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Début juillet, an II

 

ALGONQUINES

 

                                 

Lecteur, sais-tu bien qu’IL hésite en abordant ces pages, celles qui couvriront la période la plus parfumée de leur cheminement. Ils ont vécu six semaines à butiner de rose en camélia, sans presque une égratignure au corset de leur bonheur.

 

Etant heureux, ils n’ont pas eu d’histoire en juin et juillet de l’an II. A peine quelques anecdotes, pour maintenir saveur en bouche, mais rien que d’ordinaire au couple-velouté.

 

Le  voici donc contraint, pour te narrer ces heures, cruciales, de leur tout, de commettre allégeance envers une autre Ecole. IL sera pointilliste en fresques algonquines, quant il eût tant voulu, Lecteur, avec Diego, t’emporter sur des ailes occultant de leur ombre, gigantesque, le souffrir de Frieda.

 

                                  *

 

·            *

 

Mirabel n’est pas une prune qui, à force d’hormones, aurait perdu son genre. Comme chacun le sait, Mirabel est le nom de l’aéroport international de Montréal, où les voici rendus, enfin mari et femme.

 

Ils ont la veille nuit convolé à Francfort, après avoir, entre Pékin et Saint-Jean, échangé par téléphone maints serments d’amoureux. Ils s’étaient déclarés, plutôt IL l’avait déclarée. Epouse puis Amoç y furent leurs témoins. Escapade transocéane au motif d’assises internationales, du type justifiant, en juin de l’an III, leur immersion new-yorkaise.

 

Ils sont tout étourdis par les noces nouvelles. Un chauffeur kamikaze les mène au centre ville. Ils ont cru défaillir tout le long du ruban d’autoroute, c’était délicieux de frémir en commun.

 

L’hôtel fut réservé sur la base hasardeuse d’une liste tronquée. Ils n’ont pas même pesté contre l’exiguïté. Ils ont entériné la vue sur cour les privant des pâles luminescences de l’azur québécois.

 

Tandis que lui s’échine à sommeiller un peu, déchirure d’Epouse et retrouvailles d’ELLE l’avaient fort éprouvé, IL en cuvait encore, sa désormais moitié furète dans les parages, exploration préliminaire à la décade qui s’entame.

 

Quand ELLE le rejoint, IL insomnie toujours. Lourd est le poids pour lui du décalage, dont douze sont les heures. Ils décident alors d’affronter le bitume en solidaires.

 

Pour l’instant, leur projet de vie se limite à retrouver un vieil et noble compagnon, qui les aime chacun, ne les sait pas unis, que tous deux ils respectent, dont la narine s’emplira des effluves de leur bonheur du jour.

 

Heure venue de la pension, compagnon n’avait pu totalement se défaire de la Maison Commune. Il y avait trouvé carrière, voyages, épouse. Lorsque celle-là crut bon de le laisser seul pour survivre, compagnon s’accrocha aux autres branches de sa destinée. Il fréquente en septantaine mûre les repaires syndicaux qu’ELLE et lui ont aussi coutume de hanter.

 

Pipe, tignasse blanche et voix de bronze font partie des rites congressistes. Compagnon a ravi leur affection par charme, anecdotes et carrure. Puisque lui l’imagine en plantigrade sage, il l’appellera Mishka.

 

 

Mishka, s’il est fidèle à ses escapades d’ancien, devrait avoir rejoint, en jeune sempiternel, la capitale francophone. Ils connaissent l’hôtel ou il fraye d’habitude, leurs pas les y dirigent.

 

Comme ils tournent le premier coin, leur couple en guilleret se heurte de plein fouet avec une autre paire, elle aussi fraîchement débarquée, mais de Londres, motif est invariant. Cette paire, masculine hétéro, forme partie d’un sextette en devenir, agrégat s’avérant, grâce à leurs dons saprophytes mais nourriciers, indissociable au fil des jours qui viennent.

 

Ceux-là joueront beau rôle au long de ce chapitre. IL veut donc les nommer sans ambages. Prenant appui sur leur contrée d’origine, il les désignera Normand, Maurice, Madrid et puis Burma.

 

Ce sont Normand et Burma qui déambulent dans la soirée qui coule. Tous leurs yeux papillonnent trop fort pour envisager sortie commune. Chacun, après effusions d’usage, reprend donc son bout de chemin.

 

Elle et lui ont d’ailleurs une hâte égoïste de débusquer Mishka. Ils ne souhaitent pas, en dévoilant leurs plans, risquer de s’encombrer d’une escorte enthousiaste à l’idée de fréquenter le patriarche. En guise de bénédiction nuptiale, ils aspirent à reprendre en trio les délices du blues et la joie confortée, comme ils y avaient goûté en sucreries viennoises plus tôt cette année là, Mishka les avait déjà, semble-t-il, devine.

 

Ils ont dressé leur camp près du hall de l’hôtel. Mishka est attendu, leur dit réceptionniste. L’affût cependant les a laissés bredouilles. Mishka cette fois là s’absente des débats, ils en portent regret. Regrette-le aussi, Lecteur. Cette absence te prive de couleurs.

 

Aujourd’hui encore, IL ignore les raisons de ce qu’ils ont considéré comme une défection. Le bouillonnement des heures ne leur permettra pas de rencontrer Mishka, ni même de s’enquérir, plus tard dans leur an II. Qu’il sache toutefois, si ces lignes lui parviennent, que leurs primes pensées alors lui sont allées. Mais qu’il ne geigne pas en inventant le sel dont présent il aurait stabilisé leur tambouille trop vite aigrie. Alors qu’en rétrospect IL regoûte à leur plat, l’aigre de la saveur pointait sous les douceurs dès qu’ils mirent au feu. Mishka en gâte-sauce n’aurait pu substituer la lourdeur de leur main de cuisiniers novices.

 

Ce soir, s’ils sont déçus, ils ne renfrognent pas. Ils croient encore que Mishka surviendra, ils parlent d’un retard à l’horloge du cœur. Tout suants de désir ils regagnent leur antre, la vraie vie commencera demain.

 

 Lendemain, après salamalecs d’usage en congrégation diurne, ils s’étaient retrouvés, je veux dire ELLE et lui, dès le premier midi en restaurant vicinal. Chef débarqué de France, professionnel celui-là, cuisine du terroir. Le Provence,  un lieu qui deviendra sorte de quartier général pour leurs rencontres de mi-journée. Malgré, ou peut-être précisément à cause de leurs dérèglements, chacun attache grand prix à l’habitude, aux marques extérieures faciles à déchiffrer sur le galimatias de sols trop piétinés.

 

Il était convenu qu’une part importante de l’Assemblée confluerait en soirée vers le logis d’une délégation. La perspective était d’agapes fraternelles, nombreuses et protocolaires.

 

Sextette se regroupe, inconscient de ne plus être amorphe, dans le milieu du hall. Ils sont comme engloutis par la masse anonyme, bruyante, d’un orchestre cacophone où ils ne trouvent pas partition pour la jouer.

 

C’est d’abord par instinct de répulsion grégaire, non par délibéré, qu’eux deux rapprochent leurs épaules de celles de Normand, Burma dans le sillage. 

Sous l’impulsion d’un Guide en fatuité, les décisions ont été prises sans débat. La démocratie abdique en fin de réunion … Le groupe bêlant se réattrouperait en un lieu pré-choisi, pré-réservé, pré-aseptisé, pour un menu pré-fixé à prix pré-négocié, tables pour trente-cinq pré-retenues.

 

On embarque en taxis, cohorte pour la foule. Trois moutons par véhicule. Ils ont, traînant les pieds mais ne sachant d’alternative, choisi avec Normand char de queue de cortège. Burma les précède, partageant avec Madrid et Maurice.

 

Dès le premier feu rouge, Normand s’est rebellé. Point d’abattoir de son plein gré. Il ouvre donc portière au dam, placide, du chauffeur, se rue vers le devant, instructionne Burma. IL voit Madrid acquiescer, Maurice bouche-béer.

 

Le flux qui redémarre, ils choisissent le port au lieu de la colline. Cohorte le notant klaxonne le rappel. Ils n’en tiennent pas compte, ils rient, ils sont libres, il fait beau. C’est moment exutoire pour les iconoclastes, moment, unique, de l’audace proclamée. Ils ont droit de choisir, sans devoir de rapport.

 

Les voici en vielle ville de Montréal, six en quête d’auberge pour y fêter l’insouciance retrouvée. Ils quadrillent les rues piétonnes. Un coulis de rumeurs perce porte cochère.

 

Courette sous ombrage, fanaux pendus aux branches des platanes, des tables tout en long sous de calmes étoiles, dizaines de convives en bras nus et en rires, miracle de six fauteuils tendant leurs accoudoirs.

 

Ebouriffés par le succès de l’escapade, ils occupent, méthodiques, leur asile du soir.

 

ELLE trônera en milieu de rangée. IL la flanque de droite, Normand est sur sa gauche. Burma face Normand. Madrid contemplera sa beauté. C’est Maurice qu’IL envisage.

 

L’arrangement spatial le satisfait. IL se rengorge d’avoir su l’imposer, en abus de prestige du lutteur vétéran soucieux de protéger l’objet de ses désirs de privautés toujours possibles. Outre que doyen, Madrid est de taille telle, que ses orteils ne sauraient approcher ceux de la belle de nuit. L’accès de cuisse droite lui sera réservé, nulle intrusion à redouter du côte de Maurice. Normand a sa confiance pour le flanc de senestre, il craint trop les furies de l’Italienne l’accaparant en noces secondaires pour risquer de commettre, car il ne sait celer. Quant à Burma, qui se marie le mois prochain, il ne peut encore rêver d’un ailleurs.

 

En fait IL est le seul fréquentant tout ce monde. Présentations interviennent donc, en croisement d’informations rapides, précises, ciblées. Le groupe a pris conscience de sa force symphonique. Tous vénèrent la joie, le boire, le manger, l’insouciance et la vie. Ils sont solidifiés au moment même d’être, leur ciment tiendra bien autant que les assises.

 

Ils trinquent et langoustent, ils parlent et s’esclaffent. Tout leur est bon alors pour l’immense explosion des sens qui se libèrent en dîner collégien.

 

Jusqu’à l’accordéon et la voix de Julot, qui leur sciaient les tempes en début de soirée, pour chauffer maintenant chacune de leurs fibres, tendues au point de rompre par le vin et le rire.

 

Ils chantent cantonade et faux. Ils braillent le bonheur du français souverain, ils hurlent leur piété aux mânes de Brassens. ELLE, qui connaît peu encore cette culture, s’extasie aux détails de Madrid lui contant le Gorille, sous le chant de Normand bécote en banc public, pleure devant Maurice et son beau cheval blanc.

 

 

ELLE règne sur la bacchanale. IL se prend à douter des risques de débauches. Certes Burma s’abstrait en rêveries nuptiales, mais les trois autres, ceux qui la mobilisent en redoublant, oublieux de leur âge, d’ardeurs juvéniles, serait-ce pas séduction qu’ils tentent de perpétrer ?

 

En jalousie inquiète, IL compte les boissons qui défilent. Bien sûr, il ne craint pas une dérive orgiaque. IL a peur simplement, amant conscient de ses faiblesses en société, qu’excès de collégial ne le fasse chuter du haut du piédestal où l’ont hissé les seuls mystères de l’Unique. En abus, renouvelé, de pouvoir, IL sonne donc la retraite.

 

Dès le porche franchi, IL reprend guides d’ELLE, abandonne les autres fêtards à leur retour pédestre, tous deux rapatrient en taxi.

 

ELLE fait un peu la moue. Elle vient de constater le frein de liberté, mais ne s’irrite pas. Elle le sait en effet, le lit qu’ils vont rejoindre sera couche d’amour. La volupté l’appelle, et ELLE aime son cri.

 

Par delà les extases de soirée débridée, l’attroupement de la veille leur avait fourni accès à information de prix. L’hôtel du rendez-vous offrait aux congressistes des tarifs aussi bas que son luxe était grand. Par l’entregent local d’un Québécois massif, ils pourraient donc se prélasser dans une suite royale, départ prématuré vient de la libérer.

 

Réfugiés au Provence, ils en débattent consciencieusement, entre vermouth et carafe de rosé.

 

C’est l’approche du couple. Toute décision, même si elle s’impose d’évidence, car comment refuser le confort pour une poignée d’ers, doit être prise en parfait accord, sur base d’arguments échangés, hors toute hypocrisie.

 

Lorsqu’ils délaisseront, en usure précoce, la règle de leur or, la convivialité aussi s’évanouira. Dès le milieu de l’août, ils ne parleront guère, se contentant d’agir en maussade contrainte. Leur couple en deviendra fictif, virtuel comme image projetée du passé, hologramme de ce qui fut, à peine capable de leurrer les badauds éblouis par les splendeurs chamarrées de leurs fastes d’antan.

 

Pour l’heure, ils se parlent, s’accordent, et boivent au succès, rapide, de la négociation. Quand IL colloquera durant l’après-midi, ELLE transférera leurs pénates. Ce soir ils offriront soirée inaugurale.

 

Ils sont donc installés dans une double pièce où tout prête à rêver. Le douillet les étreint comme une émotion mole, il est tant plus facile d’être riches et heureux.

 

Quatuor empressé fait tinter la sonnette. ELLE accueille en fierté d’un statut social reconquis haut la main. Ils peuvent recevoir, en salon et fauteuils, préparer amuse-gueules en coin de kitchenette. D’aucuns bavardent autour de table ronde, d’autres, épanouis sur paire de sofas, s’abreuvent au zapping québécois.

 

C’est la vie, la vraie vie. Ils existent, puisque ils ont un chez eux. Le moment est venu pour lui de tout avouer.

 

Alors IL prend sa main, l’enrobe de ses doigts, exige le silence des bulles de champagne, et c’est en solennel qu’il prononce les mots l’engageant à jamais : Mes amis, j’aime cette femme.

 

Face au sourire ému du quadruple complice, IL vient d’atteindre au Nirvâna terrestre. Il osa proclamer à la face des Représentants du Monde, Burma, Madrid, Normand, Maurice, dûment accrédités, la force de son cœur et celle du destin.

 

 

L’émotion est vecteur de multiples appétits.

 

En bande  ils sont sortis dans la fraîcheur des rues. Madrid les a guides vers une paella triomphale. Comme ils cheminent en troupe sauvageonne, comme ELLE étreint son corps dans les bras de la foi, IL se dit qu’être heureux, en somme, est bien plaisant, d’autant que ce bonheur, quand il s’expose à d’autres, non pas au tout-venant, mais bien aux réceptifs, aux altruistes, aux camarades, acquiert propriétés étranges de physique. On a beau l’insuffler, il en grandit encore.

 

Le jour suivant, c’est à peine si une ombre lui voile, un court instant, le regard.

 

Epouse, ayant convaincu Amoç de révéler le lieu de réunion, lui fit passer, par le Secrétariat du coin, une lettre électrique dont IL rougit un peu, à l’idée des mains, multiples, par où elle avait dû transiter avant de lui être remise en cours de session.

 

Les mots employés rappelaient en effet, sans une parcelle d’ambiguïté, le lâche délestage qu’IL venait de commettre. Le Chevalier Ardent, défenseur des valeurs, délétères, de la justice sociale, s’accommodait mal du portrait ainsi tracé.

 

Tout y était décrit, du pleutre abandonnant tout de go femme et enfants, au lancinant refrain d’Epouse en mal de vivre : Tu n’as pas changé, toujours aussi couard, idem l’absence de nouvelles où IL les fait croupir, à dessein, pour savourer, encore quelques semaines, monsieur le Bourreau, la rose sucrerie de leur nuage pâle.

 

L’ombre cependant ne fut que passagère.

 

Comme IL n’entendait pas rire derrière son dos, comme les transmetteurs de flèches empoisonnées exsudaient l’impassible, il a classé l’affaire au fond de son cartable. C’est à bouche tranquille qu’il a pu l’embrasser en havre provençal. Tempêtes pékinoises n’agitent pas les Laurentides.

 

 

Faut-il croire toutefois que les tréfonds de lui, malgré le calme de cœur et de façade, avaient subi ébranlement par cette irruption du passé extérieur ?

 

Le même soir, alors qu’IL s’affairait en vidange corporelle, décalage empêchait encore grande commission diurne comme à l’accoutumée, estimant accompli le transit intestinal, il se dresse en fierté et abandon du trône.

 

Il essaye, avant que de torcher, puissance mentale pour mobiliser le sexe stalactite, longueur sans la rigueur en gland décalotté. Réminiscence de branlettes post-enfantines, IL aime à concentrer son esprit sur cette partie du corps, commander aux synapses, reconnaître la trompe qui frémit, testicules qui attestent la présence d’influx, l’appareil est fin prêt pour l’action désirée. Ainsi vérifie-t-il, pilote qualifié, le fonctionnement de son tableau de bord, s’emplit d’orgueil aux répons, francs et directs, de la vitale technologie.

 

Conforté, IL va reboutonner son jeans sempiternel, quand un bruit de sphincters trop tard le désabuse. Il n’y peut mais, défèque sur ses braies.

 

L’incident, en somme, aurait pu être banal. Ainsi le traite-t-il, enfourne en discrétion le pantalon souillé dans sac de lingerie, au milieu des effets accumulés depuis quelques journées, bien sûr ne pipe mot et change de vêture.

 

ELLE ne remarque rien, ou feint l’indifférence.

 

Ce n’est qu’un peu plus tard dans la soirée, alors qu’ils sont rentrés de restaurant targui, couscous friandise est jonction d’ELLE, Epouse, Filles et lui, où ils avaient convié leur dénicheur, en juste récompense pour leur promotion sociale, qu’elle lui demande, d’un ton amène et scientifique : Cela t’arrive souvent ?

 

ELLE fait allusion, IL l’a compris de suite, à ce laxisme anal qu’il venait de subit, par elle constaté en ajoutant dentelles au sac de buanderie. Lui n’a pas cherché à tergiverser, expose l’origine, telle qu’il la détermine, du manque de contrôle, excès d’énervement les semaines passées, changement de climat, de nourriture, de vie, non, ce phénomène demeure exceptionnel. IL n’a pas précisé, mais à cela ELLE pense, et lui aussi : Nul besoin de s’inquiéter et de chercher ici syndrome acquis. L’incident est clos, ses fesses sont roses à nouveau, cuisses d’ELLE peuvent s’ouvrir en quiétude.

 

Au matin, ils posent en réception le sac du blanchisseur, et ne s’en soucient plus de toute la journée. Fin de l’après-midi, retour dans leur deux-pièces, c’est heureuse surprise de déjà retrouver le ballot dans l’entrée, service diligent, bon point pour le personnel.

 

Mais comme IL ouvre le colis, maldonne est constatée.

 

Le linge est toujours souillé, nul traitement ne lui fut prodigué. IL l’expédie alors quérir explications. Quand ELLE remonte, traînant par devers soi le paquet de l’opprobre, la pâleur de ses traits lui dit la catastrophe : leur linge est refuse, trop sale.

 

Elle s’emporte en cris et en fureurs. IL devrait se glisser sous un lit pour y cacher sa faute, IL l’a fait humilier par insolente valetaille, maintenant IL doit payer pour le prix de sa honte. Mais non. Ce n’est pas contre lui qu’ELLE peste. L’ancillaire est celui qu’ELLE voue à toutes gémonies, et ses imprécations épargnent le pêcheur.

 

Lui alors l’accalmit en phrases lapidaires : On verra bien, solution sera trouvée, il ne te faudra pas mendier de par les rues acceptation en laverie publique, je frotterai moi-même. Maintenant, fais-toi belle, les amis vont venir, ils t’aiment tant, autant presque que moi je t’aime, radieuse beauté, ils ont besoin de toi, de nous, en plénitude …

 

Son visage crispé récupère soudain les formes de douceur. Elle sourit des deux yeux au bonheur d’être aimée, désirée, utile au cœur. La sonnette qui tinte la voit bondir de joie.

 

Après un grand repas, IL avait ce soir là choisi agapes en Provence, une tablée de quinze au moins, plutôt vingt, ce faisant il souhaitait témoigner sur trois fronts, l’un celui du bonheur épanoui de rubans, l’autre des habitudes fomentées en cité inconnue, le troisième de l’estime envers un tenancier jovial, ELLE s’installe, téléspectatrice, devant une dramatique absconse, ostensible s’abstrait du tout environnant.

 

IL a compris le sens de ce retrait du monde. Empoignant donc le sac de honte pestilentielle, il s’enferme en salle d’eau et emplit la baignoire.

 

De ses mains blanches sinon fines, IL trie parmi leurs nippes celles trop emmerdées pour espérer l’aval d’un nettoyeur hygiéniste, les plonge dans les flots et joue les lavandières. Traces fécales, si toutes n’ont pas disparu en demie heure de frottage, seul Persil lave vraiment blanc, embaument le jasmin du savon de la star. Le linge demeurant s’avère propre assez, pour que les préposés acceptent d’opérer.

 

Sa lessive achevée, IL enfourne en un autre sac chaque pièce acceptable, pend au long du rideau les effets détrempés, essuie soigneusement les mains qui ont agi.

 

C’est en catimini qu’IL s’en va la rejoindre. La prunelle toujours vrillée, ELLE s’imbibe à fond d’inepties cathodiques. Tout dans son attitude exprime le refus de savoir. Mais, comme IL embrasse son cou par dessous mèches blondes, mignarde son oreille et y murmure en souffle : Je t’aime, c’est terminé, tout est propre, même ce qui est sale, il ressent dans ses paumes l’immense détente du corps de l’humiliée :

 

Celle qui, à ce moment, tourne les yeux vers lui est vêtue de lin blanc, détachée des souillures. IL est redevenu son chevalier immaculé. Elle l’adore à nouveau sans vergogne ni remords, sans restriction mentale.

 

Leur idylle québécoise n’était pas seulement bonheur mis en commun. Le premier samedi, ils ont décidé qu’il leur fallait goûter l’amour en solitaires.

 

Sous de vagues prétextes, ils ont donc fomenté un complot dislocateur, leur sextette en sera la victime provisoire.

 

Après lever tardif et croissants partagés, le ciel dans son azur les appelle à sortir. Ils ont marché des heures en découvrant la ville. Jamais ils ne se sentent proches autant l’un de l’autre, qu’en ces longues pérégrinations.

 

La marche d’un seul jour semble leur recharger les batteries du cœur d’une dose d’amour suffisante pour continuer leur vie pendant semaine entière, voire complète lunaison.
Ils ont marché Paris, ils ont marché London, ils ont marché Xiamen, mais Amoç a failli.
Ils n’avaient pas marché Bangkok, ils n’ont guère marché Pékin. Faut-il chercher ici l’un des motifs de leur épuisement ? Alors ils sont semblables à cette automobile, dont les phares, trouant la nuit, affaiblissent et terrassent la volonté de continuer d’agir, dès lors qu’elle demeure, apathique, sur son aire. L’asphalte qui défile sous les roues use certes les pneus, mais ravigote le chargeur.
Ils ont d’abord suivi des cohortes immenses, portant bien haut leur foi et maints drapeaux fleurdelisés. C’était grande émotion du chant de liberté en français de chez eux.
Puis ils ont bifurqué en direction du port. Ils ont croisé le porche d’une église. ELLE l’a suspendu d’une pression soudaine, s’est engouffrée dans la fraîcheur capitulaire. Elle prie pour leur salut. Mécréant, agnostique aux jambes croisées, IL attend, assis à même le perron, que l’ombre du Seigneur la rende à ses désirs.
Les rues sont trop désertes, ils tournent derechef, engouffrent une artère où boutiques abondent. Enfantins ils s’amusent à compter les ethnies stratifiées tout le long du trottoir. Une tranche berbère suivie d’une kasher, l’italienne précède la portugaise, la teutonne toise la scandinave, les boutiques slovènes narguent les pan-hellènes.
Au bout de la Rue de Babel, virage à droite. Ils se sont inclinés devant une vitrine où trône la photo de Brel, Brassens, Ferré, et c’est en périphrases qu’IL a su décrypter la profondeur du cœur battant chez ces trois là.
Puis un mail bienfaisant, l’ombre plein une terrasse. Première escale de leur descente vers la mer. Bière pour ELLE, Perrier pour lui. IL se méfie encore de ses boyaux.
Ils se sont adoucis en halte séraphique, couple parmi les couples d’un été de quiétude. Leurs yeux qui s’attardaient, en torpeur connivente, sur les shorts avoisinants, à chaque tour de regard se raccrochaient sans peur, alors que leurs doigts tendaient vers la paume de l’autre, comme un attouchement pour bander le ressort, immuable, de l’infinie torsion dans la montre d’amour.
A force de descendre ils ont rejoint la mer, ou du moins son niveau.
Naviguant entre les groupes saltimbanques et joyeux, c’est en pèlerinage précoce qu’ils échouent sur les lieux où Julot triomphait il n’y a pas lurette. Les frondaisons du jour sont calme bourdonnant d’insectes assoiffés mais discrets. Ce fut recueillement et promesses formelles, d’être toujours eux deux même en un tir groupé, que leur unicité primait sur le multiple, et qu’il n’est pas de force si dense que leur lien.
Leurs pas les ont repris au hasard de la ville. Ils ont tout parcouru dans l’un et l’autre sens, ivres de se sentir en tout inexpugnables. Ils s’offrent en entier au Panthéon d’Eros, ne se préoccupent pas de regagner leur suite. Ce soir, bonheur embaume tant les rues de Montréal, que son dais tutélaire suffit pour les couvrir.
Lendemain, un dimanche au cadran souvenir, sextette est reformé pour aventure grande. Québec sera visitée.
Palabres ont eu lieu sur choix de véhicule. Le car est retenu de préférence au train que lui aurait souhaité, en mémoire de Lausanne, an I, souci également de préserver bouffée pour cigarette, gorgée pour alcoolouille si le trajet s’éternise. Refusant toutefois de provoquer un schisme d’autant plus vain qu’il ne pourrait justifier au fond des causes d’hérésie, il se plie, bonne grâce, au délibéré majoritaire.
Gare routière, pullman est annoncé. Achat en promptitude d’un quotidien local, en dépit qu’anglophone. Le vrombissement du monstre climatisé facilite l’abstraction au long des cent minutes que compte le voyage.
Fidèles à hier, même au milieu des autres ils savent se protéger dans le bivalve de leur complicité. C’est en joie égoïste qu’ils se touchent les côtes, s’échinant, américains dociles au plaisir hebdomadaire de l’intellect intermittent, à gribouiller partout la grille sempiternelle.
Cruciverbistes sereins et isolés, ils ont connu à deux l’ivresse des énigmes, à deux se sont empreints de l’orgueil du savoir, à deux félicités de leur intelligence, nec pluribus impar.
Normand assumerait le rôle de chef d’escouade. Lui seul détient en effet les clefs de la cité, guide du voyageur pressé, du touriste authentique.
Six ont crapahuté en heures d’abord matinales, escaladé la citadelle, parcouru les remparts, traversé des pelouses, scruté des horizons, jaugé le Saint-Laurent.
Faim et soif commencent de le titiller. Coup d’oeil à droite, coup d’oeil à gauche. IL constate, soulagé, qu’en cette occasion une majorité sera facile à réunir. En fait parmi les six un quatuor solide, où ELLE le joindra, cela ne fait pas de doute, mais aussi Madrid et puis Maurice, Burma qui s’abstiendra flotte toujours sur son nuage rose, se lasse peu à peu de gambader sans but en incertitude monumentale.
Hardiment, IL propose une descente plus propice à la restauration. Il échoit désormais à Normand de se soumettre.
Retour en centre ville par le long du grand fleuve, mais l’appétit cria semble-t-il un peu tard. Les restaurants sont pleins, ou bien sont déjà clos, ou même exorbitants, voire non alléchants.
Le groupe s’éparpille aux alentours d’une place. Vaine quête du Graal prandial. L’exploration menée en désespoir fenouillard les rameute au point central, une auberge dont les feux demeurent poussés, les tables restant vides, inexplicablement. Le choix n’existe pas, il faut croquer céans la pitance du crû.
Avant toutefois que d’entrer dans le bouge de dernier salut, IL jette comme à la mer une bouée réminiscence. Comme ils suaient à grimper la colline, au bas de la rue qui maintenant les confronte, il croit avoir perçu une salle accueillante, couscous, l’incontournable, annoncé en vitrine.
Le bi du bout des pavés se perd à l’horizon. A quoi bon dévaler pour remonter ensuite, l’entrecôte voisine, assurée, ne vaut-elle pas bien mieux que le pois chiche aléatoire et lointain ?
Contrarié seconde fois ce jour, IL en bouderait presque. ELLE, qui le pressent, dit tout soudain : Attendez-moi, et se prend à courir, pouliche décrochant vers le point incertain.
Ils n’ont pas eu le temps même de réagir, que sa vélocité lui fait tourner le coin. IL se rend compte alors d’un peu de ridicule. Tandis que Burma, Normand, Maurice, opiniâtres, s’incrustent en attente face à l’étal qu’ils ont choisi, Madrid et lui déboulent, mais à leur rythme, le Golgotha où ELLE s’est engouffrée.
Ils craignent en effet asphyxie de la belle au pentu du retour. Lui s’inquiète de surcroît de possibles remontrances, son manque fainéant d’intérêt pointé d’un doigt vengeur au rendu de la cavale.
Ils ont fait quelques mètres dans le sens de la pente. Déjà ELLE remonte. C’est en soufflant très fort qu’elle dit la fermeture. C’est en abnégation qu’elle les félicite d’avoir su s’épargner une descente vaine, mais elle a tant pressé pour vouloir les rejoindre, que tout son corps halète des fumées de l’effort. Elle a de la reconnaissance pour le bras qu’IL lui tend, même s’il n’a commis alors que trente pas.
Le groupe ressoudé mange longtemps, et longtemps ils s’abreuvent. Il est près de trois heures quand ils sortent de table, boutiques les appellent, c’est maintenant d’emplettes que les touristes ont soif.
L’un achète pour l’épouse, l’autre la fiancée, le troisième pour ses enfants, l’antépénultième dote son petit fils, ELLE babiole pour ses nièces. Lui hésite, tournaille, rechigne devant les comptoirs. Achats le désemparent. D’ordinaire en effet c’est pour Epouse, Fille aînée, Fille cadette qu’IL achalandait, souvent en dernière minute, durant ces déplacements trop fréquents que lui impose Maison commune.
Aujourd’hui IL ne peut acheter, car il ne sait pour qui. C’est un brin de tristesse qui l’interpelle sous les gouttes mesquines dune douche estivale, même le temps se fait morose. Il traîne en queue délibérée de cortège, refuse un regard torve aux colifichets alignés pour étancher la soif vénale qu’ils auront su provoquer.
Comme leur attelage s’étire sous arcades imperméables, les autres l’ont lâché d’un double mètre et plus, sa prunelle d’un coup irradie la trouvaille. Anneau d’or, lapis lazuli discret, l’aguiche, impudique, en vitrine joaillière.