont croisées
et leurs doigts s’enchevêtrent. Beau temps est revenu sur Newark, la
fête sera grandiose. Le silence et l’air pur les ont remis sur pied aux
aurores à peine tardives, leurs mains sont disponibles pour
pétrir le social.
Mère,
amphitryon chevronné, répartit : tables à installer,
bancs à improviser. Parpaings et dalles lisses s’amoncellent depuis leur
assomption et l’annonce, sublime, de leur prochain détour. Père,
savamment, en gourmandise, étête des brioches qu’il fourre de
saucisses. Symbolique sexuelle du chien chaud, quand l’orifice caudal remplace
la fente latérale.
Fruits
sont pressés en jus. IL offre ses services pour commettre une sangria,
excipant d’origines hispaniques douteuses et de compétences acquises au
fil d’années de sournoise alcoolémie en pays catalan. Jamais,
jamais de champagne, ni limonade, horreur, mais bien du gros vin rouge, des
monceaux de glaçons et des tonnes de fruits, pèches, poires,
bananes, agrumes, tout fait sucre, prendre soin cependant d’abord de tout
peler, puis passer la muscade, attendre, avant de chaptaliser, le verdict de la
première macération, protéger des insectes le baquet de
dix litres, prévoir à suffisance des cruchons et carafes que l’on
décorera des pluches de l’orange et du citron.
Père,
s’il sourit en dedans à l’enthousiasme naïf du gendre
désireux de marquer son utile, encourage l’action du geste et de la
glotte, cobaye consentant.
Seconde
étape de son intégration culinaire, IL s’offre à
découper tomates pour salade. En flemme bien dosée, IL court
à l’essentiel, omet, en tradition familiale, d’émasculer le fruit
par creusement conique autour des cicatrices issues de la cueillette. Il
tranche habilement en usant du diamètre, pour répartir le chancre
sur multiples facettes. Le goût n’y perdra rien, l’œil ne s’y
arrêtera pas.
Mère
cependant, vigilante, s’étonne un peu de cette désinvolture dans
l’apprêt. Effronté, IL ment alors avec l’aplomb superbe de celui
qui, amoureux choyé des Dieux, ne craint foudres ni diables. Le racorni
noirâtre devient, grâce au lyrisme de sa faconde, sublime cerise
pomodorienne, la touche raffinée de tout bon connaisseur.
Mère,
pouvez m’en croire, je suis de ce pays où les tomates croissent sans
serre protectrice et hors hydroponie ! Mère s’incline devant le
Grand Savoir, tandis qu’ELLE, admirant la calme arrogance, se retient des deux
mains pour ne pas trop pouffer.
Les
charbons ardent, les invités arrivent.
C’est un
tel défilé qu’IL se demande alors comment tant de campagne peut
cacher tant de gens. La maison des parents, en effet, est plantée au
milieu des bois, isolée de tout bruit, presque de voisinage, un seul est
vis-à-vis, mais non convié, son chien est trop vocal et lui trop
mal léché. Une vaste pelouse s’étire près le
béton du socle terrassé. Plus loin ce sont des arbres, des
roches, des écureuils. Tout cela fut acquis il fait trente ans et plus.
A l’époque, ils choisissaient l’exil qu’ils pouvaient s’octroyer, une
heure de Manhattan on se coupait du monde. La ville ne les a toujours pas
repris, même si maintenant le luxe abonde au détour d’autres
bosquets, et que leurs revenus s’avèrent sans rapport avec le capital
foulé d’un pas allègre par Mère présentant, de
groupe en solitaires, les deux héros du jour.
Sourires,
mains secouées, ne pas trop boire, essayer de manger, s’essayer à
demeurer aimable, attentif et courtois, vingt heures désormais qu’IL
fuma la dernière.
C’est
alors par pitié que survint Aspasie.
Aspasie,
c’est son nom pour de vrai, n’a pas d’âge, mais un passé. Comme
ELLE férue de théâtre,
Aspasie a longtemps brûlé des planches authentiques. Sa
frêle carrure, les rides qu’elle arbore, l’arrogance timide plein le gris
de ses yeux, font croire que d’autres feux aussi l’ont allumée.
Pour
l’heure, Aspasie est fort sage, fort calme, fort discrète, au cœur
de la foule haute en voix qui célèbre saucisses. Lorsqu’IL la
rameute ces temps aux couches supérieures de sa mémoire, il
l’évoque désormais en furtif personnage,
éphémère, du Sexus de Miller, l’autre Miller, porteuse de
chandelle, frustrée de combustion.
L’important
à l’instant, ce ne sont pas les errements possibles de l’Aspasie
passée. Ce qui compte, ce qui l’attire en elle, la valorise, provient
d’un vice honteux qu’Aspasie a du mal à dissimuler : Aspasie fume,
Aspasie est en manque.
C’est en
groupe conscient de leur mauvaise action que tous trois s’extraient du
consensus imbu d’hygiène sociale célébrant en ripailles le
culte charcutier. Ils s’encachent en recoin d’un dévers de pelouse,
presque à l’abri de ceux qui pour l’heure les ignorent.
Aspasie
califourchonne sur un granit devenu banc. IL lui fait face. C’est entre leurs
mains tremblantes qu’ELLE s’accroupit.
Semblable
à l’officiant d’un culte satanique, IL extrait de sa droite le cendrier
d’argent qui ne le quitte plus en espace de sevrage, de sa gauche brandit les
cylindres magiques d’une blondeur anglaise. Les seins fripés d’Aspasie
abritent, pendentif sacrilège, un briquet de campagne.
Ils
fument en silence et volupté du fruit défendu. Les
bouffées seront courtes. Le cercle bien pensant se rapproche, inhaler
n’est plus de mise. Mère vient annoncer que la fête reprend. Un
guitariste vicinal, donc prodigue, accepta, moyennant quelque obole, de chanter
les louanges d’ici. Sièges sont alignés à trois pas de
l’artiste. Il leur faut écraser le mégot de sécession,
rejoindre le troupeau.
IL noie
sa frustration au fond d’un gobelet. La sangria est forte. Elle embaume sa
gorge tandis que, furtivement, il passe sous son nez avide de frémir le
bout d’une phalange, brune encore des nicotines de la veille.
Le
racleur a commis son oeuvre. Folk, country et blues à peine
rengainés, les tables à nouveau s’entourent de chair humaine, qui
papote et dévore, qui boit et déglutit. Le soleil peu à
peu décline les futaies. La journée s’achèvera
bientôt, nul incident majeur, déjà quelques départs,
les grillades se raréfient.
Inconscient
des contraintes du lieu, IL croit alors pouvoir s’octroyer un moment de
détente. D’abord, sourire introverti, écluser derechef un verre
de fruits épicés, pour sentir la chaleur emplir sa tête
vide. Ils sont trois seulement autour d’un guéridon, deux inconnus et
lui. Distance raisonnable du groupe le plus proche. Cendrier clandestin refait
surface, les doigts de sa main gauche flattent, épicuriens, le paquet
sang et or.
Mais
c’est le regard d’ELLE qui d’un coup le fusille : Comment oses-tu,
soudard, tant de sans-gêne, alors que tous ces gens sont encore sur nos
terres, fumer en leur présence c’est dire leur départ, as-tu
perdu le sens commun, la honte soit sur toi et ton inconséquence !
Les mots
furent muets, mais IL les a perçus. Sa bonne humeur s’effondre avec
l’amer constat non tant de l’infinie durée de la pénitence, que
du statut précaire qu’il acquit en ces lieux. Même s’IL est associé
d’amour et vie au fruit d’union locale, il demeure étranger,
toléré, assujetti à des règles sur lesquelles il ne
fut pas consulté. Consultation d’ailleurs, eût-elle
été possible, serait demeurée simulacre. Le domestique ici
se règle à coups d’ukases. Mère, dont hier IL pensait,
voyant la fière stature d’un corps toujours résolu en
dépit des années, que silhouette augurait bien de son vieillir
ensemble avec Elle mûrissant, lui rappelle désormais une autre
génitrice, celle dont Epouse a fait sa belle-mère à lui,
spécialiste ès diktats aux tentacules protocolaires qui
l’étouffaient chaque séjour un peu plus au fil de leurs
rencontres, inévitables, en vacances familiales.
Sur ce
double constat, IL claque le couvercle du réceptacle, sa langue claque
aussi entre lèvres et dents. Son palais dépité s’en vient
de reproduire le son de grand mépris de l’Equateur ébène.
ELLE a
compris les gestes et déchiffré le clic. Elle a senti la
lassitude des contraintes accumulées. Tout doucement alors ELLE vient
à ses genoux. Elle saisit sa main et murmure à sa bouche :
Ne crie pas, nous partons, maintenant, toi et moi. Puis, à la
cantonade : Mère, où donc gîtent les clefs de cette
limousine dont jouissance nous fut promise ? Il est temps qu’amoureux
s’isolent en crépuscule.
Mère
fut-elle surprise par l’impromptu, cavalier, de l’assaut ? Elle ne
sourcilla point, mais lui remit sésame. La fuite romantique couronnait
la soirée, et chacun des convives applaudit, bon enfant, la sortie des
mariés soucieux d’intimité, approuvant de ce fait, sans
même pressentir, le rejet qu’IL sonnait de leur troupe assemblée.
Aspasie était en escampette. C’est une paire égoïste qui
s’est donc enfumée en contemplant la baie. Le grégaire ne serait
plus de mise pour ce qui leur restait à découvrir Newark.
Les
jours qui s’ensuivirent dessinaient sur le sol comme un patchwork du cœur,
couverture où le broc s’associait au bric avec tant de souplesse que
s’en était plaisir de chaque instant. Il leur avait été
facile de se trouver des marques. Imbibés de farniente, ils sillonnaient
l’espace et se moquaient du temps.
Mère
avait signalé les risques importants, pour la machine à laver
domestique, de surcharge pondérale. Ainsi, chaque midi sonnant, tous
deux escapadaient, panier de linge sous le bras, pour quérir, tout au
bout d’un parking ombragé de tilleuls et entouré d’arcades sur
trois de ses côtés, une laverie aussi propice qu’automatique.
Quand les effets tournaient, qu’enzymes ingéraient, ils flânaient
alentour et bayaient aux vitrines, achetaient gâterie pour le repas du
soir, visitaient par plaisir fraîcheur de supérette, puis ils se
dirigeaient, en muette habitude, vers le café du coin par Père
signalé, confidence de celui qui fréquente en cachette,
s’installaient en terrasse pour presque un couple d’heures, savouraient du
rosé, tandis qu’IL mastiquait avec grande componction un hamburger sans
pain, compromis historique entre leurs deux cultures.
IL
aimait à trôner dans Backstreet, car telle est l’enseigne du
bistrot. En juillet de l’an III,
c’est ici qu’entre Père et Mère il a rejoint son siège
pour un pèlerinage dont il ne voulait pas imaginer qu’il serait le
dernier.
Backstreet
offre une plongée surréaliste à qui contemple
l’Amérique au travers des filtres médiatiques. Rien n’est en
effet plus tranquille que le mail où, paresseuse, la terrasse
s’étend sous la treille des parasols. Le bruit même d’un moteur y
parait incongru. Quant à la clientèle, elle reste
immaculée.
Nulle
trace en ces parages du mélange sulfureux des races et des teintes, la Nouvelle
Angleterre a su y préserver sa tare originelle. Les seuls clivages
agitant la surface de l’étang du paradis sont donc sociaux, mais tous en
tranche haute.
Le jeune
loup en rupture d’institut financier sirote vers les trois heures son premier
cocktail nonchalant, y côtoie sans la voir la femme au foyer encore
gironde qui savoure, jupette retroussée,
un verre de glaçons basses calories, à la santé de son
tennis et de l’amant passable qui vient de l’effleurer, tous deux tournent le
dos, résolument mais sans raison, à la ménagère
épanouie, débordant sans vergogne du Nylon de sa blouse dont
même les fleurs sont grotesques, alors qu’elle s’empiffre,
béatitude, de lait frappé, couveuse de son chariot qui
déborde de rêve, de plastique, d’emballages.
A cinq minutes
de là, Lecteur, si tu t’orientes vers les axes de transhumance
quotidienne, tu retrouveras les gratte-ciel en fond de vision, et les
semi-taudis juste en bordure de route. Tes yeux s’y empliront de noir, tes
oreilles tinteront au grec, au russe, au zézaiement latin. Tes pas
pourront fouler les détritus réglementaires. Quand tu tiendras sa
main, assis sur un muret à contempler dix gosses agrippés
à un ballon de basket sous le panneau branlant fiché comme un
totem sur le devant d’une école vétuste car publique, tu te diras
qu’Harlem et Hollywood sont plus proches qu’il ne semble, mais ne se
mêlent pas.
*
·
*
Mère
n’aime rien tant que les bibliothèques.
Elle
dispose, comme tout intellectuel respectable du Connecticut, ils sont
légion, d’une carte magique lui offrant
libre accès au réseau fabuleux de ces établissements
mi-publics, mi-caritatifs, où foisonnent ouvrages de tous les coins du
monde, cassettes, disques et vidéos, jeux et divertissements,
caféteries et bars à pistolets.
Un jour
qu’ELLE avait résolu de consulter le dentiste de famille, Mère
l’accompagnerait, IL ne se sentait guère pour rester au logis, ni pour
meubler l’antichambre de son désœuvrement. Ces dames l’ont
débarqué au cœur d’une bourgade limitrophe,
dénommons-la Oldark par goût de symétrie. Oldark est aussi
coquet que Newark, mais plus citadine, solidement implantée près
de la route interurbaine.
Polissage
d’émail durera bien deux heures. Le chirurgien, était-ce Aaron ou
bien Simon, est minutieux du haut de son mètre cinquante et ses presque
nonante ans. Peut-être aussi ses doigts retors hésitent-ils
à délaisser le mors de la pouliche, qu’il rectifia dans sa
jeunesse, il venait à peine de doubler la Soixantaine, vertes
étaient encore les pommes de l’Eden.
Deux
heures devant lui. Bibliothèque n’en occupe guère plus du quart,
le temps pour lui d’identifier, sous une fine couche de poussière
augurant mal de l’influence réelle de la francophonie, un exemplaire de
l’Amant que la carte magique lui permet d’empocher pour au moins trois
semaines.
IL se
retrouve en milieu de trottoir, ébloui de soleil et d’absence de but.
En cette
après-midi, les restaurants sont clos où IL pourrait s’asseoir,
les bancs publics incitent, en leur rusticité, à la station
debout. S’IL s’éloigne par trop en quête d’un parc
hypothétique, sans doute ne retrouvera-t-il pas le chemin des caries, en
outre il a omis de relever l’adresse ou même le numéro du
gîte familial.
Que
faire ? IL s’interroge en léniniste. Victime d’un semblable concours
de circonstances, il lui serait aisé, à Prague, Paris, Barcelone
ou Pékin, d’engouffrer le premier estaminet venu et de s’y recueillir,
le temps voulu, devant hanap rempli et hostie littéraire. Mais ici, le
trio bien pensant, Prohibition, Salubrité, Puritanisme, entrave ce
projet. Il a beau arpenter les trottoirs avec la minutie de l’orignal aspirant
au gué, point d’abreuvoir, du moins au sein du périmètre
policé où le confine la déficience de ses facultés
de repérage.
Tourner
et retourner ne résout rien.
Ce n’est
cependant qu’en troisième volte qu’IL consent à prêter
attention à un placard banal posé à même l’asphalte.
Une flèche signale l’entrée d’une traboule douteuse,
détonnant plus qu’un peu dans ce cadre léché. A l’issue de
la pointe se trouverait, si l’on en croit du moins le tracé maladroit de
l’inscription, le Club de Larry, ouvert jusqu’à pas d’heure : IL
enfile la venelle avec l’hésitation d’une démarche
assoiffée, débouche sur une cour cernée de murs d’usine,
briques et carreaux au plomb, les Temps Modernes se dissimulent à
l’ombre, putzée, de Main Street.
Une
autre flèche, plus péremptoire encore, quelques marches, un bec
de cane à simplement pousser, IL entre une salle longue et
fraîche, dont l’agencement pourrait être agréé par
Bogart.
Le zinc
qui fait un coude s’étale sur trente pieds au moins. Un seul
gérant derrière astique sans faiblir des chopes innombrables.
Assez de pales vrombissent pour cinq hélicoptères. Une pocharde
geint sur le coin d’une table, une paire adolescente s’échine autour des
poches d’un billard rapiécé. Des tréfonds de son ventre,
la machine à cigarettes s’apprête à instiller la dose
vénéneuse. Soudés à la poutrelle qui couronne la
scène, trois écrans de télé diffusent,
simultanément, autant de programmes différents.
Il
devrait s’inquiéter du sombre de ces lieux, de leur quasi désert
propre à tout guet-apens que l’imaginaire sécréterait. Au
contraire, IL soupire d’aise. Pour la première fois depuis
Montréal, il se sent de plein pied avec les alentours.
Bistrot,
IL te connaît, tu ne l’inquiètes guère, il t’a trop
fréquenté …
IL s’est
donc accoudé durant deux pleines bières. Il a ingurgité
les nouvelles locales puis nationales, candidat vice-président vient
d’être désigné, deux jeunes gens, victimes d’une fusillade
de rue, ont tout perdu, la vie et leur blouson de cuir. Il a
échangé un beau dollar tout vert contre de la mitraille, icelle
fut avalée par boîte à Marlboros. D’un regard un peu
distant, IL a même parcouru quelques strophes Marguerite. Il a suivi,
oeil et tympan, passages de clientèle, désaltérant
rustique, travailleuses, travailleurs, en bref IL a vécu.
Retrouvant
Mère et ELLE sur le point convenu, les mots lui manquent pour exprimer
l’enthousiasme qui l’étreint. Mère hausse délicatement le
sourcil de l’incrédule. L’image policée de l’intellectuel affable
qu’IL entretenait jusqu’ici à seule fin d’acceptabilité s’estompe
désormais derrière une réalité plus triviale, dont
la truculence ne semble pas forcément lui déplaire.
Plus
tard, t’en souvient-il, lecteur, c’était en avril, puis en juin de l’an III, Mère s’encanaillera en sa compagnie aux tables
bistrotières. Mais c’est à Oldark, puisque aucun haut le
cœur n’y accueillit l’aveu de son penchant pour la promiscuité, que
lui s’est décidé. IL accepterait Mère, mieux, IL la
séduirait.
La
tâche l’emploiera au long de cet été. Il a su la
poursuivre, intermittent, l’an III, et se rengorge encore des succès
emportés. Curieuse confession pour qui prête l’oreille, souvent IL
s’est senti plus à l’aise gendre qu’époux …
Outre
les livres, Mère fréquente l’art, tous les arts, y compris ceux
de nature.
Le
lendemain, Mère savait comment multiplier les effets, IL est à
peine remis de son choc limonado-culturel, elle les débauche en zoo. Point
de refus, les arguments sont vains : comment pourrait-il en effet refuser
au moins de condescendre, lui dont la vieille Europe a nourri les
méninges, à jeter un coup d’oeil, ne fût-ce que circulaire,
aux cages rénovées enclosant les bestiaux des cousins
d’Amérique ? Et le voilà souffle coupé, sentiment
tout soudain d’être bien rabougri, l’Europe est vieille, certes, mais
comme elle est mesquine, que Vincennes est province en regard de la
mégalopole qu’il parcourt bouche bée.
Un
arrêt parmi d’autres, des oiseaux bien quelconques, petits, presque
malingres, agités sans pause ni souffler, plongeant du haut des branches
vers le sol remontant les effrayant un peu, la vitre est bien étanche
mais leurs cris la transpercent.
Est-ce
le cri, est-ce la forme, ou le ballet incessant et vain de ces chétifs
à plumes, IL ne sait. Toujours s’approche-t-il presque jusqu’à
sentir le vent de leur plongée, et tout soudain s’abstrait ostensible
à un point qu’ELLE s’enquiert. Et c’est par bribes émues qu’il
lui compte l’histoire. Lorsqu’il était enfant en sables catalans,
c’était encore avant Souricette des murailles, un des feux
de l’été s’allumait au venir du colporteur de ballons. Les gosses
se ruaient tous leurs réaux en mains, pour acheter l’image
caoutchouteuse de leurs désirs, une sorte de huit avec semblant de bec
et une crête flasque, un embout fait de buis, c’est dedans que l’on
souffle, la forme gonfle alors, se dresse, s’affermit, devient tout un oiseau,
semblable presque à ceux qui plongent devant nous, leurs teintes
étaient vives, ceux-ci ne sont que bruns, mais les mêmes en forme,
et puis, le fantastique, lorsque l’on appuyait sur le ventre tendu,
l’expiration rendait un cri comme un sanglot d’appel, là encore c’est le
même qui m’atteint dans ce lieu, cet oiseau-là, celui de la
fête de mes enfances, nous l’appelions “huppupup” en onomatopée.
C’est
alors qu’ELLE rit, qu’ELLE imite le cri, bat des ailes en feignant, mais son
bec est de lèvres, de lui piquer la barbe, l’entraîne vers la
plaque où IL lit, muet devant la force de son ressouvenir :
“Hoopoe, oiseau commun du Nord de l’Amérique”.
Ainsi
donc c’était vrai, les rêves de jadis peuvent reprendre chair, les
lambeaux de mémoire reconstituer un monde que l’on croyait perdu,
huppupup de ta jeune insouciance, te voici réincarné, mon vague
souvenir, tu peux t’acclimater dans son pays à ELLE. Il pense presque
plus vite que les huppes ne plongent. Le moment de ce jour, ces bouffées
de passé parfumées de présent, lui montent à la
gorge, il lui faut poser un acte. Faute de pierre blanche à fracasser la
vitre, libérant la tribu qui piaille à son passé, IL a
donc décidé l’éponyme de cette rencontre, et ELLE fut
Hoopoe désormais pour eux deux.
Hoopoe,
c’est décidé, en signe indéfectible, IL la liera ainsi aux
bribes d’une enfance qui lui revient heureuse, l’oiseau, qui pépiait une
fois la saison, le chien, son chien d’alors, dont il était si fier que
seul dans la horde du village il sache délicatement licher le sorbet sur
bâton que l’Espagne inventa bien avant que la France, chien dont le jeu
traînaillait par tout le carrelage une corne emmouscaillée,
puante, verminifère, en remuant la queue aux musiques goulues d’un essaim
occupant les plumets tamaris, lauriers roses aussi dont IL savait sauter les
ombres poisonneuses, son père, même son père, lui qui
nageait si mal, mais qui nageait si bien. Métempsycose de la huppe, IL
s’en vient de lui créer un passé.
Mais ce
faisant, la baptisant, païen, en souvenir d’idole pré pubertaire,
IL avait bien conscience, également, de vouloir s’envoler, lui, sans
ELLE trottant à ses côtés, vers d’autres horizons, eux
aussi croyait-il à jamais estompés par les brumes fuyantes du
temps. Car la nuée oiselant, car les cris répétés,
pour lui, ce n’est pas vraiment, ou pas seulement, le porteur de ballons de
Méditerranée, c’est d’abord, c’est peut-être surtout, cette
Afrique dont les rêves l’accrochent, et qu’IL ne veut laisser de peur de
perdre tout, si ELLE aussi, après Epouse, venait à
disparaître de son champ des possibles.
Afrique
continent, tu restes son amarre … Permets-lui d’en conter, Lecteur, un peu du
poivre et des épices.
Nous
sommes au printemps de l’an … moins XIII. Printemps n’a d’ailleurs guère
de sens dans le capharnaüm où IL vient de débarquer, c’est
du moins ainsi que, dans certains recoins de la Maison Commune, on nomme en
dérision l’enclave dont le refus des autres lui a fait hériter
pour une courte mission. Printemps, été, automne, hiver n’ont
guère de sens entre Tropique et Equateur, saison sèche, saison
des pluies y règnent en maîtresses du cycle vivrier. Pour son tout
premier soir, Terra Incognita, IL n’avait contemplé que les murs
enserrant une chambre d’hôtel banalisée. Le dépaysement,
l’agression, l’inconfort, se disait-il en délasser nocturne, nous
verrons bien demain.
Et
demain l’a saisi en fanfare de lumière, sonnettes et gazouillis. Tu le
sais bien, Lecteur, le jour ne se lève pas en jointure des deux
hémisphère, il bondit hors de la nuit. C’est donc sans transition
que ses paupières s’ouvrent au signal, impérieux, d’une
clarté soudaine, tout aussi formidable que les ténèbres de
la veille en arrivée. Sans plus de transition, l’attente n’est pas d’une
minute, la rumeur déferlante d’une foule assaillant sa fenêtre
vient lui emplir l’oreille, tout à coup supplantée
d’impératives trilles poussées lui semble-t-il par myriades de
sifflets.
Un peu
inquiet, Afrique poudrière, des signes si violents de ta
Révolution, le pays cependant avait réputation de calme
dictature, en somme embourgeoisée, IL s’approche feutré de
l’embrasure, cherchant d’un regard aussi discret que pleutre le
défilé de chars du pronunciamiento.
Mais le
Grand Soir aura lieu un autre beau matin. Ce qu’il avait compris hurlements
prolétaires n’est que le brouhaha du peuple laborieux tiré des
matitis par la faim, le soleil et l’appel du devoir. Quant aux cognes sifflant
pour arrêter l’émeute, s’ils sont nuée, ce sont de passereaux, occupant sans frémir les arbres environnant,
clamant à plein gosier l’assomption de l’Aurore, le vide cœliaque,
et l’entomophagie.
IL ne
peut détacher ses yeux ni ses oreilles des rutilances du spectacle,
premier des vrais contacts avec ce continent qui ne cessera plus ainsi de le
remplir des saveurs incroyables qu’il peut seul distiller. Si par malheur, en
cette époque, avait déjà poussé en lieu des
bananiers les palaces nordiques dans ces pays du Sud, jamais n’aurait-il pu,
faisant fi du Fréon, s’ouvrir à grand battant sur les épices
de la rue. Jamais Il n’aurait vu d’un balcon à peine surplombant le
défilé des pagnes, des tresses et des femmes, jamais il n’aurait
su à quel point, Afrique, il t’aimerait. Car tout s’est joué
alors, et les oiseaux gendarmes, en piailler vert et jaune, lui donnaient le
signal, qu’IL savait déchiffrer, d’une liaison tactile, entière,
indéfectible, entre l’ébène et lui.
L’Afrique
est donc oiseau, mais elle est sexe aussi, et la volte des huppes lui associait
les deux, rappelait Mélanie. Mélanie, la bien nommée,
IL l’a connue plus tard, dans un autre pays, lui aussi à cheval sur la
ligne mythique.
Maison Commune, depuis longtemps seule
pourvoyeuse des aventures fonctionnaires, l’avait transplanté là
vers le juin de moins X. IL devait y rester, presque s’y incruster au long de
cinq années de négritude parallèle. Mélanie s’en
revint de France vers le milieu de son séjour, regrets au cœur de
délaisser Sarcelles, mais résignée au devoir de suivre son
époux, appelé comme de naturel à de hautes fonctions. Elle
était déjà lors nantie de quatre enfants, nés sur
le sol ancestral du bon peuple gaulois.
Ses
tâches l’asseyaient dans un immeuble où la bureaucratie
résolvait les angoisses des humbles travailleurs. Mélanie,
études et stage terminés, avait atterri là sans trop
savoir pourquoi, héritant de fonctions qui, tel jour, tel autre,
l’amenaient à croiser le champ de son regard, à lui qui ne veut
s’abstenir de cligner à tout frémissement d’une jupe prochaine.
L’Afrique
était pour lui le continent des femmes. Dès son premier
séjour, IL en avait tâté, la simplicité des
approches, leur spontanéité, le facile des mains se posant sur le
bras, la chaleur dévoilant ces formes qu’on a rêvées,
l’odeur de leur parfum et ces parfums d’odeur, tout en femmes
d’ébène l’attire et le retient. IL est déjà,
à cette époque, peu soucieux de coït, s’adonne plus souvent
à ces touchers de l’ombre qui font complicité qu’aux
chevauchées rustiques dont la pouliche souffre et le cavalier jouit.
Bref, IL aime à compter une fille à l’escale, rien ne
l’inquiète plus que la froideur d’un lit lorsqu’Epouse
l’a lâché sur des routes lointaines.
IL en
connut des routes, IL en connut des filles. Par son statut social, il lui
était facile, d’ailleurs, en somme de passer commande, d’aucuns diraient
de se faire pourvoir en fraîcheur de la chair. Parfois, pas trop souvent,
IL en arrivait à se tancer lui-même, Saint-Just
égalité entre les sexes, pour ces penchants, traditionalistes en
colonial, qui font considérer que la gent féminine disposera
toujours d’un spécimen à point, disponible et fourni en toute
heure pour partager les nuits de son désœuvrement.
Puis IL
se pardonnait, traditionaliste toujours et presque colonial, avec les mots
classiques de ces absolutions : rien ne les force, si ce n’est moi, ce
sera l’autre, au moins je les respecte, et je suis généreux, je
parle et puis j’écoute avant que de commettre, mes exigences sont bien
douces, jamais elles ne se plaignent, à preuve chaque fois elles en
redemandent, n’ai-je pas la meilleure des réputations, entre
Nombakélé, Poto Poto et les rives saumâtres du fleuve Limpopo ? A lui tout seul, IL se jouait ainsi le
frère libertin d’Harriet Beecher Stowe …
De tels
rapprochements bien sûr n’étaient pas diurnes lorsqu’ils
étaient locaux. La mince société de la bourgade capitale
n’aurait pas supporté sans délation rapide qu’IL tisse des
contacts au vu des homologues. La nuit cependant proclamait armistice en
bienséance, d’autant que les proies de ses fringales n’originaient
jamais de l’ethnie du terroir. Quant à ses errements hors du quartier
d’attache, la morale centrale ne s’en offusquait pas.
Bref,
s’IL fréquentait, c’était le soir. Le jour restait aussi chaste
que pur, mais s’IL n’agissait pas, il n’en pensait pas moins. La salive parfois
lui venait, de ne pouvoir goûter aux plats si bien dressés des
jeunes femmes fleurs qui travaillaient céans, et dont chacun narrait,
dans la mâle arrogance qui aime à dénigrer les bouquets en
vitrine, qu’on les savait coquines, et réservées à
d’autres.
C’est
donc empli de réserve prudente qu’à chaque pas léger
hantant le corridor, à dessein, sacrifiant le prestige du secret aux
tentations libidineuses, IL ne fermait jamais la porte de son antre tant qu’il
ne requérait alcôve ni confessionnal, son oeil se relevait,
guignant la silhouette, parfois IL délaissait sa table magistère
pour aller savourer en perspective de contre-jour l’onduler d’une croupe, le
délier d’une hanche gagnant en nonchalance de qui se sent
épié l’écran de l’ascenseur à dix mètres de
là. Cette pratique, IL la conserve même en Maison Commune,
espérant malgré l’âge et les désillusions qu’un jour
en volte-face l’objet alors de son désir enfin lui parlera.
Mélanie
passait donc au long de son couloir, IL s’en émut. Trois lustres ont
passé, et IL ne peut savoir quels furent les symptômes
éveillant tout soudain la prescience du possible à dérober
d’un cil les courbes de la belle. Le port, sans doute, y joua un rôle.
Mélanie est d’une taille grande pour les forêts
équatoriales, elle n’est cependant ni liane trop fragile, ni tronc
impressionnant d’Okoumé féminin. La voix, grave et posée,
car Mélanie parlait, un jour elle a stoppé devant la porte du
voyeur, elle a franchi le seuil, s’est enquis de technique, puis elle est
repartie mettre en application les conseils de sagesse du Kulutu
blanchâtre. L’assiette du regard, et celle du sourire, quand
Mélanie sourit, et qu’elle baisse la tête, comme en instinct de discrétion,
ses lèvres s’illuminent à l’émail de ses dents, puis la
nuque se dresse de celle qui assume, elle a de la gaieté jusqu’au bout
de son nez. La peau de Mélanie, et d’abord son pigment, ce n’est qu’un
peu plus tard qu’il a senti le frais des douceurs de sa peau, Mélanie
n’est pas sombre, la nuit sa silhouette se découpe dans l’obscur de la
chambre, Mélanie n’est pas claire comme lait au café, on a su la
doser tel un parfait mélange.
Mélanie
est un tout.
Lorsqu’IL
la voit quitter sans autre commentaire la consultation qu’elle avait
générée, il ne peut s’empêcher de soupirer tout bas,
qu’il est bien regrettable, ce devoir de réserve. Et puis n’y pense
plus, tant les contraintes abondent, de lieu, de temps, d’espace, de distance.
Aborder
Mélanie, mais où, certes pas en public, les bonnes âmes
n’attendent déjà que trop les faux-pas protocolaires de
l’influent petit blanc, mais quand, leurs loisirs se déroulent en mondes
différents, Mélanie ne fréquente pas les hôtels
où se détend l’Européen du dimanche, elle ne quitte
presque jamais, IL le sait, IL s’est renseigné, en discrétion, sa
propre parentèle et son époux en jalousie, en quels lieux
l’abriter, chez elle comme chez lui sont pleins de chausse trappes, les bars et
restaurants sont pavés d’intentions on ne peut plus bavardes, mais
surtout, que lui dire, avec la platitude, outrecuidante, d’un sexe qui se veut
dominant s’il quémande, vous êtes belle, ma Mie, et je vous veux
séduire !
Pourpre
est la confusion qui recouvre son front rien qu’à penser le rire,
interloqué, de Mélanie oyant le discours midinette de celui
qu’elle croyait statue du commandeur, envoyé métropolitain,
redresseur de leurs torts à eux, sous-développés
martyrisant par désinvolture atavique les beautés originelles
d’une bureaucratie importée dont lui était le chantre. Que dire
donc à Mélanie, qui ne ruine d’emblée la piètre
tentative de leur rapprochement ?
IL ne
sait toujours pas aborder les prémisses d’une relation souhaitée.
Le timide ancré dans une enfance à l’ombre d’un père
omniprésent autant que silencieux le rend absolument inapte à
provoquer. Il ne peut qu’accrocher le grappin du désir à la lisse
évidente de la quête d’autrui, lorsqu’elle vient flotter, au
hasard d’un mouillage, à quelques encablures de ses hésitations.
Le cas de Mélanie semble désespéré. Ni bord
à bord, ni de conserve, IL n’a aucun pilote, et leurs navires
s’éloignent.
Et puis
demi-hasard, celui auquel IL croit, celui qui fait survivre, supplée
l’inopérance de l’infirme social. Maison Commune décide de
l’expédier une maigre quinzaine officier dans un cours vers l’Océan indien, Mélanie apprend-il y
participera.
La chance, marraine bienveillante en son intermittence, l’a fait quitter
sa base encore dix jours avant. IL a pu ce faisant s’exempter des fadaises
qu’il avait préparées pour tâter le terrain.
Dépaysée, Mélanie ne lui devrait-elle pas de la
reconnaissance, juste pour sa
présence, élément familier du lointain Estuaire,
Mélanie pencherait, alors, peut-être, qui sait, vers ses bras dont
IL voulait lui dire à l’avance qu’ils seraient secourables.
Les effets d’une approche aussi fade que limpide lui furent
épargnés grâce à Maison Commune, pour qui le sien
périple devait d’abord inclure un tour parmi des terres inconnues aux étudiants directs, venus de
maints pays d’Afrique acculturée recueillir le savoir des bouches
omniscientes de l’oracle technique.
L’avion se pose ainsi en port d’une grande île. Les tours et les
détours pour l’amener ici lui ont fait oublier le retors de ses plans.
Lorsqu’IL débarque donc en fraîcheur d’arrivée, c’est tout
en naturel qu’il s’en va lui serrer une main amicale, celles de
Mélanie sont seules qu’il
connaît parmi cinquante et quelques d’une classe attentive.
S’il avait ruminé quelque dessein soudard pour tenter
Mélanie en nocturnes couloirs, et sans doute l’avait-il dans un coin de
sa tête tout agencée de vice, IL se retrouve vite Machiavel
dépité. La Grande Ile est alors en prurit socialiste. Les
étudiants plancheront donc à la dure, dortoirs communautaires
mais ségrégationnistes ne les éloigneront pas des lieux du
dispenser de la bonne parole. Pour les conférenciers, leur sort est
différent. Il convient de flatter la nomenklatura, l’hôtel qui les
accueille est constellé d’étoiles, éloigné de
surcroît des miasmes de la ville aux tentations lubriques.
Les choses s’avèrent donc absurdement limpides : le voila
encloîtré, et Mélanie pareil, le portique les
séparant mesure au plus bas mot dans les vingt kilomètres. Le
constat est amer, le goût en est
saumâtre, d’autant plus qu’au contraire des condisciples mâles,
Mélanie avalise en soumise douceur la rigueur hébergeante de
leurs hôtes. Point d’espérance folle pour lui, de se
dépayser un peu le corps aussi. Il avait cependant coutume de le faire
presque à chacune de ces sorties dont la Maison Commune alors
n’était pas pingre.
Point de ces fulgurances sur le fleuve Congo, sa première
maîtresse aux dents étincelantes, sa première piqûre
en retour de campagne, Epouse avait d’ailleurs partagé les microbes
d’abord et le remède ensuite, mais ne s’était pas plainte, si faute il y avait commise de sa part, elle
avait entre-temps jeté sa gourme aussi, Epouse ne crachait pas sur les joies de la chair, le conjugal
étant, pour elle comme pour lui, plus un nid, un refuge, qu’une ceinture
obscène de chasteté factice, et point de ces palabres dans un
village Fang, attendre qu’un collègue en mal de compagnie, la sienne
avait été triée dès leur entrée au bar,
égrène interminable le chapelet de ses ancêtres, pour
s’assurer que celle qui lui ferait honneur ne commettrait alors pas d’inceste
aux yeux des mânes, point non plus de ces coups, hâtifs, à
la porte du jour, la route attend, et point de silhouette en jeunesse de l’aube
qui s’exclame de honte pour être ainsi surprise dans la nudité
folle d’un lever en fanfare, certes, point d’arguties, sordides, sur le prix de
présence, de suppléments grattés pour perdre au casino,
point de colifichets opimes mais naïfs, ce vaste chapeau rouge, les
tresses en raccroc sur un crépu bien court, la bouilloire électrique
dont on a tant rêvé dans la
case tutsie.
Pour une fois, mission n’aiderait pas à son dévergondage.
La morale du peuple, celle dont on veut feindre de croire qu’il y
aspire, aura le dernier mot. Le dernier mot ? Voire … censeurs sans le
savoir lui fournirent l’outil pour les contrecarrer.
Son statut était tel en séjour de Grande Ile qu’il lui
était acquis voiture et conducteur. Ce dernier, aujourd’hui encore IL
chérit sa mémoire, prenait en pied de lettre les instructions
reçues : mise à disposition totale, nuit et jour,
kilométrage illimité, discrétion garantie, services
disponibles, entregent, savoir-faire.
Lecteur, il te faut cependant lui rendre une justice. Quelles que soient
par ailleurs les turpitudes où tu le vois se complaire, IL n’avait pas
alors, du moins de prime abord, compris les ouvertures qu’ainsi l’on
ménageait, les brèches qu’il pourrait commettre dans le mur
annoncé d’une abstinence décadaire.
Le cours se déroulait depuis deux jours à peine lorsqu’un
événement vint le dramatiser. Jaloux du découcher de son
premier bureau, un époux acariâtre avait fait prévenir, par
le truchement de son Ambassade, une douce stagiaire d’Afrique occidentale que
l’un de ses enfants se trouvait au plus mal, qu’il exigeait les larmes de sa
mère avant de défuncter de ce que l’on dénomme une courte
maladie, pour ne pas susciter l’ire plus grande encore des démons dont
c’est là, en fait, l’œuvre immonde.
La pauvre est toute en cris, en désespoir furieux, en soubresauts
de rage au manque de nouvelles, remue le ciel, la terre, obtient par ses
suppliques un billet de retour, informe son mari du retour imminent, se rue
vers son avion retardé de douze heures, apprend en revenant par un
consul hilare que la nouvelle est fausse, l’enfant se porte au mieux, le
conjoint simplement voulait par stratagème qu’elle se rapatrie car il la
craint volage, empoigne ses valises, clame orbi et orbi qu’on ne l’y prendra
plus, disparaît vers Paris concocter chez son frère une vengeance
telle, que le pili pili lui semblera sucré, au monstre infanticide dont
le village l’a dotée …
Comme les autres, les filles, bien des garçons ne voient rien
là que de très normal, les femmes sont des garces qu’il faut bien
régenter, à preuve, eux n’ont-ils pas chacun, de par chez eux,
une liasse de maîtresses, malheur du portefeuille, épuisement des
sens, pas de reconnaissance, c’est l’homme qu’il faut plaindre, ces chiennes
nous contraignent, par leur impertinence,
aux manœuvres dont elles oublient ensuite qu’elles sont
garde-folles, Mélanie compatit à la douleur de l’autre, mais
Mélanie s’inquiète. Non tant de son époux, il est certes
jaloux mais elle ne pèche pas, que de progéniture. Puis le pays
fait mal, quand il est si lointain.
La formation spartiate, une monnaie non convertible, des techniques
brinquebalantes, ne lui permettent pas d’appel de son dortoir. IL l’entend qui
s’en plaint à une condisciple, et c’est en secourable qu’il propose son
aide : le palace est dote de liaison satellite, entre compatriotes,
entraidons-nous un peu, si vous le voulez, mon téléphone de
chambre est à votre disposition, ce soir, après le cours,
partageons la voiture, chauffeur ne regimbera pas à vous raccompagner après
le rassurant d’un babil familial.
Mélanie accepte, le chauffeur ne saurait regimber, les voici donc
dans sa chambre. Mélanie qui tapote, fébrile, les touches
secourables, la sonnerie, le décrocher, Mélanie qui sourit, comme
elle sourit bien, se dit-il en contemplant, indiscrétion contente
après la bonne action, la perle de ses dents, le pourpre de ses
lèvres, le velours de ses cils qui joignent des pommettes au relief si
bronzé dans le soleil couchant, Mélanie qui raccroche, qui sourit
derechef, mais cette fois pour lui, lui dit que tout va bien, la fièvre
du petit s’évanouit en quinine, Mélanie remercie, elle va le
laisser, ne veut pas abuser, ni de sa bienveillance, ni de celle du conducteur,
Mélanie va partir, lui tend quatre billets pour prix de la quiétude,
sa main à lui refuse, lui dit que rien ne presse.
Mélanie se rassoit, ils parlent.
Ils ont parlé longtemps, ils ont parlé Paris, un peu
l’Afrique, ils ont parlé boutique, enfants, écoles, livres,
loisirs, ils ont parlé des blancs, ils ont parlé des noirs, et
plus ils ont parlé, plus IL la regardait. A l’écouter des yeux,
IL rencontrait les siens, les cils de Mélanie alors faisaient
écran. Le soleil s’est couché, pourtant IL croit parfois
décerner comme un pourpre aux joues du vis-à-vis. Mélanie
tremble un peu, il fait nuit tout à fait, et Mélanie se
lève, altière, superbe, inaccessible, constate-t-il, aux feux
prématurés de sa concupiscence.
Acceptant le retour, IL obtient cependant de partager en frère
avec son conducteur le bonheur limité d’amener Mélanie par la
digue fantôme, qui tranche les rizières et l’ombre des
zébus jusque devant la porte d’un chaste séminaire.
A peine a-t-il eu droit à quatre doigts furtifs lui effleurant la
paume, muet remerciement de Mélanie quittant une voiture sombre
où IL n’a rien osé. Ce soir, chauffeur, je veux être Grand
duc, continuer dans les bouges, il me faut boire, il me faut étancher la
soif de Mélanie … Ils burent.
Le lendemain était de céphalée. IL trouve cependant,
à l’heure de popote, seuls les moments prandiaux lui permettaient de
joindre tel ou telle des élèves hors de son magistère,
assez de force en lui pour dégager son crâne, aborder
Mélanie, lui dire mièvrement, entre manioc et plantain, combien
il eut plaisir à leur gai bavardage, combien il compatit de la savoir
inquiète, et que son téléphone, bien sûr, l’attend
ce jour aussi pour renouer le contact.
IL est debout, domine Mélanie. Les yeux qu’elle lui lève
n’ont pas de cils écran, jamais ils n’ont brillé de cette
profondeur, et c’est lui qui rougit lorsqu’une voix plus grave le remet
à la place où elle l’a trouvé : non, pas de
téléphone ce soir, l’excès créé les
soupçons, deux fois chez vous et mon mari gamberge, mais la
conversation, ma foi, bien sûr, l’arrangement d’hier me convient s’il
vous sied.
Elle a dit oui, c’est un oui, oui au parler ensemble, oui aux liens qui
se créent, oui à l’égalité, il m’a fallu deux ans
de tâtonner l’Afrique pour qu’enfin l’autochtone m’accepte individu et
non ancien colon, c’est un refus sublime, celui de Mélanie, qui vient
ici de nier le fait de dominance, le mur des différences.
Lecteur, si tu souris à ce bel enthousiasme, c’est que tu n’as
jamais connu la solitude d’être tout entouré. Alors c’est toi
qu’il plaint, car dans tes certitudes, tu n’as pas reconnu Lapin ni
Mélanie lorsque tu les croisais.
Sa chambre seconde fois accueille Mélanie. IL tourne dans sa
tête en contemplant la vue, grisâtre, de la ville, la phrase
rituelle pour entrer en matière, proposer une boisson, sonner le room
service, trouve les mots qu’il faut, se retourne pour les prononcer avec juste
ce qu’il faut d’ampoulé bienveillant. Sa bouche reste ouverte et sa
gorge sans voix.
Mélanie est en feuilles, Mélanie est en chair. Pendant
qu’IL devisait avec sa stratégie, la porte à peine
refermée, elle s’est dépouillée de tous les attributs qui
nous séparent de l’état de nature. Valdingue chemisier,
dégrafé soutien gorge, en corolle la jupe coiffée de la
culotte, nue comme IL en rêvait, noble comme toujours, contournant sans
la voir sa masse éberluée, Mélanie se dirige en certitude
vers le lit qu’elle entrouvre, glisse parmi les draps, tapote l’oreiller, et
lui dit qu’elle attend.
Alors, la tête folle et les yeux qui la fixent, IL arrache à
son tour oripeaux de son corps, court pour joindre la belle offerte à son
étreinte. Lecteur, toi tu le sais, et lui en avait la prescience, la
surprise empêche l’érection. IL avait beau se dire qu’une fois a
suffi, que l’esprit doit pouvoir prendre rang sur le corps, qu’il ne demande en
somme qu’un peu de turgescence, rien n’y fait.
Mélanie s’évertue, déploie l’inexpérience de
son vouloir bien faire, le suit dans ses conseils, dégage la corolle,
humecte le méat, étire un peu le frein, va et vient la mollesse
de sa trompe, pas le moindre signal durable avant-coureur. Pourtant IL
s’évertue, la relaie, s’astique en récidive, transpire le whisky
qu’il ingéra la veille, enfin IL se résigne, son front porte le rouge de la honte et l’effort.
Sarcasmes vont pleuvoir, Mélanie rira bien d’un flasque aussi
durable, chaudes seront les gorges en retour au pays, égayées du
récit d’elle qui doit parfois, sans doute, plaindre au contraire
l’excès de dureté, insatiable, de la pine matrimoniale. Mais
Mélanie n’est pas nymphomane frustrée.
Elle a compris le trouble, s’excuse en demi-mots.
L’avoir ainsi forcé ! Elle ne croyait pas le choquer à
ce point, lui si correct, si réservé, si pudique en un mot, trop
peut-être. Depuis des mois, elle l’a bien senti, IL n’ose pas, IL n’ose
rien. Alors elle s’est dit, je prends les choses en main, un petit rire, triste
en dernière note, la parcourt à ces mots, elle effleure l’engin,
inopérant, qui pendouille toujours, sinon nous quitterons la Grande Ile aussi vierges que nous l’avons
connue, et moi je le souhaitais, le souhaitais pour de vrai, cette rencontre
folle, alors j’ai provoqué, je pensais, vos regards, que je pouvais vous
plaire, pardonnez-vous l’offense, je ne la voulais pas …
C’est presque en un sanglot que Mélanie conclut.
Et lui dans un seul geste essuie le front du mâle absent du rut, et
la larme qui perle en oeil de Mélanie. Sa voix qu’IL souhaitait ferme en
ton masturbatoire s’émeut à expliquer les ressorts
débandés, parle de défaillance en nuit des Philippines.
Puis encore une absence, impotence deux jours
pleins, de surcroît conjugale.
Une fête du terroir parisien, leur tente était
plantée. Epouse et lui en compagnie d’un couple d’amitié, eux
tous jeunes mariés, depuis quatre ans à peine. Ils avaient
voyagé l’Europe en compagnie, l’homme et lui étudièrent
ensemble dès la fleur de leur âge, elles se fréquentaient,
sortaient du même village. Bref une intimité qui semblerait
permettre, force boisson aidant, les pires privautés.
Lui et femme de l’autre s’éclipsent au clair de lune, joignent
catimini tente pour la débauche. Mais ils avaient tant bu qu’ils tardent
à consommer. Son fer est enfin prêt quand ils se font surprendre.
Leurs nudités laiteuses s’offrent aux contempteurs, les conjoints délaissés
dont ils avaient pensé qu’ils adultèreraient aussi de leur
côté.
Rapatriement honteux chacun chez
soi, chacun pour soi.
Lorsque le lendemain, vinasse et honte bues, IL veut se disculper en
honorant l’Epouse, rien ne darde, mais rien, voyez-vous, Mélanie – ils
ont longtemps gardé pratique voussoyante, en respect mutuel, aussi pour
éviter lorsqu’ils se rencontraient en présence de tiers que l’on
ne s’interroge sur leur intimité -, pas le moindre sursaut, avec vous
pour le moins je prébandai un peu, et ce rien qui durait, jusqu’à
ce que l’Epouse aille quérir chez l’autre une assurance vraie que leur
égarement ne dura que trois heures et ne reprendrait pas, c’est alors
seulement que sa conscience à lui accepta le pardon, la hampe de nouveau
a pu se redresser en grotte familiale. Le résultat, c’est Fille
aînée.
Mélanie l’écoutait qui divaguait ainsi sur les
péripéties d’une queue vagabonde mais malgré tout peu
fiable. Comme ses doigts scandaient sur la verge voisine les strophes du
récit de ses déconfitures, les gestes et l’histoire enfin le
tonifièrent. Et IL put enfourcher cette pouliche d’ombre, le sperme
jaillissait quand le soleil tombait. Mélanie qui recueille cette semence
lasse. Mélanie qui ronronne au
flic floc d’un mi-plein vaginal, l’embrasse doucement, l’entoure dans ses bras,
et qui lui dit : Merci. Mélanie qui ajoute, en crainte
soulagée : je suis contente, vraiment, que l’on ait pu le faire …
Désormais la Grande Ile fut île Mélanie. Ils se
quittaient si peu que leur secret polichinait. Ensemble aux heures studieuses,
isolés méridiens, enfournés limousine dès la diane
sonnée, retour presque aux aurores par la digue complice, le cours dans
son entier les avait devinés, bien sûr on jalousait, mais on les respectait.
Ni persiflage, ni ragots, l’hybride de leur couple faisait alors partie
du quotidien des autres, comme s’ils apportaient à ces stagiaires
tristes un peu de réconfort par l’évidence brute qu’un ailleurs
existait.
Mélanie cependant culpabilise un peu. Elle se demande encore, non
tant si son époux aura vent de ces frasques, elle sait que le tam-tam ne
porte pas si loin, plutôt si la débâcle qui les inaugura
n’est pas due quelque part à une faute d’elle. Lui se doit d’accepter un
rôle initiatique : Mélanie veut durer, mais pour y parvenir
ne saurait demeurer une ignare du sexe.
Ils sont donc convenus, puisqu’ils étaient en stage, que les draps
eux aussi abriteraient des cours :
l’attouchement d’abord, la main doit être douce sur la main de l’aimé,
il lui faut effleurer le duvet sur la peau, la sentir grumeler au souffle de
tes lèvres, l’humecter mais à peine d’un baiser vagabond, et puis
tu dois porter la main que tu honores vers la grotte entrouverte ou affleurent
tes sucs, cette main trop puissante il te faut la guider, pointer le doigt
doublé qui frôle tes parois, extraire doucement les phalanges
humides avant que dans la vague ton corps ne s’abandonne, les remonter
phalliques pour qu’il se reconnaisse, mais ne pas lui laisser non plus sa latitude,
des lèvres à nouveau se pourlécher d’odeurs, ces
lèvres tu les dois alors me les donner, et quand nous partageons les
saveurs du baiser, cette main désœuvrée je la rends à
ton ventre, ton bouton frémira, tu m’enserres à ton tour,
remonte, descend, ressac le long du membre au rythme de ton corps, mes doigts
sont en triplé affairés sous ton mont, la pince qu’ils ont
créée s’ouvre et clôt en cadence, le heurt sur ta paroi,
alors que tu franchis le rebord de mon gland,
la douceur se transforme, tout ton corps me l’intime, en saccades d’approche de l’électrique ciel, mon
sexe, tu le sens, prend taille raisonnable, il faut bouger un peu, ton buste se
rallonge, mes lèvres se détournent en bourgeon de tes seins, les
tiennes magnifient en calice du vit, suce, suce, plus fort, je tête et je
t’enfourne, ton bonheur est tactile quand buccale est ma joie, Mélanie,
oh ! Mélanie, j’aime tes yeux, les perles que j’y vois sont
trop-plein de liqueur…
Les leçons les plus belles hélas ont une chute.
Mélanie à peine
certifiée, il leur faut déserter Cithère enfin conquise.
L’Afrique a le secret des transversales impossibles. Pour regagner leurs
pénates, le plus court imposait de traverser Paris, où elle
séjournerait le temps de quelques courses en havre colonial. Et comme
ils avaient pu, complicité dernière de leur chauffeur d’amours, se garantir deux
sièges côte à côte, ils ont passe la nuit de Grande
Ile à Paname la main pleine de doigts indissociablement.
Cette nuit fut la seule jamais qu’ils complétèrent.
Le retour en bourgade capitale les avait distendus dans leur
intimité. Se voir au vu et su devenait impossible, il leur fallait
à tout moment réfréner les ardeurs même de leurs
regards, la suspicion est prompte sous toutes latitudes.
Quelques soirées pourtant leur réchauffaient le cœur.
Autant qu’elle pouvait, c’est-à-dire chaque jour où
l’époux voulait bien condescendre à la corvée d’enfants,
l’on ne pouvait à la sortie d’écoles laisser les chérubins
rapatrier à pied, Epouse s’en chargeait, mais d’autres partageaient,
Mélanie subreptice rejoignait son bureau, l’heure sacramentelle des cars
de l’entreprise avait vidé les lieux, ils fermaient bien la porte,
tuaient toute lumière, écartaient le bureau et repoussaient les
chaises.
Ils s’aimaient en chuchotant dans la pénombre. Debout en
encoignure, ses mains investissaient les larges emmanchures du boubou
convivial, les doigts qui rejoignaient la douceur de sa peau, fraîche du
crépuscule et chaude du désir. Accroupis long du mur, côte
à côte explorant les plis de l’autre chair, Mélanie
tâtonnant la boucle de ceinture, et lui qui découvrait le ferme de
ses cuisses. Allongés corps sur corps et presque ton sur ton, la
moquette absorbait les cris et puis les taches…
La lune pénétrant l’angle de la fenêtre donnait
l’heure fatale où il fallait cesser, difficile parfois de redresser des
membres dont le souhait demeure, détente après coït.
Une fois seulement parmi les deux années où ils furent
ensemble en presque séparés, aurait-il pu prétendre
à retrouver la Mélanie première, celle de la Grande Ile.
Avec la complicité, financière, de ses hôtes
quinquennaux, Maison Commune avait résolu de l’envoyer porter haut le
flambeau des valeurs sociétales dans un lointain colloque tenu à
Mexico. Comme d’accoutumée, le trajet se devait de transiter Paris.
Il s’avère, coïncidence semi-fortuite, que cette même
Maison avait, quelques jours auparavant, accepté dans sa munificence
d’expédier Mélanie vers un nouveau perfectionnement,
celui-là, hypocrite surprise, tout aussi parisien.
Les fils de leur complot étaient aussi bien noués que ceux
devant plus tard, une autre décennie, lui faire partager une
dernière fois la couche du Hoopoe en souffrances de Londres.
Mélanie réside chez une sienne amie, pas besoin d’artifices pour
lui téléphoner, la marmaille et l’époux se morfondent au
pays. C’est donc tout en quiétude qu’ils peuvent se prévoir. Elle
lui choisira un hôtel simple et calme, ils se rencontreront en fonction
de ce choix, le jour de l’arrivée sera également l’unique de
leurs soirs. IL n’osait pas alors, bien jeune bureaucrate, tirer trop sur la
corde des escales payées.
Veille de l’envolée, Mélanie guillerette signale la
réservation, elle a tout repéré, qu’IL s’installe et
l’attende, vers les vingt heures au plus. Lui prend note, mordille cependant la
pointe de son bic, le nom de cet hôtel, la rue ou il se perche, lui
semblent familiers. Butte aux Cailles … Poésie ornithique,
récurrence de la gastronomie ? Non, c’est plus que cela, est c’est
la catastrophe : le quartier désigné par ce plaisant vocable
est à deux encablures des lieux de Belle-Mère, sa mère
à lui, qu’IL avait décidé de ne pas avertir de son soudain
passage, pour ne pas obérer le temps mélanésien.
La donne est bouleversée. Plus moyen avant de prendre l’air
d’avertir Mélanie, de lui faire changer
leur adresse de stupre. Et plus moyen
non plus d’ignorer Belle-Mère, IL ne peut garantir son bel
incognito si près du pré-carré qui vécut son
enfance.
IL a donc sacrifié Vénus à la popote, informé
Belle-Mère, radieuse de surprise autant qu’éberluée du
prompt de ses mouvements, requis préparation de chambre de jeune homme,
informé toutefois qu’il dînerait “en ville” – c’est ainsi que chez
lui on disait Rive droite -, bien sûr sans découcher, qu’au
lendemain, en déjeuner, il saluerait bien fort l’oncle, la tante, la
grand-tante et le petit cousin, rameutés à grand hâte
autour du Fils prodigue. IL s’entortille ainsi dans les rets familiaux, Mélanie
devenant visée de second rang.
Tu peux bien t’étonner, Lecteur, de cette issue. Toi qui as moins
vécu, peut-être, que ce jeune homme, tu avais discerné bien
des voies pour s’extirper du piège voisinage : Belle-Mère
à son âge ne grimpe pas la butte passée la nuit
tombée, entrée dans la soirée, l’hôtel de convenu ne
générera pas de rencontre
fortuite, quand Mélanie viendra, le ciel sera bien sombre, il
leur sera facile d’émigrer dans l’auberge qu’IL leur aura choisie
aussitôt qu’arrivé, en discrétion lointaine de ses jeunes
pénates, pour regagner ainsi la maîtrise qu’il sied de leur temps,
de leur lieu, de leur unicité. Et tu l’as deviné, Lecteur, s’IL a
tout faux en panique de lares, s’IL répète déjà les
erreurs londoniennes, c’est en fait que la peur, en lui, est plus subtile.
Ce qu’IL craint en ce jour venant de Mélanie, ce qu’IL craindra en
ELLE presque dix ans plus tard, c’est de devoir choisir au lieu que de biaiser.
Alors, le choix de Mélanie, IL ne veut pas le faire, je veux dire,
IL ne veut pas choisir Epouse ou Mélanie. Dans ce cas IL impose
contrainte de Belle-Mère, à Londres il choisira de rester
contactable, femmes épouvantails effrayent ses maîtresses, mais
dans aucun des jeux IL ne s’avoue coupable. Mélanie, cet hôtel,
c’est toi qui l’a choisi, Hoopoe de mes amours, comment pouvais-je donc,
martyre du pylore, prendre soin de cacher le nid de nos étreintes ?
Puisqu’IL n’est pas coupable, il redevient faraud. Guilleret il s’en va
au point de rendez-vous, entre l’hôtel choisi, annule réservation,
indemnise, royal, le tenancier qu’il délaisse aussitôt pour
s’embusquer, fin stratège, en terrasse cossue d’où IL pourra
épier les pas de Mélanie.
Les
talons sonnent, IL la hèle. Elle le considère en surprise du
soir. Celui qu’elle espérait, s’il a même visage, devrait en ce
moment se morfondre les doigts ou frapper le champagne pour hâter la venue des jambes
africaines. Sans vergogne IL détaille le sort qui les accable, le temps
leur est compté, sa mère s’inquiétera, Mélanie doit
rentrer à des heures possibles, la banlieue qu’elle vit la nuit est
dangereuse, mangeons tout de même un morceau par ici, la cuisine est
correcte, je peux la garantir …
Mélanie ne sait plus par quel bout attraper la couleuvre qu’IL lui
tend en plat de résistance. Elle avait tout prévu pour une nuit
de joies, demain ils auraient pu faire l’amour aussi, de l’aurore à
l’avion, le temps ne comptait pas, tout était arrangé, son amie
est complice, si l’époux appelait, pourquoi le ferait-il, les
réponses sont prêtes, colloque provincial l’éloigne de
Paris, une si belle échafaudée, et toi tu l’as détruite.
Mélanie en pleurerait, rage et dépit mêlés. Comme IL
sait cependant prendre son air penaud, comme il s’excuse tant d’avoir perdu le
froid du sang qui le travaille, comme IL promet, qu’il jure, n’aimer qu’elle et
rien d’autre, Mélanie assoupit sa hargne et ses regrets.
Sortir du restaurant, ils passent devant l’hôtel qu’IL a su
refuser. Alors, inconscience sublime, de qui n’a pas de honte, IL dit :
Voyons donc si la chambre par hasard n’est pas libre. Elle était
Mélanie déglutit encore cet orvet, ils sont montés, le
tenancier accepte qu’ils visitent les lieux, visite seulement, bien sûr.
La visite a connu un temps l’horizontal, mais ils n’ont pas
souillé les draps ni le sommier. La hâte de leurs corps, ils ne pouvaient
la feindre. Le lit n’est pas défait, mais ils l’ont fait grincer. Alors,
encore, IL aurait pu commettre le geste du bon sens de celui qui accepte tout
le bonheur offert : prévenir réception qu’ils restent
à coucher, n’avait-il pas payé, somptueusement, le droit du
non-loger, téléphoner Belle-Mère, informer que la
soirée se prolongeant en rires, IL avait résolu de rendre la nuit
blanche, et puis fermer les yeux sur la conque sublime, aimer comme il en
crève l’offre de Mélanie.
Mais IL ne l’a pas fait. Dès que sa queue est basse et
Mélanie vêtue, ils quittent leur possible. Le taxi du retour,
Mélanie s’y enfourne, accepte en hétaïre les billets qu’IL
lui tend pour le prix de la course. Lui retourne en marchant vers sa
mère et son lit. La tête lui fait mal d’avoir trop
décidé, sans le vouloir en somme, des liens qui sont ruptures.
Mélanie n’a jamais tout à fait pardonné son refus,
cette nuit, d’étoiles d’avenir. Elle venait à lui pour lui donner
demain, c’est demain qu’IL refuse au saint nom d’Aujourd’hui.
Mais sans le pardonner, IL croit qu’elle a compris l’indéfectible
pleutre qui aime sans compter dès lors que rien ne change, celui qui
voudrait tant avancer sans se mouvoir, celui dont grand souci reste
l’immobilisme, qui croit aux synergies quand c’est l’autre qui bouge.
Mélanie comprend bien, mais elle aime vraiment. Lorsqu’ils ont
retrouvé bourgade capitale, leurs chairs se sont mêlées
parfois en discrétion. IL a su la toucher aux cordes vibrato,
Mélanie sait faire sourdre le liquide divin, Mélanie sait danser
la danse de l’amour et rythme son tempo
de hanches africaines.
Maison Commune rapatriait. Mélanie a pleuré lorsqu’ils se
sont quittés. Quant à lui,
à peine s’il a vu, ce
soir, sur la moquette, des gouttes
lacrymales qui diluaient le sperme.
Aujourd’hui cependant, route vers le Vermont. Les buts de leur voyage
d’à peine une triade étaient hiérarchisés.
Il s’agissait d’abord, et
c’était l’officiel, pour ELLE de visiter une amie sienne et
chère, qu’IL appellera Lyz. Lyz avait une histoire en somme très
banale. Fruit universitaire et diplômée de lettres, elle s’est
entichée de l’un de ses mentors. Le larron n’avait pas attendu
l’étudiante, son foyer existait, était nanti d’enfant, il
hésitait beaucoup à faire le grand saut. Depuis longtemps sa Lyz
avait coupé ses tresses, des rides lui marquaient le coin zygomatique,
les cycles avaient fui et ils n’étaient qu’amants. Lyz a donc
décidé, un de ces fameux jours où sans savoir pourquoi
l’on résout qu’on décide, de s’éloigner de feux qui ne
voulaient pas prendre, choisi de s’exiler, mais pas trop loin, jeté son
dévolu sur les pentes du Vermont, quelques heures seulement de
l’Université. Depuis elle s’étiole en librairie locale, attend
que sonne l’heure au cadran de sa vie, frémit à chaque fois qu’un
geste doctoral lui fait imaginer qu’enfin le ressort bande, et que va lui
échoir cet époux schizophrène.
Hoopoe lui accourait bien sûr soutien moral. Elle n’hésitait
pas, cependant, à pousser la bonté jusqu’à lui remuer un
couteau dans la plaie.
Avaient-elles avec Lyz quelque
pari secret ? Lui se sent en tout cas produit taxidermique, trophée
que l’on exhibe en retour safari. Un exemplaire unique, ma chère, si le
croyez, un mâle plus qu’adulte, arraché à sa horde, docile
comme un bichon, plus imposant qu’un ours, présentable en salons,
librement enchaîné, il m’a remis la clef, tâtez, mais
tâtez donc, c’est un morceau de choix, étalon-percheron, il fera
du service.
Second motif, davantage pommelé, était
la forte urgence qu’ils ressentaient tous deux d’échapper quelque peu
aux glaces de custode. Newark les connaissait désormais jusqu’aux
ongles. Ils avaient écumé, sous la houlette maternelle, tout ce
que voisinage comptait de connaissances. L’histoire
répétée, le bleu de leurs amours, le serein de leur ciel,
les pourpres de la Chine, l’avenir si brillant qu’il les éblouissait,
les enfants qu’ils auraient, blonds et bruns à la fois,
l’indéfectible lien entre leurs continents, le progressisme mou, la
victoire espérée, ou la victoire crainte, de l’âne ou
l’éléphant, la culture à trois sous, l’écologie
discrète, la religion derrière, la religion devant, le cancer du
poumon, le graillon hamburger, chardonnay et syrah, merlot de Mondavi, le hot-corn, le pop-dog, salades composées, le
tennis, la télé, les sundae, les pizzas, la barre au creux du
lit, la laverie, les écureuils, les plantes et les photos, les
écureuils, la laverie … On se lasse de tout, même au Connecticut.
Ils avaient donc besoin, disaient-ils, d’un peu se ressourcer.
Mère
leur a prêté un des monstres roulants. L’autoroute les mène
vers les plaines du Nord. Ils ont fait une escale car ils voulaient
s’étreindre seuls au cœur d’une auberge où dormit
Washington. Ils ont un peu trop bu, car on n’y fumait pas.
Au
moment du lever, comme ELLE parcourait en galop d’exutoire les bois
avoisinants, IL s’enquiert d’un cadeau pouvant emplir ses mains lorsqu’ils
arriveraient, parcourt chaque travée du drugstore de céans, fixe
son choix : puisque Lyz est restée une presque jeune fille,
puisqu’elle cherche l’amour et quête la douceur, une peluche est bonne
à ce cœur délaissé.
Puis IL
n’a pas besoin de trop se raisonner. L’étal offre à ses yeux un
délicieux lapin, IL ne peut décemment refuser le symbole. C’est
donc un lagomorphe qu’il saisit
aux oreilles. A ELLE qui s’étonne, le nounours est plus proche des
coutumes locales, IL dit qu’il faut surprendre en première rencontre,
que s’IL banalisait, il paraîtrait moins digne de son amour d’Hoppoe,
donc la rabaisserait faute de qualité, que le lapin en outre origine de
Chine, et là IL affabule, mais ELLE l’ignorait. D’ailleurs puisqu’il
nous faut bien sûr le baptiser, nommons-le donc Tuzi.
Elle
accepte l’idée, le cadeau sera fait. Elle doute pourtant. Un moment IL a
cru s’être trop découvert, lorsqu’ELLE a vérifié au
dictionnaire de poche qu’en Chine les Tuzis étaient des animaux. IL voit
qu’ELLE a flairé, en huppe bien formée au subtil de la
pêche, anguille sous une roche, mais ne sait pas encore quel caillou
retourner.
Dans
tous les cas, lâchement IL jubile intimo pectore : hommage fut rendu
au Lapin de ses rêves, celui qu’IL rejoindra même si son amour, car
IL veut croire encore à la pérennité, se dégonfle
trop vite sous la pression du monde. C’est par une peluche qu’IL vient de
renouer avec la tentation de rebrousser chemin. Et c’est le même jour
qu’IL pose interurbain le premier des jalons d’un possible retour, un simple
coup de fil pour dire sa non-mort, Fille cadette est là, pour elles IL
ré-existe, c’est important, car on ne sait jamais.
Il
n’était pas bouclé le premier de leurs mois en liens
inaltérables, mais cependant déjà le doute reprenait sa
place au premier rang. Ebloui qu’IL était par les feux de la rampe, il
savait néanmoins que cette silhouette, désormais, il
n’était plus question de lui tourner le dos.
Vermont
s’est écoulé comme il devait le faire, c’est-à-dire sans
bruit. La pluie les a gênés dans leurs joies d’escapade, le soir
ils cuisinaient des plats d’imaginaire, Lyz contait toujours, ELLE y
intervenait, lui s’en allait coucher, attendre qu’ELLE monte, le lit un peu
étroit réduit la bagatelle.
Quand IL
quitte Tuzi pour reprendre leur route, le déluge s’installe, les pousse
vers la côte. Ils avaient résolu de passer une nuit, la
dernière en périple, avant de regagner Newark. L’auberge est
réputée, pleine page des guides, mais l’orage a fait fuir les
autres vacanciers. Les murs sentent l’ennui, le chemin fut de croix, ELLE a
beaucoup souffert en risques aquaplaning. Il ne sait pas, jamais il ne saura,
compatir tant soit peu aux épreuves de l’autre.
IL la
laisse donc seule vaquer à ses affaires, sirote trois whiskies quand
ELLE jacuzzie. La chambre est équipée, IL pourrait la rejoindre.
Ils flotteraient ensemble, ELLE jouirait sans peine, ses doigts et les remous
l’emporteraient de suite, alors puisqu’ELLE aurait engrangé du bonheur,
leur soirée serait douce, l’avenir reviendrait.
Il
suffirait d’un rien. IL l’entend qui clapote, IL l’entend qui l’espère,
mais en fierté coincé ne clame pas d’attente. Alors au lieu d’un
bain, c’est un verre qu’il prend. Une autre décision de son vouloir
l’échec : puisqu’il pleut, lui boudera. Souvent pour le
mal-être, l’absurde est expression.
Bien
sûr IL récolta l’ivraie qu’il avait semée. La soirée
fut glaciale de tous les points de vue. Peut-être même alors leurs
griffes auraient-elles sabré, si par dérivatif ils n’avaient
rencontré, en détour du couloir où ils s’étaient
perdus, un bar encore ouvert à leurs épanchements, la boisson
lénifie les rancœurs des amants.
Les
vacances sont closes. New York derechef, en train cette fois-ci,
Mère a su faire valoir l’inutile dispendieux d’abus de limousine. Une
dernière bise, un signe de la main, exit Connecticut.
Il n’en
est pas moins gendre. Durant les vingt-quatre heures qu’ils pourront consacrer
à la cité de Stuyvesant, Père visitera
leurs quartiers temporaires. Il est en clandestin, voulant hors la
présence de Mère accapareuse pouvoir enfin ouïr de leurs
bouches de miel confirmation sans fard de l’intense bonheur, de
l’équanimité qui désormais l’habite, sa fille dont
l’inconstance parfois l’a fait frémir.
C’est en
bonne conscience qu’ils ont rasséréné le vieillard
bienveillant, qu’ils lui ont fait serment de leur durée profonde.
Il est
bien vrai qu’alors ils ne pouvaient du tout ressentir l’impression de commettre
un parjure. Au moins trois jours déjà qu’ils se sont
déchirés pour la dernière fois …
Vers Porcelaines