Vers le Sommaire
Début juillet,
an II
Lecteur, sais-tu bien qu’IL
hésite en abordant ces pages, celles qui couvriront la période la
plus parfumée de leur cheminement. Ils ont vécu six semaines
à butiner de rose en camélia, sans presque une égratignure
au corset de leur bonheur.
Etant heureux, ils n’ont pas eu
d’histoire en juin et juillet de l’an II. A peine quelques anecdotes, pour
maintenir saveur en bouche, mais rien que d’ordinaire au couple-velouté.
Le
voici donc contraint, pour te narrer ces heures, cruciales, de leur
tout, de commettre allégeance envers une autre Ecole. IL sera
pointilliste en fresques algonquines, quant il eût tant voulu, Lecteur,
avec Diego, t’emporter sur des ailes occultant de leur ombre, gigantesque, le
souffrir de Frieda.
*
·
*
Mirabel n’est pas une prune qui,
à force d’hormones, aurait perdu son genre. Comme chacun le sait,
Mirabel est le nom de l’aéroport international de Montréal,
où les voici rendus, enfin mari et femme.
Ils ont la veille nuit
convolé à Francfort, après avoir, entre Pékin et
Saint-Jean, échangé par téléphone maints serments
d’amoureux. Ils s’étaient déclarés, plutôt IL l’avait
déclarée. Epouse puis Amoç y furent leurs témoins.
Escapade transocéane au motif d’assises internationales, du type
justifiant, en juin de l’an III, leur immersion new-yorkaise.
Ils sont tout étourdis par
les noces nouvelles. Un chauffeur kamikaze les mène au centre ville. Ils
ont cru défaillir tout le long du ruban d’autoroute, c’était
délicieux de frémir en commun.
L’hôtel fut
réservé sur la base hasardeuse d’une liste tronquée. Ils
n’ont pas même pesté contre l’exiguïté. Ils ont
entériné la vue sur cour les privant des pâles
luminescences de l’azur québécois.
Tandis que lui s’échine
à sommeiller un peu, déchirure d’Epouse et retrouvailles d’ELLE
l’avaient fort éprouvé, IL en cuvait encore, sa désormais
moitié furète dans les parages, exploration préliminaire
à la décade qui s’entame.
Quand ELLE le rejoint, IL insomnie
toujours. Lourd est le poids pour lui du décalage, dont douze sont les
heures. Ils décident alors d’affronter le bitume en solidaires.
Pour l’instant, leur projet de vie
se limite à retrouver un vieil et noble compagnon, qui les aime chacun,
ne les sait pas unis, que tous deux ils respectent, dont la narine s’emplira
des effluves de leur bonheur du jour.
Heure venue de la pension,
compagnon n’avait pu totalement se défaire de la Maison Commune. Il y
avait trouvé carrière, voyages, épouse. Lorsque
celle-là crut bon de le laisser seul pour survivre, compagnon s’accrocha
aux autres branches de sa destinée. Il fréquente en septantaine
mûre les repaires syndicaux qu’ELLE et lui ont aussi coutume de hanter.
Pipe, tignasse blanche et voix de
bronze font partie des rites congressistes. Compagnon a ravi leur affection par
charme, anecdotes et carrure. Puisque lui l’imagine en plantigrade sage, il
l’appellera Mishka.
Mishka, s’il est fidèle
à ses escapades d’ancien, devrait avoir rejoint, en jeune sempiternel,
la capitale francophone. Ils connaissent l’hôtel ou il fraye d’habitude,
leurs pas les y dirigent.
Comme ils tournent le premier coin,
leur couple en guilleret se heurte de plein fouet avec une autre paire, elle
aussi fraîchement débarquée, mais de Londres, motif est
invariant. Cette paire, masculine hétéro, forme partie d’un
sextette en devenir, agrégat s’avérant, grâce à leurs
dons saprophytes mais nourriciers, indissociable au fil des jours qui viennent.
Ceux-là joueront beau
rôle au long de ce chapitre. IL veut donc les nommer sans ambages.
Prenant appui sur leur contrée d’origine, il les désignera
Normand, Maurice, Madrid et puis Burma.
Ce sont Normand et Burma qui
déambulent dans la soirée qui coule. Tous leurs yeux papillonnent
trop fort pour envisager sortie commune. Chacun, après effusions
d’usage, reprend donc son bout de chemin.
Elle et lui ont d’ailleurs une hâte égoïste de débusquer Mishka. Ils ne souhaitent pas, en dévoilant leurs plans, risquer de s’encombrer d’une escorte enthousiaste à l’idée de fréquenter le patriarche. En guise de bénédiction nuptiale, ils aspirent à reprendre en trio les délices du blues et la joie confortée, comme ils y avaient goûté en sucreries viennoises plus tôt cette année là, Mishka les avait déjà, semble-t-il, devine.
Ils ont dressé leur camp
près du hall de l’hôtel. Mishka est attendu, leur dit
réceptionniste. L’affût cependant les a laissés
bredouilles. Mishka cette fois là s’absente des débats, ils en
portent regret. Regrette-le aussi, Lecteur. Cette absence te prive de couleurs.
Aujourd’hui encore, IL ignore les
raisons de ce qu’ils ont considéré comme une défection. Le
bouillonnement des heures ne leur permettra pas de rencontrer Mishka, ni
même de s’enquérir, plus tard dans leur an II. Qu’il sache
toutefois, si ces lignes lui parviennent, que leurs primes pensées alors
lui sont allées. Mais qu’il ne geigne pas en inventant le sel dont
présent il aurait stabilisé leur tambouille trop vite aigrie.
Alors qu’en rétrospect IL regoûte à leur plat, l’aigre de
la saveur pointait sous les douceurs dès qu’ils mirent au feu. Mishka en
gâte-sauce n’aurait pu substituer la lourdeur de leur main de cuisiniers
novices.
Ce soir, s’ils sont
déçus, ils ne renfrognent pas. Ils croient encore que Mishka
surviendra, ils parlent d’un retard à l’horloge du cœur. Tout
suants de désir ils regagnent leur antre, la vraie vie commencera
demain.
Lendemain, après salamalecs d’usage en congrégation
diurne, ils s’étaient retrouvés, je veux dire ELLE et lui,
dès le premier midi en restaurant vicinal. Chef débarqué
de France, professionnel celui-là, cuisine du terroir. Le Provence, un lieu qui deviendra sorte de quartier
général pour leurs rencontres de mi-journée.
Malgré, ou peut-être précisément à cause de
leurs dérèglements, chacun attache grand prix à
l’habitude, aux marques extérieures faciles à déchiffrer
sur le galimatias de sols trop piétinés.
Il était convenu qu’une part
importante de l’Assemblée confluerait en soirée vers le logis
d’une délégation. La perspective était d’agapes
fraternelles, nombreuses et protocolaires.
Sextette se regroupe, inconscient
de ne plus être amorphe, dans le milieu du hall. Ils sont comme engloutis
par la masse anonyme, bruyante, d’un orchestre cacophone où ils ne
trouvent pas partition pour la jouer.
C’est d’abord par instinct de répulsion
grégaire, non par délibéré, qu’eux deux rapprochent
leurs épaules de celles de Normand, Burma dans le sillage.
Sous l’impulsion d’un Guide en
fatuité, les décisions ont été prises sans
débat. La démocratie abdique en fin de réunion … Le groupe
bêlant se réattrouperait en un lieu pré-choisi, pré-réservé,
pré-aseptisé, pour un menu pré-fixé à prix
pré-négocié, tables pour trente-cinq pré-retenues.
On embarque en taxis, cohorte pour
la foule. Trois moutons par véhicule. Ils ont, traînant les pieds
mais ne sachant d’alternative, choisi avec Normand char de queue de
cortège. Burma les précède, partageant avec Madrid et
Maurice.
Dès le premier feu rouge,
Normand s’est rebellé. Point d’abattoir de son plein gré. Il
ouvre donc portière au dam, placide, du chauffeur, se rue vers le
devant, instructionne Burma. IL voit Madrid acquiescer, Maurice bouche-béer.
Le flux qui redémarre, ils
choisissent le port au lieu de la colline. Cohorte le notant klaxonne le
rappel. Ils n’en tiennent pas compte, ils rient, ils sont libres, il fait beau.
C’est moment exutoire pour les iconoclastes, moment, unique, de l’audace
proclamée. Ils ont droit de choisir, sans devoir de rapport.
Les voici en vielle ville de
Montréal, six en quête d’auberge pour y fêter l’insouciance
retrouvée. Ils quadrillent les rues piétonnes. Un coulis de
rumeurs perce porte cochère.
Courette sous ombrage, fanaux
pendus aux branches des platanes, des tables tout en long sous de calmes
étoiles, dizaines de convives en bras nus et en rires, miracle de six
fauteuils tendant leurs accoudoirs.
Ebouriffés par le
succès de l’escapade, ils occupent, méthodiques, leur asile du
soir.
ELLE trônera en milieu de
rangée. IL la flanque de droite, Normand est sur sa gauche. Burma face
Normand. Madrid contemplera sa beauté. C’est Maurice qu’IL envisage.
L’arrangement spatial le satisfait.
IL se rengorge d’avoir su l’imposer, en abus de prestige du lutteur
vétéran soucieux de protéger l’objet de ses désirs
de privautés toujours possibles. Outre que doyen, Madrid est de taille
telle, que ses orteils ne sauraient approcher ceux de la belle de nuit.
L’accès de cuisse droite lui sera réservé, nulle intrusion
à redouter du côte de Maurice. Normand a sa confiance pour le
flanc de senestre, il craint trop les furies de l’Italienne l’accaparant en
noces secondaires pour risquer de commettre, car il ne sait celer. Quant
à Burma, qui se marie le mois prochain, il ne peut encore rêver
d’un ailleurs.
En fait IL est le seul
fréquentant tout ce monde. Présentations interviennent donc, en
croisement d’informations rapides, précises, ciblées. Le groupe a
pris conscience de sa force symphonique. Tous vénèrent la joie,
le boire, le manger, l’insouciance et la vie. Ils sont solidifiés au
moment même d’être, leur ciment tiendra bien autant que les
assises.
Ils trinquent et langoustent, ils
parlent et s’esclaffent. Tout leur est bon alors pour l’immense explosion des
sens qui se libèrent en dîner collégien.
Jusqu’à l’accordéon
et la voix de Julot, qui leur sciaient les tempes en début de
soirée, pour chauffer maintenant chacune de leurs fibres, tendues au
point de rompre par le vin et le rire.
Ils chantent cantonade et faux. Ils
braillent le bonheur du français souverain, ils hurlent leur
piété aux mânes de Brassens. ELLE, qui connaît peu
encore cette culture, s’extasie aux détails de Madrid lui contant le
Gorille, sous le chant de Normand bécote en banc public, pleure devant
Maurice et son beau cheval blanc.
ELLE règne sur la
bacchanale. IL se prend à douter des risques de débauches. Certes
Burma s’abstrait en rêveries nuptiales, mais les trois autres, ceux qui
la mobilisent en redoublant, oublieux de leur âge, d’ardeurs
juvéniles, serait-ce pas séduction qu’ils tentent de
perpétrer ?
En jalousie inquiète, IL
compte les boissons qui défilent. Bien sûr, il ne craint pas une
dérive orgiaque. IL a peur simplement, amant conscient de ses faiblesses
en société, qu’excès de collégial ne le fasse
chuter du haut du piédestal où l’ont hissé les seuls
mystères de l’Unique. En abus, renouvelé, de pouvoir, IL sonne
donc la retraite.
Dès le porche franchi, IL
reprend guides d’ELLE, abandonne les autres fêtards à leur retour
pédestre, tous deux rapatrient en taxi.
ELLE fait un peu la moue. Elle
vient de constater le frein de liberté, mais ne s’irrite pas. Elle le
sait en effet, le lit qu’ils vont rejoindre sera couche d’amour. La
volupté l’appelle, et ELLE aime son cri.
Par delà les extases de
soirée débridée, l’attroupement de la veille leur avait
fourni accès à information de prix. L’hôtel du rendez-vous
offrait aux congressistes des tarifs aussi bas que son luxe était grand.
Par l’entregent local d’un Québécois massif, ils pourraient donc
se prélasser dans une suite royale, départ
prématuré vient de la libérer.
Réfugiés au Provence,
ils en débattent consciencieusement, entre vermouth et carafe de rosé.
C’est l’approche du couple. Toute
décision, même si elle s’impose d’évidence, car comment
refuser le confort pour une poignée d’ers, doit être prise en
parfait accord, sur base d’arguments échangés, hors toute
hypocrisie.
Lorsqu’ils délaisseront, en
usure précoce, la règle de leur or, la convivialité aussi
s’évanouira. Dès le milieu de l’août, ils ne parleront
guère, se contentant d’agir en maussade contrainte. Leur couple en
deviendra fictif, virtuel comme image projetée du passé, hologramme
de ce qui fut, à peine capable de leurrer les badauds éblouis par
les splendeurs chamarrées de leurs fastes d’antan.
Pour l’heure, ils se parlent,
s’accordent, et boivent au succès, rapide, de la négociation.
Quand IL colloquera durant l’après-midi, ELLE transférera leurs
pénates. Ce soir ils offriront soirée inaugurale.
Ils sont donc installés dans
une double pièce où tout prête à rêver. Le
douillet les étreint comme une émotion mole, il est tant plus
facile d’être riches et heureux.
Quatuor empressé fait tinter
la sonnette. ELLE accueille en fierté d’un statut social reconquis haut
la main. Ils peuvent recevoir, en salon et fauteuils, préparer
amuse-gueules en coin de kitchenette. D’aucuns bavardent autour de table ronde,
d’autres, épanouis sur paire de sofas, s’abreuvent au zapping
québécois.
C’est la vie, la vraie vie. Ils
existent, puisque ils ont un chez eux. Le moment est venu pour lui de tout
avouer.
Alors IL prend sa main, l’enrobe de
ses doigts, exige le silence des bulles de champagne, et c’est en solennel
qu’il prononce les mots l’engageant à jamais : Mes amis, j’aime
cette femme.
Face au sourire ému du
quadruple complice, IL vient d’atteindre au Nirvâna terrestre. Il osa
proclamer à la face des Représentants du Monde, Burma, Madrid,
Normand, Maurice, dûment accrédités, la force de son
cœur et celle du destin.
L’émotion est vecteur de
multiples appétits.
En bande ils sont sortis dans la fraîcheur des rues. Madrid les a
guides vers une paella triomphale. Comme ils cheminent en troupe sauvageonne,
comme ELLE étreint son corps dans les bras de la foi, IL se dit
qu’être heureux, en somme, est bien plaisant, d’autant que ce bonheur,
quand il s’expose à d’autres, non pas au tout-venant, mais bien aux réceptifs,
aux altruistes, aux camarades, acquiert propriétés
étranges de physique. On a beau l’insuffler, il en grandit encore.
Le jour suivant, c’est à
peine si une ombre lui voile, un court instant, le regard.
Epouse, ayant convaincu Amoç
de révéler le lieu de réunion, lui fit passer, par le
Secrétariat du coin, une lettre électrique dont IL rougit un peu,
à l’idée des mains, multiples, par où elle avait dû
transiter avant de lui être remise en cours de session.
Les mots employés
rappelaient en effet, sans une parcelle d’ambiguïté, le lâche
délestage qu’IL venait de commettre. Le Chevalier Ardent,
défenseur des valeurs, délétères, de la justice
sociale, s’accommodait mal du portrait ainsi tracé.
Tout y était décrit,
du pleutre abandonnant tout de go femme et enfants, au lancinant refrain
d’Epouse en mal de vivre : Tu n’as pas changé, toujours aussi
couard, idem l’absence de nouvelles où IL les fait croupir, à
dessein, pour savourer, encore quelques semaines, monsieur le Bourreau, la rose
sucrerie de leur nuage pâle.
L’ombre cependant ne fut que
passagère.
Comme IL n’entendait pas rire
derrière son dos, comme les transmetteurs de flèches
empoisonnées exsudaient l’impassible, il a classé l’affaire au
fond de son cartable. C’est à bouche tranquille qu’il a pu l’embrasser
en havre provençal. Tempêtes pékinoises n’agitent pas les
Laurentides.
Faut-il croire toutefois que les
tréfonds de lui, malgré le calme de cœur et de
façade, avaient subi ébranlement par cette irruption du
passé extérieur ?
Le même soir, alors qu’IL
s’affairait en vidange corporelle, décalage empêchait encore
grande commission diurne comme à l’accoutumée, estimant accompli
le transit intestinal, il se dresse en fierté et abandon du trône.
Il essaye, avant que de torcher,
puissance mentale pour mobiliser le sexe stalactite, longueur sans la rigueur
en gland décalotté. Réminiscence de branlettes
post-enfantines, IL aime à concentrer son esprit sur cette partie du
corps, commander aux synapses, reconnaître la trompe qui frémit,
testicules qui attestent la présence d’influx, l’appareil est fin
prêt pour l’action désirée. Ainsi vérifie-t-il,
pilote qualifié, le fonctionnement de son tableau de bord, s’emplit
d’orgueil aux répons, francs et directs, de la vitale technologie.
Conforté, IL va reboutonner
son jeans sempiternel, quand un bruit de sphincters trop tard le
désabuse. Il n’y peut mais, défèque sur ses braies.
L’incident, en somme, aurait pu
être banal. Ainsi le traite-t-il, enfourne en discrétion le
pantalon souillé dans sac de lingerie, au milieu des effets
accumulés depuis quelques journées, bien sûr ne pipe mot et
change de vêture.
ELLE ne remarque rien, ou feint
l’indifférence.
Ce n’est qu’un peu plus tard dans
la soirée, alors qu’ils sont rentrés de restaurant targui,
couscous friandise est jonction d’ELLE, Epouse, Filles et lui, où ils
avaient convié leur dénicheur, en juste récompense pour
leur promotion sociale, qu’elle lui demande, d’un ton amène et
scientifique : Cela t’arrive souvent ?
ELLE fait allusion, IL l’a compris de
suite, à ce laxisme anal qu’il venait de subit, par elle constaté
en ajoutant dentelles au sac de buanderie. Lui n’a pas cherché à
tergiverser, expose l’origine, telle qu’il la détermine, du manque de
contrôle, excès d’énervement les semaines passées, changement
de climat, de nourriture, de vie, non, ce phénomène demeure
exceptionnel. IL n’a pas précisé, mais à cela ELLE pense,
et lui aussi : Nul besoin de s’inquiéter et de chercher ici
syndrome acquis. L’incident est clos, ses fesses sont roses à nouveau,
cuisses d’ELLE peuvent s’ouvrir en quiétude.
Au matin, ils posent en
réception le sac du blanchisseur, et ne s’en soucient plus de toute la
journée. Fin de l’après-midi, retour dans leur
deux-pièces, c’est heureuse surprise de déjà retrouver le
ballot dans l’entrée, service diligent, bon point pour le personnel.
Mais comme IL ouvre le colis,
maldonne est constatée.
Le linge est toujours
souillé, nul traitement ne lui fut prodigué. IL l’expédie
alors quérir explications. Quand ELLE remonte, traînant par devers
soi le paquet de l’opprobre, la pâleur de ses traits lui dit la
catastrophe : leur linge est refuse, trop sale.
Elle s’emporte en cris et en
fureurs. IL devrait se glisser sous un lit pour y cacher sa faute, IL l’a fait
humilier par insolente valetaille, maintenant IL doit payer pour le prix de sa
honte. Mais non. Ce n’est pas contre lui qu’ELLE peste. L’ancillaire est celui
qu’ELLE voue à toutes gémonies, et ses imprécations
épargnent le pêcheur.
Lui alors l’accalmit en phrases
lapidaires : On verra bien, solution sera trouvée, il ne te faudra
pas mendier de par les rues acceptation en laverie publique, je frotterai
moi-même. Maintenant, fais-toi belle, les amis vont venir, ils t’aiment
tant, autant presque que moi je t’aime, radieuse beauté, ils ont besoin
de toi, de nous, en plénitude …
Son visage crispé
récupère soudain les formes de douceur. Elle sourit des deux yeux
au bonheur d’être aimée, désirée, utile au
cœur. La sonnette qui tinte la voit bondir de joie.
Après un grand repas, IL
avait ce soir là choisi agapes en Provence, une tablée de quinze
au moins, plutôt vingt, ce faisant il souhaitait témoigner sur
trois fronts, l’un celui du bonheur épanoui de rubans, l’autre des
habitudes fomentées en cité inconnue, le troisième de
l’estime envers un tenancier jovial, ELLE s’installe,
téléspectatrice, devant une dramatique absconse, ostensible
s’abstrait du tout environnant.
IL a compris le sens de ce retrait
du monde. Empoignant donc le sac de honte pestilentielle, il s’enferme en salle
d’eau et emplit la baignoire.
De ses mains blanches sinon fines,
IL trie parmi leurs nippes celles trop emmerdées pour espérer
l’aval d’un nettoyeur hygiéniste, les plonge dans les flots et joue les
lavandières. Traces fécales, si toutes n’ont pas disparu en demie
heure de frottage, seul Persil lave vraiment blanc, embaument le jasmin du
savon de la star. Le linge demeurant s’avère propre assez, pour que les
préposés acceptent d’opérer.
Sa lessive achevée, IL
enfourne en un autre sac chaque pièce acceptable, pend au long du rideau
les effets détrempés, essuie soigneusement les mains qui ont agi.
C’est en catimini qu’IL s’en va la
rejoindre. La prunelle toujours vrillée, ELLE s’imbibe à fond
d’inepties cathodiques. Tout dans son attitude exprime le refus de savoir.
Mais, comme IL embrasse son cou par dessous mèches blondes, mignarde son
oreille et y murmure en souffle : Je t’aime, c’est terminé, tout
est propre, même ce qui est sale, il ressent dans ses paumes l’immense
détente du corps de l’humiliée :
Celle qui, à ce moment,
tourne les yeux vers lui est vêtue de lin blanc, détachée
des souillures. IL est redevenu son chevalier immaculé. Elle l’adore
à nouveau sans vergogne ni remords, sans restriction mentale.
Leur idylle
québécoise n’était pas seulement bonheur mis en commun. Le
premier samedi, ils ont décidé qu’il leur fallait goûter
l’amour en solitaires.
Sous de vagues prétextes,
ils ont donc fomenté un complot dislocateur, leur sextette en sera la
victime provisoire.
Après lever tardif et
croissants partagés, le ciel dans son azur les appelle à sortir.
Ils ont marché des heures en découvrant la ville. Jamais ils ne
se sentent proches autant l’un de l’autre, qu’en ces longues
pérégrinations.