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Début juillet, an II

 

ALGONQUINES

 

                                 

Lecteur, sais-tu bien qu’IL hésite en abordant ces pages, celles qui couvriront la période la plus parfumée de leur cheminement. Ils ont vécu six semaines à butiner de rose en camélia, sans presque une égratignure au corset de leur bonheur.

 

Etant heureux, ils n’ont pas eu d’histoire en juin et juillet de l’an II. A peine quelques anecdotes, pour maintenir saveur en bouche, mais rien que d’ordinaire au couple-velouté.

 

Le  voici donc contraint, pour te narrer ces heures, cruciales, de leur tout, de commettre allégeance envers une autre Ecole. IL sera pointilliste en fresques algonquines, quant il eût tant voulu, Lecteur, avec Diego, t’emporter sur des ailes occultant de leur ombre, gigantesque, le souffrir de Frieda.

 

                                  *

 

·            *

 

Mirabel n’est pas une prune qui, à force d’hormones, aurait perdu son genre. Comme chacun le sait, Mirabel est le nom de l’aéroport international de Montréal, où les voici rendus, enfin mari et femme.

 

Ils ont la veille nuit convolé à Francfort, après avoir, entre Pékin et Saint-Jean, échangé par téléphone maints serments d’amoureux. Ils s’étaient déclarés, plutôt IL l’avait déclarée. Epouse puis Amoç y furent leurs témoins. Escapade transocéane au motif d’assises internationales, du type justifiant, en juin de l’an III, leur immersion new-yorkaise.

 

Ils sont tout étourdis par les noces nouvelles. Un chauffeur kamikaze les mène au centre ville. Ils ont cru défaillir tout le long du ruban d’autoroute, c’était délicieux de frémir en commun.

 

L’hôtel fut réservé sur la base hasardeuse d’une liste tronquée. Ils n’ont pas même pesté contre l’exiguïté. Ils ont entériné la vue sur cour les privant des pâles luminescences de l’azur québécois.

 

Tandis que lui s’échine à sommeiller un peu, déchirure d’Epouse et retrouvailles d’ELLE l’avaient fort éprouvé, IL en cuvait encore, sa désormais moitié furète dans les parages, exploration préliminaire à la décade qui s’entame.

 

Quand ELLE le rejoint, IL insomnie toujours. Lourd est le poids pour lui du décalage, dont douze sont les heures. Ils décident alors d’affronter le bitume en solidaires.

 

Pour l’instant, leur projet de vie se limite à retrouver un vieil et noble compagnon, qui les aime chacun, ne les sait pas unis, que tous deux ils respectent, dont la narine s’emplira des effluves de leur bonheur du jour.

 

Heure venue de la pension, compagnon n’avait pu totalement se défaire de la Maison Commune. Il y avait trouvé carrière, voyages, épouse. Lorsque celle-là crut bon de le laisser seul pour survivre, compagnon s’accrocha aux autres branches de sa destinée. Il fréquente en septantaine mûre les repaires syndicaux qu’ELLE et lui ont aussi coutume de hanter.

 

Pipe, tignasse blanche et voix de bronze font partie des rites congressistes. Compagnon a ravi leur affection par charme, anecdotes et carrure. Puisque lui l’imagine en plantigrade sage, il l’appellera Mishka.

 

 

Mishka, s’il est fidèle à ses escapades d’ancien, devrait avoir rejoint, en jeune sempiternel, la capitale francophone. Ils connaissent l’hôtel ou il fraye d’habitude, leurs pas les y dirigent.

 

Comme ils tournent le premier coin, leur couple en guilleret se heurte de plein fouet avec une autre paire, elle aussi fraîchement débarquée, mais de Londres, motif est invariant. Cette paire, masculine hétéro, forme partie d’un sextette en devenir, agrégat s’avérant, grâce à leurs dons saprophytes mais nourriciers, indissociable au fil des jours qui viennent.

 

Ceux-là joueront beau rôle au long de ce chapitre. IL veut donc les nommer sans ambages. Prenant appui sur leur contrée d’origine, il les désignera Normand, Maurice, Madrid et puis Burma.

 

Ce sont Normand et Burma qui déambulent dans la soirée qui coule. Tous leurs yeux papillonnent trop fort pour envisager sortie commune. Chacun, après effusions d’usage, reprend donc son bout de chemin.

 

Elle et lui ont d’ailleurs une hâte égoïste de débusquer Mishka. Ils ne souhaitent pas, en dévoilant leurs plans, risquer de s’encombrer d’une escorte enthousiaste à l’idée de fréquenter le patriarche. En guise de bénédiction nuptiale, ils aspirent à reprendre en trio les délices du blues et la joie confortée, comme ils y avaient goûté en sucreries viennoises plus tôt cette année là, Mishka les avait déjà, semble-t-il, devine.

 

Ils ont dressé leur camp près du hall de l’hôtel. Mishka est attendu, leur dit réceptionniste. L’affût cependant les a laissés bredouilles. Mishka cette fois là s’absente des débats, ils en portent regret. Regrette-le aussi, Lecteur. Cette absence te prive de couleurs.

 

Aujourd’hui encore, IL ignore les raisons de ce qu’ils ont considéré comme une défection. Le bouillonnement des heures ne leur permettra pas de rencontrer Mishka, ni même de s’enquérir, plus tard dans leur an II. Qu’il sache toutefois, si ces lignes lui parviennent, que leurs primes pensées alors lui sont allées. Mais qu’il ne geigne pas en inventant le sel dont présent il aurait stabilisé leur tambouille trop vite aigrie. Alors qu’en rétrospect IL regoûte à leur plat, l’aigre de la saveur pointait sous les douceurs dès qu’ils mirent au feu. Mishka en gâte-sauce n’aurait pu substituer la lourdeur de leur main de cuisiniers novices.

 

Ce soir, s’ils sont déçus, ils ne renfrognent pas. Ils croient encore que Mishka surviendra, ils parlent d’un retard à l’horloge du cœur. Tout suants de désir ils regagnent leur antre, la vraie vie commencera demain.

 

 Lendemain, après salamalecs d’usage en congrégation diurne, ils s’étaient retrouvés, je veux dire ELLE et lui, dès le premier midi en restaurant vicinal. Chef débarqué de France, professionnel celui-là, cuisine du terroir. Le Provence,  un lieu qui deviendra sorte de quartier général pour leurs rencontres de mi-journée. Malgré, ou peut-être précisément à cause de leurs dérèglements, chacun attache grand prix à l’habitude, aux marques extérieures faciles à déchiffrer sur le galimatias de sols trop piétinés.

 

Il était convenu qu’une part importante de l’Assemblée confluerait en soirée vers le logis d’une délégation. La perspective était d’agapes fraternelles, nombreuses et protocolaires.

 

Sextette se regroupe, inconscient de ne plus être amorphe, dans le milieu du hall. Ils sont comme engloutis par la masse anonyme, bruyante, d’un orchestre cacophone où ils ne trouvent pas partition pour la jouer.

 

C’est d’abord par instinct de répulsion grégaire, non par délibéré, qu’eux deux rapprochent leurs épaules de celles de Normand, Burma dans le sillage. 

Sous l’impulsion d’un Guide en fatuité, les décisions ont été prises sans débat. La démocratie abdique en fin de réunion … Le groupe bêlant se réattrouperait en un lieu pré-choisi, pré-réservé, pré-aseptisé, pour un menu pré-fixé à prix pré-négocié, tables pour trente-cinq pré-retenues.

 

On embarque en taxis, cohorte pour la foule. Trois moutons par véhicule. Ils ont, traînant les pieds mais ne sachant d’alternative, choisi avec Normand char de queue de cortège. Burma les précède, partageant avec Madrid et Maurice.

 

Dès le premier feu rouge, Normand s’est rebellé. Point d’abattoir de son plein gré. Il ouvre donc portière au dam, placide, du chauffeur, se rue vers le devant, instructionne Burma. IL voit Madrid acquiescer, Maurice bouche-béer.

 

Le flux qui redémarre, ils choisissent le port au lieu de la colline. Cohorte le notant klaxonne le rappel. Ils n’en tiennent pas compte, ils rient, ils sont libres, il fait beau. C’est moment exutoire pour les iconoclastes, moment, unique, de l’audace proclamée. Ils ont droit de choisir, sans devoir de rapport.

 

Les voici en vielle ville de Montréal, six en quête d’auberge pour y fêter l’insouciance retrouvée. Ils quadrillent les rues piétonnes. Un coulis de rumeurs perce porte cochère.

 

Courette sous ombrage, fanaux pendus aux branches des platanes, des tables tout en long sous de calmes étoiles, dizaines de convives en bras nus et en rires, miracle de six fauteuils tendant leurs accoudoirs.

 

Ebouriffés par le succès de l’escapade, ils occupent, méthodiques, leur asile du soir.

 

ELLE trônera en milieu de rangée. IL la flanque de droite, Normand est sur sa gauche. Burma face Normand. Madrid contemplera sa beauté. C’est Maurice qu’IL envisage.

 

L’arrangement spatial le satisfait. IL se rengorge d’avoir su l’imposer, en abus de prestige du lutteur vétéran soucieux de protéger l’objet de ses désirs de privautés toujours possibles. Outre que doyen, Madrid est de taille telle, que ses orteils ne sauraient approcher ceux de la belle de nuit. L’accès de cuisse droite lui sera réservé, nulle intrusion à redouter du côte de Maurice. Normand a sa confiance pour le flanc de senestre, il craint trop les furies de l’Italienne l’accaparant en noces secondaires pour risquer de commettre, car il ne sait celer. Quant à Burma, qui se marie le mois prochain, il ne peut encore rêver d’un ailleurs.

 

En fait IL est le seul fréquentant tout ce monde. Présentations interviennent donc, en croisement d’informations rapides, précises, ciblées. Le groupe a pris conscience de sa force symphonique. Tous vénèrent la joie, le boire, le manger, l’insouciance et la vie. Ils sont solidifiés au moment même d’être, leur ciment tiendra bien autant que les assises.

 

Ils trinquent et langoustent, ils parlent et s’esclaffent. Tout leur est bon alors pour l’immense explosion des sens qui se libèrent en dîner collégien.

 

Jusqu’à l’accordéon et la voix de Julot, qui leur sciaient les tempes en début de soirée, pour chauffer maintenant chacune de leurs fibres, tendues au point de rompre par le vin et le rire.

 

Ils chantent cantonade et faux. Ils braillent le bonheur du français souverain, ils hurlent leur piété aux mânes de Brassens. ELLE, qui connaît peu encore cette culture, s’extasie aux détails de Madrid lui contant le Gorille, sous le chant de Normand bécote en banc public, pleure devant Maurice et son beau cheval blanc.

 

 

ELLE règne sur la bacchanale. IL se prend à douter des risques de débauches. Certes Burma s’abstrait en rêveries nuptiales, mais les trois autres, ceux qui la mobilisent en redoublant, oublieux de leur âge, d’ardeurs juvéniles, serait-ce pas séduction qu’ils tentent de perpétrer ?

 

En jalousie inquiète, IL compte les boissons qui défilent. Bien sûr, il ne craint pas une dérive orgiaque. IL a peur simplement, amant conscient de ses faiblesses en société, qu’excès de collégial ne le fasse chuter du haut du piédestal où l’ont hissé les seuls mystères de l’Unique. En abus, renouvelé, de pouvoir, IL sonne donc la retraite.

 

Dès le porche franchi, IL reprend guides d’ELLE, abandonne les autres fêtards à leur retour pédestre, tous deux rapatrient en taxi.

 

ELLE fait un peu la moue. Elle vient de constater le frein de liberté, mais ne s’irrite pas. Elle le sait en effet, le lit qu’ils vont rejoindre sera couche d’amour. La volupté l’appelle, et ELLE aime son cri.

 

Par delà les extases de soirée débridée, l’attroupement de la veille leur avait fourni accès à information de prix. L’hôtel du rendez-vous offrait aux congressistes des tarifs aussi bas que son luxe était grand. Par l’entregent local d’un Québécois massif, ils pourraient donc se prélasser dans une suite royale, départ prématuré vient de la libérer.

 

Réfugiés au Provence, ils en débattent consciencieusement, entre vermouth et carafe de rosé.

 

C’est l’approche du couple. Toute décision, même si elle s’impose d’évidence, car comment refuser le confort pour une poignée d’ers, doit être prise en parfait accord, sur base d’arguments échangés, hors toute hypocrisie.

 

Lorsqu’ils délaisseront, en usure précoce, la règle de leur or, la convivialité aussi s’évanouira. Dès le milieu de l’août, ils ne parleront guère, se contentant d’agir en maussade contrainte. Leur couple en deviendra fictif, virtuel comme image projetée du passé, hologramme de ce qui fut, à peine capable de leurrer les badauds éblouis par les splendeurs chamarrées de leurs fastes d’antan.

 

Pour l’heure, ils se parlent, s’accordent, et boivent au succès, rapide, de la négociation. Quand IL colloquera durant l’après-midi, ELLE transférera leurs pénates. Ce soir ils offriront soirée inaugurale.

 

Ils sont donc installés dans une double pièce où tout prête à rêver. Le douillet les étreint comme une émotion mole, il est tant plus facile d’être riches et heureux.

 

Quatuor empressé fait tinter la sonnette. ELLE accueille en fierté d’un statut social reconquis haut la main. Ils peuvent recevoir, en salon et fauteuils, préparer amuse-gueules en coin de kitchenette. D’aucuns bavardent autour de table ronde, d’autres, épanouis sur paire de sofas, s’abreuvent au zapping québécois.

 

C’est la vie, la vraie vie. Ils existent, puisque ils ont un chez eux. Le moment est venu pour lui de tout avouer.

 

Alors IL prend sa main, l’enrobe de ses doigts, exige le silence des bulles de champagne, et c’est en solennel qu’il prononce les mots l’engageant à jamais : Mes amis, j’aime cette femme.

 

Face au sourire ému du quadruple complice, IL vient d’atteindre au Nirvâna terrestre. Il osa proclamer à la face des Représentants du Monde, Burma, Madrid, Normand, Maurice, dûment accrédités, la force de son cœur et celle du destin.

 

 

L’émotion est vecteur de multiples appétits.

 

En bande  ils sont sortis dans la fraîcheur des rues. Madrid les a guides vers une paella triomphale. Comme ils cheminent en troupe sauvageonne, comme ELLE étreint son corps dans les bras de la foi, IL se dit qu’être heureux, en somme, est bien plaisant, d’autant que ce bonheur, quand il s’expose à d’autres, non pas au tout-venant, mais bien aux réceptifs, aux altruistes, aux camarades, acquiert propriétés étranges de physique. On a beau l’insuffler, il en grandit encore.

 

Le jour suivant, c’est à peine si une ombre lui voile, un court instant, le regard.

 

Epouse, ayant convaincu Amoç de révéler le lieu de réunion, lui fit passer, par le Secrétariat du coin, une lettre électrique dont IL rougit un peu, à l’idée des mains, multiples, par où elle avait dû transiter avant de lui être remise en cours de session.

 

Les mots employés rappelaient en effet, sans une parcelle d’ambiguïté, le lâche délestage qu’IL venait de commettre. Le Chevalier Ardent, défenseur des valeurs, délétères, de la justice sociale, s’accommodait mal du portrait ainsi tracé.

 

Tout y était décrit, du pleutre abandonnant tout de go femme et enfants, au lancinant refrain d’Epouse en mal de vivre : Tu n’as pas changé, toujours aussi couard, idem l’absence de nouvelles où IL les fait croupir, à dessein, pour savourer, encore quelques semaines, monsieur le Bourreau, la rose sucrerie de leur nuage pâle.

 

L’ombre cependant ne fut que passagère.

 

Comme IL n’entendait pas rire derrière son dos, comme les transmetteurs de flèches empoisonnées exsudaient l’impassible, il a classé l’affaire au fond de son cartable. C’est à bouche tranquille qu’il a pu l’embrasser en havre provençal. Tempêtes pékinoises n’agitent pas les Laurentides.

 

 

Faut-il croire toutefois que les tréfonds de lui, malgré le calme de cœur et de façade, avaient subi ébranlement par cette irruption du passé extérieur ?

 

Le même soir, alors qu’IL s’affairait en vidange corporelle, décalage empêchait encore grande commission diurne comme à l’accoutumée, estimant accompli le transit intestinal, il se dresse en fierté et abandon du trône.

 

Il essaye, avant que de torcher, puissance mentale pour mobiliser le sexe stalactite, longueur sans la rigueur en gland décalotté. Réminiscence de branlettes post-enfantines, IL aime à concentrer son esprit sur cette partie du corps, commander aux synapses, reconnaître la trompe qui frémit, testicules qui attestent la présence d’influx, l’appareil est fin prêt pour l’action désirée. Ainsi vérifie-t-il, pilote qualifié, le fonctionnement de son tableau de bord, s’emplit d’orgueil aux répons, francs et directs, de la vitale technologie.

 

Conforté, IL va reboutonner son jeans sempiternel, quand un bruit de sphincters trop tard le désabuse. Il n’y peut mais, défèque sur ses braies.

 

L’incident, en somme, aurait pu être banal. Ainsi le traite-t-il, enfourne en discrétion le pantalon souillé dans sac de lingerie, au milieu des effets accumulés depuis quelques journées, bien sûr ne pipe mot et change de vêture.

 

ELLE ne remarque rien, ou feint l’indifférence.

 

Ce n’est qu’un peu plus tard dans la soirée, alors qu’ils sont rentrés de restaurant targui, couscous friandise est jonction d’ELLE, Epouse, Filles et lui, où ils avaient convié leur dénicheur, en juste récompense pour leur promotion sociale, qu’elle lui demande, d’un ton amène et scientifique : Cela t’arrive souvent ?

 

ELLE fait allusion, IL l’a compris de suite, à ce laxisme anal qu’il venait de subit, par elle constaté en ajoutant dentelles au sac de buanderie. Lui n’a pas cherché à tergiverser, expose l’origine, telle qu’il la détermine, du manque de contrôle, excès d’énervement les semaines passées, changement de climat, de nourriture, de vie, non, ce phénomène demeure exceptionnel. IL n’a pas précisé, mais à cela ELLE pense, et lui aussi : Nul besoin de s’inquiéter et de chercher ici syndrome acquis. L’incident est clos, ses fesses sont roses à nouveau, cuisses d’ELLE peuvent s’ouvrir en quiétude.

 

Au matin, ils posent en réception le sac du blanchisseur, et ne s’en soucient plus de toute la journée. Fin de l’après-midi, retour dans leur deux-pièces, c’est heureuse surprise de déjà retrouver le ballot dans l’entrée, service diligent, bon point pour le personnel.

 

Mais comme IL ouvre le colis, maldonne est constatée.

 

Le linge est toujours souillé, nul traitement ne lui fut prodigué. IL l’expédie alors quérir explications. Quand ELLE remonte, traînant par devers soi le paquet de l’opprobre, la pâleur de ses traits lui dit la catastrophe : leur linge est refuse, trop sale.

 

Elle s’emporte en cris et en fureurs. IL devrait se glisser sous un lit pour y cacher sa faute, IL l’a fait humilier par insolente valetaille, maintenant IL doit payer pour le prix de sa honte. Mais non. Ce n’est pas contre lui qu’ELLE peste. L’ancillaire est celui qu’ELLE voue à toutes gémonies, et ses imprécations épargnent le pêcheur.

 

Lui alors l’accalmit en phrases lapidaires : On verra bien, solution sera trouvée, il ne te faudra pas mendier de par les rues acceptation en laverie publique, je frotterai moi-même. Maintenant, fais-toi belle, les amis vont venir, ils t’aiment tant, autant presque que moi je t’aime, radieuse beauté, ils ont besoin de toi, de nous, en plénitude …

 

Son visage crispé récupère soudain les formes de douceur. Elle sourit des deux yeux au bonheur d’être aimée, désirée, utile au cœur. La sonnette qui tinte la voit bondir de joie.

 

Après un grand repas, IL avait ce soir là choisi agapes en Provence, une tablée de quinze au moins, plutôt vingt, ce faisant il souhaitait témoigner sur trois fronts, l’un celui du bonheur épanoui de rubans, l’autre des habitudes fomentées en cité inconnue, le troisième de l’estime envers un tenancier jovial, ELLE s’installe, téléspectatrice, devant une dramatique absconse, ostensible s’abstrait du tout environnant.

 

IL a compris le sens de ce retrait du monde. Empoignant donc le sac de honte pestilentielle, il s’enferme en salle d’eau et emplit la baignoire.

 

De ses mains blanches sinon fines, IL trie parmi leurs nippes celles trop emmerdées pour espérer l’aval d’un nettoyeur hygiéniste, les plonge dans les flots et joue les lavandières. Traces fécales, si toutes n’ont pas disparu en demie heure de frottage, seul Persil lave vraiment blanc, embaument le jasmin du savon de la star. Le linge demeurant s’avère propre assez, pour que les préposés acceptent d’opérer.

 

Sa lessive achevée, IL enfourne en un autre sac chaque pièce acceptable, pend au long du rideau les effets détrempés, essuie soigneusement les mains qui ont agi.

 

C’est en catimini qu’IL s’en va la rejoindre. La prunelle toujours vrillée, ELLE s’imbibe à fond d’inepties cathodiques. Tout dans son attitude exprime le refus de savoir. Mais, comme IL embrasse son cou par dessous mèches blondes, mignarde son oreille et y murmure en souffle : Je t’aime, c’est terminé, tout est propre, même ce qui est sale, il ressent dans ses paumes l’immense détente du corps de l’humiliée :

 

Celle qui, à ce moment, tourne les yeux vers lui est vêtue de lin blanc, détachée des souillures. IL est redevenu son chevalier immaculé. Elle l’adore à nouveau sans vergogne ni remords, sans restriction mentale.

 

Leur idylle québécoise n’était pas seulement bonheur mis en commun. Le premier samedi, ils ont décidé qu’il leur fallait goûter l’amour en solitaires.

 

Sous de vagues prétextes, ils ont donc fomenté un complot dislocateur, leur sextette en sera la victime provisoire.

 

Après lever tardif et croissants partagés, le ciel dans son azur les appelle à sortir. Ils ont marché des heures en découvrant la ville. Jamais ils ne se sentent proches autant l’un de l’autre, qu’en ces longues pérégrinations.

 

La marche d’un seul jour semble leur recharger les batteries du cœur d’une dose d’amour suffisante pour continuer leur vie pendant semaine entière, voire complète lunaison.
Ils ont marché Paris, ils ont marché London, ils ont marché Xiamen, mais Amoç a failli.
Ils n’avaient pas marché Bangkok, ils n’ont guère marché Pékin. Faut-il chercher ici l’un des motifs de leur épuisement ? Alors ils sont semblables à cette automobile, dont les phares, trouant la nuit, affaiblissent et terrassent la volonté de continuer d’agir, dès lors qu’elle demeure, apathique, sur son aire. L’asphalte qui défile sous les roues use certes les pneus, mais ravigote le chargeur.
Ils ont d’abord suivi des cohortes immenses, portant bien haut leur foi et maints drapeaux fleurdelisés. C’était grande émotion du chant de liberté en français de chez eux.
Puis ils ont bifurqué en direction du port. Ils ont croisé le porche d’une église. ELLE l’a suspendu d’une pression soudaine, s’est engouffrée dans la fraîcheur capitulaire. Elle prie pour leur salut. Mécréant, agnostique aux jambes croisées, IL attend, assis à même le perron, que l’ombre du Seigneur la rende à ses désirs.
Les rues sont trop désertes, ils tournent derechef, engouffrent une artère où boutiques abondent. Enfantins ils s’amusent à compter les ethnies stratifiées tout le long du trottoir. Une tranche berbère suivie d’une kasher, l’italienne précède la portugaise, la teutonne toise la scandinave, les boutiques slovènes narguent les pan-hellènes.
Au bout de la Rue de Babel, virage à droite. Ils se sont inclinés devant une vitrine où trône la photo de Brel, Brassens, Ferré, et c’est en périphrases qu’IL a su décrypter la profondeur du cœur battant chez ces trois là.
Puis un mail bienfaisant, l’ombre plein une terrasse. Première escale de leur descente vers la mer. Bière pour ELLE, Perrier pour lui. IL se méfie encore de ses boyaux.
Ils se sont adoucis en halte séraphique, couple parmi les couples d’un été de quiétude. Leurs yeux qui s’attardaient, en torpeur connivente, sur les shorts avoisinants, à chaque tour de regard se raccrochaient sans peur, alors que leurs doigts tendaient vers la paume de l’autre, comme un attouchement pour bander le ressort, immuable, de l’infinie torsion dans la montre d’amour.
A force de descendre ils ont rejoint la mer, ou du moins son niveau.
Naviguant entre les groupes saltimbanques et joyeux, c’est en pèlerinage précoce qu’ils échouent sur les lieux où Julot triomphait il n’y a pas lurette. Les frondaisons du jour sont calme bourdonnant d’insectes assoiffés mais discrets. Ce fut recueillement et promesses formelles, d’être toujours eux deux même en un tir groupé, que leur unicité primait sur le multiple, et qu’il n’est pas de force si dense que leur lien.
Leurs pas les ont repris au hasard de la ville. Ils ont tout parcouru dans l’un et l’autre sens, ivres de se sentir en tout inexpugnables. Ils s’offrent en entier au Panthéon d’Eros, ne se préoccupent pas de regagner leur suite. Ce soir, bonheur embaume tant les rues de Montréal, que son dais tutélaire suffit pour les couvrir.
Lendemain, un dimanche au cadran souvenir, sextette est reformé pour aventure grande. Québec sera visitée.
Palabres ont eu lieu sur choix de véhicule. Le car est retenu de préférence au train que lui aurait souhaité, en mémoire de Lausanne, an I, souci également de préserver bouffée pour cigarette, gorgée pour alcoolouille si le trajet s’éternise. Refusant toutefois de provoquer un schisme d’autant plus vain qu’il ne pourrait justifier au fond des causes d’hérésie, il se plie, bonne grâce, au délibéré majoritaire.
Gare routière, pullman est annoncé. Achat en promptitude d’un quotidien local, en dépit qu’anglophone. Le vrombissement du monstre climatisé facilite l’abstraction au long des cent minutes que compte le voyage.
Fidèles à hier, même au milieu des autres ils savent se protéger dans le bivalve de leur complicité. C’est en joie égoïste qu’ils se touchent les côtes, s’échinant, américains dociles au plaisir hebdomadaire de l’intellect intermittent, à gribouiller partout la grille sempiternelle.
Cruciverbistes sereins et isolés, ils ont connu à deux l’ivresse des énigmes, à deux se sont empreints de l’orgueil du savoir, à deux félicités de leur intelligence, nec pluribus impar.
Normand assumerait le rôle de chef d’escouade. Lui seul détient en effet les clefs de la cité, guide du voyageur pressé, du touriste authentique.
Six ont crapahuté en heures d’abord matinales, escaladé la citadelle, parcouru les remparts, traversé des pelouses, scruté des horizons, jaugé le Saint-Laurent.
Faim et soif commencent de le titiller. Coup d’oeil à droite, coup d’oeil à gauche. IL constate, soulagé, qu’en cette occasion une majorité sera facile à réunir. En fait parmi les six un quatuor solide, où ELLE le joindra, cela ne fait pas de doute, mais aussi Madrid et puis Maurice, Burma qui s’abstiendra flotte toujours sur son nuage rose, se lasse peu à peu de gambader sans but en incertitude monumentale.
Hardiment, IL propose une descente plus propice à la restauration. Il échoit désormais à Normand de se soumettre.
Retour en centre ville par le long du grand fleuve, mais l’appétit cria semble-t-il un peu tard. Les restaurants sont pleins, ou bien sont déjà clos, ou même exorbitants, voire non alléchants.
Le groupe s’éparpille aux alentours d’une place. Vaine quête du Graal prandial. L’exploration menée en désespoir fenouillard les rameute au point central, une auberge dont les feux demeurent poussés, les tables restant vides, inexplicablement. Le choix n’existe pas, il faut croquer céans la pitance du crû.
Avant toutefois que d’entrer dans le bouge de dernier salut, IL jette comme à la mer une bouée réminiscence. Comme ils suaient à grimper la colline, au bas de la rue qui maintenant les confronte, il croit avoir perçu une salle accueillante, couscous, l’incontournable, annoncé en vitrine.
Le bi du bout des pavés se perd à l’horizon. A quoi bon dévaler pour remonter ensuite, l’entrecôte voisine, assurée, ne vaut-elle pas bien mieux que le pois chiche aléatoire et lointain ?
Contrarié seconde fois ce jour, IL en bouderait presque. ELLE, qui le pressent, dit tout soudain : Attendez-moi, et se prend à courir, pouliche décrochant vers le point incertain.
Ils n’ont pas eu le temps même de réagir, que sa vélocité lui fait tourner le coin. IL se rend compte alors d’un peu de ridicule. Tandis que Burma, Normand, Maurice, opiniâtres, s’incrustent en attente face à l’étal qu’ils ont choisi, Madrid et lui déboulent, mais à leur rythme, le Golgotha où ELLE s’est engouffrée.
Ils craignent en effet asphyxie de la belle au pentu du retour. Lui s’inquiète de surcroît de possibles remontrances, son manque fainéant d’intérêt pointé d’un doigt vengeur au rendu de la cavale.
Ils ont fait quelques mètres dans le sens de la pente. Déjà ELLE remonte. C’est en soufflant très fort qu’elle dit la fermeture. C’est en abnégation qu’elle les félicite d’avoir su s’épargner une descente vaine, mais elle a tant pressé pour vouloir les rejoindre, que tout son corps halète des fumées de l’effort. Elle a de la reconnaissance pour le bras qu’IL lui tend, même s’il n’a commis alors que trente pas.
Le groupe ressoudé mange longtemps, et longtemps ils s’abreuvent. Il est près de trois heures quand ils sortent de table, boutiques les appellent, c’est maintenant d’emplettes que les touristes ont soif.
L’un achète pour l’épouse, l’autre la fiancée, le troisième pour ses enfants, l’antépénultième dote son petit fils, ELLE babiole pour ses nièces. Lui hésite, tournaille, rechigne devant les comptoirs. Achats le désemparent. D’ordinaire en effet c’est pour Epouse, Fille aînée, Fille cadette qu’IL achalandait, souvent en dernière minute, durant ces déplacements trop fréquents que lui impose Maison commune.
Aujourd’hui IL ne peut acheter, car il ne sait pour qui. C’est un brin de tristesse qui l’interpelle sous les gouttes mesquines dune douche estivale, même le temps se fait morose. Il traîne en queue délibérée de cortège, refuse un regard torve aux colifichets alignés pour étancher la soif vénale qu’ils auront su provoquer.
Comme leur attelage s’étire sous arcades imperméables, les autres l’ont lâché d’un double mètre et plus, sa prunelle d’un coup irradie la trouvaille. Anneau d’or, lapis lazuli discret, l’aguiche, impudique, en vitrine joaillière.
L’émotion du destin l’embrase comme paille. Lui aussi maintenant peut se montrer dispendieux. IL peut commettre un don plus beau, plus grand, plus fort que n’importe quel autre.
Trois enjambées, IL la rattrape, la tire sans douceur vers la boutique qu’elle n’avait pas même remarquée, lui montre la pierre de touche de leur bonheur, murmure : Elle te plaît ?, lui refuse droit de réponse, la pousse en même temps que le bec de la cane, ils entrent, IL achète.
Alors ELLE a compris le feu de symbolique, et comme ELLE a compris, que ses yeux embués disent ses lèvres tendres, IL peut enfin s’excuser de la faute qu’il n’avait pas conscience d’avoir commise : Pardonne-moi, doux cœur, d’avoir tant attendu, niais obtus que je suis, six nuits pleines depuis nos noces teutoniques, aujourd’hui seulement pensé-je à t’épouser, ici, en ruelle du vieux Québec, dis-le que tu m’acceptes. C’est en soupir d’extase qu’ELLE a murmuré oui, c’est en recueillement qu’IL a passé la bague à ce doigt révéré.
Cette bague, Lecteur, a survécu leurs cris et leurs douleurs.
Elle a connu la félonie de la fin de l’an II, les atermoiements du début de l’an III, les tristes avatars de leur dernier automne.
Le jonc doré n’a pas souffert des crises que parfois il lui fallut subir, ainsi lorsqu’à Saint-Jean, en scène pré-siamoise, ELLE l’arracha pour le jeter, comme crachat de dégoût, entre ses ergots de colère. Alors IL ramassa circonférence triste, la reposa équidistante de leurs incompréhensions sur le guéridon arbitrant leur face à face, en humble témoignage de la paix qu’il souhaitait leur voir réintégrer.
Oui, Lecteur, Frédéric lui-même a reconnu la brillance de cette bague, c’est ELLE tout du moins qui le lui a confié, en octobre de l’an III, un soir où IL doutait, en lugubre décadence téléphonique, du sérieux de leur devenir.
Frédéric s’était enquis des souvenirs cachés derrière la modestie de ce bijou ne quittant jamais son doigt. ELLE, alors, avait choisi d’exciper du secret de l’amour, le premier amendement protégeait ce qu’IL croyait encore communion des possibles.
En furies de novembre, IL avait constaté que la bague n’était plus annulaire. ELLE avait remarqué son regard vers la pierre, bien plus conséquente, qui ces temps là adornait sa jointure. C’était une des fois où ELLE baissa les yeux, ce fut celle où, enfin, IL a compris ce qu’il se refusait jusqu’alors à penser.
Anneau fragile, anneau de quelques liards, ta place était squattée par les milliers de francs de diamants orgueilleux. Mais tu restes avec elle, puisqu’elle t’a conservé par delà l’implosion.
Peut-être, quelquefois, au fond de l’écrin où ELLE t’aura remisé, où ELLE puise pour en extraite l’opulence des autres, le bleu de sa prunelle a-t-il croisé le tien.
Alors, annelet, tu lui fais honte, j’espère …
Mais cette journée-ci était feu d’artifices. Ils regagnent le car lorsque la nuit s’étend. Elle et lui se languissent après l’ombre protectrice qui devrait leur permettre, en tamis savamment distillé, les attouchements d’exutoire dont Québec, depuis tant d’heures, les a sevrés.
Ils choisissent leur siège en haute stratégie. Alors que les rangées tout au long sont bifides, l’arrière mobilise à droite pour les toilettes. Le velours en triade des places de l’ultime leur sera réservé. Point de crainte d’ailleurs pour le surpeuplement, le transit à cette heure semble des plus fluides.
Dès le premier feu vert, ils commencent papouilles, sa main va s’abreuver des humeurs de son sexe. Elle se barricade à l’abri des paupières, ses lèvres sont pincées pur celer le gémir, l’extase se rapproche, ELLE va jouir en banquette … et c’est premier arrêt.
Ils ignorent les lois sanctionnant l’impudeur au pays de Montcalm. Le sien, certes, ne l’est pas. Pourtant IL en retire les doigts tant imprégnés, guette fermeture des protes et lumières pour leur redémarrage.
Hélas pour Aphrodite et l’extase routier, un ogre bûcheron, c’est ainsi qu’IL le nomme en cri de frustration, dandine vers l’espace qu’ils croyaient garanti. Puisqu’ils sont redressés en sagesse d’escale, le coussin latéral attire postérieur sylvicole.
C’en est fini, de l’érotisme itinérant. Muqueuses vont sécher au fil des kilomètres, la trique va mollir aux secousses urbaines. Il leur faudra attendre apothéose en chambre.
Ils se sont enlacés en rire de désescalade. Seules leurs phalanges connaîtront sexualité tout au long du ruban conduisant le retour.
L’aventure canadienne touche à sa fin. Ils étaient convenu de brusquer leur départ pour gagner, dès la réunion close, et même un peu avant, le grand frère du sud. Intronisation suprême, il lui faut sans attendre affronter les parents.
Maurice, Normand, Burma, Madrid sont embrassés avec hâte fougueuse du haut d’un marchepied. Promesses de retrouvailles pétillent à l’unisson. Juré, on se revoit, avant l’août, foi d’animal, puis en Chine, le principal.
Dérisoires serments d’une bulle-paradis refusant d’éclater. En juillet de l’an III, et alors seulement, Madrid et Normand les rejoindront à New-York. Burma pouponnera à Londres. Maurice a déserté Genève trop brumeuse, son île l’a repris.
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La douane à confronter est douane américaine. IL se fait donc petit, par jeu se rend timide, exagère l’incertitude au suivi des barres métalliques, recule devant le choix entre files attentistes menant toutes, en final, vers le même képi goguenard.
ELLE, ludique complice, le guide donc par signes au travers des méandres de l’immigration, son statut national autorisant l’accès par une autre filière. L’invite de ses doigts à emprunter tel canal plutôt que celui-là s’imprègne de tant d’amour béat, que gabelou du soir n’importunera pas le quadragénaire empoté s’offrant à la mainmise de son discrétionnaire. Le préposé a bien compris, en cette veille de Quatre Juillet, que les seuls pétards dissimulés au fond de ses valises préparent le Bengale de noces récurrentes.
Air Canada les gobe en classe affaires, Maison Commune défrayait. Pour défier concurrence sur desserte locale, la compagnie met au service de ses hôtes, déjà privilégiés, un gadget fascinant pour le provincial pékinois. Sans bouger se son siège, avec carte, idoine, de crédit, il est loisible d’appeler n’importe quel téléphone pour une poignée de dollars.
IL attire son oeil sur l’incroyable facilité, la convainc d’introduire son plastique personnel dans la fente médiatrice. IL souhaite, en prélude à leur proche débarquer sur une famille dont il ignore autant les mœurs que les coutumes, impressionner d’avance en lui faisant commettre un geste dont le fantasque est digne de Fortsworth, geste qui montrera, par son exceptionnel, à des parents peut-être sceptiques, l’altitude inconnue rejointe par la fille prodigue, sublimée au contact de son nouvel époux.
Perspective l’amuse, appel du fond des airs vers une cabane du Connecticut. Elle se conforme, scrupuleuse, aux instructions fournies par l’appareil, rit à la surprise de Mère qui décroche. Elle avait en effet, il y a une paire de quarts d’heure tout au plus, confirmé depuis la salle d’attente leur tout prochain embarquement.
Aux phrases qui répondent, IL comprend qu’on s’enquiert de leur situation. ELLE qui réaffirme la hauteur de leurs pieds, qui ajoute : A bientôt !, la descente commence, IL a marqué un point avant que d’arriver.
Aéroport de New-York, La Guarda. Ils ont le choix, pour atteindre au repos, entre deux modes de transport. Autobus, sûr et bon marché, en bout de ligne ils préviendront de leur proximité, Père ou Mère s’extraira pour venir les cueillir, c’est l’approche logique. Ou bien, plus dispendieux, contracter limousine privative, une centaine de billets verts, pour les mener sans hâte ni transbordement.
ELLE, fourmi revenue grappiller sur ses terres, prône l’économie. Lui, superbe cigale, excipe des débours déjà tant encourus depuis leurs épousailles, pour plaider en faveur du somptuaire continué, demain sera un autre jour.
En veille de fête nationale, n’est-il pas de bon aloi que de débarquer ainsi, couple choyé par Mélusine, descendant de carrosse en portes mêmes du palais parental ? Puis, ce sont des cordes qu’il nous tombe, souhaites-tu vraiment risquer l’existence du géniteur pour nous venir quérir en route sombre, tortueuse, tu me l’as avoué, glissante de surcroît ?
Enfin, et ce fut l’argument décisif, ne vois-tu pas symbole de notre indépendance, de notre avènement au complet de la vie, si de nous-mêmes, sans aide ni soutien donc de notre plein gré, nous atteignons ensemble le port que nous choisîmes ?
Limousine négociée pour une solide poignée de dollars, ils fendent donc la pluie sous la conduite imperturbable d’un aurige aussi noir que l’environnement. Milles s’accumulent au compteur. Les lumières s’espacent : IL se prend à douter du chemin que l’on suit.
ELLE, cependant, qui connaît, a vécu ces parages, le rassérène par son calme. Cou tendu vers l’avant, narine frémissante aux senteurs de la pluie, on dirait bête de race flairant de sa distance les humeurs du bercail.
IL devine au lointain entre deux balayages un carrefour faiblement éclairé. Pressant sa main qu’ELLE n’avait pas lâchée durant l’heure et plus où ils viennent de cheminer, les marques de ses ongles sont inscrits dans sa paume droite, ELLE chuchote : Il prendra sur la gauche. Le clignotant s’agite à bon escient. Elle ajoute : Nous arrivons bientôt, il faut que je t’explique …
C’est un glas qui lui bourdonne aux oreilles. IL se tasse en attente du choc, dégage en hâte ses doigts comme s’il allait devoir parer un coup fatal. Quels monstres philophages les attendent au bout des lacets que maintenant ils abordent ?
IL redoutait le pire en termes d’exigences, puisqu’ELLE n’avait pas osé lui en faire part avant qu’il n’ait commis l’irréparable, pieds et poings liés à l’arrière d’une berline en cœur de nuit lointaine, sournoise, accapareuse. Quelque chose comme chambres séparées, pire, résidence séparées, IL irait à l’hôtel ménager la pudeur d’une famille dont la fille se trouve en danger d’adultère, il ne faut pas risquer un divorce à ses torts. Ou bien, encore plus douloureux, l’abstinence totale, l’alcool n’a jamais franchi le seuil de la maison, mormons ignorent encore la fin de la prohibition.
Voire même, son mari, dont ELLE vient à peine d’obtenir séparation légale, attend, tapi dans l’ombre de la cabane, pour leur régler ses comptes, fort, pourquoi pas, de la haine des parents pour celui, rastaquouère, ravissant le fruit de leur chair sénescente d’entre les bras d’un WASP béni des Dieux et nanti d’espérances.
IL s’attendait au pire. La sanction tombe des lèvres hésitantes de son amour tremblant : Mes parents, tu le sais, sont âgés, Père surtout. Ils ont des habitudes et n’en démordent pas, il faut se conformer à ces us de vieillards.
Comme IL hausse un sourcil en crainte du diktat, ELLE bredouille, soucieuse d’en finir : Télévision est beaucoup regardée, il faudra consentir à ce qu’ils scrutent l’écran dès le matin. On ne peut pas fumer, du moins intra muros, mais la terrasse est zone franche. Quand nous ferons l’amour, je ne gémirai pas dans les cris de l’extase, ils en seraient choqués, mais je jouirai autant, sinon plus, tu verras …
IL se tait, abasourdi du simple à se plier aux règles.
Alors ELLE s’inquiète, tourne des yeux qu’IL devine implorants, le presse des doigts et de la voix : Amour nous arrivons, dis-moi que tu acceptes ! C’est d’un mimi mouillé qu’il scelle le pacte d’obédience, juste le temps pour ELLE de crier au chauffeur, qui poursuivait sa route en bois dégoulinants : Ici, à droite, la fenêtre éclairée.
Limousine se cale derrière un couple de monstres chromés.
Elle jaillit sous la pluie, enjambe quatre flaques, fait crisser du gravier, toque un huis qu’IL ne voit pas. IL l’entend s’écrier : Père ! ELLE s’accroche à une longue silhouette, il est grand temps pour lui de s’extirper du véhicule.
L’homme qui maintenant l’envisage, à l’abri d’un vaste parapluie accentuant encore l’obscurité de la campagne, surplombe d’une demie tête le regard qu’IL voudrait lui couler. Les yeux de l’autre ne croisent pas encore les siens. La poignée de mains, pourtant, est franche, sans mollesse. Bagages sont charriés, pas de cérémonie.
Père, ce ne peut être que lui, gratifie le chauffeur, congédié après explications sur la voie du retour vers la grand ville. Lui cligne un peu en entrant la lumière, retient un geste, instinctif, de défense, porter la main vers le paquet de cigarettes qui gonfle la poche gauche de sa veste de toile. Mère, qui lui fait face, est bien plus grande qu’ELLE, mais IL domine assez pour devoir se pencher au rendu de son baiser d’accueil.
Leur première soirée se déroule en banalités circonspectes. L’observation est mutuelle. Parents désireux de jauger le second de leurs gendres, tombé du ciel et non surgi des profondeurs de la bonne société américaine, beau-fils se demandant à quel ketchup il sera peut-être assaisonné, appréciant d’emblée la bonhomie du père aux gestes lents, si doux, dont les mains semble-t-il furent créées à seul fin d’effleurer, fille en regard alternatif, vérifiant d’un coin de chaque oeil que ni l’époux nouveau, ni les géniteurs parfois trop zélés, ne se choquent ou s’entrechoquent.
L’essentiel des débats tourne autour des préparatifs entamés pour leur séjour.
Dès demain, grande réception. Tout ce que le voisinage compte de connaissances viendra barbeqüer en hommage à leur couple exotique. La campagne de Nouvelle-Angleterre compte peu en effet d’oiseaux si migrateurs, le rural y est plutôt casanier.
Puis tous les deux pourront, s’ils le souhaitent vraiment, prendre le large et visiter une sienne amie, cloîtrée dans les hauteurs du Vermont, où elle espère, mais en vain, depuis presque tout un lustre, que son Prince charmant, enfin débarrassé des chaînes exaspérantes d’un mariage qui n’en finit pas de dépérir, la viendra dénicher.
Entre-temps, IL découvrira les parages, la vie réelle d’ici. Qu’IL ne s’inquiète pas, les restaurants sont nombreux et variés. Même si nous ne voyageons guère, nous savons bien que les Français apprécient mal la subtilité de nos récidives hambourgeoises.
Cela va sans dire, une de nos modestes voitures demeurera en permanence à votre unique disposition – l’on fait ici allusion aux cinq mètres de long qui rutilent sous l’auvent. Majesté extérieure a beau témoigner de l’âge véhiculaire, IL est impressionné. La Belle Américaine surgit encore dans ses rêves de vieil enfant, même s’IL doute fort de ses capacité à maîtriser tant de chevaux lustrés.
L’heure est vite arrivée pour leur retrait en chambre. Par faveur et nécessité, ELLE occupera l’espace naguère dévolu au frère aîné, seule chambre de la maison à vocation matrimoniale, hormis celle, bien sûr, des vétérans.
Baisers et portes claquent. Les voici entre les murs délimitant leur territoire pour les jours à venir. L’espace est bien congru, après le somptueux de Montréal. Le lit qui trône au centre de la pièce appelle à convoler par son omniprésence.
Première fois depuis leur arrivée. IL envisage de transgresser les règles. Cela fait près de huit heures maintenant qu’ils n’ont pas clopaillé, une éternité d’abstinence. ELLE, stoïque, s’y oppose pourtant, convaincante fermeté. Cela serait mal, cela serait tricher.
Comme ils ne peuvent fumer, plus d’échappatoire, il faut s’aimer. Aucun d’eux ne s’en plaint, Lecteur, c’est lui qui maintenant persifle. Ils se trouvent encore en phase de romantisme ascendant, découvrent chaque jour de nouvelles voluptés aux plaisirs de jouissance. Quand lui comptait ses côtes, cherchant obstinément celle surnuméraire à hauteur de poitrine, ELLE s’émerveillait du prépuce mobile, car IL était en fait premier non circoncis au tableau de son sexe.
Le premier coït de Newark – c’est ainsi qu’en mémoire incertaine IL a rebaptisé le bourg aphrodisiaque – connut cependant quelques épines.
L’immensité du lit n’était qu’un trompe-l’œil. L’ampleur fut obtenue par couches accolées. L’entre-deux est nanti d’une bordure jumelle qui leur perce les flancs et lui meurtrit les couilles. Foin donc ce soir de l’intromission transversale, le parcours est trop bosselé. Difficultés aussi en longitudinal, sa taille associée à la moitié de son buste l’amène vers Procuste : les pieds dépassent du cadre, et le tibia s’endolorit rapidement, à trop frotter la planche au rythme de leur danse.
Il fallut recourir à position moins sage. La chevauchée fantastique succédera au planter quadrupède. Quant au cunnilingus, il sera Tour Eiffel. Le pompier giclera avec rondeur de dos. La pointe de ses seins effleure ses rotules. IL n’avait pas pensé qu’il jouirait du genou, rohmérienne surenchère …
Au matin la fraîcheur efface les séquelles d’une nuit arque boutée. Ils avaient en effet décidé de mépriser l’obstacle, et par dessus les planches, en sommeil qui descend, leurs jambes sont croisées et leurs doigts s’enchevêtrent. Beau temps est revenu sur Newark, la fête sera grandiose. Le silence et l’air pur les ont remis sur pied aux aurores à peine tardives, leurs mains sont disponibles pour pétrir le social.
Mère, amphitryon chevronné, répartit : tables à installer, bancs à improviser. Parpaings et dalles lisses s’amoncellent depuis leur assomption et l’annonce, sublime, de leur prochain détour. Père, savamment, en gourmandise, étête des brioches qu’il fourre de saucisses. Symbolique sexuelle du chien chaud, quand l’orifice caudal remplace la fente latérale.
Fruits sont pressés en jus. IL offre ses services pour commettre une sangria, excipant d’origines hispaniques douteuses et de compétences acquises au fil d’années de sournoise alcoolémie en pays catalan. Jamais, jamais de champagne, ni limonade, horreur, mais bien du gros vin rouge, des monceaux de glaçons et des tonnes de fruits, pèches, poires, bananes, agrumes, tout fait sucre, prendre soin cependant d’abord de tout peler, puis passer la muscade, attendre, avant de chaptaliser, le verdict de la première macération, protéger des insectes le baquet de dix litres, prévoir à suffisance des cruchons et carafes que l’on décorera des pluches de l’orange et du citron.
Père, s’il sourit en dedans à l’enthousiasme naïf du gendre désireux de marquer son utile, encourage l’action du geste et de la glotte, cobaye consentant.
 Seconde étape de son intégration culinaire, IL s’offre à découper tomates pour salade. En flemme bien dosée, IL court à l’essentiel, omet, en tradition familiale, d’émasculer le fruit par creusement conique autour des cicatrices issues de la cueillette. Il tranche habilement en usant du diamètre, pour répartir le chancre sur multiples facettes. Le goût n’y perdra rien, l’œil ne s’y arrêtera pas.
Mère cependant, vigilante, s’étonne un peu de cette désinvolture dans l’apprêt. Effronté, IL ment alors avec l’aplomb superbe de celui qui, amoureux choyé des Dieux, ne craint foudres ni diables. Le racorni noirâtre devient, grâce au lyrisme de sa faconde, sublime cerise pomodorienne, la touche raffinée de tout bon connaisseur.
Mère, pouvez m’en croire, je suis de ce pays où les tomates croissent sans serre protectrice et hors hydroponie ! Mère s’incline devant le Grand Savoir, tandis qu’ELLE, admirant la calme arrogance, se retient des deux mains pour ne pas trop pouffer.
Les charbons ardent, les invités arrivent.
C’est un tel défilé qu’IL se demande alors comment tant de campagne peut cacher tant de gens. La maison des parents, en effet, est plantée au milieu des bois, isolée de tout bruit, presque de voisinage, un seul est vis-à-vis, mais non convié, son chien est trop vocal et lui trop mal léché. Une vaste pelouse s’étire près le béton du socle terrassé. Plus loin ce sont des arbres, des roches, des écureuils. Tout cela fut acquis il fait trente ans et plus. A l’époque, ils choisissaient l’exil qu’ils pouvaient s’octroyer, une heure de Manhattan on se coupait du monde. La ville ne les a toujours pas repris, même si maintenant le luxe abonde au détour d’autres bosquets, et que leurs revenus s’avèrent sans rapport avec le capital foulé d’un pas allègre par Mère présentant, de groupe en solitaires, les deux héros du jour.
Sourires, mains secouées, ne pas trop boire, essayer de manger, s’essayer à demeurer aimable, attentif et courtois, vingt heures désormais qu’IL fuma la dernière.
C’est alors par pitié que survint Aspasie.
Aspasie, c’est son nom pour de vrai, n’a pas d’âge, mais un passé. Comme ELLE férue de théâtre, Aspasie a longtemps brûlé des planches authentiques. Sa frêle carrure, les rides qu’elle arbore, l’arrogance timide plein le gris de ses yeux, font croire que d’autres feux aussi l’ont allumée.
Pour l’heure, Aspasie est fort sage, fort calme, fort discrète, au cœur de la foule haute en voix qui célèbre saucisses. Lorsqu’IL la rameute ces temps aux couches supérieures de sa mémoire, il l’évoque désormais en furtif personnage, éphémère, du Sexus de Miller, l’autre Miller, porteuse de chandelle, frustrée de combustion.
L’important à l’instant, ce ne sont pas les errements possibles de l’Aspasie passée. Ce qui compte, ce qui l’attire en elle, la valorise, provient d’un vice honteux qu’Aspasie a du mal à dissimuler : Aspasie fume, Aspasie est en manque.
C’est en groupe conscient de leur mauvaise action que tous trois s’extraient du consensus imbu d’hygiène sociale célébrant en ripailles le culte charcutier. Ils s’encachent en recoin d’un dévers de pelouse, presque à l’abri de ceux qui pour l’heure les ignorent.
Aspasie califourchonne sur un granit devenu banc. IL lui fait face. C’est entre leurs mains tremblantes qu’ELLE s’accroupit.
Semblable à l’officiant d’un culte satanique, IL extrait de sa droite le cendrier d’argent qui ne le quitte plus en espace de sevrage, de sa gauche brandit les cylindres magiques d’une blondeur anglaise. Les seins fripés d’Aspasie abritent, pendentif sacrilège, un briquet de campagne.
 Ils fument en silence et volupté du fruit défendu. Les bouffées seront courtes. Le cercle bien pensant se rapproche, inhaler n’est plus de mise. Mère vient annoncer que la fête reprend. Un guitariste vicinal, donc prodigue, accepta, moyennant quelque obole, de chanter les louanges d’ici. Sièges sont alignés à trois pas de l’artiste. Il leur faut écraser le mégot de sécession, rejoindre le troupeau.
IL noie sa frustration au fond d’un gobelet. La sangria est forte. Elle embaume sa gorge tandis que, furtivement, il passe sous son nez avide de frémir le bout d’une phalange, brune encore des nicotines de la veille.
Le racleur a commis son oeuvre. Folk, country et blues à peine rengainés, les tables à nouveau s’entourent de chair humaine, qui papote et dévore, qui boit et déglutit. Le soleil peu à peu décline les futaies. La journée s’achèvera bientôt, nul incident majeur, déjà quelques départs, les grillades se raréfient.
Inconscient des contraintes du lieu, IL croit alors pouvoir s’octroyer un moment de détente. D’abord, sourire introverti, écluser derechef un verre de fruits épicés, pour sentir la chaleur emplir sa tête vide. Ils sont trois seulement autour d’un guéridon, deux inconnus et lui. Distance raisonnable du groupe le plus proche. Cendrier clandestin refait surface, les doigts de sa main gauche flattent, épicuriens, le paquet sang et or.
Mais c’est le regard d’ELLE qui d’un coup le fusille : Comment oses-tu, soudard, tant de sans-gêne, alors que tous ces gens sont encore sur nos terres, fumer en leur présence c’est dire leur départ, as-tu perdu le sens commun, la honte soit sur toi et ton inconséquence !
Les mots furent muets, mais IL les a perçus. Sa bonne humeur s’effondre avec l’amer constat non tant de l’infinie durée de la pénitence, que du statut précaire qu’il acquit en ces lieux. Même s’IL est associé d’amour et vie au fruit d’union locale, il demeure étranger, toléré, assujetti à des règles sur lesquelles il ne fut pas consulté. Consultation d’ailleurs, eût-elle été possible, serait demeurée simulacre. Le domestique ici se règle à coups d’ukases. Mère, dont hier IL pensait, voyant la fière stature d’un corps toujours résolu en dépit des années, que silhouette augurait bien de son vieillir ensemble avec Elle mûrissant, lui rappelle désormais une autre génitrice, celle dont Epouse a fait sa belle-mère à lui, spécialiste ès diktats aux tentacules protocolaires qui l’étouffaient chaque séjour un peu plus au fil de leurs rencontres, inévitables, en vacances familiales.
Sur ce double constat, IL claque le couvercle du réceptacle, sa langue claque aussi entre lèvres et dents. Son palais dépité s’en vient de reproduire le son de grand mépris de l’Equateur ébène.
ELLE a compris les gestes et déchiffré le clic. Elle a senti la lassitude des contraintes accumulées. Tout doucement alors ELLE vient à ses genoux. Elle saisit sa main et murmure à sa bouche : Ne crie pas, nous partons, maintenant, toi et moi. Puis, à la cantonade : Mère, où donc gîtent les clefs de cette limousine dont jouissance nous fut promise ? Il est temps qu’amoureux s’isolent en crépuscule.
Mère fut-elle surprise par l’impromptu, cavalier, de l’assaut ? Elle ne sourcilla point, mais lui remit sésame. La fuite romantique couronnait la soirée, et chacun des convives applaudit, bon enfant, la sortie des mariés soucieux d’intimité, approuvant de ce fait, sans même pressentir, le rejet qu’IL sonnait de leur troupe assemblée. Aspasie était en escampette. C’est une paire égoïste qui s’est donc enfumée en contemplant la baie. Le grégaire ne serait plus de mise pour ce qui leur restait à découvrir Newark.
Les jours qui s’ensuivirent dessinaient sur le sol comme un patchwork du cœur, couverture où le broc s’associait au bric avec tant de souplesse que s’en était plaisir de chaque instant. Il leur avait été facile de se trouver des marques. Imbibés de farniente, ils sillonnaient l’espace et se moquaient du temps.
 Mère avait signalé les risques importants, pour la machine à laver domestique, de surcharge pondérale. Ainsi, chaque midi sonnant, tous deux escapadaient, panier de linge sous le bras, pour quérir, tout au bout d’un parking ombragé de tilleuls et entouré d’arcades sur trois de ses côtés, une laverie aussi propice qu’automatique. Quand les effets tournaient, qu’enzymes ingéraient, ils flânaient alentour et bayaient aux vitrines, achetaient gâterie pour le repas du soir, visitaient par plaisir fraîcheur de supérette, puis ils se dirigeaient, en muette habitude, vers le café du coin par Père signalé, confidence de celui qui fréquente en cachette, s’installaient en terrasse pour presque un couple d’heures, savouraient du rosé, tandis qu’IL mastiquait avec grande componction un hamburger sans pain, compromis historique entre leurs deux cultures.
IL aimait à trôner dans Backstreet, car telle est l’enseigne du bistrot. En juillet de l’an III, c’est ici qu’entre Père et Mère il a rejoint son siège pour un pèlerinage dont il ne voulait pas imaginer qu’il serait le dernier.
Backstreet offre une plongée surréaliste à qui contemple l’Amérique au travers des filtres médiatiques. Rien n’est en effet plus tranquille que le mail où, paresseuse, la terrasse s’étend sous la treille des parasols. Le bruit même d’un moteur y parait incongru. Quant à la clientèle, elle reste immaculée.
Nulle trace en ces parages du mélange sulfureux des races et des teintes, la Nouvelle Angleterre a su y préserver sa tare originelle. Les seuls clivages agitant la surface de l’étang du paradis sont donc sociaux, mais tous en tranche haute.
Le jeune loup en rupture d’institut financier sirote vers les trois heures son premier cocktail nonchalant, y côtoie sans la voir la femme au foyer encore gironde qui savoure, jupette retroussée, un verre de glaçons basses calories, à la santé de son tennis et de l’amant passable qui vient de l’effleurer, tous deux tournent le dos, résolument mais sans raison, à la ménagère épanouie, débordant sans vergogne du Nylon de sa blouse dont même les fleurs sont grotesques, alors qu’elle s’empiffre, béatitude, de lait frappé, couveuse de son chariot qui déborde de rêve, de plastique, d’emballages.
A cinq minutes de là, Lecteur, si tu t’orientes vers les axes de transhumance quotidienne, tu retrouveras les gratte-ciel en fond de vision, et les semi-taudis juste en bordure de route. Tes yeux s’y empliront de noir, tes oreilles tinteront au grec, au russe, au zézaiement latin. Tes pas pourront fouler les détritus réglementaires. Quand tu tiendras sa main, assis sur un muret à contempler dix gosses agrippés à un ballon de basket sous le panneau branlant fiché comme un totem sur le devant d’une école vétuste car publique, tu te diras qu’Harlem et Hollywood sont plus proches qu’il ne semble, mais ne se mêlent pas.
 
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Mère n’aime rien tant que les bibliothèques.
Elle dispose, comme tout intellectuel respectable du Connecticut, ils sont légion, d’une carte magique lui offrant libre accès au réseau fabuleux de ces établissements mi-publics, mi-caritatifs, où foisonnent ouvrages de tous les coins du monde, cassettes, disques et vidéos, jeux et divertissements, caféteries et bars à pistolets.
Un jour qu’ELLE avait résolu de consulter le dentiste de famille, Mère l’accompagnerait, IL ne se sentait guère pour rester au logis, ni pour meubler l’antichambre de son désœuvrement. Ces dames l’ont débarqué au cœur d’une bourgade limitrophe, dénommons-la Oldark par goût de symétrie. Oldark est aussi coquet que Newark, mais plus citadine, solidement implantée près de la route interurbaine.
Polissage d’émail durera bien deux heures. Le chirurgien, était-ce Aaron ou bien Simon, est minutieux du haut de son mètre cinquante et ses presque nonante ans. Peut-être aussi ses doigts retors hésitent-ils à délaisser le mors de la pouliche, qu’il rectifia dans sa jeunesse, il venait à peine de doubler la Soixantaine, vertes étaient encore les pommes de l’Eden.
Deux heures devant lui. Bibliothèque n’en occupe guère plus du quart, le temps pour lui d’identifier, sous une fine couche de poussière augurant mal de l’influence réelle de la francophonie, un exemplaire de l’Amant que la carte magique lui permet d’empocher pour au moins trois semaines.
IL se retrouve en milieu de trottoir, ébloui de soleil et d’absence de but.
En cette après-midi, les restaurants sont clos où IL pourrait s’asseoir, les bancs publics incitent, en leur rusticité, à la station debout. S’IL s’éloigne par trop en quête d’un parc hypothétique, sans doute ne retrouvera-t-il pas le chemin des caries, en outre il a omis de relever l’adresse ou même le numéro du gîte familial.
Que faire ? IL s’interroge en léniniste. Victime d’un semblable concours de circonstances, il lui serait aisé, à Prague, Paris, Barcelone ou Pékin, d’engouffrer le premier estaminet venu et de s’y recueillir, le temps voulu, devant hanap rempli et hostie littéraire. Mais ici, le trio bien pensant, Prohibition, Salubrité, Puritanisme, entrave ce projet. Il a beau arpenter les trottoirs avec la minutie de l’orignal aspirant au gué, point d’abreuvoir, du moins au sein du périmètre policé où le confine la déficience de ses facultés de repérage.
Tourner et retourner ne résout rien.
Ce n’est cependant qu’en troisième volte qu’IL consent à prêter attention à un placard banal posé à même l’asphalte. Une flèche signale l’entrée d’une traboule douteuse, détonnant plus qu’un peu dans ce cadre léché. A l’issue de la pointe se trouverait, si l’on en croit du moins le tracé maladroit de l’inscription, le Club de Larry, ouvert jusqu’à pas d’heure : IL enfile la venelle avec l’hésitation d’une démarche assoiffée, débouche sur une cour cernée de murs d’usine, briques et carreaux au plomb, les Temps Modernes se dissimulent à l’ombre, putzée, de Main Street.
Une autre flèche, plus péremptoire encore, quelques marches, un bec de cane à simplement pousser, IL entre une salle longue et fraîche, dont l’agencement pourrait être agréé par Bogart.
Le zinc qui fait un coude s’étale sur trente pieds au moins. Un seul gérant derrière astique sans faiblir des chopes innombrables. Assez de pales vrombissent pour cinq hélicoptères. Une pocharde geint sur le coin d’une table, une paire adolescente s’échine autour des poches d’un billard rapiécé. Des tréfonds de son ventre, la machine à cigarettes s’apprête à instiller la dose vénéneuse. Soudés à la poutrelle qui couronne la scène, trois écrans de télé diffusent, simultanément, autant de programmes différents.
Il devrait s’inquiéter du sombre de ces lieux, de leur quasi désert propre à tout guet-apens que l’imaginaire sécréterait. Au contraire, IL soupire d’aise. Pour la première fois depuis Montréal, il se sent de plein pied avec les alentours.
Bistrot, IL te connaît, tu ne l’inquiètes guère, il t’a trop fréquenté …
IL s’est donc accoudé durant deux pleines bières. Il a ingurgité les nouvelles locales puis nationales, candidat vice-président vient d’être désigné, deux jeunes gens, victimes d’une fusillade de rue, ont tout perdu, la vie et leur blouson de cuir. Il a échangé un beau dollar tout vert contre de la mitraille, icelle fut avalée par boîte à Marlboros. D’un regard un peu distant, IL a même parcouru quelques strophes Marguerite. Il a suivi, oeil et tympan, passages de clientèle, désaltérant rustique, travailleuses, travailleurs, en bref IL a vécu.
Retrouvant Mère et ELLE sur le point convenu, les mots lui manquent pour exprimer l’enthousiasme qui l’étreint. Mère hausse délicatement le sourcil de l’incrédule. L’image policée de l’intellectuel affable qu’IL entretenait jusqu’ici à seule fin d’acceptabilité s’estompe désormais derrière une réalité plus triviale, dont la truculence ne semble pas forcément lui déplaire.
Plus tard, t’en souvient-il, lecteur, c’était en avril, puis en juin de l’an III, Mère s’encanaillera en sa compagnie aux tables bistrotières. Mais c’est à Oldark, puisque aucun haut le cœur n’y accueillit l’aveu de son penchant pour la promiscuité, que lui s’est décidé. IL accepterait Mère, mieux, IL la séduirait.
La tâche l’emploiera au long de cet été. Il a su la poursuivre, intermittent, l’an III, et se rengorge encore des succès emportés. Curieuse confession pour qui prête l’oreille, souvent IL s’est senti plus à l’aise gendre qu’époux …
Outre les livres, Mère fréquente l’art, tous les arts, y compris ceux de nature.
Le lendemain, Mère savait comment multiplier les effets, IL est à peine remis de son choc limonado-culturel, elle les débauche en zoo. Point de refus, les arguments sont vains : comment pourrait-il en effet refuser au moins de condescendre, lui dont la vieille Europe a nourri les méninges, à jeter un coup d’oeil, ne fût-ce que circulaire, aux cages rénovées enclosant les bestiaux des cousins d’Amérique ? Et le voilà souffle coupé, sentiment tout soudain d’être bien rabougri, l’Europe est vieille, certes, mais comme elle est mesquine, que Vincennes est province en regard de la mégalopole qu’il parcourt bouche bée.
Un arrêt parmi d’autres, des oiseaux bien quelconques, petits, presque malingres, agités sans pause ni souffler, plongeant du haut des branches vers le sol remontant les effrayant un peu, la vitre est bien étanche mais leurs cris la transpercent.
Est-ce le cri, est-ce la forme, ou le ballet incessant et vain de ces chétifs à plumes, IL ne sait. Toujours s’approche-t-il presque jusqu’à sentir le vent de leur plongée, et tout soudain s’abstrait ostensible à un point qu’ELLE s’enquiert. Et c’est par bribes émues qu’il lui compte l’histoire. Lorsqu’il était enfant en sables catalans, c’était encore avant Souricette des murailles, un des feux de l’été s’allumait au venir du colporteur de ballons. Les gosses se ruaient tous leurs réaux en mains, pour acheter l’image caoutchouteuse de leurs désirs, une sorte de huit avec semblant de bec et une crête flasque, un embout fait de buis, c’est dedans que l’on souffle, la forme gonfle alors, se dresse, s’affermit, devient tout un oiseau, semblable presque à ceux qui plongent devant nous, leurs teintes étaient vives, ceux-ci ne sont que bruns, mais les mêmes en forme, et puis, le fantastique, lorsque l’on appuyait sur le ventre tendu, l’expiration rendait un cri comme un sanglot d’appel, là encore c’est le même qui m’atteint dans ce lieu, cet oiseau-là, celui de la fête de mes enfances, nous l’appelions “huppupup” en onomatopée.
C’est alors qu’ELLE rit, qu’ELLE imite le cri, bat des ailes en feignant, mais son bec est de lèvres, de lui piquer la barbe, l’entraîne vers la plaque où IL lit, muet devant la force de son ressouvenir : “Hoopoe, oiseau commun du Nord de l’Amérique”.
Ainsi donc c’était vrai, les rêves de jadis peuvent reprendre chair, les lambeaux de mémoire reconstituer un monde que l’on croyait perdu, huppupup de ta jeune insouciance, te voici réincarné, mon vague souvenir, tu peux t’acclimater dans son pays à ELLE. Il pense presque plus vite que les huppes ne plongent. Le moment de ce jour, ces bouffées de passé parfumées de présent, lui montent à la gorge, il lui faut poser un acte. Faute de pierre blanche à fracasser la vitre, libérant la tribu qui piaille à son passé, IL a donc décidé l’éponyme de cette rencontre, et ELLE fut Hoopoe désormais pour eux deux.
Hoopoe, c’est décidé, en signe indéfectible, IL la liera ainsi aux bribes d’une enfance qui lui revient heureuse, l’oiseau, qui pépiait une fois la saison, le chien, son chien d’alors, dont il était si fier que seul dans la horde du village il sache délicatement licher le sorbet sur bâton que l’Espagne inventa bien avant que la France, chien dont le jeu traînaillait par tout le carrelage une corne emmouscaillée, puante, verminifère, en remuant la queue aux musiques goulues d’un essaim occupant les plumets tamaris, lauriers roses aussi dont IL savait sauter les ombres poisonneuses, son père, même son père, lui qui nageait si mal, mais qui nageait si bien. Métempsycose de la huppe, IL s’en vient de lui créer un passé.
Mais ce faisant, la baptisant, païen, en souvenir d’idole pré pubertaire, IL avait bien conscience, également, de vouloir s’envoler, lui, sans ELLE trottant à ses côtés, vers d’autres horizons, eux aussi croyait-il à jamais estompés par les brumes fuyantes du temps. Car la nuée oiselant, car les cris répétés, pour lui, ce n’est pas vraiment, ou pas seulement, le porteur de ballons de Méditerranée, c’est d’abord, c’est peut-être surtout, cette Afrique dont les rêves l’accrochent, et qu’IL ne veut laisser de peur de perdre tout, si ELLE aussi, après Epouse, venait à disparaître de son champ des possibles.
Afrique continent, tu restes son amarre … Permets-lui d’en conter, Lecteur, un peu du poivre et des épices.
Nous sommes au printemps de l’an … moins XIII. Printemps n’a d’ailleurs guère de sens dans le capharnaüm où IL vient de débarquer, c’est du moins ainsi que, dans certains recoins de la Maison Commune, on nomme en dérision l’enclave dont le refus des autres lui a fait hériter pour une courte mission. Printemps, été, automne, hiver n’ont guère de sens entre Tropique et Equateur, saison sèche, saison des pluies y règnent en maîtresses du cycle vivrier. Pour son tout premier soir, Terra Incognita, IL n’avait contemplé que les murs enserrant une chambre d’hôtel banalisée. Le dépaysement, l’agression, l’inconfort, se disait-il en délasser nocturne, nous verrons bien demain.
Et demain l’a saisi en fanfare de lumière, sonnettes et gazouillis. Tu le sais bien, Lecteur, le jour ne se lève pas en jointure des deux hémisphère, il bondit hors de la nuit. C’est donc sans transition que ses paupières s’ouvrent au signal, impérieux, d’une clarté soudaine, tout aussi formidable que les ténèbres de la veille en arrivée. Sans plus de transition, l’attente n’est pas d’une minute, la rumeur déferlante d’une foule assaillant sa fenêtre vient lui emplir l’oreille, tout à coup supplantée d’impératives trilles poussées lui semble-t-il par myriades de sifflets.
Un peu inquiet, Afrique poudrière, des signes si violents de ta Révolution, le pays cependant avait réputation de calme dictature, en somme embourgeoisée, IL s’approche feutré de l’embrasure, cherchant d’un regard aussi discret que pleutre le défilé de chars du pronunciamiento.
Mais le Grand Soir aura lieu un autre beau matin. Ce qu’il avait compris hurlements prolétaires n’est que le brouhaha du peuple laborieux tiré des matitis par la faim, le soleil et l’appel du devoir. Quant aux cognes sifflant pour arrêter l’émeute, s’ils sont nuée, ce sont de passereaux, occupant sans frémir les arbres environnant, clamant à plein gosier l’assomption de l’Aurore, le vide cœliaque, et l’entomophagie.
IL ne peut détacher ses yeux ni ses oreilles des rutilances du spectacle, premier des vrais contacts avec ce continent qui ne cessera plus ainsi de le remplir des saveurs incroyables qu’il peut seul distiller. Si par malheur, en cette époque, avait déjà poussé en lieu des bananiers les palaces nordiques dans ces pays du Sud, jamais n’aurait-il pu, faisant fi du Fréon, s’ouvrir à grand battant sur les épices de la rue. Jamais Il n’aurait vu d’un balcon à peine surplombant le défilé des pagnes, des tresses et des femmes, jamais il n’aurait su à quel point, Afrique, il t’aimerait. Car tout s’est joué alors, et les oiseaux gendarmes, en piailler vert et jaune, lui donnaient le signal, qu’IL savait déchiffrer, d’une liaison tactile, entière, indéfectible, entre l’ébène et lui.
L’Afrique est donc oiseau, mais elle est sexe aussi, et la volte des huppes lui associait les deux, rappelait Mélanie. Mélanie, la bien nommée, IL l’a connue plus tard, dans un autre pays, lui aussi à cheval sur la ligne mythique.
Maison Commune, depuis longtemps seule pourvoyeuse des aventures fonctionnaires, l’avait transplanté là vers le juin de moins X. IL devait y rester, presque s’y incruster au long de cinq années de négritude parallèle. Mélanie s’en revint de France vers le milieu de son séjour, regrets au cœur de délaisser Sarcelles, mais résignée au devoir de suivre son époux, appelé comme de naturel à de hautes fonctions. Elle était déjà lors nantie de quatre enfants, nés sur le sol ancestral du bon peuple gaulois.
Ses tâches l’asseyaient dans un immeuble où la bureaucratie résolvait les angoisses des humbles travailleurs. Mélanie, études et stage terminés, avait atterri là sans trop savoir pourquoi, héritant de fonctions qui, tel jour, tel autre, l’amenaient à croiser le champ de son regard, à lui qui ne veut s’abstenir de cligner à tout frémissement d’une jupe prochaine.
L’Afrique était pour lui le continent des femmes. Dès son premier séjour, IL en avait tâté, la simplicité des approches, leur spontanéité, le facile des mains se posant sur le bras, la chaleur dévoilant ces formes qu’on a rêvées, l’odeur de leur parfum et ces parfums d’odeur, tout en femmes d’ébène l’attire et le retient. IL est déjà, à cette époque, peu soucieux de coït, s’adonne plus souvent à ces touchers de l’ombre qui font complicité qu’aux chevauchées rustiques dont la pouliche souffre et le cavalier jouit. Bref, IL aime à compter une fille à l’escale, rien ne l’inquiète plus que la froideur d’un lit lorsqu’Epouse l’a lâché sur des routes lointaines.
IL en connut des routes, IL en connut des filles. Par son statut social, il lui était facile, d’ailleurs, en somme de passer commande, d’aucuns diraient de se faire pourvoir en fraîcheur de la chair. Parfois, pas trop souvent, IL en arrivait à se tancer lui-même, Saint-Just égalité entre les sexes, pour ces penchants, traditionalistes en colonial, qui font considérer que la gent féminine disposera toujours d’un spécimen à point, disponible et fourni en toute heure pour partager les nuits de son désœuvrement.
Puis IL se pardonnait, traditionaliste toujours et presque colonial, avec les mots classiques de ces absolutions : rien ne les force, si ce n’est moi, ce sera l’autre, au moins je les respecte, et je suis généreux, je parle et puis j’écoute avant que de commettre, mes exigences sont bien douces, jamais elles ne se plaignent, à preuve chaque fois elles en redemandent, n’ai-je pas la meilleure des réputations, entre Nombakélé, Poto Poto et les rives saumâtres du fleuve Limpopo ? A lui tout seul, IL se jouait ainsi le frère libertin d’Harriet Beecher Stowe …
De tels rapprochements bien sûr n’étaient pas diurnes lorsqu’ils étaient locaux. La mince société de la bourgade capitale n’aurait pas supporté sans délation rapide qu’IL tisse des contacts au vu des homologues. La nuit cependant proclamait armistice en bienséance, d’autant que les proies de ses fringales n’originaient jamais de l’ethnie du terroir. Quant à ses errements hors du quartier d’attache, la morale centrale ne s’en offusquait pas.
Bref, s’IL fréquentait, c’était le soir. Le jour restait aussi chaste que pur, mais s’IL n’agissait pas, il n’en pensait pas moins. La salive parfois lui venait, de ne pouvoir goûter aux plats si bien dressés des jeunes femmes fleurs qui travaillaient céans, et dont chacun narrait, dans la mâle arrogance qui aime à dénigrer les bouquets en vitrine, qu’on les savait coquines, et réservées à d’autres.
C’est donc empli de réserve prudente qu’à chaque pas léger hantant le corridor, à dessein, sacrifiant le prestige du secret aux tentations libidineuses, IL ne fermait jamais la porte de son antre tant qu’il ne requérait alcôve ni confessionnal, son oeil se relevait, guignant la silhouette, parfois IL délaissait sa table magistère pour aller savourer en perspective de contre-jour l’onduler d’une croupe, le délier d’une hanche gagnant en nonchalance de qui se sent épié l’écran de l’ascenseur à dix mètres de là. Cette pratique, IL la conserve même en Maison Commune, espérant malgré l’âge et les désillusions qu’un jour en volte-face l’objet alors de son désir enfin lui parlera.
Mélanie passait donc au long de son couloir, IL s’en émut. Trois lustres ont passé, et IL ne peut savoir quels furent les symptômes éveillant tout soudain la prescience du possible à dérober d’un cil les courbes de la belle. Le port, sans doute, y joua un rôle. Mélanie est d’une taille grande pour les forêts équatoriales, elle n’est cependant ni liane trop fragile, ni tronc impressionnant d’Okoumé féminin. La voix, grave et posée, car Mélanie parlait, un jour elle a stoppé devant la porte du voyeur, elle a franchi le seuil, s’est enquis de technique, puis elle est repartie mettre en application les conseils de sagesse du Kulutu blanchâtre. L’assiette du regard, et celle du sourire, quand Mélanie sourit, et qu’elle baisse la tête, comme en instinct de discrétion, ses lèvres s’illuminent à l’émail de ses dents, puis la nuque se dresse de celle qui assume, elle a de la gaieté jusqu’au bout de son nez. La peau de Mélanie, et d’abord son pigment, ce n’est qu’un peu plus tard qu’il a senti le frais des douceurs de sa peau, Mélanie n’est pas sombre, la nuit sa silhouette se découpe dans l’obscur de la chambre, Mélanie n’est pas claire comme lait au café, on a su la doser tel un parfait mélange.
Mélanie est un tout.
 Lorsqu’IL la voit quitter sans autre commentaire la consultation qu’elle avait générée, il ne peut s’empêcher de soupirer tout bas, qu’il est bien regrettable, ce devoir de réserve. Et puis n’y pense plus, tant les contraintes abondent, de lieu, de temps, d’espace, de distance.
Aborder Mélanie, mais où, certes pas en public, les bonnes âmes n’attendent déjà que trop les faux-pas protocolaires de l’influent petit blanc, mais quand, leurs loisirs se déroulent en mondes différents, Mélanie ne fréquente pas les hôtels où se détend l’Européen du dimanche, elle ne quitte presque jamais, IL le sait, IL s’est renseigné, en discrétion, sa propre parentèle et son époux en jalousie, en quels lieux l’abriter, chez elle comme chez lui sont pleins de chausse trappes, les bars et restaurants sont pavés d’intentions on ne peut plus bavardes, mais surtout, que lui dire, avec la platitude, outrecuidante, d’un sexe qui se veut dominant s’il quémande, vous êtes belle, ma Mie, et je vous veux séduire !
Pourpre est la confusion qui recouvre son front rien qu’à penser le rire, interloqué, de Mélanie oyant le discours midinette de celui qu’elle croyait statue du commandeur, envoyé métropolitain, redresseur de leurs torts à eux, sous-développés martyrisant par désinvolture atavique les beautés originelles d’une bureaucratie importée dont lui était le chantre. Que dire donc à Mélanie, qui ne ruine d’emblée la piètre tentative de leur rapprochement ?
IL ne sait toujours pas aborder les prémisses d’une relation souhaitée. Le timide ancré dans une enfance à l’ombre d’un père omniprésent autant que silencieux le rend absolument inapte à provoquer. Il ne peut qu’accrocher le grappin du désir à la lisse évidente de la quête d’autrui, lorsqu’elle vient flotter, au hasard d’un mouillage, à quelques encablures de ses hésitations. Le cas de Mélanie semble désespéré. Ni bord à bord, ni de conserve, IL n’a aucun pilote, et leurs navires s’éloignent.

Et puis demi-hasard, celui auquel IL croit, celui qui fait survivre, supplée l’inopérance de l’infirme social. Maison Commune décide de l’expédier une maigre quinzaine officier dans un cours vers l’Océan indien, Mélanie apprend-il y participera.

 

La chance, marraine bienveillante en son intermittence, l’a fait quitter sa base encore dix jours avant. IL a pu ce faisant s’exempter des fadaises qu’il avait préparées pour tâter le terrain. Dépaysée, Mélanie ne lui devrait-elle pas de la reconnaissance,  juste pour sa présence, élément familier du lointain Estuaire, Mélanie pencherait, alors, peut-être, qui sait, vers ses bras dont IL voulait lui dire à l’avance qu’ils seraient secourables.

 

Les effets d’une approche aussi fade que limpide lui furent épargnés grâce à Maison Commune, pour qui le sien périple devait d’abord inclure un tour parmi  des terres inconnues aux étudiants directs, venus de maints pays d’Afrique acculturée recueillir le savoir des bouches omniscientes de l’oracle technique.

 

L’avion se pose ainsi en port d’une grande île. Les tours et les détours pour l’amener ici lui ont fait oublier le retors de ses plans. Lorsqu’IL débarque donc en fraîcheur d’arrivée, c’est tout en naturel qu’il s’en va lui serrer une main amicale, celles de Mélanie  sont seules qu’il connaît parmi cinquante et quelques d’une classe attentive.

 

S’il avait ruminé quelque dessein soudard pour tenter Mélanie en nocturnes couloirs, et sans doute l’avait-il dans un coin de sa tête tout agencée de vice, IL se retrouve vite Machiavel dépité. La Grande Ile est alors en prurit socialiste. Les étudiants plancheront donc à la dure, dortoirs communautaires mais ségrégationnistes ne les éloigneront pas des lieux du dispenser de la bonne parole. Pour les conférenciers, leur sort est différent. Il convient de flatter la nomenklatura, l’hôtel qui les accueille est constellé d’étoiles, éloigné de surcroît des miasmes de la ville aux tentations lubriques.

 

Les choses s’avèrent donc absurdement limpides : le voila encloîtré, et Mélanie pareil, le portique les séparant mesure au plus bas mot dans les vingt kilomètres. Le constat  est amer, le goût en est saumâtre, d’autant plus qu’au contraire des condisciples mâles, Mélanie avalise en soumise douceur la rigueur hébergeante de leurs hôtes. Point d’espérance folle pour lui, de se dépayser un peu le corps aussi. Il avait cependant coutume de le faire presque à chacune de ces sorties dont la Maison Commune alors n’était pas pingre.

 

Point de ces fulgurances sur le fleuve Congo, sa première maîtresse aux dents étincelantes, sa première piqûre en retour de campagne, Epouse avait d’ailleurs partagé les microbes d’abord et le remède ensuite, mais ne s’était pas plainte,  si faute il y avait commise de sa part, elle avait entre-temps jeté sa gourme aussi, Epouse  ne crachait pas sur les joies de la chair, le conjugal étant, pour elle comme pour lui, plus un nid, un refuge, qu’une ceinture obscène de chasteté factice, et point de ces palabres dans un village Fang, attendre qu’un collègue en mal de compagnie, la sienne avait été triée dès leur entrée au bar, égrène interminable le chapelet de ses ancêtres, pour s’assurer que celle qui lui ferait honneur ne commettrait alors pas d’inceste aux yeux des mânes, point non plus de ces coups, hâtifs, à la porte du jour, la route attend, et point de silhouette en jeunesse de l’aube qui s’exclame de honte pour être ainsi surprise dans la nudité folle d’un lever en fanfare, certes, point d’arguties, sordides, sur le prix de présence, de suppléments grattés pour perdre au casino, point de colifichets opimes mais naïfs, ce vaste chapeau rouge, les tresses en raccroc sur un crépu bien court, la bouilloire électrique dont on a tant rêvé dans la  case tutsie.

 

Pour une fois, mission n’aiderait pas à son dévergondage. La morale  du peuple,  celle dont on veut feindre de croire qu’il y aspire, aura le dernier mot. Le dernier mot ? Voire … censeurs sans le savoir lui fournirent l’outil pour les contrecarrer.

 

Son statut était tel en séjour de Grande Ile qu’il lui était acquis voiture et conducteur. Ce dernier, aujourd’hui encore IL chérit sa mémoire, prenait en pied de lettre les instructions reçues : mise à disposition totale, nuit et jour, kilométrage illimité, discrétion garantie, services disponibles, entregent, savoir-faire.

 

Lecteur, il te faut cependant lui rendre une justice. Quelles que soient par ailleurs les turpitudes où tu le vois se complaire, IL n’avait pas alors, du moins de prime abord, compris les ouvertures qu’ainsi l’on ménageait, les brèches qu’il pourrait commettre dans le mur annoncé d’une abstinence décadaire.

 

 

Le cours se déroulait depuis deux jours à peine lorsqu’un événement vint le dramatiser. Jaloux du découcher de son premier bureau, un époux acariâtre avait fait prévenir, par le truchement de son Ambassade, une douce stagiaire d’Afrique occidentale que l’un de ses enfants se trouvait au plus mal, qu’il exigeait les larmes de sa mère avant de défuncter de ce que l’on dénomme une courte maladie, pour ne pas susciter l’ire plus grande encore des démons dont c’est là, en fait, l’œuvre immonde.

 

La pauvre est toute en cris, en désespoir furieux, en soubresauts de rage au manque de nouvelles, remue le ciel, la terre, obtient par ses suppliques un billet de retour, informe son mari du retour imminent, se rue vers son avion retardé de douze heures, apprend en revenant par un consul hilare que la nouvelle est fausse, l’enfant se porte au mieux, le conjoint simplement voulait par stratagème qu’elle se rapatrie car il la craint volage, empoigne ses valises, clame orbi et orbi qu’on ne l’y prendra plus, disparaît vers Paris concocter chez son frère une vengeance telle, que le pili pili lui semblera sucré, au monstre infanticide dont le village l’a dotée …

 

Comme les autres, les filles, bien des garçons ne voient rien là que de très normal, les femmes sont des garces qu’il faut bien régenter, à preuve, eux n’ont-ils pas chacun, de par chez eux, une liasse de maîtresses, malheur du portefeuille, épuisement des sens, pas de reconnaissance, c’est l’homme qu’il faut plaindre, ces chiennes nous contraignent, par leur impertinence,  aux manœuvres dont elles oublient ensuite qu’elles sont garde-folles, Mélanie compatit à la douleur de l’autre, mais Mélanie s’inquiète. Non tant de son époux, il est certes jaloux mais elle ne pèche pas, que de progéniture. Puis le pays fait mal, quand il est si lointain.

 

La formation spartiate, une monnaie non convertible, des techniques brinquebalantes, ne lui permettent pas d’appel de son dortoir. IL l’entend qui s’en plaint à une condisciple, et c’est en secourable qu’il propose son aide : le palace est dote de liaison satellite, entre compatriotes, entraidons-nous un peu, si vous le voulez, mon téléphone de chambre est à votre disposition, ce soir, après le cours, partageons la voiture, chauffeur ne regimbera pas à vous raccompagner après le rassurant d’un babil familial.

 

Mélanie accepte, le chauffeur ne saurait regimber, les voici donc dans sa chambre. Mélanie qui tapote, fébrile, les touches secourables, la sonnerie, le décrocher, Mélanie qui sourit, comme elle sourit bien, se dit-il en contemplant, indiscrétion contente après la bonne action, la perle de ses dents, le pourpre de ses lèvres, le velours de ses cils qui joignent des pommettes au relief si bronzé dans le soleil couchant, Mélanie qui raccroche, qui sourit derechef, mais cette fois pour lui, lui dit que tout va bien, la fièvre du petit s’évanouit en quinine, Mélanie remercie, elle va le laisser, ne veut pas abuser, ni de sa bienveillance, ni de celle du conducteur, Mélanie va partir, lui tend quatre billets pour prix de la quiétude, sa main à lui refuse, lui dit que rien ne presse.

 

Mélanie se rassoit, ils parlent.

 

Ils ont parlé longtemps, ils ont parlé Paris, un peu l’Afrique, ils ont parlé boutique, enfants, écoles, livres, loisirs, ils ont parlé des blancs, ils ont parlé des noirs, et plus ils ont parlé, plus IL la regardait. A l’écouter des yeux, IL rencontrait les siens, les cils de Mélanie alors faisaient écran. Le soleil s’est couché, pourtant IL croit parfois décerner comme un pourpre aux joues du vis-à-vis. Mélanie tremble un peu, il fait nuit tout à fait, et Mélanie se lève, altière, superbe, inaccessible, constate-t-il, aux feux prématurés de sa concupiscence.

 

Acceptant le retour, IL obtient cependant de partager en frère avec son conducteur le bonheur limité d’amener Mélanie par la digue fantôme, qui tranche les rizières et l’ombre des zébus jusque devant la porte d’un chaste séminaire.

 

A peine a-t-il eu droit à quatre doigts furtifs lui effleurant la paume, muet remerciement de Mélanie quittant une voiture sombre où IL n’a rien osé. Ce soir, chauffeur, je veux être Grand duc, continuer dans les bouges, il me faut boire, il me faut étancher la soif de Mélanie … Ils burent.

 

Le lendemain était de céphalée. IL trouve cependant, à l’heure de popote, seuls les moments prandiaux lui permettaient de joindre tel ou telle des élèves hors de son magistère, assez de force en lui pour dégager son crâne, aborder Mélanie, lui dire mièvrement, entre manioc et plantain, combien il eut plaisir à leur gai bavardage, combien il compatit de la savoir inquiète, et que son téléphone, bien sûr, l’attend ce jour aussi pour  renouer le contact.

 

IL est debout, domine Mélanie. Les yeux qu’elle lui lève n’ont pas de cils écran, jamais ils n’ont brillé de cette profondeur, et c’est lui qui rougit lorsqu’une voix plus grave le remet à la place où elle l’a trouvé : non, pas de téléphone ce soir, l’excès créé les soupçons, deux fois chez vous et mon mari gamberge, mais la conversation, ma foi, bien sûr, l’arrangement d’hier me convient s’il vous sied.

 

Elle a dit oui, c’est un oui, oui au parler ensemble, oui aux liens qui se créent, oui à l’égalité, il m’a fallu deux ans de tâtonner l’Afrique pour qu’enfin l’autochtone m’accepte individu et non ancien colon, c’est un refus sublime, celui de Mélanie, qui vient ici de nier le fait de dominance, le mur des différences.

 

Lecteur, si tu souris à ce bel enthousiasme, c’est que tu n’as jamais connu la solitude d’être tout entouré. Alors c’est toi qu’il plaint, car dans tes certitudes, tu n’as pas reconnu Lapin ni Mélanie lorsque tu les croisais.

 

 

Sa chambre seconde fois accueille Mélanie. IL tourne dans sa tête en contemplant la vue, grisâtre, de la ville, la phrase rituelle pour entrer en matière, proposer une boisson, sonner le room service, trouve les mots qu’il faut, se retourne pour les prononcer avec juste ce qu’il faut d’ampoulé bienveillant. Sa bouche reste ouverte et sa gorge sans voix.

 

Mélanie est en feuilles, Mélanie est en chair. Pendant qu’IL devisait avec sa stratégie, la porte à peine refermée, elle s’est dépouillée de tous les attributs qui nous séparent de l’état de nature. Valdingue chemisier, dégrafé soutien gorge, en corolle la jupe coiffée de la culotte, nue comme IL en rêvait, noble comme toujours, contournant sans la voir sa masse éberluée, Mélanie se dirige en certitude vers le lit qu’elle entrouvre, glisse parmi les draps, tapote l’oreiller, et lui dit qu’elle attend.

 

Alors, la tête folle et les yeux qui la fixent, IL arrache à son tour oripeaux de son corps, court pour joindre la belle offerte à son étreinte. Lecteur, toi tu le sais, et lui en avait la prescience, la surprise empêche l’érection. IL avait beau se dire qu’une fois a suffi, que l’esprit doit pouvoir prendre rang sur le corps, qu’il ne demande en somme qu’un peu de turgescence, rien n’y fait.

 

Mélanie s’évertue, déploie l’inexpérience de son vouloir bien faire, le suit dans ses conseils, dégage la corolle, humecte le méat, étire un peu le frein, va et vient la mollesse de sa trompe, pas le moindre signal durable avant-coureur. Pourtant IL s’évertue, la relaie, s’astique en récidive, transpire le whisky qu’il ingéra la veille, enfin IL se résigne, son front  porte le rouge de la honte et l’effort.

 

Sarcasmes vont pleuvoir, Mélanie rira bien d’un flasque aussi durable, chaudes seront les gorges en retour au pays, égayées du récit d’elle qui doit parfois, sans doute, plaindre au contraire l’excès de dureté, insatiable, de la pine matrimoniale. Mais Mélanie n’est pas nymphomane frustrée.

 

Elle a compris le trouble, s’excuse en demi-mots.

 

L’avoir ainsi forcé ! Elle ne croyait pas le choquer à ce point, lui si correct, si réservé, si pudique en un mot, trop peut-être. Depuis des mois, elle l’a bien senti, IL n’ose pas, IL n’ose rien. Alors elle s’est dit, je prends les choses en main, un petit rire, triste en dernière note, la parcourt à ces mots, elle effleure l’engin, inopérant, qui pendouille toujours, sinon nous quitterons la Grande Ile aussi vierges que nous l’avons connue, et moi je le souhaitais, le souhaitais pour de vrai, cette rencontre folle, alors j’ai provoqué, je pensais, vos regards, que je pouvais vous plaire, pardonnez-vous l’offense, je ne la voulais pas …

 

C’est presque en un sanglot que Mélanie conclut.

 

Et lui dans un seul geste essuie le front du mâle absent du rut, et la larme qui perle en oeil de Mélanie. Sa voix qu’IL souhaitait ferme en ton masturbatoire s’émeut à expliquer les ressorts débandés, parle de défaillance en nuit des Philippines. Puis encore une absence, impotence deux jours  pleins, de surcroît conjugale.

 

Une fête du terroir parisien, leur tente était plantée. Epouse et lui en compagnie d’un couple d’amitié, eux tous jeunes mariés, depuis quatre ans à peine. Ils avaient voyagé l’Europe en compagnie, l’homme et lui étudièrent ensemble dès la fleur de leur âge, elles se fréquentaient, sortaient du même village. Bref une intimité qui semblerait permettre, force boisson aidant, les pires privautés.

 

Lui et femme de l’autre s’éclipsent au clair de lune, joignent catimini tente pour la débauche. Mais ils avaient tant bu qu’ils tardent à consommer. Son fer est enfin prêt quand ils se font surprendre. Leurs nudités laiteuses s’offrent aux contempteurs, les conjoints délaissés dont ils avaient pensé qu’ils adultèreraient aussi de leur côté.

 

 Rapatriement honteux chacun chez soi, chacun pour soi.

 

Lorsque le lendemain, vinasse et honte bues, IL veut se disculper en honorant l’Epouse, rien ne darde, mais rien, voyez-vous, Mélanie – ils ont longtemps gardé pratique voussoyante, en respect mutuel, aussi pour éviter lorsqu’ils se rencontraient en présence de tiers que l’on ne s’interroge sur leur intimité -, pas le moindre sursaut, avec vous pour le moins je prébandai un peu, et ce rien qui durait, jusqu’à ce que l’Epouse aille quérir chez l’autre une assurance vraie que leur égarement ne dura que trois heures et ne reprendrait pas, c’est alors seulement que sa conscience à lui accepta le pardon, la hampe de nouveau a pu se redresser en grotte familiale. Le résultat, c’est Fille aînée.

 

Mélanie l’écoutait qui divaguait ainsi sur les péripéties d’une queue vagabonde mais malgré tout peu fiable. Comme ses doigts scandaient sur la verge voisine les strophes du récit de ses déconfitures, les gestes et l’histoire enfin le tonifièrent. Et IL put enfourcher cette pouliche d’ombre, le sperme jaillissait quand le soleil tombait. Mélanie qui recueille cette semence lasse. Mélanie qui  ronronne au flic floc d’un mi-plein vaginal, l’embrasse doucement, l’entoure dans ses bras, et qui lui dit : Merci. Mélanie qui ajoute, en crainte soulagée : je suis contente, vraiment, que l’on ait pu le faire …

 

Désormais la Grande Ile fut île Mélanie. Ils se quittaient si peu que leur secret polichinait. Ensemble aux heures studieuses, isolés méridiens, enfournés limousine dès la diane sonnée, retour presque aux aurores par la digue complice, le cours dans son entier les avait devinés, bien sûr on jalousait, mais on les respectait.

 

Ni persiflage, ni ragots, l’hybride de leur couple faisait alors partie du quotidien des autres, comme s’ils apportaient à ces stagiaires tristes un peu de réconfort par l’évidence brute qu’un ailleurs existait.

 

Mélanie cependant culpabilise un peu. Elle se demande encore, non tant si son époux aura vent de ces frasques, elle sait que le tam-tam ne porte pas si loin, plutôt si la débâcle qui les inaugura n’est pas due quelque part à une faute d’elle. Lui se doit d’accepter un rôle initiatique : Mélanie veut durer, mais pour y parvenir ne saurait demeurer une ignare du sexe.

 

Ils sont donc convenus, puisqu’ils étaient en stage, que les draps eux aussi abriteraient des cours :   l’attouchement d’abord, la main doit être douce sur la main de l’aimé, il lui faut effleurer le duvet sur la peau, la sentir grumeler au souffle de tes lèvres, l’humecter mais à peine d’un baiser vagabond, et puis tu dois porter la main que tu honores vers la grotte entrouverte ou affleurent tes sucs, cette main trop puissante il te faut la guider, pointer le doigt doublé qui frôle tes parois, extraire doucement les phalanges humides avant que dans la vague ton corps ne s’abandonne, les remonter phalliques pour qu’il se reconnaisse, mais ne pas lui laisser non plus sa latitude, des lèvres à nouveau se pourlécher d’odeurs, ces lèvres tu les dois alors me les donner, et quand nous partageons les saveurs du baiser, cette main désœuvrée je la rends à ton ventre, ton bouton frémira, tu m’enserres à ton tour, remonte, descend, ressac le long du membre au rythme de ton corps, mes doigts sont en triplé affairés sous ton mont, la pince qu’ils ont créée s’ouvre et clôt en cadence, le heurt sur ta paroi, alors que tu franchis le rebord de mon gland,  la douceur se transforme, tout ton corps me l’intime, en saccades  d’approche de l’électrique ciel, mon sexe, tu le sens, prend taille raisonnable, il faut bouger un peu, ton buste se rallonge, mes lèvres se détournent en bourgeon de tes seins, les tiennes magnifient en calice du vit, suce, suce, plus fort, je tête et je t’enfourne, ton bonheur est tactile quand buccale est ma joie, Mélanie, oh ! Mélanie, j’aime tes yeux, les perles que j’y vois sont trop-plein de liqueur…

 

Les leçons les plus belles hélas ont une chute.

 

 Mélanie à peine certifiée, il leur faut déserter Cithère enfin conquise. L’Afrique a le secret des transversales impossibles. Pour regagner leurs pénates, le plus court imposait de traverser Paris, où elle séjournerait le temps de quelques courses en havre colonial. Et comme ils avaient pu, complicité dernière de leur chauffeur d’amours, se garantir deux sièges côte à côte, ils ont passe la nuit de Grande Ile à Paname la main pleine de doigts indissociablement.

 

Cette nuit fut la seule jamais qu’ils complétèrent.

 

Le retour en bourgade capitale les avait distendus dans leur intimité. Se voir au vu et su devenait impossible, il leur fallait à tout moment réfréner les ardeurs même de leurs regards, la suspicion est prompte sous toutes latitudes.

 

Quelques soirées pourtant leur réchauffaient le cœur. Autant qu’elle pouvait, c’est-à-dire chaque jour où l’époux voulait bien condescendre à la corvée d’enfants, l’on ne pouvait à la sortie d’écoles laisser les chérubins rapatrier à pied, Epouse s’en chargeait, mais d’autres partageaient, Mélanie subreptice rejoignait son bureau, l’heure sacramentelle des cars de l’entreprise avait vidé les lieux, ils fermaient bien la porte, tuaient toute lumière, écartaient le bureau et repoussaient les chaises.

 

Ils s’aimaient en chuchotant dans la pénombre. Debout en encoignure, ses mains investissaient les larges emmanchures du boubou convivial, les doigts qui rejoignaient la douceur de sa peau, fraîche du crépuscule et chaude du désir. Accroupis long du mur, côte à côte explorant les plis de l’autre chair, Mélanie tâtonnant la boucle de ceinture, et lui qui découvrait le ferme de ses cuisses. Allongés corps sur corps et presque ton sur ton, la moquette absorbait les cris et puis les taches…

 

La lune pénétrant l’angle de la fenêtre donnait l’heure fatale où il fallait cesser, difficile parfois de redresser des membres dont le souhait demeure, détente après coït.

 

Une fois seulement parmi les deux années où ils furent ensemble en presque séparés, aurait-il pu prétendre à retrouver la Mélanie première, celle de la Grande Ile.

 

Avec la complicité, financière, de ses hôtes quinquennaux, Maison Commune avait résolu de l’envoyer porter haut le flambeau des valeurs sociétales dans un lointain colloque tenu à Mexico. Comme d’accoutumée, le trajet se devait de transiter Paris.

 

Il s’avère, coïncidence semi-fortuite, que cette même Maison avait, quelques jours auparavant, accepté dans sa munificence d’expédier Mélanie vers un nouveau perfectionnement, celui-là, hypocrite surprise, tout aussi parisien.

 

Les fils de leur complot étaient aussi bien noués que ceux devant plus tard, une autre décennie, lui faire partager une dernière fois la couche du Hoopoe en souffrances de Londres. Mélanie réside chez une sienne amie, pas besoin d’artifices pour lui téléphoner, la marmaille et l’époux se morfondent au pays. C’est donc tout en quiétude qu’ils peuvent se prévoir. Elle lui choisira un hôtel simple et calme, ils se rencontreront en fonction de ce choix, le jour de l’arrivée sera également l’unique de leurs soirs. IL n’osait pas alors, bien jeune bureaucrate, tirer trop sur la corde des escales payées.

 

Veille de l’envolée, Mélanie guillerette signale la réservation, elle a tout repéré, qu’IL s’installe et l’attende, vers les vingt heures au plus. Lui prend note, mordille cependant la pointe de son bic, le nom de cet hôtel, la rue ou il se perche, lui semblent familiers. Butte aux Cailles … Poésie ornithique, récurrence de la gastronomie ? Non, c’est plus que cela, est c’est la catastrophe : le quartier désigné par ce plaisant vocable est à deux encablures des lieux de Belle-Mère, sa mère à lui, qu’IL avait décidé de ne pas avertir de son soudain passage, pour ne pas obérer le temps mélanésien.

 

La donne est bouleversée. Plus moyen avant de prendre l’air d’avertir Mélanie, de lui faire changer  leur adresse de stupre. Et plus moyen  non plus d’ignorer Belle-Mère, IL ne peut garantir son bel incognito si près du pré-carré qui vécut son enfance.

 

IL a donc sacrifié Vénus à la popote, informé Belle-Mère, radieuse de surprise autant qu’éberluée du prompt de ses mouvements, requis préparation de chambre de jeune homme, informé toutefois qu’il dînerait “en ville” – c’est ainsi que chez lui on disait Rive droite -, bien sûr sans découcher, qu’au lendemain, en déjeuner, il saluerait bien fort l’oncle, la tante, la grand-tante et le petit cousin, rameutés à grand hâte autour du Fils prodigue. IL s’entortille ainsi dans les rets familiaux, Mélanie devenant visée de second rang.

 

Tu peux bien t’étonner, Lecteur, de cette issue. Toi qui as moins vécu, peut-être, que ce jeune homme, tu avais discerné bien des voies pour s’extirper du piège voisinage : Belle-Mère à son âge ne grimpe pas la butte passée la nuit tombée, entrée dans la soirée, l’hôtel de convenu ne générera pas de rencontre  fortuite, quand Mélanie viendra, le ciel sera bien sombre, il leur sera facile d’émigrer dans l’auberge qu’IL leur aura choisie aussitôt qu’arrivé, en discrétion lointaine de ses jeunes pénates, pour regagner ainsi la maîtrise qu’il sied de leur temps, de leur lieu, de leur unicité. Et tu l’as deviné, Lecteur, s’IL a tout faux en panique de lares, s’IL répète déjà les erreurs londoniennes, c’est en fait que la peur, en lui, est plus subtile.

 

Ce qu’IL craint en ce jour venant de Mélanie, ce qu’IL craindra en ELLE presque dix ans plus tard, c’est de devoir choisir au lieu que de biaiser.

 

Alors, le choix de Mélanie, IL ne veut pas le faire, je veux dire, IL ne veut pas choisir Epouse ou Mélanie. Dans ce cas IL impose contrainte de Belle-Mère, à Londres il choisira de rester contactable, femmes épouvantails effrayent ses maîtresses, mais dans aucun des jeux IL ne s’avoue coupable. Mélanie, cet hôtel, c’est toi qui l’a choisi, Hoopoe de mes amours, comment pouvais-je donc, martyre du pylore, prendre soin de cacher le nid de nos étreintes ?

 

Puisqu’IL n’est pas coupable, il redevient faraud. Guilleret il s’en va au point de rendez-vous, entre l’hôtel choisi, annule réservation, indemnise, royal, le tenancier qu’il délaisse aussitôt pour s’embusquer, fin stratège, en terrasse cossue d’où IL pourra épier les pas de Mélanie.

 

     Les talons sonnent, IL la hèle. Elle le considère en surprise du soir. Celui qu’elle espérait, s’il a même visage, devrait en ce moment se morfondre les doigts ou frapper le champagne  pour hâter la venue des jambes africaines. Sans vergogne IL détaille le sort qui les accable, le temps leur est compté, sa mère s’inquiétera, Mélanie doit rentrer à des heures possibles, la banlieue qu’elle vit la nuit est dangereuse, mangeons tout de même un morceau par ici, la cuisine est correcte, je peux la garantir …

 

Mélanie ne sait plus par quel bout attraper la couleuvre qu’IL lui tend en plat de résistance. Elle avait tout prévu pour une nuit de joies, demain ils auraient pu faire l’amour aussi, de l’aurore à l’avion, le temps ne comptait pas, tout était arrangé, son amie est complice, si l’époux appelait, pourquoi le ferait-il, les réponses sont prêtes, colloque provincial l’éloigne de Paris, une si belle échafaudée, et toi tu l’as détruite. Mélanie en pleurerait, rage et dépit mêlés. Comme IL sait cependant prendre son air penaud, comme il s’excuse tant d’avoir perdu le froid du sang qui le travaille, comme IL promet, qu’il jure, n’aimer qu’elle et rien d’autre, Mélanie assoupit sa hargne et ses regrets.

 

Sortir du restaurant, ils passent devant l’hôtel qu’IL a su refuser. Alors, inconscience sublime, de qui n’a pas de honte, IL dit : Voyons donc si la chambre par hasard n’est pas libre. Elle était Mélanie déglutit encore cet orvet, ils sont montés, le tenancier accepte qu’ils visitent les lieux, visite seulement, bien sûr.

 

La visite a connu un temps l’horizontal, mais ils n’ont pas souillé les draps ni le sommier. La hâte de leurs corps, ils ne pouvaient la feindre. Le lit n’est pas défait, mais ils l’ont fait grincer. Alors, encore, IL aurait pu commettre le geste du bon sens de celui qui accepte tout le bonheur offert : prévenir réception qu’ils restent à coucher, n’avait-il pas payé, somptueusement, le droit du non-loger, téléphoner Belle-Mère, informer que la soirée se prolongeant en rires, IL avait résolu de rendre la nuit blanche, et puis fermer les yeux sur la conque sublime, aimer comme il en crève l’offre de Mélanie.

 

Mais IL ne l’a pas fait. Dès que sa queue est basse et Mélanie vêtue, ils quittent leur possible. Le taxi du retour, Mélanie s’y enfourne, accepte en hétaïre les billets qu’IL lui tend pour le prix de la course. Lui retourne en marchant vers sa mère et son lit. La tête lui fait mal d’avoir trop décidé, sans le vouloir en somme, des liens qui sont ruptures.

 

Mélanie n’a jamais tout à fait pardonné son refus, cette nuit, d’étoiles d’avenir. Elle venait à lui pour lui donner demain, c’est demain qu’IL refuse au saint nom d’Aujourd’hui.

 

Mais sans le pardonner, IL croit qu’elle a compris l’indéfectible pleutre qui aime sans compter dès lors que rien ne change, celui qui voudrait tant avancer sans se mouvoir, celui dont grand souci reste l’immobilisme, qui croit aux synergies quand c’est l’autre qui bouge.

 

Mélanie comprend bien, mais elle aime vraiment. Lorsqu’ils ont retrouvé bourgade capitale, leurs chairs se sont mêlées parfois en discrétion. IL a su la toucher aux cordes vibrato, Mélanie sait faire sourdre le liquide divin, Mélanie sait danser la danse de l’amour et rythme  son tempo de hanches africaines.

 

Maison Commune rapatriait. Mélanie a pleuré lorsqu’ils se sont quittés. Quant à lui,  à peine  s’il a vu, ce soir, sur la moquette, des gouttes lacrymales qui diluaient le sperme.

 

Aujourd’hui cependant, route vers le Vermont. Les buts de leur voyage d’à peine une triade étaient hiérarchisés.

 

 Il s’agissait d’abord, et c’était l’officiel, pour ELLE de visiter une amie sienne et chère, qu’IL appellera Lyz. Lyz avait une histoire en somme très banale. Fruit universitaire et diplômée de lettres, elle s’est entichée de l’un de ses mentors. Le larron n’avait pas attendu l’étudiante, son foyer existait, était nanti d’enfant, il hésitait beaucoup à faire le grand saut. Depuis longtemps sa Lyz avait coupé ses tresses, des rides lui marquaient le coin zygomatique, les cycles avaient fui et ils n’étaient qu’amants. Lyz a donc décidé, un de ces fameux jours où sans savoir pourquoi l’on résout qu’on décide, de s’éloigner de feux qui ne voulaient pas prendre, choisi de s’exiler, mais pas trop loin, jeté son dévolu sur les pentes du Vermont, quelques heures seulement de l’Université. Depuis elle s’étiole en librairie locale, attend que sonne l’heure au cadran de sa vie, frémit à chaque fois qu’un geste doctoral lui fait imaginer qu’enfin le ressort bande, et que va lui échoir cet époux schizophrène.

 

Hoopoe lui accourait bien sûr soutien moral. Elle n’hésitait pas, cependant, à pousser la bonté jusqu’à lui remuer un couteau dans la plaie.

 

 Avaient-elles avec Lyz quelque pari secret ? Lui se sent en tout cas produit taxidermique, trophée que l’on exhibe en retour safari. Un exemplaire unique, ma chère, si le croyez, un mâle plus qu’adulte, arraché à sa horde, docile comme un bichon, plus imposant qu’un ours, présentable en salons, librement enchaîné, il m’a remis la clef, tâtez, mais tâtez donc, c’est un morceau de choix, étalon-percheron, il fera du service.

 

Second motif, davantage pommelé, était la forte urgence qu’ils ressentaient tous deux d’échapper quelque peu aux glaces de custode. Newark les connaissait désormais jusqu’aux ongles. Ils avaient écumé, sous la houlette maternelle, tout ce que voisinage comptait de connaissances. L’histoire répétée, le bleu de leurs amours, le serein de leur ciel, les pourpres de la Chine, l’avenir si brillant qu’il les éblouissait, les enfants qu’ils auraient, blonds et bruns à la fois, l’indéfectible lien entre leurs continents, le progressisme mou, la victoire espérée, ou la victoire crainte, de l’âne ou l’éléphant, la culture à trois sous, l’écologie discrète, la religion derrière, la religion devant, le cancer du poumon, le graillon hamburger, chardonnay et syrah, merlot de Mondavi, le hot-corn, le pop-dog, salades composées, le tennis, la télé, les sundae, les pizzas, la barre au creux du lit, la laverie, les écureuils, les plantes et les photos, les écureuils, la laverie … On se lasse de tout, même au Connecticut. Ils avaient donc besoin, disaient-ils, d’un peu se ressourcer.
Mère leur a prêté un des monstres roulants. L’autoroute les mène vers les plaines du Nord. Ils ont fait une escale car ils voulaient s’étreindre seuls au cœur d’une auberge où dormit Washington. Ils ont un peu trop bu, car on n’y fumait pas.
Au moment du lever, comme ELLE parcourait en galop d’exutoire les bois avoisinants, IL s’enquiert d’un cadeau pouvant emplir ses mains lorsqu’ils arriveraient, parcourt chaque travée du drugstore de céans, fixe son choix : puisque Lyz est restée une presque jeune fille, puisqu’elle cherche l’amour et quête la douceur, une peluche est bonne à ce cœur délaissé.
Puis IL n’a pas besoin de trop se raisonner. L’étal offre à ses yeux un délicieux lapin, IL ne peut décemment refuser le symbole. C’est donc un lagomorphe qu’il saisit aux oreilles. A ELLE qui s’étonne, le nounours est plus proche des coutumes locales, IL dit qu’il faut surprendre en première rencontre, que s’IL banalisait, il paraîtrait moins digne de son amour d’Hoppoe, donc la rabaisserait faute de qualité, que le lapin en outre origine de Chine, et là IL affabule, mais ELLE l’ignorait. D’ailleurs puisqu’il nous faut bien sûr le baptiser, nommons-le donc Tuzi.
Elle accepte l’idée, le cadeau sera fait. Elle doute pourtant. Un moment IL a cru s’être trop découvert, lorsqu’ELLE a vérifié au dictionnaire de poche qu’en Chine les Tuzis étaient des animaux. IL voit qu’ELLE a flairé, en huppe bien formée au subtil de la pêche, anguille sous une roche, mais ne sait pas encore quel caillou retourner.
Dans tous les cas, lâchement IL jubile intimo pectore : hommage fut rendu au Lapin de ses rêves, celui qu’IL rejoindra même si son amour, car IL veut croire encore à la pérennité, se dégonfle trop vite sous la pression du monde. C’est par une peluche qu’IL vient de renouer avec la tentation de rebrousser chemin. Et c’est le même jour qu’IL pose interurbain le premier des jalons d’un possible retour, un simple coup de fil pour dire sa non-mort, Fille cadette est là, pour elles IL ré-existe, c’est important, car on ne sait jamais.
Il n’était pas bouclé le premier de leurs mois en liens inaltérables, mais cependant déjà le doute reprenait sa place au premier rang. Ebloui qu’IL était par les feux de la rampe, il savait néanmoins que cette silhouette, désormais, il n’était plus question de lui tourner le dos.
Vermont s’est écoulé comme il devait le faire, c’est-à-dire sans bruit. La pluie les a gênés dans leurs joies d’escapade, le soir ils cuisinaient des plats d’imaginaire, Lyz contait toujours, ELLE y intervenait, lui s’en allait coucher, attendre qu’ELLE monte, le lit un peu étroit réduit la bagatelle.
Quand IL quitte Tuzi pour reprendre leur route, le déluge s’installe, les pousse vers la côte. Ils avaient résolu de passer une nuit, la dernière en périple, avant de regagner Newark. L’auberge est réputée, pleine page des guides, mais l’orage a fait fuir les autres vacanciers. Les murs sentent l’ennui, le chemin fut de croix, ELLE a beaucoup souffert en risques aquaplaning. Il ne sait pas, jamais il ne saura, compatir tant soit peu aux épreuves de l’autre.
IL la laisse donc seule vaquer à ses affaires, sirote trois whiskies quand ELLE jacuzzie. La chambre est équipée, IL pourrait la rejoindre. Ils flotteraient ensemble, ELLE jouirait sans peine, ses doigts et les remous l’emporteraient de suite, alors puisqu’ELLE aurait engrangé du bonheur, leur soirée serait douce, l’avenir reviendrait.
Il suffirait d’un rien. IL l’entend qui clapote, IL l’entend qui l’espère, mais en fierté coincé ne clame pas d’attente. Alors au lieu d’un bain, c’est un verre qu’il prend. Une autre décision de son vouloir l’échec : puisqu’il pleut, lui boudera. Souvent pour le mal-être, l’absurde est expression.
Bien sûr IL récolta l’ivraie qu’il avait semée. La soirée fut glaciale de tous les points de vue. Peut-être même alors leurs griffes auraient-elles sabré, si par dérivatif ils n’avaient rencontré, en détour du couloir où ils s’étaient perdus, un bar encore ouvert à leurs épanchements, la boisson lénifie les rancœurs des amants.
Les vacances sont closes. New York derechef, en train cette fois-ci, Mère a su faire valoir l’inutile dispendieux d’abus de limousine. Une dernière bise, un signe de la main, exit Connecticut.
Il n’en est pas moins gendre. Durant les vingt-quatre heures qu’ils pourront consacrer à la cité de Stuyvesant, Père visitera leurs quartiers temporaires. Il est en clandestin, voulant hors la présence de Mère accapareuse pouvoir enfin ouïr de leurs bouches de miel confirmation sans fard de l’intense bonheur, de l’équanimité qui désormais l’habite, sa fille dont l’inconstance parfois l’a fait frémir.
C’est en bonne conscience qu’ils ont rasséréné le vieillard bienveillant, qu’ils lui ont fait serment de leur durée profonde.
Il est bien vrai qu’alors ils ne pouvaient du tout ressentir l’impression de commettre un parjure. Au moins trois jours déjà qu’ils se sont déchirés pour la dernière fois …

 

Vers Porcelaines